La part de lumière

 

La clé

Il y a une clé accrochée sur un mur de l’hippodrome, non loin du Musée. Quelqu’un l’aurait égarée avant qu’une main bienveillante ne la ramasse et ne la suspende à un clou saillant de la paroi. Je ne l’avais pas remarquée jusqu’à hier. J’ignore si elle se trouve là depuis longtemps ou non. Je la trouve belle, en tout cas, cette clé aux reflets d’argent qui attend son propriétaire, belle de la beauté des doigts anonymes qui l’ont ramassée et suspendue.

Ce n’est rien, une clé qu’on ramasse et qu’on accroche, mais ce petit geste gratuit et fraternel a quelque chose de lumineux en ces temps obscurs. (6/12/20)

 

Le bon côté

Un automobiliste qui remonte l’avenue Beyhum jette un mégot par la fenêtre de sa voiture. Le mégot atterrit sur le terre-plein central et embrase instantanément l’herbe sèche. Les flammes s’attaquent bientôt au tronc d’un arbre, puis à ses branches.

Or voilà qu’une voiture s’arrête, suivie d’un van et d’une camionnette. Des hommes en descendent avec des extincteurs et des bouteilles d’eau dont ils aspergent l’arbre en feu, imités bientôt par d’autres individus débarqués de leurs véhicules. Certains n’ont en main qu’une petite bouteille entamée ; ils la vident malgré tout, emportés par le même élan de solidarité surgi spontanément pour le salut d’un arbre. Au bout d’un quart d’heure, le feu est maîtrisé avec les moyens du bord, sans l’intervention des pompiers.

Pour un automobiliste qui a provoqué un brasier, une trentaine de personnes se sont mobilisées sous le soleil d’août afin de sauver un arbre. La balance, cette fois, penche nettement du bon côté. (19/8/21)

 

La voie du partage

Georgette Maalouf, une nonagénaire de Bteghrine, avait pour voisins une famille de réfugiés syriens dont les quatre filles étaient déscolarisées. Elle se désolait de voir ces gamines privées d’école et menacées d’illettrisme. N’écoutant que son cœur et sa conscience, elle a décidé de leur apprendre à lire et à écrire, en plus du calcul et du français. Elle a emprunté les manuels de ses petits-enfants et transformé sa terrasse en salle de classe pour ses jeunes voisines. Deux ans plus tard, le pari est gagné : les quatre sœurs maîtrisent la lecture et l’écriture en arabe, se débrouillent en maths et parviennent à déchiffrer des textes en français.

Georgette Maalouf aurait pu détourner les yeux. Elle aurait pu mépriser ces réfugiés ou les tenir à distance. Elle a choisi la voie du partage. (22/3/22)

 

Chemins de lumière

Escapade loin de Beyrouth, dans la localité de Aaqoura, à 1400 mètres d’altitude. C’est un village adossé à flanc de montagne, s’étirant en largeur avec ses maisons coiffées de tuiles rouges et ses venelles aux allures de Casbah. On y trouve des sources et des séguias, des vieillards assis sur des murets qui scrutent les passants, des enfants en grappes aux joues sanguines, des jardins en terrasses, des églises aussi, une profusion d’églises, une quarantaine dit-on, dont l’une, taillée dans le roc, surplombe la commune : c’est la plus vieille église du Liban, assurent les gens du coin qui la font remonter au IVe siècle. Dans les environs du village, des sentiers raides s’offrent aux randonneurs téméraires, qui sont récompensés de leurs efforts par des panoramas à couper le souffle sur les collines et les plateaux de part et d’autre de la vallée de Nahr Ibrahim, avec çà et là de vastes vergers flanqués de retenues collinaires où scintille le soleil de juillet.

Dans l’unique école du village, on rencontre sœur Madona Azzi, une religieuse de soixante-six ans qui se bat seule pour maintenir ouvert son établissement où sont scolarisés deux cent vingt élèves de toutes confessions : des chrétiens de Aaqoura, des musulmans de la commune voisine de Lâssa, en plus des enfants syriens dont les parents travaillent dans la région. On est admiratif devant la combativité de ce petit bout de femme, on est touché par l’amour qu’elle porte à ses élèves sans distinction, et l’on se dit que c’est décidément dans l’ombre que se tracent les plus beaux chemins de lumière. (11/7/22)

 

Haram

À proximité de la Direction générale des Forces de sécurité intérieure, un minuscule chaton, dans un piètre état, erre seul sur le trottoir. Le poil noir tout ébouriffé, il peine à avancer, vacillant sur ses pattes, répandant des miaulements désespérés autour de lui. Un membre des FSI remarque la malheureuse bête. L'individu est grand, massif, un mastodonte en treillis bleu-gris. Il pose son barda en s’écriant Haram (Le pauvre), ramasse délicatement le chaton et le fait passer à travers la grille d’un jardin. Puis il reprend son sac et file à toute vitesse. (20/9/22)

 

Héros ordinaires

Place Tayyouneh, à Beyrouth, une jeune femme s’engage sur l’une des poutrelles étroites qui structurent le toit ajouré d’un tunnel. Elle veut manifestement se suicider en se jetant sous les roues des voitures plusieurs mètres plus bas. En un instant, des hommes surgissent de nulle part et la rejoignent des deux côtés, risquant leur vie pour sauver la sienne. Ils se cramponnent les uns aux autres et parviennent à la tirer jusqu’au bord, tandis qu’en bas, dans le tunnel, des motocyclistes ont arrêté la circulation et suivent avec attention la progression du sauvetage, prêts à intervenir si nécessaire.

Quinze jeunes gars se sont portés spontanément au secours d’une femme en détresse. Ils n’ont pas eu le temps de réfléchir ni de se concerter, obéissant à la seule urgence d’agir. Une fois leur mission accomplie, ces héros du quotidien se sont éclipsés sans demander leur reste. Je les ai vus partir, les uns à pied, les autres en voiture ou à moto, en me disant que, non, décidément, tout n’est pas perdu. (29/5/24)

 

Les saints anonymes

Vous suivez depuis deux jours les déplacements du pape au Liban. Des images lisses et convenues. Une organisation au cordeau qui laisse peu de place à l’imprévu. Des poignées de mains, des bénédictions, des prières. Même les grands rassemblements à Harissa et à Bkerké vous paraissent d’une perfection un peu froide et cérémonieuse. Le pontife est sympathique pourtant. « Proche du cœur », comme disent les Libanais. On le dit humble, sensible, à l’écoute des autres, mais les mesures de sécurité et les impératifs logistiques le cantonnent dans son rôle liturgique et rituel.

Et voilà que subitement, ce mardi matin, surgit la lumière, une lumière intense incarnée par une femme, une religieuse nommée Marie Makhlouf, supérieure de l’hôpital psychiatrique de la Sainte-Croix. Alors qu’elle prononçait son discours à l’adresse du pape installé sur l’estrade auprès d’elle, sa voix s’est mise à trembler. Elle s’est interrompue à plusieurs reprises, les yeux humides. Évoquer ses protégés, pour la plupart oubliés de leurs propres familles et exclus du monde, raconter les difficultés financières de l’institution, la douleur et la frustration qui sont son lot quotidien, malgré la foi, malgré l’espérance, c’était manifestement au-dessus de ses forces, et il y eut à cet instant-là comme une brèche dans le mur, un moment de vérité humaine. La communion profonde et transcendante qu’on attendait, elle s’exprimait là, devant nos yeux embués, entre le pape et la religieuse (par le regard, par les paroles, par le geste), entre nous, témoins derrière leurs écrans, et les deux personnages sortis soudain de leur rôle social pour s'inscrire au cœur de l’Être. (2/12/25)