Des choses vues, des scènes vécues, des faits lus ou entendus au fil des jours...
© Ramy Zein
Pourquoi ? Jusqu’à quand ?
Vous êtes l’une des armées les mieux dotées
du monde, disposant de ressources illimitées grâce au soutien de la première
puissance de la planète. Vous avez miné les bipeurs et les talkies-walkies de
votre ennemi, provoquant des ravages dans ses rangs. Vous avez décapité son
organisation en assassinant Hassan Nasrallah. Vous avez déversé sur son pays un
déluge de feu pendant deux mois, puis, quinze mois durant, malgré la trêve,
vous vous êtes appliqué à traquer et exécuter ses membres au Sud et dans la
Békaa. Depuis le 2 mars, vous vous acharnez sur le Hezbollah avec une rare
férocité, de Dahié à Khiam et de Naqoura à Nabi Chit… Malgré vos moyens
colossaux, vous n’avez pas réussi à neutraliser le Parti de Dieu. Tant s’en
faut : il vous bombarde quotidiennement, parvenant à envoyer ses missiles
jusqu’aux environs de Tel Aviv, et il s’est redéployé au sud du Litani où il
vous oppose une farouche résistance. Tout le monde a compris, sauf vous, que
vous ne pourrez jamais le désarmer par la force. Et pourtant vous continuez de
privilégier la voie des armes. Pourquoi ? Jusqu’à quand ?
Vous êtes une milice qui tire sa légitimité de la lutte contre l’occupation et de la libération en 2000. Mais depuis cette époque, vous avez perdu votre raison d’être en tant que formation militaire, et vous avez entraîné le Liban dans des aventures catastrophiques bien au-dessus de ses moyens : la guerre de 2006, que votre chef lui-même a jugée comme une erreur d’appréciation, puis, surtout, l’inutile et désastreuse implication dans le conflit de Gaza. Certes, vous avez fait amende honorable en vous abstenant de tout tir vers Israël pendant la trêve, alors que votre ennemi prenait toutes ses aises avec la bénédiction de Washington ; mais vous vous êtes de nouveau jeté dans la bataille le 2 mars, poussé par les raids quotidiens d’Israël et l’assassinat de Khamenei à Téhéran, et le Liban a renoué avec les grandes épreuves. Vous demander de désarmer maintenant serait irréaliste et, dans un sens, immoral. Mais pourquoi ne vous engagez-vous pas clairement à déposer les armes sous condition d’un retrait total d’Israël et d’une cessation non moins totale de ses violations, avec une garantie américaine et internationale ? Jusqu’à quand continuerez-vous à compromettre vos propres acquis de l’an 2000 et à lier le destin du Liban à la géopolitique régionale ? (22/3/26)
Une classe
118 enfants ont été tués depuis le 2 mars, 365
blessés, certains grièvement : brûlés, amputés, parfois seuls survivants de
leurs familles décimées. Voilà le
prix payé par les enfants du Liban en vingt jours de guerre. Avant ce
nouvel épisode meurtrier, 25 enfants avaient été tués par les frappes
israéliennes durant la prétendue trêve où Tsahal n’a cessé de bombarder
unilatéralement le pays. Et pendant le conflit de l’automne 2024, ce sont plus
de 230 enfants qui ont perdu la vie. Des bilans qui ne disent rien, évidemment,
des montagnes de souffrances cachées derrière l’alignement froid des chiffres macabres.
Rien ne justifie la mort d’un enfant. Encore moins lorsque des solutions diplomatiques auraient pu aboutir
à des résultats plus pérennes. Je suis frappé, en suivant les débats en Israël, de constater que les options envisagées sont toujours les mêmes : occuper
le Liban jusqu’au Litani, envahir le pays jusqu’à Beyrouth, pilonner les
infrastructures pour faire pression sur le gouvernement (comme si l’armée
libanaise avait la capacité de désarmer le Hezbollah), poursuivre les raids
pendant des semaines et des mois. Pas une seule voix parmi les radicaux au
pouvoir pour proposer des négociations sérieuses sous l’égide des Nations-Unies,
de l’Europe et des États-Unis, accompagnées d’une trêve, une vraie celle-là, le
temps que des accords soient trouvés pour aboutir au retrait d’Israël et au désarmement du Hezbollah, avec des garanties internationales sur le respect des engagements
pris.
Le recours systématique à la force manifeste un aveuglement stratégique, une obsession militariste et la puissance des lobbies des armes. Sans oublier les calculs personnels d’un Premier ministre qui perpétue l’état de guerre pour assurer sa survie politique. On n’obtiendra rien par la force ; la paix est la seule voie possible. En attendant que les décideurs le comprennent, les civils continueront de tomber, y compris des enfants : chaque jour, estime l’UNICEF, c’est « une classe d’enfants » qui est tuée au Liban, massacrée pour rien dans un conflit dont le ratio des victimes est de 500 morts libanais pour un mort israélien. (21/3/26)
Ruminer
Que fais-tu ?
Je rumine.
Quoi ?
La débâcle du monde.
Pense à autre chose. Regarde l’éclaircie.
Deux jours de grisaille et voilà le soleil qui pointe son nez.
Mais ce qui arrive est énorme.
Je sais.
Ce n’est pas une simple guerre : c’est
un changement de paradigme, une régression de l’humanité.
N’y pense pas.
Impossible, c’est trop. On a pulvérisé toutes
les limites.
Que tu y penses ou non, qu’est-ce que ça
change ?
Tourner le dos aux événements est une
forme de lâcheté. Il faut se tenir informé, témoigner, briser le silence. L’indifférence
est la complice du crime.
Rien n’arrêtera le crime : tu dois t’en
faire une raison.
Tant pis. Je veux savoir. Je veux parler.
Je veux regarder les assassins dans les yeux.
Mon pauvre ami ! Regarde-toi plutôt dans la glace : on dirait une épave. (20/3/26)
L’épave du salut
Des milliers de Syriens travaillant au Sud
rentrent à contre-cœur dans leur pays. Entre la guerre et la misère, ils ont
fait le choix de la survie, sans illusion sur leur capacité à rebondir dans une Syrie exsangue
où le revenu moyen est de 20 à 40 $ par mois. On les voit massés avec leurs
biens dérisoires au poste-frontière de Joussieh, le regard éteint, le front
soucieux.
Qui se préoccupe de ces laissés-pour-compte ? Ils appartiennent à un pays pauvre, morcelé, instable. Le Liban constitue pour eux la seule planche de salut. Étrange, tout de même, qu’une épave serve de planche de salut, et pourtant c’est le cas. Tout est relatif. Malgré ses crises et ses conflits, en dépit du racisme qu’ils y subissent parfois, les Syriens ne peuvent se passer du Liban. Et le pays du Cèdre, lui non plus, ne peut se passer d’une main-d’œuvre syrienne vitale pour son économie depuis des décennies. Cet équilibre de la nécessité est bénéfique aux deux parties. Beaucoup de Libanais, arc-boutés sur leurs préjugés et leur méfiance, refusent de l’admettre. Il serait temps qu’ils purgent leurs esprits. (19/3/26)
Réalité parallèle
Joe Kent, ancien membre des Forces
spéciales américaines, directeur du Centre national de lutte contre le
terrorisme, vient de remettre sa démission à Donald Trump. Il écrit ceci :
« Je ne peux, en toute conscience,
soutenir la guerre qui se déroule actuellement en Iran. L’Iran ne représentait
aucune menace imminente pour notre nation, et il est clair que nous avons
déclenché cette guerre sous la pression d’Israël et de son puissant lobby
américain. »
Voilà à quoi tiennent nos vies et celles
de nos enfants : des décisions insensées prises par une poignée
d’individus dénués de réalisme et de conscience morale. Au-delà des milliers de
victimes, des fortunes dilapidées en armement, des pertes matérielles évaluées
à des dizaines de milliards de dollars, ce qui effraie, surtout, c’est la haine
générée par la guerre, comme par les conflits de Gaza et du Liban. Quelle est
donc cette paix que nous font miroiter les dirigeants américains et israéliens,
alors qu’ils alimentent contre leurs propres pays une aversion sans égale ?
Quelle logique jette Israël dans une guerre meurtrière et vaine, dont la
conséquence inévitable sera d’exacerber encore plus l’antisémitisme dans le
monde ?
Depuis octobre 2023, j’ai l’impression d’évoluer
dans une réalité parallèle. Ce qui nous arrive est si absurde, tellement
suicidaire, qu’il me paraît incroyable.
Vivement le réveil. (18/3/26)
Bien fait pour vous
Vous êtes chiite, réfugié avec votre
famille à Aramoun, une localité à majorité druze et sunnite des environs de
Beyrouth. Vous avez fui Dahié en catastrophe, emportant ce que vous avez pu
dans votre voiture, soucieux avant tout d’assurer la sécurité des vôtres. Les
jours passent, la guerre promet d’être longue, mais vous vous résignez à votre
sort. Que faire d’autre sinon attendre ? Vous n’êtes pas de ces privilégiés
qui peuvent sauter dans le premier avion pour trouver refuge sous des cieux
plus cléments, ou qui ont les moyens de louer un appartement hors de prix dans
les régions chrétiennes. Alors vous patientez à Aramoun, qui a l’avantage d’être
proche de chez vous, en plus d’offrir des loyers abordables.
Cette nuit, vous êtes réveillé par un immense fracas : Tsahal a bombardé le quartier où vous pensiez être à l’abri. Vos enfants en larmes accourent dans votre chambre. Votre femme vous presse de partir tout de suite, n’importe où, à Beyrouth, dans le Nord. Vous remballez vos affaires et rejoignez votre voiture que vous retrouvez fracassée, les vitres en miettes. Vous ne comprenez pas. La bombe s’est écrasée plus bas dans la rue. Les éclats ne peuvent pas avoir atteint votre véhicule. Vous remarquez alors que la plupart des voitures garées sont intactes. Seules quelques-unes sont dégradées, dont la vôtre.
Vous finissez par apprendre l'amère vérité : ce n’est pas le missile israélien qui a démoli votre voiture, mais des habitants du quartier, furieux d’être bombardés à cause de vous : vous, les déplacés, vous, les chiites, vous les partisans du Hezbollah par définition, car évidemment, vous n’avez pas le droit de démentir le cliché auquel on vous réduit, comme d’autres clichés réduisent les chrétiens, les sunnites et les druzes à des représentations aussi ineptes.
Cette énième guerre qui ravage le Liban n’a pas fini de révéler au grand jour les maux profonds de notre pays. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les immondices charriées par les réseaux sociaux pour s’en convaincre. (17/3/26)
Grands, vous l’êtes
Vous ne saurez jamais qui je suis. Vous ne
lirez jamais ces mots. Je voudrais vous dire, pourtant, combien j’ai été ému de
vous voir rassemblés à Tel Aviv, criant votre colère contre le gouvernement de Netanyahou,
exprimant votre indignation d’appartenir à un pays engagé dans une guerre « impérialiste ».
Impérialiste, c’est vous qui l’avez écrit sur l’une de vos banderoles, comme
vous avez écrit « Nettoyage ethnique », « Arrêtez la guerre »,
« Tuer des enfants, bombarder des hôpitaux, jouer à la victime »…
Parmi vous, on a interrogé un médecin, une
psychothérapeute, une cinéaste, tous tenant le même discours, tous dénonçant
les crimes contre l’humanité commis par le tandem Trump-Netanyahou.
Grands, vous l’êtes. Et essentiels, car
vous nous permettez de ne pas perdre l’espoir. Aussi minoritaires soyez-vous, vous
démontrez que le peuple d’Israël ne se reconnaît pas tout entier dans les thèses
nationalistes, messianiques et expansionnistes du pouvoir.
Merci pour cette petite lumière dans nos ténèbres. (16/3/26)
L'origine du mal
Ayman Ghazali a quarante et un ans. Il réside dans le Michigan depuis 2011. Son corps est aux États-Unis mais son
esprit demeure au Liban. Ayman vit dans la crainte permanente pour sa famille installée à Machghara :
la guerre fait rage entre le Hezbollah et Israël qui multiplie ses raids
meurtriers. Le bilan humain ne cesse de croître. Les images sont terribles, la
colère énorme, l’angoisse dévorante.
Heureusement, il y a le travail. Rien de
mieux que le travail pour vous distraire de vos pensées. Ayman est cuisinier
dans un petit restaurant de Dearborn Heights. Il est sérieux, aimable, apprécié
de tous. Il s’accroche comme il peut aux gestes du quotidien, aux échanges avec
les clients. Mais dès qu’il a un moment de libre, il se jette sur son téléphone
pour suivre les nouvelles de là-bas.
Il aurait pu tenir ainsi jusqu’à la fin
de la guerre, entre les exigences salvatrices du labeur et les idées noires
liées au Liban. Mais une tragédie allait bientôt le foudroyer : le jeudi 5
mars, un raid israélien sur Machghara a tué ses deux frères Kassem et Ibrahim,
ainsi que ses neveux Ali et Fatima. C’était la fin de tout pour Ayman. La vie s’est
arrêtée en un instant. Il a abandonné son travail, s’est retranché chez lui
avec sa douleur insoutenable.
Le jeudi 12 mars, aveuglé par la souffrance et la haine, Ayman
a pris le volant de son pick-up Ford F-150, chargé de matériaux inflammables et
de bidons d’essence, pour foncer sur la grille d’entrée de « Temple
Israel », une synagogue réformée des environs de Detroit. Le véhicule s’est
engouffré dans une allée du domaine. Les agents de sécurité ont tiré sur lui,
la camionnette a pris feu. Les versions divergent quant aux raisons de sa mort :
s’est-il suicidé ? a-t-il été abattu ? Toujours est-il qu’il est mort
d’une balle dans la tête.
Ayman s’est trompé de cible. Confondre les juifs américains et les extrémistes au pouvoir en Israël est aussi aberrant que réduire les musulmans américains aux fondamentalistes de Daesh. Ce drame illustre, en tout cas, la souffrance humaine générée par cette guerre interminable. Et il pointe, de façon flagrante, la responsabilité directe de Netanyahou dans la recrudescence de l’antisémitisme dans le monde. (15/3/26)
Uchronie pour respirer
Nous sommes le 27 janvier 2026. La trêve, entrée
en vigueur quinze mois plus tôt, tient bon. Israël s’est retiré du Liban et a
cessé totalement ses raids et ses survols du territoire. Fini les drones, les
bombes, les assassinats ciblés, les immeubles rasés. Le Hezbollah, ne pouvant
plus justifier son arsenal par les menaces israéliennes, a décrété la
dissolution de sa branche militaire et remis toutes ses armes à l’armée
libanaise. Bref, les deux parties se sont acquittées de leurs obligations sous
le contrôle étroit des États-Unis et de l’Europe qui, de surcroît, ont garanti
le respect à long terme de l’accord.
La Ligne bleue étant pacifiée, les
Libanais du Sud et les Israéliens du Nord ont réintégré leurs foyers. Le
chantier de la reconstruction avance. Les quelques points litigieux de la
frontière terrestre sont en voie de règlement. L’air redevient respirable, le
bonheur possible. On parle même d’un plan de paix global entre Israël, la
Palestine et le Liban, accordant à chacun son droit, dans un esprit de concorde
et de justice. Une nouvelle ère s’annonce pour le Proche-Orient.
Clap de fin pour cette parenthèse
uchronique.
La réalité, hélas, est tout autre : Israël n’a jamais respecté le cessez-le-feu, et le Hezbollah, pilonné quotidiennement, ne s’est pas résolu à déposer les armes. Après quinze mois d’attaques unilatérales contre le Liban, le Parti de Dieu, de concert avec Téhéran, est sorti de sa léthargie et le conflit s’est embrasé de nouveau le 2 mars. Le gouvernement israélien sème la mort parmi les civils, alors qu’il avait juré de s’en prendre au Hezbollah exclusivement. Depuis hier, Tsahal s’attaque même aux infrastructures du pays en pulvérisant les ponts du Sud.
Le plus affligeant est que cette uchronie de la paix était réalisable. Il aurait suffi d’un peu de bonne foi et de bonne volonté des deux côtés. Des centaines de vies auraient été épargnées si on avait misé sur la raison. Mais on a fait un autre choix et le Liban, comme Israël, n’a pas fini d’en payer le prix. (14/3/26)
Epic Fury
Comment en est-on arrivé là, par quel
mécanisme diabolique le Proche et le Moyen-Orient sont-ils devenus le théâtre d’une
« furie épique » qui risque de déboucher sur une Troisième Guerre
mondiale ?
L’axe américano-israélien accuse l’Iran et le Hezbollah d’avoir provoqué le conflit. Les faits sont là pourtant : les États-Unis ont eux-mêmes attaqué l’Iran et l’armée israélienne, pendant quinze mois, n’a cessé de bombarder le Hezbollah, alors que ce dernier s’abstenait de toute riposte. Il s’agit d'une guerre préventive, arguent Washington et Tel Aviv. Or la « guerre préventive » est une notion aberrante qui pourrait, si elle devait être appliquée par tous les pays ayant des litiges avec leurs voisins, mettre la planète entière à feu et à sang.
Ce qui nous a conduits à ce désastre, ce sont aussi, et surtout, les intérêts des marchands d’armes. Car ce sont eux qui tirent le plus grand bénéfice de la guerre. Non seulement en raison des dépenses colossales en armement (les États-Unis ont déjà dilapidé 11,3 milliards de dollars dans leur opération Epic Fury), mais à cause du climat de peur que le conflit diffuse, poussant de nombreux pays à gonfler leur budget militaire, ce qui est le cas, entre autres, des pays du Golfe.
Voilà l’état de notre triste terre, livrée à un président américain dénué de morale et de vision stratégique, qui confond relations internationales et business deals, et à un Premier ministre israélien prêt à massacrer des dizaines de milliers d’innocents et à transformer la région en terre brûlée pour atteindre ses objectifs. Trump et Netanyahou répandent la ruine et la mort tout en se drapant dans les oripeaux de la vertu. Ce qu’ils font, prétendent-ils, c’est pour libérer le peuple iranien, pour la sécurité du peuple israélien, pour la paix, pour le bien de l’humanité. Autant de prétextes qui dissimulent mal des calculs personnels et des projets expansionnistes. La photo de Donald Trump dans le bureau ovale, entouré d’évangélistes priant pour lui, le touchant pour lui transmettre la force de leur foi, restera dans les annales comme une scène de propagande digne des pires autocraties. (13/3/26)
Jusqu’au-boutisme
Nouvelle nuit de feu au Liban. Le
Hezbollah a lancé des rafales de missiles vers Israël, qui a intensifié ses
raids sur plusieurs régions du pays, fauchant des dizaines de vies. La banlieue
sud a été particulièrement ciblée, mais aussi Beyrouth et le quartier de Ramlet
el-Bayda où une frappe près d’un campement de réfugiés a fait huit victimes.
J’entends partout que nous sommes revenus
quinze mois en arrière, à l’automne 2024, quand le Hezbollah et Israël se sont
affrontés pendant soixante-six jours avant de signer une « trêve ».
C’est inexact : à l’époque, nous avions bon espoir que le cessez-le-feu mettrait
fin aux hostilités. Or au lendemain de la supposée trêve, Israël a poursuivi
ses attaques contre le Liban comme si de rien n’était, alors que le Hezbollah s’abstenait
de tout tir en direction de l’État hébreu.
La situation est bien pire aujourd’hui.
Les belligérants sont hors de contrôle et ferment conjointement la porte
au dialogue. Tel Aviv exige le désarmement du Hezbollah avant toute discussion
de paix, tandis que ce dernier exige le retrait de Tsahal et l’arrêt des agressions
avant toute perspective de démilitarisation. C’est à qui va tenir le plus
longtemps dans ce bras de fer : Israël jouit de ressources financières et
militaires colossales, en plus d’être soutenu par la plus grande puissance de
la planète. Quant au Hezbollah, il a pour lui la connaissance du terrain et la
détermination dans un combat de la dernière chance où se mêlent patriotisme et
mysticisme.
Comme toujours, la principale victime de la guerre est la population civile, massacrée, déplacée, ruinée, humiliée. Les enfants paient un tribut terriblement lourd : plus de quatre-vingt-dix ont été tués depuis le 2 mars et deux cent mille ont dû fuir leur foyer sous la menace des bombes. (12/3/26)
La vie de l’autre
Dans la nuit du vendredi au samedi, un
commando héliporté israélien a effectué un raid à Nabi Chit, dans la Békaa. Le
but de l’opération n’était ni de détruire une infrastructure du Hezbollah ni d’enlever
un cadre du parti : il s’agissait de récupérer la dépouille de Ron Arad,
un pilote israélien capturé par le mouvement Amal en 1986 et disparu depuis.
Bilan de l’expédition ? Quarante et
un morts, dont nombre de civils alertés par le bruit et exécutés avec des
armes silencieuses. Un ouvrier syrien, sa femme et ses quatre enfants figurent
parmi les victimes. Des habitants de la région ont également été abattus alors
qu’ils tentaient de résister à l’incursion.
Quarante et un morts pour rapatrier les ossements d’un pilote disparu il y a quarante ans. En plus de signer l’échec d’une opération militaire qui n’a pas atteint son objectif, ce massacre illustre tragiquement une conception essentialiste et hiérarchisée de l’espèce humaine : l’étranger n’est pas seulement l’ennemi ; il est perçu comme appartenant à une humanité de second rang dont on peut disposer à sa guise, quitte à sacrifier des dizaines de ses membres, y compris des civils, pour récupérer les restes d’un seul homme.
Rarement la vie aura compté si peu au Proche-Orient. (9/3/26)
La fin et les moyens
Washington reproche au président libanais
de ne pas avoir mis à profit ses quatorze mois de mandat pour démilitariser le
Hezbollah, sans préciser de quelle manière Joseph Aoun aurait pu désarmer le Parti
de Dieu. Est-ce par la force ? Quelle force ? L’armée libanaise a-t-elle
les moyens de cette mission périlleuse ? Et, surtout, peut-elle courir le
risque d’entraîner le pays dans une nouvelle guerre civile en s’attaquant au
principal parti de la communauté chiite ? Ne risque-t-elle pas, en plus,
de provoquer une scission confessionnelle dans ses propres rangs, comme on l’a
vu en 1976 et 1984 ?
Le recours à la force n’étant pas envisageable, le pouvoir libanais aurait-il pu obtenir le désarmement du Hezbollah par la persuasion politique, alors qu’Israël n’a cessé de cibler le parti depuis le début de la trêve ? Le Hezbollah a été créé par l’Iran et dépend du régime de Téhéran, c’est incontestable, mais il s’agit aussi d’un parti libanais qui a eu le temps, en quarante-quatre ans d’existence, d’écrire sa propre histoire dans le sud et dans l’est du pays. Des centaines de ses membres sont morts pour libérer le Liban de l’occupation israélienne entre 1982 et 2000, des milliers sont tombés sur les champs de bataille en 2006 et depuis octobre 2023. Comment demander aux familles de ces combattants, à leurs compagnons de lutte, à la population qui les soutient, de déposer les armes alors qu’Israël continue de les tuer, de les occuper, de les bombarder, de raser leurs villages ?
Bref, on exige de Joseph Aoun l’impossible et on lui reproche de ne pas l’accomplir. La démilitarisation du Hezbollah est une nécessité pour le Liban. L’unité et la stabilité du pays en dépendent. Mais on se trompe en croyant y parvenir par la force, au lieu d’enlever au Parti de Dieu sa raison d’être en garantissant l’intégrité du territoire et la sécurité de ses frontières. (7/3/26)
Déréliction
Tsahal a sommé les habitants de la
banlieue sud de quitter leurs maisons. En moins d’une heure, tous les axes
autour de Dahié étaient bouchés. Partout des véhicules surchargés de
passagers et de bagages tentaient d’avancer, pare-chocs contre pare-chocs, en
direction du nord ou de l’est. Le chemin du sud leur était interdit en revanche : le communiqué de l’armée
israélienne a menacé de mort toute personne qui s’aventurerait à prendre la
route de Saïda.
Ainsi, des dizaines de milliers de familles, réduites à l’état de bétail humain, ont été brutalement chassées de leurs foyers et jetées sur les routes. On leur fait payer, de façon injuste et absurde, les ripostes dérisoires du Hezbollah à la gigantesque agression israélienne. Tsahal reproduit au Liban le schéma de Gaza, disposant des populations civiles comme d’une variable d’ajustement, dans un mépris total des conventions internationales. Le ministre des Finances Bezalel Smotrich, incarnation de la haine aveugle et féroce qui a pris les commandes de son pays, nous a promis de transformer la banlieue sud de Beyrouth en un nouveau Khan Younès. J’ignore ce qu’il y a de pire : l’enfer qu’il nous promet, ou sa jubilation d’avoir rasé une ville de deux cent cinquante mille habitants.
C’est désormais officiel : les Libanais sont livrés sans défense à une tyrannie broyeuse que rien ne semble pouvoir arrêter. Les seules puissances susceptibles de nous aider, la France et l’Europe, n’ont pas les moyens de le faire, et les États-Unis, maîtres du jeu, ont pris fait et cause pour leur allié de toujours. J’ai rarement éprouvé un tel sentiment d’abandon en tant que citoyen libanais. Nous sommes victimes d’un alignement de planètes noires nommées Trump et Netanyahou. (6/3/26)
Le bal des hypocrites
Cet énième round de la guerre avec Israël
aura fait des heureux : la classe politique libanaise qui, dans sa
majorité, œuvrait en douce pour le report des élections législatives prévues
initialement en mai prochain. Des mois durant, nous avons assisté à un
spectacle tristement familier : d’un côté, des responsables qui vous
proclament, le regard grave et la main sur le cœur, leur détermination à
maintenir l’échéance à sa date ; de l’autre, les mêmes individus qui se
concertent dans le secret des cabinets pour échafauder le meilleur scénario d’ajournement
sans heurter la population.
La guerre vient de leur offrir le plus imparable
des prétextes : un conflit ravivé, des zones inaccessibles, des tensions
politiques exacerbées. Que demander de plus ? Les affrontements n’avaient
pas achevé leur deuxième tour d’horloge que, déjà, la sentence tombait d’en
haut : renvoi du scrutin. Reste à obtenir l’aval du Parlement, qui sera
une simple formalité.
Et tant qu’à faire, puisque report il y a, allons-y pour deux ans, soit un demi-mandat. Ce qui correspond, affirment tous les journaux, à un souhait américain : Washington aurait suggéré aux décideurs locaux de consacrer la première année de l’ajournement à la démilitarisation du Hezbollah, et la deuxième à la préparation des élections législatives.
Cela dit, regretter le report serait accorder trop de crédit à une démocratie libanaise qui souffre de mille travers : achat de voix autorisé par l’article 62-2 de la loi électorale, découpage des circonscriptions sur mesure, absence de contrôle sur les dépenses de campagne, accès aux médias inégalitaire, chantage à l’emploi, menaces, agressions… Le déni de démocratie ne s’arrête pas au tripatouillage du calendrier. Il est partout, jusque dans les textes de loi et leur application. (5/3/26)
Saletés géopolitiques
À l’aube du 27 novembre 2024, avec le
début de la trêve, beaucoup de Libanais avaient cru naïvement que le
cessez-le-feu tiendrait bon. Candeur excusable car le point de référence,
alors, était le 14 août 2006 qui avait mis fin à trente-trois jours de conflit
entre Israël et le Hezbollah. Certes, après la guerre de 2006 et pendant
dix-sept ans, Israël avait commis trente mille violations de la résolution 1701 :
survols quotidiens du territoire libanais, incursions navales dans les eaux
territoriales, franchissements de la Ligne bleue par des
patrouilles et des engins de terrassement. De son côté, le Hezbollah avait
maintenu ses armes et ses infrastructures militaires au sud du Litani, au
mépris de la même résolution 1701 qui stipulait la démilitarisation de cette zone.
Il n’empêche que, de manière globale, la Ligne bleue était restée paisible et
la population libanaise, comme celle de la Galilée, avait pu mener une vie à
peu près normale.
Rien de tel depuis le 27 novembre 2024,
car si le Hezbollah s’est gardé de tout tir vers Israël pendant quinze mois (à
l’exception de deux roquettes sur Kfarchouba le 2 décembre 2024), s’il a
entrepris d’évacuer le sud du Litani en concertation avec l’armée libanaise,
Israël, lui, a poursuivi ses raids et ses agressions comme si de rien n’était, tuant
des centaines de Libanais, occupant des pans du territoire, empêchant les
habitants de rentrer chez eux dans de nombreux villages. La dissymétrie est
tellement flagrante entre l’attitude des deux belligérants qu’on éprouve de la honte,
non pas pour le gouvernement israélien qui s’est depuis longtemps affranchi de
toute barrière morale, mais pour les États-Unis, parrains de la trêve, dont la complaisance
avec l’exécutif israélien n’a jamais été aussi criante : après avoir
permis à Netanyahou de commettre l’innommable à Gaza et lui avoir donné le feu vert
pour l’annexion à venir de la Cisjordanie, Trump lui laisse désormais le champ libre
au Liban.
Le Hezbollah porte une part de responsabilité dans la situation actuelle : il n’a pas évacué le sud du Litani après la guerre de 2006 ; il s’est ingéré inconsidérément dans le conflit de Gaza le 8 octobre 2023 ; il a mis fin à sa longue retenue en lançant six missiles sur Israël dans la nuit du dimanche au lundi. Mais il faut faire preuve d’un aveuglement total ou d’un parti pris évident pour ne pas reconnaître que la responsabilité majeure du désastre incombe à Israël qui continue, avec l’aval des États-Unis, de se comporter en maître absolu du Proche-Orient, loin de toute volonté de négociation en vue d’une paix véritable.
Et qui paie, comme toujours, le prix de ces saletés géopolitiques ? Les innocents qui tomberont par centaines dans ce nouveau conflit ; les déplacés du Sud qui, par dizaines de milliers, ont été arrachés à leurs maisons et leur terre ; l’ensemble de la population libanaise dont la vie, encore une fois, est mise sens dessus dessous sans aucun espoir à l’horizon. (4/3/26)
Les nouveaux barbares
Nous avons été réveillés vers trois heures
du matin par une série d’explosions dans la banlieue sud. Riwan s’est précipité
dans notre chambre, tout tremblant, puis il m’a entraîné au salon pour voir les
colonnes de fumée qui s’élevaient dans le ciel.
Le Hezbollah a subi pendant quinze mois
des attaques de la part d’Israël, qui a tué des centaines de ses membres. Durant
quatre cent cinquante-cinq jours, il a rongé son frein pour ne pas répondre aux
agressions quotidiennes, s’abstenant de toute riposte sous la pression du
gouvernement libanais et des États-Unis. Et voilà que cette nuit, pour la
première fois depuis le 2 décembre 2024, il a envoyé six missiles sur Israël. Oubliant
qu’il avait lui-même commis plus de dix mille violations du cessez-le-feu, l’État hébreu s’est
aussitôt déchaîné sur le Liban, entraînant la mort de trente et une personnes.
Compte tenu de la situation du pays, le Hezbollah a eu tort de lancer ces missiles qui, du reste, n’ont servi à rien. Mais les torts incombent surtout au gouvernement israélien et à ses soutiens internationaux, les États-Unis en tête, qui lui laissent les mains libres à Gaza, en Cisjordanie et au Liban, fermant ainsi la porte à toute solution pacifique et durable.
Arc-bouté sur ses armes qu’il refuse de déposer malgré les accords de Taëf, le Hezbollah ne semble pas avoir compris que le monde a changé. Trump, Poutine et Netanyahou nous ont fait entrer dans une nouvelle ère, qui renoue, en réalité, avec la plus ancienne de toutes : celle de la barbarie et des empires, où le plus fort impose sa volonté au plus faible au mépris de la justice et des droits humains. Nous sommes à un tournant fatidique de l’histoire : soit l’humanité parvient à faire prévaloir le dialogue et le droit pour régler les conflits, soit elle court à sa perte en se soumettant à la loi de la jungle. (2/3/26)
Le vendeur de mouchoirs
Zaher est Syrien et il a dix ans. Je l’ai
vu arriver de loin, fonçant sur son vélo rouge déglingué. Le parc était désert
en cette après-midi pluvieuse et il avait visiblement besoin de compagnie.
J’étais avec Riwan, lui aussi juché sur sa bicyclette blanche. Il nous a tourné
autour un moment, nous lançant des sourires, avant d’aborder Riwan pour
l’interroger sur ses freins, ses phares, sa sonnette, autant d’équipements qui
manquent à son propre cycle. Il manque bien d’autres choses au garçon,
plus essentielles. Au fil de la conversation, j’apprends que Zaher ne va pas à
l’école. Son père le fait travailler pour subvenir aux besoins de la famille.
Il vend des maharem (des paquets de mouchoirs) une partie de la journée,
en attendant d’être placé chez un garagiste ou un épicier. Il me confie qu’il
aurait voulu continuer l’école pour devenir avocat et défendre les plus
faibles. Mais c’est comme ça, fait-il avec un geste résigné.
C’est comme ça, en effet. C’est comme ça dans
un pays qui s’achète une bonne conscience en se dotant d’une législation soucieuse
des droits de l’enfant, mais qui ne se donne ni les moyens ni la peine de faire
appliquer ses propres lois. Les Zaher du Liban, mineurs déscolarisés et
exploités, se comptent par dizaines de milliers, non seulement des Syriens et
des Palestiniens, mais beaucoup de Libanais également. À quoi bon s’occuper d’une
population née pour servir qui alimente une main-d’œuvre bon marché ? C’était
déjà le cas il y a des lustres. Ce sera le cas pendant de longues années
encore.
C’est comme ça, au pays du non-droit. (20/2/26)
Le vin nouveau et les vieilles outres
Pour financer la revalorisation des
salaires dans le secteur public, le gouvernement n’a rien trouvé de mieux que d’augmenter
la TVA et la taxe sur l’essence. Ce qu’on donne d’une main, on le soutire de
l’autre. Un tour de passe-passe qui n’amuse personne, à commencer par les
principaux bénéficiaires : sitôt l’annonce faite à l’issue du Conseil
des ministres, des mouvements de protestation se sont déclenchés partout dans
le pays.
Le système d’imposition libanais est l’un des plus injustes au monde. Il repose essentiellement sur la taxation des biens de consommation, ce qui affecte indistinctement tous les contribuables, quels que soient leurs revenus. Au lieu d’appliquer un prélèvement progressif et de combattre la fraude fiscale, on surcharge les plus modestes pour mieux épargner les plus riches qui, eux, s'empressent de placer leurs fortunes dans des sociétés offshore.
Ce gouvernement, comme tous les précédents, n’est que l’émanation de l’oligarchie corrompue qui dirige le pays. Il en défend les intérêts et les privilèges. Tant qu’il n’aura pas engagé des réformes de fond visant à éradiquer la corruption et à instaurer un véritable État de droit, tout espoir de changement restera vain. (17/2/26)