La République du sang

 

Résignation

Elle a perdu son frère dans des conditions atroces : Antoine Dagher a été égorgé au fond d’un parking à Hazmieh, alors qu’il s’apprêtait à monter en voiture pour se rendre au travail. Des semaines ont passé et l’enquête est toujours au point mort. Les fonctions de la victime, qui était responsable de la lutte anti-fraude au sein de la banque Byblos, laissent supposer une liquidation commanditée par la mafia locale dont il aurait cherché à entraver le trafic. À moins qu’il n’ait été éliminé parce qu’il en savait trop sur la fuite des capitaux en devises vers l’étranger.

Elle doit vivre avec cela désormais : l’impunité des assassins, l’absence de son frère et les images insoutenables de ses derniers instants. Elle m’en parle sans émotion visible, avec une froide résignation, le même détachement que j’ai souvent vu chez les mères et les épouses des disparus pendant la guerre. Les situations sont comparables, à ceci près qu’elle sait comment son frère est mort et où il repose. (1/7/20)

 

Hubris

Aux alentours de 20 h, dans le quartier de Mreijeh, un homme de soixante et un ans nommé Mhammad Haïdar, vigile de nuit dans une société de gardiennage, se rendait à son travail à bord d’un van. Le véhicule est parvenu à un croisement où des individus se disputaient une priorité de passage. Des tirs ont éclaté : une balle a touché le vigile qui est mort sur le coup. Histoire ordinaire dans un pays où les armes sont entre toutes les mains et le droit de passage une question d’honneur. Un homme a payé de sa vie l’hubris d’un abruti.

Les obsèques de la victime ont eu lieu dans son village de Younine, près de Baalbeck. Pour rendre hommage à l’homme abattu d’une balle perdue, ses proches n’ont rien trouvé de mieux que de tirer des rafales à leur tour. On voit sur les images diffusées par la télévision les participants aux funérailles baisser craintivement la tête à chaque tir. Et l’on se demande : que serait-il arrivé si, durant les obsèques de M. Haïdar, un autre individu avait été tué par une balle perdue ? Aurait-on tiré en l’air pendant ses funérailles, au risque d’envoyer une troisième personne de vie à trépas ?... Il ne fait aucun doute que oui : certains usages cristallisent si bien la conception de la virilité au Liban qu’ils finissent par en devenir une composante essentielle. On ne s’en débarrassera jamais, à moins d’une application stricte de la loi ou d’un changement des mentalités. (5/10/20)

 

L’acclimatation au mal

Le 4 juin 2020, Antoine Dagher, responsable de la lutte anti-fraude au sein de la banque Byblos, a été sauvagement assassiné dans un parking à Hazmieh. Depuis, l’enquête n’a mené à rien.

Dans la nuit du 2 décembre dernier, Mounir Abou Rjeily a été mortellement frappé à la tête avec une arme contondante à Qartaba, une exécution liée, dit-on, à l’explosion du port. Aucune avancée dans l’enquête à ce jour, aucune inculpation.

Trois semaines plus tard, le 21 décembre 2020, le photographe Joseph Bejjani a été abattu à bout portant devant sa maison à Kahalé alors qu’il attendait ses enfants pour les conduire à l’école. L’enquête n’a rien donné non plus.

Ce matin, Lokman Slim, éditeur et écrivain, a été retrouvé mort dans une voiture de location au sud du pays, tué de six balles. L’enquête, ouverte pour la forme, sera soigneusement étouffée et l’on oubliera bientôt la victime comme on a oublié toutes celles qui l’ont précédée.

Le plus troublant, c’est l’abdication générale. Tout le monde semble résigné à ne jamais connaître la vérité, ni à voir les coupables sous les verrous. Cette acclimatation au crime est plus dangereuse que l’impuissance des autorités face aux tueurs. Elle est plus grave que la connivence éventuelle de certains organes de sécurité avec les commanditaires des assassinats. L’indifférence et la passivité des Libanais arment le bras du crime et pérennisent la culture de l’impunité. (4/2/21)

 

Balle perdue

Une petite fille blonde et rieuse dévale les escaliers de son immeuble pour courir s’acheter une glace à l’épicerie du coin. Une balle perdue la frappe au dos, touchant sa moelle épinière. Elle sera probablement paralysée des membres inférieurs. La petite fille a huit ans et se prénomme Souheila. Un scénario tragiquement banal dans un pays où les armes font partie de la culture nationale. Les pouvoirs publics ont bien essayé de mettre un terme à cette pratique très répandue des tirs de joie (ou de deuil), mais ils n’ont jamais fait preuve de constance ni de fermeté en la matière. Comme en tout d’ailleurs : les autorités sévissent par à-coups au Liban, contre les excès de vitesse, le narguilé dans les espaces clos ou le téléphone au volant, puis elles se relâchent et les contrevenants reprennent leurs aises.

Cette tradition criminelle des tirs en l’air a encore de beaux jours devant elle. La vie de tout un chacun est à la merci du premier venu qui entend célébrer les fiançailles d’un frère ou honorer la mémoire d’un oncle en vidant le chargeur de son kalash. On meurt de ses mains comme on mourait sous les balles d’un tireur embusqué pendant la guerre, avec pour seule différence que l’un visait pour tuer, alors que l’autre tue sans viser. (3/8/21)

 

Théona

Le massacre continue et rien n’est fait pour y mettre un terme. Après la petite Souheila, huit ans, dont la moelle épinière a été brisée par une balle perdue il y a deux mois, après des dizaines et des dizaines d’autres victimes dont le seul crime était de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment, voici venu le tour de Théona, une petite fille habitant le village de Miniara au nord du pays. Théona jouait avec sa sœur sur la terrasse de leur maison quand des rafales ont éclaté, des tirs de joie pour célébrer la consécration d’un jeune officier. Une balle égarée s’est fichée dans son petit corps, lui ôtant la vie d’un coup. Elle avait sept ans.

Voilà. Aussi simple que cela : une enfant abattue parce que des individus ont trouvé naturel d’exprimer leur allégresse par des tirs de kalachnikov, parce que les forces de l’ordre sont incapables d’empêcher le massacre des innocents. (12/9/21)

 

L’homme en colère

Tatiana a vingt-trois ans. Elle passe un bon moment avec son fiancé Serge qui sera son époux dans quelques mois. Elle est heureuse, Tatiana. Elle vient de le confier à son père au téléphone. Je suis heureuse, papa, tout va bien.

Tatiana est attablée avec Serge au restaurant Al-Chir à Batha (Kesrouan). Des dizaines de personnes festoient autour d’elle, égayées par la musique et l’alcool. Il fait si beau en ce dernier dimanche d’été. On est soulagé d’avoir enfin un gouvernement. Le dollar a décroché. L’espoir est de nouveau permis.

Soudain Tatiana sent une brûlure, là, au niveau du cœur. Elle n’a pas le temps de comprendre, ni de voir son sang jaillir : elle s’effondre dans les bras de Serge. Morte. Une balle perdue l’a touchée en plein cœur. Une vie qui s’achève, commencée en 1997 à Sad el-Baouchrieh.

Le tireur a vidé son chargeur en l’air et une balle a terminé sa trajectoire dans le corps de Tatiana. L’homme était en colère, dit-on, sans qu’on sache très bien pour quelle raison. Il était en colère, le monsieur. Alors il a sorti son arme et il a tiré. Quoi de plus naturel ? Quoi de plus normal dans un pays où les hommes, les vrais, circulent avec des armes, disposant d’un droit de vie et de mort sur tout un chacun ?

Elle était heureuse, Tatiana. Elle devait se marier le 18 décembre, le jour de son vingt-quatrième anniversaire. (21/9/21)

 

Tirs de deuil

La nuit a été calme grâce au déploiement de l’armée dans les quartiers entourant Tayyouneh. Pas un incident, pas un coup de feu, jusqu’à tout à l’heure, en début d’après-midi, où j’ai sursauté en entendant des rafales nourries de mitraillettes. Les combats auraient-ils repris ? Amal et le Hezbollah sont-ils revenus sur le champ de bataille pour venger leurs morts abattus par des partisans des Forces libanaises embusqués dans les immeubles de Aïn el-Rémmaneh ? Je redoutais le pire.

Renseignements pris, il s’agissait de tirs de deuil en hommage à l’une des sept personnes tombées hier. Pourvu qu’aucune balle perdue ne vienne allonger la liste des victimes. (15/10/21)

 

Atmosphère

Des tirs ont visé un convoi funèbre dans le village de Bibnine, au Akkar. La foule s’est aussitôt éparpillée et le cercueil s’est retrouvé seul au milieu de la route, tandis que les balles crépitaient autour de lui. Les porteurs ont fini par rappliquer têtes basses pour soulever la bière et l’exfiltrer au pas de charge.

Des tirs de deuil lors d’obsèques, c’est fréquent. On entend régulièrement des histoires de personnes expédiées dans la fosse alors qu’elles accompagnaient un parent ou un ami à sa dernière demeure. Mais tirer sur des funérailles !

L’image de ce cercueil esseulé au milieu d’une route poussiéreuse striée de balles a quelque chose de surréaliste, à la fois absurde et tragique, qui s’accorde étrangement avec l’atmosphère de notre époque. (23/11/21)

 

Virilité

Trois individus surgissent d’une voiture, tabassent sauvagement un gardien puis lui tirent une balle dans la tête. L’homme succombe le même jour à l’hôpital. Devant l’extrême brutalité de ces images filmées par une caméra de surveillance, j’ai pensé naïvement qu’il s’agissait d’un crime d’honneur, ou d’une vendetta, ou encore de l’exécution d’un espion à la solde du Mossad. Rien de tout cela ne justifierait un homicide, mais du moins ces présumés mobiles auraient pu expliquer l’assassinat d’un homme sur une grande avenue, à six heures du soir, à visage découvert.

Or les FSI viennent de révéler la cause du crime : un simple différend au sujet d’une place de stationnement ! Le gardien avait empêché un automobiliste de se garer devant son entreprise. Une altercation a éclaté entre eux, à la suite de quoi l’individu s’est éclipsé avant de revenir sur les lieux, flanqué de son frère et de son oncle, pour abattre le vigile.

Un homme est donc mort pour une place de parking. Au Liban, on peut tuer, et mourir, pour une place de stationnement, ou pour une priorité de passage. Au Liban, une conception archaïque de la virilité fait le lit de l’abomination et de la barbarie. (17/3/22)

 

Rafales

Le ciel du Nord a été criblé de balles à deux reprises hier : un homme en colère a vidé le chargeur de son arme automatique parce qu’il n’avait pas trouvé de pain à la boulangerie ; puis, à l’annonce des résultats du brevet libanais, des familles ont jugé bon de célébrer la réussite de leurs rejetons en tirant des rafales en l’air.

Bilan de ces salves : cinq personnes hospitalisées, dont deux enfants, en plus de nombreux dégâts sur les véhicules, les panneaux solaires et les habitations. (15/7/22)

 

Délire

Salman Rushdie a été grièvement blessé lors d’un attentat à l’arme blanche à New York. L’agresseur est un jeune Américain d’origine libanaise qui n’a sans doute jamais lu Les Versets sataniques. En poignardant Rushdie, il croyait défendre sa religion et museler un écrivain impie. Or son acte nuira à l’ensemble des musulmans qui se trouveront une nouvelle fois associés au terrorisme, et il vaudra à sa victime, outre des souffrances physiques, un immense regain de notoriété accompagné d’une montée en flèche des ventes dans toutes les langues des Versets sataniques.

Le jeune homme a puisé le poison de la haine sur la Toile. Il n’y a pas rencontré de quoi tempérer ses ardeurs et éclairer son esprit. On trouve sur Internet ce qu’on y cherche, une chambre d’écho à ses propres convictions, rarement des raisons de penser contre soi. Ce garçon s’est laissé enfermer dans ses certitudes jusqu’au délire. (13/8/22)