Des choses vues, des scènes vécues, des faits lus ou entendus au fil des jours...
© Ramy Zein
La maison
Hussein Ali Faqih a construit sa maison
pierre par pierre à Srifa, dans le sud du pays. Tout l’argent qu’il mettait de
côté, il le consacrait à cette demeure qui était sa raison d’être, sa fierté,
sa boussole. Il était heureux d’offrir à sa famille un toit digne et des murs
solides qu’il pourrait, un jour, léguer à ses enfants.
Mais la guerre est passée par là. La guerre
qui a été décidée, déclenchée et menée sans lui. De sa maison, fruit de longues
années de travail et de sacrifices, il ne reste rien qu’un tas de décombres.
À 87 ans, Hussein ne pouvait se résoudre à abandonner les vestiges de son « beyt » détruit. Chaque jour que Dieu faisait, et jusqu’à la tombée de la nuit, on le voyait errer parmi les ruines, déplaçant les pierres, cherchant un objet à sauver. Quand la fatigue le prenait, il s’allongeait à même les débris et, fermant les yeux, il s’imaginait encore chez lui, dans sa maison d’avant, dans le temps d’avant la catastrophe.
Son cœur a tenu deux semaines, avant de lâcher. Trop de peine, trop d’amertume, trop de colère. Il est mort, Hussein Ali Faqih, accablé par le désespoir. Il n’aura pas eu le temps de reconstruire sa maison. À présent, il repose dans cette terre du Sud qu’il aimait, dont les souffrances continueront, elles, longtemps après lui. (6/5/26)
Qu’est-ce qu’un monstre ?
La diplomatie américaine exerce des
pressions sur Baabda pour obtenir une rencontre entre Joseph Aoun et Benjamin
Netanyahou. Enlisé dans le bourbier iranien, Trump cherche à redorer son blason
dans la perspective des élections de mi-mandat. Amener le Liban et Israël à des
accords de paix servirait son image considérablement ternie en matière de
politique internationale. Trump n’a pas tort : il faut cheminer vers la
paix. Mais pourquoi commencer par une photo qui affaiblirait Aoun sur la scène
libanaise sans lui donner nulle garantie quant à l’aboutissement des
pourparlers ?
L’ambassadeur américain au Liban, Michel Issa, s’est étonné publiquement de la réticence de Joseph Aoun à serrer la main du Premier ministre israélien. Et il a eu ce mot qui restera sans doute dans les annales : Netanyahou n’est quand même pas un monstre ! (M. Issa, d’origine libanaise, a employé le terme local de bah-bah). Cette phrase illustre la déconnexion de la diplomatie américaine par rapport à la réalité du terrain. Que M. Issa aille expliquer aux habitants de Gaza et du Sud que Netanyahou n’est pas un monstre. Ou qu’il nous explique comment on peut qualifier un dirigeant politique qui, pour punir le Hamas de son assaut meurtrier du 7 octobre 2023, a dévasté tout un territoire, provoqué le massacre de dizaines de milliers de civils (dont plus de vingt mille enfants), avant de se déchaîner sur le Liban où, pour riposter à la désastreuse ingérence du Hezbollah dans la guerre, il a semé la mort et la ruine parmi la population civile libanaise.
On ne sert pas la cause de la paix en brûlant les étapes. Serrer une main trempée de sang innocent, comme celle de Netanyahou, qui fait l’objet d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale, est un sacrifice beaucoup trop grand pour le président libanais. S’il doit absolument s’y résoudre, que cela soit après la conclusion d’un accord définitif garantissant la sécurité et la souveraineté des deux pays. La communication, c’est important ; mais pas plus que la justice et la paix. (5/5/26)
Les conseils d’Avichay
Une adolescente scolarisée au National
College de Choueifat est entrée en contact avec le porte-parole de l’armée
israélienne Avichay Adraee, via Instagram, lui demandant de bombarder son école
car, lui a-t-elle assuré, un arsenal du Hezbollah était caché dans les sous-sols de
l’établissement. Initiative insensée qui a suscité, et on le comprend, une
grande émotion dans le pays. De partout se sont élevés des cris d’indignation : Comment
une jeune Libanaise peut-elle demander à l’ennemi d’attaquer son école ? Quelle
éducation a-t-elle reçue pour manquer autant de culture, de maturité, de jugeote ?
Quelle est donc cette nouvelle génération aussi connectée aux réseaux sociaux
que déconnectée du réel ?
Mais le vrai scandale moral, ce n’est pas la malheureuse initiative de cette ado qui voulait simplement manquer l’école. Le vrai scandale réside dans la réponse d’Avichay Adraee qui, s’adressant à la direction du National College, en appelle à sa clémence et se lance dans des considérations pédagogiques sur la nécessité d’écouter les enfants, de privilégier l’empathie sur la sanction, de déterminer les sources du mal-être et de favoriser le dialogue en encourageant l’expression libre des élèves.
Voilà donc un homme qui parle au nom d’une armée responsable du massacre de plus de vingt et un mille enfants palestiniens et libanais, et qui vient nous donner des leçons sur la manière de protéger nos petits. Au-delà de certaines limites, l’indécence devient obscénité. (29/4/26)
Mascarade
Netanyahou dénonce les tirs du Hezbollah sur ses troupes et sur le nord d’Israël.
Lui ne se sent pas concerné par le cessez-le-feu. Le feu, il peut l'ouvrir à volonté : l’accord du 16 avril l’y autorise, puisqu’il garantit à Tsahal le droit de poursuivre ses offensives militaires chaque
fois qu’il détecte un mouvement de troupes, un transfert d’armes, des opérations
logistiques, des aménagements d’infrastructures… autant dire tout le temps. En
somme, il s’agit d’un cessez-le-feu unilatéral, qui contraint le Hezbollah et laisse les mains libres à Israël.
Le cabinet de
guerre israélien a miné l’accord avec des dérogations qui lui donnent carte blanche pour continuer ses frappes, exécutions et destructions massives de villages libanais.
Qu’il ne s’attende pas en retour à ce que le Hezbollah reste de marbre comme il
l’a été pendant quinze mois avant le 2 mars, où il a, sans coup férir, vu abattre
sous ses yeux des centaines de ses membres.
Les Libanais
espèrent autre chose que cette mascarade d’accords piégés et d’invitations à
Washington pour serrer des mains devant des caméras. Ils aspirent à une trêve solide et équitable qui permette, à terme, de libérer le territoire, de
faire cesser totalement et définitivement toute violation de la souveraineté
libanaise et d’obtenir, par un consensus intérieur, le désarmement du
Hezbollah.
Ce n’est pas avec de la ruse et de la tyrannie qu’on fait la paix. C’est avec la justice, la raison et la bonne volonté. (27/4/26)
Le mal libanais
Hormis dans les milieux du Hezbollah à
majorité chiite, le discours communément admis au Liban aujourd’hui est que les
forces légales libanaises doivent être les seules à porter des armes. Tout le
monde s’est découvert une passion fervente pour le pouvoir public et c’est
heureux. Mais qu’on ne s’y trompe pas : cette posture reflète plus souvent une volonté de se démarquer du Hezbollah qu’une réelle adhésion
au principe de l’État. Preuve en est l’incident qui s’est déroulé hier à Saqiet
el-Janzir à Beyrouth : des forces de l’ordre sont venues arrêter un
propriétaire de générateur que la justice avait convoqué à plusieurs reprises, en vain.
L’homme est soupçonné, entre autres, de pratiquer des tarifs indus. Arrivés sur place, les
membres de la « Sécurité d’État » se sont heurtés à un attroupement d’individus
hostiles qui ont cherché à entraver l’opération. Les agents de l’ordre ont tiré
en l’air pour disperser la foule. Finalement, ils ont dû repartir bredouille,
sans avoir mis la main sur le contrevenant.
L’histoire ne s’arrête pas là. Aussitôt la poussière retombée, des voix se sont élevées de partout pour dénoncer, non pas ceux qui se sont opposés aux forces de l’ordre, mais la « Sécurité d’État » et son usage jugé excessif de la violence. Le quartier concerné étant à majorité sunnite, les principaux représentants politiques et religieux de la communauté ont exprimé leur solidarité avec la population locale victime, selon eux, d’un abus de pouvoir.
Cet incident est révélateur d’un rapport malsain du citoyen libanais avec les autorités publiques. L’homme qui n’a pas répondu aux convocations de la justice et qui a envoyé ses sbires pour affronter les représentants de l’ordre, s’est inscrit dans une démarche de défi et de défiance à l’égard de l’État, avec l’approbation d’un grand nombre de responsables politiques. En cela, il reproduit une attitude commune au Liban et que nul n’ignore. Ce qu’on rechigne à s’avouer en revanche, est que l’adhésion affichée aux lois de la République n’est que de façade. Le Liban reste ce qu’il a toujours été : un conglomérat de millets. Longue est la route sur le chemin de l’État. (26/4/26)
Terre brûlée
Le cessez-le-feu a été prolongé de trois semaines à partir de ce dimanche à minuit. Un cessez-le-feu tout relatif, car le texte de l’accord autorise Israël à intervenir militairement pour peu qu’il soupçonne le Hezbollah de « préparer » une action hostile à son égard. Le propre des armées en état de guerre étant de se « préparer » perpétuellement à des actions hostiles, il s’agit ni plus ni moins d’un blanc-seing donné à Tsahal pour mener des attaques quand bon lui semble. Une duperie de plus qui ouvre la voie à toutes sortes d’abus. Ce dont Israël ne s’est pas privé dès le premier instant, provoquant aussitôt la riposte du Parti de Dieu.
Outre les raids, les survols du territoire et les exécutions, y compris de la journaliste Amal Khalil tuée le 22 avril, Tsahal met à profit ce délai supplémentaire pour continuer son entreprise de saccage des villages frontaliers. Dans le but d’empêcher tout retour du Hezbollah près de ses frontières, Israël n’hésite pas à raser des dizaines de localités. Les pelleteuses et les bulldozers se déplacent de maison en maison pour les démolir avec méthode. Les photos de certains villages sont insoutenables pour ceux qui les ont connus. À plus forte raison pour leurs habitants : rien ne résiste à l’acharnement des engins, même pas les champs, les arbres, les routes et les cimetières aux tombes profanées.
Pour mesurer la détresse des personnes qui assistent impuissantes à l’anéantissement de leurs villages, il faut imaginer le même sort réservé à son propre village, à son propre quartier réduit en poussière : ce n’est pas seulement une question de lieu ou de pierres ; c’est une affaire de mémoire, d’identité, de rapport au monde, à la vie. Ce que subissent aujourd'hui les habitants des zones dévastées constitue un traumatisme profond qui dépasse de très loin les limites des pertes matérielles. (25/4/26)
Les soldats et le mulet
Certaines photographies révèlent, parfois à l’insu de leurs auteurs, une vérité essentielle qui va au-delà de la représentation. C’est le cas d’une photo que j’ai vue ce matin sur un site d’information, censée illustrer l’occupation israélienne d’une partie du Sud : on y voit au premier plan des soldats israéliens en train de courir, des armes au poing et des casques vissés sur la tête. Jusque-là, rien que de très ordinaire. Mais en arrière-plan de la patrouille, un acteur inattendu apparaît : un mulet de belles proportions, la robe gris tourterelle, occupé à brouter l’herbe, indifférent à l’escouade qui vient de lui passer sous le museau.
Tout est dit dans cette photo : l’agitation belliqueuse des hommes et la placidité des bêtes, le contingent et l’absolu, la folie et la sagesse, l’éphémère et l’éternel. Ce mulet semble incarner la résistance du Liban face au chaos de l’histoire. (20/4/26)
Les stoïques
Où trouvent-ils leurs forces, ces gens-là ? De quelle étoffe sont-ils faits ? On les voit qui débarquent de leurs voitures surchargées après plus de dix heures de route, considèrent leurs maisons en ruine avec une apparente impassibilité et se mettent aussitôt au travail. Selon l’état des habitations, ils tentent de déblayer une pièce qui servira d’abri à la famille en attendant la reconstruction, ou, si aucun mur ne tient, ils errent parmi les décombres à la recherche d’un meuble à sauver, un document, un souvenir ; puis, au pied des débris, ils entreprennent d’installer une tente avant d’aller trouver une bonbonne de gaz, des bidons d’eau, des vivres.
D’où leur vient ce courage surhumain ? L’attachement à la terre, à la mémoire des lieux où ils ont grandi ? La foi inébranlable qui leur fait dire « hamdéllah » face à toutes les épreuves ? L’adhésion politique à la résistance, coûte que coûte ? Peut-être. L’habitude n’est pas pour rien, non plus, dans leur force d’âme. Voilà un peuple qui, depuis 1978, a connu tellement d’exodes, d’occupations et de destructions qu’il a intégré la catastrophe comme une donnée immuable de l’existence. Aujourd’hui d’ailleurs, alors qu’ils s’installent tant bien que mal dans leurs villages désertés, ils savent que le cessez-le-feu peut voler en éclats d’un moment à l’autre. Ils partiront si nécessaire, mais ils reviendront dès que possible. Rien n’arrêtera leur élan vital. (19/4/26)
Grisaille
Le Liban respire : dix jours de
cessez-le-feu ont débuté ce 17 avril. Mais il ne respire que d’un seul poumon.
Tant d’incertitudes demeurent, à commencer par l’application réelle du cessez-le-feu
sur le terrain. Le précédent du 27 novembre 2024 n’est pas pour nous rassurer :
à peine la trêve conclue, Tsahal s’était livré à des raids et des survols du
territoire, en invoquant une interprétation extensive des termes de l’accord.
Et quand bien même Israël s’abstiendrait de toute action militaire pendant ces dix jours, quelle solution durable peut-on espérer en l’état ? Les positions des uns et des autres sont inconciliables : le Hezbollah exige le retrait de l’armée israélienne et la libération des prisonniers avant toute discussion sur ses armes ; et le gouvernement israélien conditionne son retrait éventuel au démantèlement du Parti de Dieu. Le défi est énorme pour les deux parties et les négociateurs. Espérons que le pragmatisme et la bonne volonté prévaudront, pour une fois, sur la haine et l’aveuglement.
Le temps est à la grisaille ce matin à Beyrouth. Le ciel a pris les couleurs de nos âmes. Pas de lumière possible, mais pas de ténèbres non plus. De l’espoir malgré tout, et une tristesse sans fond face aux souffrances innommables dont nous avons été témoins depuis le 2 mars. (17/4/26)
L’homme qui a dit non
Il a fallu la France pour qu’il dise non.
Il a fallu la France pour qu’il refuse ce
que nous, Libanais de l’intérieur, acceptons contraints et forcés.
Il a dit non, Ali Cherri. Une frappe
israélienne a tué ses parents dans leur appartement de Noueiry le 26 novembre
2024, quelques heures seulement avant le début du cessez-le-feu. Le vieux couple se
croyait à l’abri dans cet immeuble situé au cœur de Beyrouth, loin du fief du
Hezbollah. Ali Cherri aurait pu se murer dans sa peine en maudissant les assassins de ses parents. Mais il a dit non, Ali. Non, ça ne se passera pas comme
cela. Non, les assassins n’échapperont pas à leur responsabilité cette fois. Sa
citoyenneté française lui a ouvert les portes de la justice. Une justice incertaine,
hypothétique, mais une justice quand même. Il a engagé une avocate qui a déposé
une plainte en son nom, auprès du pôle crimes contre l’humanité du tribunal
judiciaire de Paris, pour « attaque délibérée contre un bien de
caractère civil ». Le dossier est solide : dans un rapport paru il
y a deux mois, Amnesty International établit que la frappe du 26 novembre 2024 a
été menée sans avertissement, en violation du droit international humanitaire.
Non, a dit l’artiste plasticien Ali Cherri. Et son « non » revêt pour nous, au Liban, une importance capitale. Cherri déclare avoir déposé sa plainte dans l’espoir de « sortir du cycle de l’impunité », « pour qu’il n’y ait pas d’autres vies perdues dans cette folie ». Rien n’empêchera ni l’impunité ni la folie, mais le « non » de l’artiste résonne comme un appel à la résistance. (13/4/26)
Plus jamais ça
Au moins deux mille Libanais ont perdu la
vie depuis le début du mois de mars. Rien que pendant la journée noire du
mercredi 8 avril, trente-trois enfants ont été déchiquetés par les bombes israéliennes. En tout, ce sont cent soixante-cinq enfants qui ont été fauchés en six semaines de conflit, auxquels s’ajoutent
les centaines de blessés, les milliers de traumatisés, les dizaines de milliers
de déplacés. Israël continue de violer les
lois de la guerre et le droit international en sacrifiant les civils dans son
offensive contre le Hezbollah. Pourquoi s’empêcherait-il de le faire alors qu’il
a toujours joui d’une impunité totale à Gaza, en Cisjordanie et au Liban ?
Si le cessez-le-feu est une urgence et la paix une nécessité, sanctionner les crimes de guerre constitue un impératif absolu. Le gouvernement israélien doit payer pour le sang civil versé en Palestine et au Liban. Netanyahou doit répondre de ses crimes devant un tribunal international. Il faut que le droit s’impose face à la barbarie, non seulement pour rendre justice aux victimes et à leurs familles, mais pour empêcher d’autres massacres à l’avenir. La question dépasse les rives orientales de la Méditerranée ; il s’agit d’un enjeu éthique qui concerne l’humanité entière.
Cette exigence morale ne disculpe pas le Hezbollah de sa responsabilité envers les victimes civiles israéliennes, même si, et il faudrait porter des œillères épaisses pour ne pas le voir, les responsabilités respectives sont incommensurablement disproportionnées. (11/4/26)
Que faire ?
Si je devais croiser le jeune homme idéaliste que j’étais, nul doute qu’il m’accablerait de reproches : Tu te plains, mais que fais-tu ? Sois plus fort que ton destin ! Agis, bon Dieu ! Fais quelque chose ! Tu es responsable de ton existence ! Vouloir c’est pouvoir. Regarde Gandhi. Regarde Martin Luther King.
Il aurait bien raison, mon jeune double. Qu’est-ce que je fais contre les forcenés qui ont pris possession de nos vies en mettant la région à feu et à sang ? Qu’est-ce que je fais pour m’opposer à la fureur des dirigeants qui piétinent de leurs pataugas les cadavres des enfants ? Rien, sinon taper de misérables mots que les partisans des va-t-en-guerre ne liront jamais.
Rien. Il est vrai. Mais que faire d’autre ? M’immoler devant une ambassade ? Inutile. Perpétrer un attentat ? Immoral et contre-productif. Protester dans les urnes ? La démocratie libanaise est une mascarade. Révolutionner avec les révolutionnaires ? Il n’y a plus personne pour brandir l’étendard de la révolte : l’intifada de 2019 a éteint à jamais toutes nos espérances. On sait désormais que la moindre velléité de révolte sera aussitôt étouffée dans l’œuf par les partis communautaires qui se hâteront de la salir ou, pire, de la récupérer.
Impuissant, je suis, impuissants, nous sommes. Voilà notre destin, notre identité de citoyens libanais. Tu peux me mépriser autant que tu veux, jeune rebelle, mais les faits sont là : à part le crime ou le suicide, il n’y a rien à faire sinon briser le silence complice. (3/4/26)
Si fragile
Tant pis pour les drones qui cisaillent le
ciel et les frappes qui secouent Beyrouth : je m’installe sur le balcon au
soleil. Vital, le soleil. Nécessité absolue. On s’accroche à ce qu’on peut dans
le chaos du monde.
Au loin retentit un muezzin, qui éveille
en moi des sensations anciennes, des images paisibles d’un village de la
montagne où, enfant, je passais une partie de mes vacances d’été. Peu après, comme
chaque jour à midi, l’église orthodoxe Saint-Antoine-le-Grand prend le relais
du muezzin en diffusant son chant liturgique, un air lancinant et mélodieux qui,
depuis bientôt six ans, se confond dans mon esprit avec l’image d’un cercueil
blanc ballotté par un fleuve noir. Ralph Mallah fait partie des pompiers tombés
dans l’explosion du port le 4 août 2020. Ses obsèques ont été célébrées dans
cette même église Saint-Antoine-le-Grand : j’entends encore les cris
de douleur, les rafales d’armes automatiques, la zaffé autour de son
cercueil porté par des hommes ivres de colère.
C’est si fragile, la vie, sous nos latitudes. On aime, on construit, on entreprend, on se projette dans l’avenir, puis une catastrophe surgit et tout s’arrête. Notre vie commune a toujours été scandée par les tragédies. Nous avons fini par trouver normal que nos existences soient saccagées régulièrement par des séismes géopolitiques. Et c’est peut-être cela le pire : s’accoutumer à l’inacceptable. (1/4/26)
Liberté de la presse
Trois journalistes libanais circulant dans
le caza de Jezzine ont été pris pour cible par une frappe aérienne. Selon l’armée
israélienne, l’un d’eux, Ali Choueib, était un membre du Hezbollah. À supposer
que Choueib ait constitué une menace réelle pour l’État hébreu, ce qui est loin
d’être avéré, qu’en est-il des deux autres : Fatima Ftouni, reporter, et son
frère caméraman Mohammed ? Tsahal ne dit mot de Fatima et Mohammed, ce qui laisse
supposer qu’ils étaient de simples journalistes dont le seul crime était d’appartenir
à un média propalestinien incarnant la résistance à Israël et aux États-Unis.
Ce n’est pas la première fois que Tsahal
assassine des journalistes libanais sans donner la moindre preuve de leur
implication dans les combats, ni même se sentir obligé de justifier leur « élimination » :
ce fut le cas de Issam Abdallah, reporter à l’agence Reuters, tué le 13 octobre
2023 ; de Farah Omar et Rabih el-Maamari, abattus le 21 novembre 2023 ; de Ghassan
Najjar, Mohammad Reda et Wissam Qassem, ciblés délibérément par deux missiles
le 25 octobre 2024…
Netanyahou aime à présenter son pays comme un bastion de la liberté face à des nations barbares tentées par le totalitarisme et l’obscurantisme. On en déduit que pour lui, comme pour les radicaux qui l’entourent, la seule liberté légitime est de relayer le discours officiel israélien : critiquer la politique de Tel Aviv et de Washington constitue une liberté intolérable passible de peine de mort. (29/3/26)
L’obstination dans le pire
Durant la Guerre des 66 jours, au cours de l’automne 2024, on voyait quelques tentes éparses sur les trottoirs de l’avenue Omar Beyhum qui sépare l’hippodrome du parc des Pins. À présent, il n’y a plus un centimètre carré entre le rond-point Tayyouneh et Barbir qui ne soit occupé par des campements de fortune : deux kilomètres de tentes, de bâches, de chaises en plastique et de matelas empilés. Comme pour protéger l’intimité des réfugiés, une double file de voitures borde la voie, des véhicules souvent vieux et cabossés qui leur ont permis de fuir Dahieh ou le Sud.
Qu’attendent ces familles ? Quelle délivrance espérer alors que Netanyahou et le Hezbollah jouent leur va-tout dans une guerre absurde qui aurait pu être évitée si la raison et le droit avaient prévalu sur l’hubris et la tyrannie ? On imagine les difficultés de leur quotidien : la pluie qui s’infiltre, le vent qui s’engouffre, l’hygiène précaire. Les plus âgés en sont à leur septième ou huitième exode.
L’attente sera longue pour eux, et pour tous ceux qui souffrent, aujourd’hui, à cause de cette guerre, à moins d’un sursaut de conscience qui pousserait les décideurs, non pas à mesurer les conséquences humaines de leur obstination (ce serait naïf d’y croire), mais à se rendre compte que ce conflit est une impasse sur tous les plans. (28/3/26)
Rituel du matin
Fut un temps, pas si lointain, où Riwan me saluait d’un banal « Bonjour » à son réveil. Désormais, notre contact matinal est inauguré par la même interrogation : « Est-ce que l’école est ouverte aujourd’hui ? ». Il a beau se coucher en pensant retrouver ses camarades le lendemain, il sait que les événements de la nuit peuvent amener l’établissement à fermer ses portes. Il est arrivé que la direction nous envoie un message à cinq heures du matin pour nous annoncer que l’enseignement se ferait à distance en raison d’une dégradation subite de la situation.
Une fois instruit du programme du jour, Riwan m’interroge sur la guerre en cours : y a-t-il eu des frappes à Beyrouth ? Est-ce que j’ai été réveillé par les bombes ? Quelles sont les dernières nouvelles du front ?
Ces deux rites accomplis, nous allons petit-déjeuner à la cuisine en essayant de penser à autre chose. La journée peut commencer. (27/3/26)
La grande désillusion
Les intentions israéliennes se clarifient
de jour en jour : occuper le sud du Liban jusqu’au Litani. Les think tanks
radicaux de Netanyahou n’ont rien trouvé de mieux qu’un retour au passé, avec
quelques aménagements inspirés de Gaza, comme la démolition intégrale des
villages et des infrastructures, avec la création d’un no man’s land. Le
paramètre humain ne comptant guère dans leurs calculs stratégiques, ils peuvent
sans ciller envisager d’anéantir toute une région, humains, pierres, patrimoine et vergers compris.
Voilà un gouvernement qui somme l’État
libanais, par le truchement de Washington, de désarmer le Hezbollah, et qui,
dans le même temps, pérennise et renforce le Parti de Dieu en lui donnant une
nouvelle légitimité comme un mouvement de résistance contre l’occupation. Au
lendemain du 2 mars, nombreux étaient les chiites qui critiquaient ouvertement
le Hezbollah ; le discours a bien changé depuis dans la communauté, ce qui
ne dédouane pas le parti des erreurs majeures commises depuis l’an 2000, en
particulier l’ingérence dans le conflit de Gaza.
Tout en étant son pire ennemi, Israël est
aujourd’hui le meilleur soutien du Hezbollah : en l’attaquant quotidiennement
pendant la « drôle de trêve », il a compliqué la tâche du
gouvernement libanais censé amener le parti à déposer les armes par la voie
politique ; en entraînant Trump dans la guerre contre l’Iran, il a
provoqué le retour du mouvement chiite dans la bataille ; et, à présent,
en cherchant à occuper le sud du Liban, il donne à son ennemi une raison d’être
supplémentaire. L’incohérence est totale. À moins que la véritable intention de l’État hébreu ne soit
d’annexer le Liban-Sud et de détourner les eaux du Litani, comme en sont
persuadés beaucoup de Libanais. La stratégie israélienne s’avérerait alors
parfaitement cohérente.
Quoi qu’il en soit, le Liban, qui a bâti des espoirs inconsidérés sur la « trêve » et l’élection de Joseph Aoun, sait désormais qu’il n’est pas près de sortir du cercle vicieux dans lequel il est enfermé depuis 1975. (26/3/26)
Le crépuscule de la raison
La polarisation politique et communautaire
atteint des sommets inquiétants au Liban. La haine déverse sa fange partout :
réseaux sociaux, presse, médias audiovisuels. La manipulation se nourrit de
mauvaise foi, les raccourcis font office d’arguments, le manichéisme
se substitue à la nuance qui, seule, peut rendre compte de la complexité de la
situation. Pas moyen d’avoir une discussion rationnelle avec les radicaux de l’un
ou l’autre camp.
Voudrait-on nous précipiter dans la guerre civile qu’on ne s’y prendrait pas autrement. L’exécutif navigue à vue entre les récifs. Les États-Unis le somment de durcir sa position à l’égard du Hezbollah, alors qu’il n’a pas les moyens politiques et techniques de le désarmer. Tout juste parvient-il à juger pour l’exemple quelques membres du Parti de Dieu, ou à expulser l’ambassadeur d’Iran, ce qui a provoqué une levée de boucliers immédiate dans les rangs chiites.
Le Liban est laissé à l’abandon. L’horizon est sombre, non par absence de solutions, mais parce que les décideurs ne croient qu’à la violence, une violence aveugle et démesurée que le peuple libanais subit dans l’indifférence du monde. En attendant le retour à la raison, dont il ne faut pas désespérer, nous ne pouvons qu’assister impuissants à la dévastation du pays et au massacre des innocents. (25/3/26)
Pourquoi ? Jusqu’à quand ?
Vous êtes l’une des armées les mieux dotées
du monde, disposant de ressources illimitées grâce au soutien de la première
puissance de la planète. Vous avez miné les bipeurs et les talkies-walkies de
votre ennemi, provoquant des ravages dans ses rangs. Vous avez décapité son
organisation en assassinant Hassan Nasrallah. Vous avez déversé sur son pays un
déluge de feu pendant deux mois, puis, quinze mois durant, malgré la trêve,
vous vous êtes appliqué à traquer et exécuter ses membres au Sud et dans la
Békaa. Depuis le 2 mars, vous vous acharnez sur le Hezbollah avec une rare
assiduité, de Dahié à Khiam et de Naqoura à Nabi Chit… Malgré vos moyens
colossaux, vous n’avez pas réussi à neutraliser le Parti de Dieu. Tant s’en
faut : il vous bombarde quotidiennement, parvenant à envoyer ses missiles
jusqu’aux environs de Tel Aviv, et il s’est redéployé au sud du Litani où il
vous oppose une farouche résistance. Tout le monde a compris, sauf vous, que
vous ne pourrez jamais le désarmer par la force. Et pourtant vous continuez de
privilégier la voie des armes. Pourquoi ? Jusqu’à quand ?
Vous êtes une milice qui tire sa légitimité de la lutte contre l’occupation et de la libération en 2000. Mais depuis cette époque, vous avez perdu votre raison d’être en tant que formation militaire, et vous avez entraîné le Liban dans des aventures bien au-dessus de ses moyens : la guerre de 2006, dont votre chef a lui-même jugé le déclenchement comme une erreur d’appréciation, puis, surtout, l’inutile et désastreuse implication dans le conflit de Gaza. Certes, vous avez fait amende honorable en vous abstenant de tout tir vers Israël pendant la trêve, alors que votre ennemi prenait toutes ses aises avec la bénédiction de Washington ; mais vous vous êtes de nouveau jeté dans la bataille le 2 mars, poussé par les raids quotidiens d’Israël et l’assassinat de Khamenei à Téhéran, et le Liban a renoué avec les grandes épreuves. Vous demander de désarmer maintenant serait irréaliste et, dans un sens, immoral. Mais pourquoi ne vous engagez-vous pas clairement à déposer les armes sous condition d’un retrait total d’Israël et d’une cessation définitive de ses violations, avec une garantie américaine et internationale ? Jusqu’à quand continuerez-vous à compromettre vos propres acquis de l’an 2000 et à lier le destin du Liban à la géopolitique régionale ? (22/3/26)