Tandis qu’elle enfile de nouveaux vêtements, elle se fige soudain : l’odeur est encore là, aussi vive que tout à l’heure, comme si elle l’avait pénétrée jusqu’aux os, comme si elle s’était mêlée à ses entrailles, enveloppant ses organes, chargeant son haleine, imprégnant chaque atome de l’atmosphère. Elle se rend compte avec horreur que le relent de l’homme n’est pas sur elle, mais en elle. (15-16)
Le danger était imminent, la splendeur totale, la paralysie absolue. Rita sentait venir le coup mais elle ne pouvait pas, elle ne voulait pas l’esquiver. Elle désirait le mal qu’on allait lui faire. (17)
Elle a fait ce qu’elle savait faire comme personne : disparaître, retrancher son corps, dérober sa face, exfiltrer ses mots, se cloîtrer en elle-même. Stratégie de l’escargot qui rétracte sa tête sans savoir qu’un coup de semelle peut l’écrabouiller à tout instant. (18)
Si aucune émotion religieuse ne faisait vibrer son âme, elle était constamment traversée par des intuitions métaphysiques : elle pressentait l’existence de forces occultes qui menaient le monde, elle supposait une intervention surnaturelle derrière certains événements, certaines coïncidences, mais elle n’établissait aucun lien entre ces puissances cachées et l’enseignement religieux qu’on lui inculquait. C’étaient deux registres différents pour elle, deux univers parallèles. (29)
Quand un paragraphe lui résistait, elle le lisait à plusieurs reprises, elle s’arrêtait sur les phrases incompréhensibles pour percer leur mystère, éprouvant une joie intense quand elle parvenait à en décrypter le sens caché, une joie qui n’était pas seulement mentale mais aussi physique : elle avait franchi un sas supplémentaire entre le vide et la plénitude, entre la confusion et la clarté. (52)
Elle pouvait lire dans le bruit, mais c’était alors une lecture tronquée qui se limitait à la surface des pages où se déployaient l’intrigue, les dialogues et les péripéties. Rita était privée de ce qui était en dessous, en dedans, et qui constituait la chair des textes. Le plaisir de lire était indissociablement lié au silence. Le bruit ne l’empêchait pas de comprendre ; il l’empêchait de percevoir les pulsations intimes des livres. (54)
Est-ce que la douleur des épreuves survit à leur oubli ? Cette chose qui la dévore à chaque instant, cesserait-elle d’en souffrir si elle venait à perdre la mémoire ? Est-ce que le corps garde le souvenir de ses peines quand la conscience s’est diluée dans le néant ?
Si le corps oublie ce que l’esprit a perdu, il n’est rien qu’elle souhaite autant que de vivre sans mémoire. Oublier à jamais, s’évader de sa prison mentale, une fois pour toutes. (61)
Bassem ne proteste pas, ne discute pas. C’est inutile, il le sait. Il le sait depuis sa naissance. Depuis avant sa naissance. Il n’appartient pas à la race de ceux qui peuvent dire non. Chez lui comme ici, il n’est rien. Un homme sans droits qui doit s’estimer heureux d’avoir un toit au-dessus de sa tête et de toucher un salaire en échange de son travail. Même ce peu dont il dispose, il le considère comme une faveur qu’on lui accorde, et il tâche de faire profil bas pour ne pas démériter. (71)
Sa voix résonne onctueusement dans la pièce, pénètre Kali jusqu’à la moelle comme des rayonnements de chaleur.
- Laisse-toi faire, laisse-toi aimer, répète l’homme dont elle ne sait si les mots envoûtants émanent de son corps à lui, ou surgissent de sa propre gorge, accompagnés d’un râle qui est peut-être sa propre respiration encombrée, ou le cri de son sang.
Elle se laisse faire en se croyant aimée. (94)
Elle est là, à présent, Kali, les yeux noyés dans l’infini du ciel, emportant avec elle l’amour d’une enfant morte et la promesse d’un homme vivant. (158)
Morte ! Sa mère la croit morte, l’a toujours crue morte. Elle se sent morte de n’avoir jamais vécu dans les yeux de sa mère. Pendant toute son enfance, l’idée d’exister pour elle, sous forme d’une pensée, d’un remords, d’un désir peut-être, cette idée la portait comme une preuve de vie, la sienne comme celle de sa mère. (163)
Il ne lui a pas laissé le temps de s’expliquer, de dire la pitié, de dire le cœur qui fond devant l’animal qui se serre, il n’a pas eu le temps, non, le père s’est emparé de son fusil de chasse, il a braqué le chien qui ne s’est même pas retourné, trop occupé, trop heureux de manger les morceaux de viande mélangés à du riz, le coup est parti, le sang a giclé, la bête s’est effondrée dans un râle atroce, et lui, Chebli, huit ans, tétanisé, incrédule, n’a pas vu la crosse s’abattre sur sa propre tête, lui fendant le front, tandis que la voix du père hurlait des choses qu’il n’entendait pas, seulement ta chambre il a entendu, et il a compris qu’il devait courir à sa chambre, ne plus sortir de sa chambre. (176)
Elle savait qu’il passerait sa colère sur elle, la prenant comme on se venge, comme on punit, la prenant à lui faire mal, sans un mot, sans un baiser, indifférent à ses gémissements de douleur, ou plutôt non, pas indifférent, au contraire, tirant plaisir de sa douleur, et Salwa ne s’en plaignait pas, elle préférait qu’il déverse sa colère sur elle, en elle, que sur ses enfants, c’était le tribut de la paix domestique, de la paix sociale aussi, car elle captait sa mauvaise énergie et l’empêchait de provoquer des scandales dans le quartier. (179)
Tout ne sera pas facile, ici aussi il y aura des regards qui les jugeront, qui mépriseront Chebli, qui la lorgneront, elle, en se demandant quel talent caché elle possède pour séduire un local, et les pensées les plus scabreuses s’afficheront dans les regards salaces, mais ils n’en auront cure, ils traceront leur chemin sans se retourner sinon sur les beautés du monde, et elles sont nombreuses, les beautés du monde, suffisamment nombreuses pour couvrir la saleté des hommes. (184)
Il aime manipuler les ingrédients et les ustensiles, l’esprit absorbé par ses tâches, puis accompagner d’un œil amoureux la métamorphose des aliments, avec la même fascination devant cette magie rituelle, la même tendresse de l’homme face à la nourriture qui le maintient debout. (187-188)
À partir de ce jour, Chebli fut interdit d’accès à la cuisine par sa propre mère – Ton père a raison, tu dois te conduire en homme désormais – et sommé de trouver une occupation plus virile. La plus virile des occupations étant de trucider les oiseaux, Chebli a pris l’habitude d’effectuer un tour dans les bois avec un fusil de chasse, non pour chasser, ce qu’il faisait peu, mais pour donner à son père des gages de sa masculinité en maniant une arme plutôt qu’une louche. (188-189)
Malgré leurs longues journées de travail, ils étaient tellement excités par leur nouvelle vie qu’ils ne se couchaient jamais avant deux heures du matin. Ils bricolaient, arrangeaient, se concoctaient des plats, parlaient, parlaient encore, s’aimaient, s’aimaient encore, avec l’abandon heureux des jeunes couples qui croient encore à la promesse du monde. (191)
Rita est incapable de dire tout cela. Les mots sont impossibles. Les mots sont traîtres, faux, cabotins. Au-dedans, ils sonnent juste. Dès qu’ils sortent à l’air libre, ils prennent des colorations artificielles. Elle devra se taire encore une fois. Elle se taira, et peut-être que Chebli l’entendra malgré son silence. (194)
Rita voit disparaître dans le trou noir la boîte rutilante, aussi lisse et propre que la vie de l’emboîté aura été sale et rugueuse. Il va reposer en paix, M. Firas, son corps doublement encavé se décomposera sans avoir rendu de comptes, ni à elle, ni à sa mère. (213)
À présent qu’elle voit ces lieux si longtemps fantasmés, qu’elle les entend, qu’elle les respire, elle ressent plus que de l’attachement : de l’affection, de l’amour pour la terre maternelle, comme si le paysage se confondait avec le corps de l’absente. (221)
Chebli n’était plus qu’une ombre lointaine, un fantôme qui s’approchait quelquefois, jamais assez pour raviver ses douleurs, puis repartait sur la pointe des pieds, englouti par une vague sensation de nostalgie et d’amertume. (241)
Rita est une femme heureuse aujourd’hui. Elle se dit parfois qu’elle n’a jamais été aussi heureuse. Son travail, son mari, sa fille, sa famille srilankaise et, depuis quelques jours, le pays lui-même, tout semble concourir à son bonheur. Elle sait que rien ne dure, qu’elle est promise à des revers qui surgiront de nulle part, mais elle se sent forte, elle profite du temps présent, et cela lui suffit. (241-242)