Carnets libres

                                   



© Ramy Zein

 

Jeu de dupes

Un jour on nous dit que Trump s’emploie à freiner les ardeurs belliqueuses de Netanyahou, un autre on apprend que Trump a donné le feu vert au Premier ministre israélien pour frapper la banlieue sud. Tantôt on nous affirme que le président américain dissocie le dossier libanais du conflit avec l’Iran, tantôt on nous explique que Washington utilise les frappes contre le Hezbollah pour faire pression sur Téhéran. D’un côté Israël exige que l’armée libanaise étende son contrôle sur tout le sud du pays, de l’autre il cible nos officiers et nos soldats, comme cela s’est produit le 6 juin à Khardali où trois militaires libanais ont été tués. Venez discuter face à face avec les Israéliens, et vous verrez s’ouvrir devant vous les portes de la paix, nous promettait-on ; le pouvoir libanais a franchi ce pas sans aucun préalable et, en retour, il n’a rien obtenu sinon la perpétuation de la guerre et l’extension de la zone d’occupation.

Qui manipule qui ? Qui ment à qui ? Qui sait vraiment ce qu’il fait ? Où nous conduit cette diplomatie de l’improvisation et de l’incohérence ? Pourquoi n’instaure-t-on pas un vrai cessez-le-feu qui créerait un climat favorable à la discussion ?

Impression tenace d’un gigantesque jeu de dupes et d’un énorme gâchis : depuis le début des pourparlers entre le pays du Cèdre et l’État hébreu, des centaines de civils ont été fauchés au Liban, sans aucune perspective de sortie de crise à lhorizon. (8/6/26)


 

Indécence

Un ministre israélien (Itamar Ben Gvir, encore lui) s’est insurgé contre l’accord de cessez-le-feu conclu hier à Washington. Reprochant à Netanyahou sa soumission à Trump, il a proposé au Premier ministre israélien de se rendre à Washington avec des enfants déplacés de Kyriat Shmona pour sensibiliser le président américain aux malheurs de son pays.

L’idée de M. Ben Gvir nest pas mauvaise : la souffrance des enfants, quels qu’ils soient, est intolérable, et il est bon que le monde sache ce qu’éprouvent les petits garçons et les petites filles de Kyriat Shmona. L’ennui est qu’il n’y a pas de commune mesure entre le sort dévolu aux enfants d’Israël et celui infligé aux enfants du Liban. Si M. Netanyahou se rend à Washington accompagné de petits Israéliens du Nord, M. Joseph Aoun devrait s’y rendre en compagnie de 250 cercueils blancs, ceux des enfants tués par les frappes israéliennes depuis le 2 mars 2026. (5/6/26)



Tristesse et indignation

Lundi matin, la maîtresse de Riwan annonce aux élèves que l’armée israélienne risque de bombarder la banlieue sud : ils ne doivent pas s’inquiéter s’ils entendent des explosions. Un garçon bondit alors de sa chaise en criant de joie. La nouvelle l’exalte visiblement, ce qui heurte plusieurs de ses camarades. Du haut de ses huit ans, Riwan lui explique qu’il a le droit d’être contre le Hezbollah, mais pas d’approuver Israël quand son armée attaque le Liban en tuant des milliers de civils, dont des centaines denfants.

Voilà ce que Riwan m’a rapporté au retour de l’école, avec un mélange de tristesse et d’indignation. J’ai tenté de le consoler en lui disant que son camarade ne mesurait sans doute pas la gravité de ses propos et de son attitude. Mon argument l’a-t-il convaincu ? Il n’en a plus reparlé en tout cas. (3/6/26)



La journée des dupes 

Journée de grande tension au Liban hier. Le matin, nous apprenons que Netanyahou et son ministre de la Défense ont donné le feu vert à Tsahal pour attaquer la banlieue sud de Beyrouth. Aussitôt un vent de panique souffle sur Dahieh : les habitants quittent précipitamment leurs foyers et des cortèges se forment pour fuir le secteur, bloquant toutes les voies environnantes. Les heures passent et jusqu’en fin d’après-midi, nous guettons avec angoisse les premières frappes.

En soirée, Trump annonce via Truth Social qu’un accord de cessez-le-feu a été conclu entre les belligérants : Tel-Aviv s’engage à épargner Dahieh et, en contrepartie, le Hezbollah s’abstient de tout tir sur le nord d’Israël. Un cessez-le-feu partiel, donc, qui laisse le champ libre à l’État hébreu dans le sud et l’est du pays.

Les Libanais sont déstabilisés par cette série de menaces, volte-face, fausses joies et accords minés. Ils ont l’impression que les Américains naviguent à vue et que les Israéliens, en imposant des conditions draconiennes (désarmer le Hezbollah sous le feu), cachent des intentions occultes. Beaucoup ont désespéré de toute solution prochaine ; d’autres, optimistes invétérés, continuent de miser sur la capacité des États-Unis à régler durablement le conflit israélo-libanais.

En attendant, le Liban vit comme il a toujours vécu, dans la peur et l’incertitude. (2/6/26)


 

Barbarie

Tandis qu’Israël poursuit son offensive et que les combats font rage autour du Litani, le ministre israélien Itamar Ben Gvir a déclaré que le temps était venu pour « raser la banlieue sud de Beyrouth ». Cette déclaration est symptomatique d’une pensée primitive et brutale dominée par l’instinct de violence, au détriment des faits et de la raison.

En quoi Israël serait-il avancé s’il « rasait » la banlieue sud ? Sa sécurité serait-elle davantage assurée ? Le Hezbollah cesserait-il de bombarder la Galilée ? Non. Raser intégralement la banlieue sud permettrait, en revanche, d’extérioriser la haine insatiable et la rage dévastatrice de ses dirigeants les plus extrémistes, sans aucun bénéfice pour l’État hébreu.

Clausewitz disait que la guerre était « la continuation de la politique par d’autres moyens ». Cela est vrai quand elle repose sur des stratégies rationnelles ; mais quand elle se transforme en outil de destruction aveugle, elle devient une barbarie pure et simple. (31/5/26)


 

Stylé

Lors d’une visite dans un lycée de Beyrouth, une élève de première m’a confié qu’elle aimait beaucoup mon style. Flatté par le compliment, j’ai souhaité en savoir plus sur ce qu’elle appelait mon style ; était-ce le choix des mots, la tournure des phrases, le rythme des textes, la tonalité, le registre ?

Ah non, non, fit-elle sans l’ombre d’une confusion. Je ne parlais pas de ça ! Je parlais de votre style vestimentaire.

Me voilà sacré « écrivain stylé » par une représentante de la jeune génération !... C’est toujours ça de pris. (30/5/26)


 

Lexicographie

Le dictionnaire Larousse définit le cessez-le-feu comme un « arrêt des hostilités ».

Dans le dictionnaire de Tsahal, le cessez-le-feu signifie : « Je fais ce que je veux, quand je veux, comme je veux. »

Il est vrai que l’histoire de l’humanité est émaillée de cessez-le-feu rompus ou partiellement respectés, mais le conflit actuel a totalement vidé le terme de son sens : Israël n’a jamais cessé le feu et ne semble pas décidé à le faire, en invoquant une interprétation pour le moins abusive des accords de trêve. Quant au Hezbollah, il ne paraît guère disposé, comme il l’avait été avant le 2 mars, à se faire canarder sans riposte. On se retrouve donc face à la même situation d’avant la trêve, à ceci près que la capitale et ses environs sont relativement épargnés.

Cette combinaison meurtrière de mauvaise foi et de mauvaise volonté a entraîné des morts par centaines, des blessés par milliers, des destructions colossales. Des civils – femmes et enfants compris – tombent chaque jour, et on ne voit pas le bout d’un conflit qui, comme tous les précédents, a provoqué des calamités incommensurables sans atteindre aucun de ses objectifs.

À quel moment les Israéliens comprendront-ils qu’ils n’obtiendront rien par la violence ? S’ils étaient assurés de payer judiciairement et financièrement le prix de leurs crimes de guerre en Palestine et au Liban, ils l’auraient compris depuis longtemps. (27/5/26)


 

Amnistie et quotas communautaires

Les commissions parlementaires planchent laborieusement sur une loi d’amnistie qui désengorgerait les prisons et rendrait justice à des milliers de prisonniers oubliés entre les murs de Roumieh et d’ailleurs. Les principaux bénéficiaires de cette loi sont les islamistes impliqués dans des affaires de terrorisme, de complots contre la sûreté de l’État, d’attaques contre l’armée libanaise ou, pour les cas les moins graves, d’appartenance à des cellules extrémistes et de diffusion de propagande jihadiste. Tous n’ont pas du sang sur les mains et certains croupissent en prison depuis de nombreuses années, au titre de la « détention provisoire ».

La communauté sunnite étant la première concernée par la loi, les représentants des partis chrétiens et chiites se sont hâtés d’exiger leur part de l’amnistie, les uns en réclamant le droit au retour pour les Libanais réfugiés en Israël depuis 2000, les autres en plaidant pour la libération des détenus arrêtés pour trafic de stupéfiants dans la Békaa : une logique de quotas communautaires qui a toujours sévi au Liban, en particulier depuis les accords de Taëf, mais qui, en l’occurrence, n’est pas dénuée de légitimité morale.

La loi aurait dû être votée aujourd’hui au Parlement ; elle est ajournée pour plus de concertations. Le système politique libanais, basé sur le donnant-donnant entre les groupes communautaires, a visiblement atteint ses limites. Les députés peinent à trouver la formule magique qui contenterait toutes les parties.  (21/5/26) 


 

Le dernier jour

Les terminales du Grand Lycée Franco-Libanais ont fêté à leur façon leur dernier jour d’école : un groupe d’élèves cagoulés a dûment saccagé une salle et démoli plusieurs portes au passage. Un autre – ou était-ce le même ? – a forcé l’entrée d’une classe de troisième où des collégiens planchaient sur un examen, avant d’y lancer un fumigène, provoquant la terreur parmi eux. 

Pourquoi ce déchaînement soudain ? Réaction explosive à la violence symbolique d’un système scolaire, aliénant et coercitif, subi depuis la maternelle ? Rébellion contre l’ordre bourgeois incarné par les maîtres et les parents ? Effet d’entraînement dans un contexte festif ? Contrecoup de la guerre ? Reproduction mimétique de pratiques occidentales ?… Il faudrait connaître les élèves concernés pour le savoir.

Ce phénomène n’est pas rare au Liban, mais cette année, pour le grand malheur du GLFL, les images du ramdam ont fuité et se sont retrouvées sur les réseaux sociaux, dont on connaît le pouvoir amplificateur. L’établissement a dû faire face à une avalanche de critiques parfois mesurées, souvent excessives et malveillantes. Des milliers d’internautes se sont transformés en autant de procureurs prompts à porter des jugements simplistes, sans rien connaître du contexte ni des faits.

En même temps, nous sommes au Liban : dans quelques semaines, l’affaire sera oubliée. (16/5/26)


 

Incurie

Je l’ai aperçu sur un trottoir de Aïn el-Rémméneh, courbé sur un déambulateur, emmitouflé dans un manteau élimé et une vieille écharpe alors qu’il faisait 25°C. Il semblait assez jeune, mais tout en lui respirait la maladie : la silhouette lourde, le teint terreux, le geste lent. Ses yeux hagards ont croisé les miens et j’ai compris qu’il avait besoin d’aide. Était-il perdu ? Cherchait-il son chemin ? Avait-il fait tomber quelque chose qu’il n’arrivait pas à ramasser ?

D’une voix essoufflée qui sortait par bribes de ses lèvres, il m’a expliqué qu’il voulait simplement traverser la rue et qu’il n’y arrivait pas. J’ai regardé autour de moi : en effet, les véhicules garés formaient une barrière compacte qui l’empêchait de rejoindre la chaussée. La partie abaissée du trottoir (le « bateau »), aménagée pour les poussettes et les fauteuils roulants, était également obstruée par une voiture, comme partout à Beyrouth.

L’homme au déambulateur a dû parcourir plusieurs dizaines de mètres pour pouvoir traverser la rue. La première des quatre rues qu’il lui restait encore à franchir pour parvenir à sa destination. (15/5/26)


 

La maison

Hussein Ali Faqih a construit sa maison pierre par pierre à Srifa, dans le sud du pays. Tout l’argent qu’il mettait de côté, il le consacrait à cette demeure qui était sa raison d’être, sa fierté, sa boussole. Il était heureux d’offrir à sa famille un toit digne et des murs solides qu’il pourrait, un jour, léguer à ses enfants.

Mais la guerre est passée par là. La guerre qui a été décidée, déclenchée et menée sans lui. De sa maison, fruit de longues années de travail et de sacrifices, il ne reste rien qu’un tas de décombres.

À 87 ans, Hussein ne pouvait se résoudre à abandonner les vestiges de son « beyt » détruit. Chaque jour que Dieu faisait, et jusqu’à la tombée de la nuit, on le voyait errer parmi les ruines, déplaçant les pierres, cherchant un objet à sauver. Quand la fatigue le prenait, il s’allongeait à même les débris et, fermant les yeux, il s’imaginait encore chez lui, dans sa maison d’avant, dans le temps d’avant la catastrophe.

Son cœur a lâché au bout de deux semaines. Trop de peine, trop d’amertume, trop de colère. Il est mort, Hussein Ali Faqih, accablé par le désespoir. Il n’aura pas eu le temps de reconstruire sa maison. À présent, il repose dans cette terre du Sud qu’il aimait, dont les souffrances continueront, elles, longtemps après lui. (6/5/26)




 

Le mal libanais

Hormis dans les milieux du Hezbollah à majorité chiite, le discours communément admis au Liban aujourd’hui est que les forces légales libanaises doivent être les seules à porter des armes. Tout le monde s’est découvert une passion fervente pour le pouvoir public et c’est heureux. Mais qu’on ne s’y trompe pas : cette posture reflète plus souvent une volonté de se démarquer du Hezbollah qu’une réelle adhésion au principe de l’État. Preuve en est l’incident qui s’est déroulé hier à Saqiet el-Janzir à Beyrouth : des forces de l’ordre sont venues arrêter un propriétaire de générateur que la justice avait convoqué à plusieurs reprises, en vain. L’homme est soupçonné, entre autres, de pratiquer des tarifs indus. Arrivés sur place, les membres de la « Sécurité d’État » se sont heurtés à un attroupement d’individus hostiles qui ont cherché à entraver l’opération. Les agents de l’ordre ont tiré en l’air pour disperser la foule. Finalement, ils ont dû repartir bredouille, sans avoir mis la main sur le contrevenant.

L’histoire ne s’arrête pas là. Aussitôt la poussière retombée, des voix se sont élevées de partout pour dénoncer, non pas ceux qui se sont opposés aux forces de l’ordre, mais la « Sécurité d’État » et son usage jugé excessif de la violence. Le quartier concerné étant à majorité sunnite, les principaux représentants politiques et religieux de la communauté ont exprimé leur solidarité avec la population locale victime, selon eux, d’un abus de pouvoir.

Cet incident est révélateur d’un rapport malsain du citoyen libanais avec les autorités publiques. L’homme qui n’a pas répondu aux convocations de la justice et qui a envoyé ses sbires pour affronter les représentants de l’ordre, s’est inscrit dans une démarche de défi et de défiance à l’égard de l’État, avec l’approbation d’un grand nombre de responsables politiques. En cela, il reproduit une attitude commune au Liban et que nul n’ignore. Ce qu’on rechigne à s’avouer en revanche, est que l’adhésion affichée aux lois de la République n’est que de façade. Le Liban reste ce qu’il a toujours été : un conglomérat de millets. Longue est la route sur le chemin de l’État. (26/4/26)


Jeux de rôle


Jeux de rôle

Riwan passe son temps à camper des rôles et à m’en assigner d’office : maintenant je suis un chaton et toi, tu es un chat, maintenant je suis une souris et tu es un lion, je suis un lapin et tu es un cerf, je suis un jaguar et tu es un léopard, je suis le monsieur et tu es le boulanger, je suis Tchoupi et tu es Pilou, nous sommes deux chats, deux chiots, deux pompiers, etc. Les jeux de rôles durent quelques dizaines de secondes chacun, mais ils absorbent Riwan corps et âme, lui dictant toute une panoplie de mimiques, de postures et de sons divers. Si, de mon côté, je n’incarne pas mon personnage avec assez de conviction, je suis rappelé à l’ordre sur un ton sévère : non, parle comme un lion ou parle comme un boulanger ! Ce que je me hâte de faire sous le regard vigilant de mon partenaire.

Ces jeux de rôles sont des révélateurs précieux de l’état affectif et de la personnalité en construction de Riwan Ils ont beau me lasser parfois (leur nombre s’est accru avec le confinement !), j’y trouve souvent du plaisir, en plus d'une matière abondante à réflexion et à discussion avec Nayla (21/2/21)

 

Le petit frère

Riwan s’est inventé un petit frère, non pour s’assurer un compagnon de jeu, mais pour se décharger sur lui de ses tentations coupables. Quand il a envie de faire une bêtise, il accuse ce petit frère de faire lui-même la bêtise en question, ce qui lui permet de nommer l’acte interdit et de s’en délivrer momentanément. Le petit frère, c’est son bouc émissaire. Il lui fait endosser la responsabilité de l’acte virtuel qui le tente. À travers lui, il se purge et régule ses pulsions.

Parfois cependant, la tentation est trop forte et Riwan ne peut résister à la transgression. Il cède alors, en prenant néanmoins la précaution de nous avertir pour parer à nos reproches : Regardez ce que mon petit frère fait, mais moi, je lui dis que ce n’est pas bien !

Riwan finira par se lasser de son stratagème, ou par en mesurer les limites. En attendant, il en profite. Nous aussi. (21/5/21)

 

Fiction

Riwan a toujours été féru de jeux de rôles. S’il fallait comptabiliser le nombre de personnages qu’il a incarnés et qu’il nous a fait incarner, nous rivaliserions sans doute avec tous ses héros de livres, vidéos et contes réunis. Or Riwan vient de franchir un nouveau cap dans la fiction : il ne s’agit plus de nous assigner des rôles en nous sommant de parler et d’agir en conformité avec nos personnages, mais d’élaborer un scénario complet dont nous devons mémoriser les dialogues et les scènes. Je suis Amir, tu es Jad. Je veux entrer sous ta tente, mais toi tu ne veux pas. Alors je t’apporte un cadeau et alors tu acceptes. Puis toi tu sors pour pêcher un poisson. Après tu reviens et tu me le donnes, et moi je le remets dans l’eau parce que le poisson est heureux dans l’eau, etc., etc. Il faut bien retenir son rôle et le jouer avec conviction. Gare aux trous de mémoire : le metteur en scène veille au grain et n’hésite pas à tancer ses acteurs au moindre relâchement.

Le plaisir évident que Riwan tire de ces jeux de rôles révèle combien la fiction comble des besoins essentiels chez lui. En cela rien ne le distingue de l’adulte lecteur de romans ou spectateur de séries télévisées. À ceci près que Riwan, lui, invente et incarne ses propres fictions. (25/6/21)

 

Petit frère (encore)

Faute d’avoir un petit frère, Riwan s’en est inventé un qu’il me somme d’incarner plusieurs fois par jour. La fonction de ce petit frère oscille entre deux rôles principaux : celui de souffre-douleur et celui de faire-valoir. Quand il a besoin de passer sa colère sur quelqu’un, il s’en prend à son cadet imaginaire, tantôt en l’accablant de tous les maux, tantôt en lui prêtant des intentions malignes, ou encore en le punissant pour ses innombrables bêtises. Son frère lui est utile aussi lorsqu’il a besoin de se valoriser dans les tâches quotidiennes en comparant ses performances à celles forcément médiocres de sa créature.

Le petit frère, qui peut s’éclipser à certaines périodes, est omniprésent lorsque Riwan traverse des zones de turbulence, comme en cette période de rentrée scolaire où le cadet imaginaire est sollicité en permanence. (19/9/22)


À la découverte du monde

 

Station

Au cours de notre promenade rituelle dans le quartier, il est une station que mon petit (deux ans et demi) prise entre toutes : la laverie automatique sise rue de Damas. Quand la machine est au repos faute de voitures, Riwan refuse de partir bredouille ; il exige que nous restions sur place, le temps que la Providence nous envoie un ou plusieurs véhicules, et ce n’est jamais de bon cœur qu’il se résigne à quitter les lieux pour continuer son parcours où l’attendent d’autres attractions : un escalier qu’il monte et descend dix fois d’affilée, un muret à l’appui couvert de dalles branlantes, une tour équipée d’ascenseurs panoramiques.

Ce matin, devant la laverie automatique, nous avons été rejoints par un employé de la station-service, un homme dans la cinquantaine au visage buriné par le soleil. J’apprends qu’il est syrien, originaire d’une région limitrophe de l’Irak. Son salaire était modique avant la crise ; il est à présent misérable. Pourtant il ne s’en plaint pas. Un large sourire aux lèvres, le geste fataliste, il m’explique que la patience est la clé du bien-être et qu’il ne sert à rien de se tourmenter. On ajoute du malheur au malheur en s’abandonnant aux idées noires, dit-il. Étonnamment, il ne me parle ni de Dieu ni de foi pour justifier sa soumission tranquille à la réalité du monde, une sérénité qu’il semble puiser dans une sagesse ancienne, fille probable du désert où il a grandi. (18/7/20)

 

Sainte Thérèse

Mon petit Riwan a ajouté une station à notre promenade rituelle : l’Église du Sacré-Cœur. Chaque fois que l’église est ouverte, il m’attrape par la main, me fait gravir les marches du perron et m’entraîne à l’intérieur de l’édifice. Aujourd’hui, près du bénitier, une vieille dame voûtée me prend au dépourvu et pose ses doigts tremblants sur les joues de mon fils, qui se laisse faire avec le sourire. Devant mon air gêné en ces temps de pandémie, elle proclame, confiante : n’ayez crainte, je porte la médaille de sainte Thérèse. (27/7/20)

 

Les barreaux

Riwan aime à contempler le monde depuis la fenêtre de la cuisine. Juché sur un tabouret, il observe les immeubles alentour, la circulation sur l’avenue Sami el-Solh, le parking voisin et son ballet incessant de voitures, le soleil qui se lève derrière les collines à l’est pour sombrer le soir dans une mer de béton, sans oublier les pigeons, les grues, les hélicoptères et tout ce qu’il voit à notre insu. L’ennui, c’est que l’appui de la fenêtre est trop bas : Riwan est prudent, il a peur du vide, mais pour parer à tout risque, nous faisons installer des barreaux à sa fenêtre. La mesure a beau être justifiée, j’éprouve de la honte à lui gâcher le panorama avec des barreaux de prison. J’ai l’impression de trahir sa confiance. Deux jours plus tard, sans qu’il y ait de lien entre les deux événements (consciemment du moins), nous remplaçons le lit du petit par un autre plus grand, dénué de barreaux celui-là. Riwan en est ravi. Grisé par sa libération, il en profite, et en abuse, avec malice, désertant son nouveau lit à tout bout de champ. Des barreaux installés ici, des barreaux enlevés là : nous sommes quittes avec lui. (30/7/20)

 

Aimantation

Promenade dans la réserve municipale de Kornet Chehwan. Riwan est enthousiasmé par l’immense volière où pépient des dizaines de diamants mandarins au bec rouge orange. Il est fasciné – et un peu effrayé – par les braiements d’un âne attaché un peu plus loin. Mais ce qui l’attire le plus, c’est la forêt. Il veut sans cesse quitter le chemin balisé pour s’enfoncer dans les bois, y compris aux endroits les plus escarpés ou envahis par la broussaille. Il semble aimanté par les arbres et la végétation sauvage, lui, le petit citadin qui n’a guère de contact avec la nature si ce n’est le parc de Beyrouth et le jardin de ses grands-parents à Ballouneh. Il y a quelque chose d’animal et de primitif dans sa façon de me tirer par la main pour nous conduire hors des sentiers battus. C’est la première fois que je perçois chez lui un tel élan. Nous avions l’intention de l’emmener en randonnée quand il aura cinq ou six ans. Sans doute allons-nous avancer l’échéance. (19/9/20)

 

Quand meurt une forêt

J’ai emmené Riwan sur la route de Qanatér Zbaydé, du côté de Hazmieh, où se dressent encore les restes d’un aqueduc remontant à l’époque romaine. La voie est coupée à la circulation depuis plusieurs années, ce qui en fait une aire de jeu idéale pour les enfants. On y fait du patin, de la trottinette ou du vélo dans un cadre agréable, avec une vue plongeante sur des terrasses de vergers et une rivière plus ou moins abondante selon les saisons. Mon petit s’en donne à cœur joie sur sa draisienne rouge, s’aidant de ses pieds pour gravir les pentes, s’abandonnant au vertige de la vitesse dans les descentes, jamais trop raides heureusement. Ayant passé ma prime enfance à Hazmieh, j’ai le souvenir d’être allé souvent à l’aqueduc, mais le chemin n’était pas goudronné alors et, surtout, pour atteindre la route de Qanatér Zabydé, on traversait une immense pinède, déserte et stridulante de cigales, qu’on se plaisait à imaginer pleine de périls en tous genres. À présent la forêt est percée d’une voix carrossable et transpercée çà et là de nombreux immeubles sans retrait. Si, dans trente ans, Riwan revient sur les lieux en compagnie de son propre enfant, il ne trouvera probablement plus aucun arbre entre Hazmieh et l’aqueduc, sinon des bougainvillées et des ficus ornant des entrées d'immeubles. (24/10/20)

 

Transfert

Albert Camus observe un chantier maritime dans sa ville d’Oran. Il y voit une allégorie du labeur humain, à la fois nécessaire et futile. « […] changer les choses de place, écrit-il, c’est le travail des hommes : il faut choisir de faire cela ou rien. » L’Été (1954).

Je pense souvent à cette phrase en regardant mon petit déplacer inlassablement une poignée de pompons, qu’il considère comme des cachets de médicaments ou des pièces de monnaie selon les jours. Tantôt il les fourre dans une pochette en feutre, tantôt il les dépose dans une boîte transparente partagée en compartiments. Cette occupation le passionne autant que les histoires et les dessins animés, si bien qu’il peut effectuer des dizaines de transferts sans manifester le moindre ennui.

Entre les ouvriers de Camus et mon petit garçon, il y a un lien indissoluble, celui de la condition humaine. (21/1/21)

 

C’est beau le jardin

Promenade matinale dans le quartier avec Riwan

Près du Café Pénélope, rue Kfoury, il m’entraîne dans un terrain vague envahi par la broussaille. Une demi-heure durant, avec une application passionnée et industrieuse, il rassemble des cailloux, fouille dans les herbes, ramasse des bâtons, creuse des trous, sent (ou fait mine de sentir) des arbustes fleuris… De temps en temps, se rappelant l’existence discrète de son père assis sur un muret au soleil (délice inextinguible des soleils d’hiver), il soulève la tête et s’exclame : c’est beau le jardin !

Son plaisir est à la mesure de sa frustration. Depuis le début du confinement, nous n’avons plus de contact avec la nature. Ni promenade en forêt, ni balade à la montagne. Or comme tous les enfants de son âge, Riwan aime la nature, de façon instinctive, primitive.

On attend l’autorisation de circuler de nouveau pour lui montrer autre chose qu’un terrain vague et des plantes sur un balcon. (13/2/21)

 

Instants de grâce

Riwan n’est pas censé quitter sa chambre avant 6 h du matin. Quand il se réveille plus tôt, ce qui arrive souvent, il allume sa petite torche et consulte l’horloge numérique sur sa table de chevet. Soit le premier chiffre à gauche est encore le 5 et il se recouche immédiatement, soit c’est le 6 et on peut être sûr de l’entendre crier à la cantonade, sur un ton à la fois triomphal et taquin : il est six heures ! Dans la foulée, il appuie sur l’interrupteur du volet pour l’ouvrir. Nous avons droit alors au bulletin météo de la journée : il y a beaucoup de nuages aujourd’hui, il va pleuvoir ou il fait beau temps, le ciel est bleu ou encore il y a beaucoup de vent et de pluie. Parfois, il s’extasie sur la beauté du panorama en nous invitant à le rejoindre, ce que nous faisons pour contempler avec lui les traînées nébuleuses à l’horizon ou la teinte rosâtre des nuages.

Furtifs et dérisoires ? Peut-être. Mais dans les temps durs que nous vivons, ces petits moments de grâce ont une saveur particulière. (4/3/21)

 

Aasfourieh

Retrouvailles avec la nature hier, dans le vaste domaine de Aasfourieh, ancien hôpital psychiatrique. Le lieu est à l’abandon depuis la guerre civile. Des barbelés sont censés le protéger des intrus, mais on peut y accéder sans difficulté par plusieurs brèches dans la clôture.

Les conditions étaient on ne peut plus favorables : il faisait un temps splendide, le soleil brillait sans partage, sans excès non plus. Comme à chaque fois qu’il se promène dans la nature, Riwan était dans un état second, aimanté par la terre, la végétation et tout ce que l’air lui apportait d'ondes, de sons et de parfums. Il s’est livré aussi à l’une de ses activités favorites : collecter et accumuler. Il le fait d’ordinaire avec les cailloux, les coquillages, les pièces et jetons de ses jeux. Cette fois, c’était le tour des fleurs. Il a composé avec soin un bouquet de marguerites, de coquelicots et de cyclamens.

Des rumeurs prétendent que la propriété a été rachetée par une entreprise immobilière qui projette d’y construire une résidence de luxe. Vu le nombre réduit d’espaces verts dans la capitale et ses environs, rêvons plutôt que le domaine soit transformé en parc public, ou alors qu’il demeure tel quel, oublié de tous, pour le grand bonheur des promeneurs clandestins. (7/3/21)

 

Parcours initiatique

Lorsque je dépose Riwan à la garderie, je me gare un peu loin de l’établissement pour nous offrir une petite promenade matinale avant de nous séparer. Riwan commence par observer une à une les trois vitrines d’une boulangerie qui aurait dû ouvrir il y a plusieurs mois et dont l’inauguration a été reportée sans arrêt en raison du confinement et de la crise. Puis il se dirige vers un poteau électrique sur lequel est fixé un disjoncteur flanqué d’un signal lumineux : quand le témoin rouge est allumé, cela signifie que le générateur du quartier est en marche. Le générateur est d’ailleurs visible de l’autre côté de la rue, que Riwan ne manque pas de pointer du doigt en me déclarant, selon les jours : écoute papa, il n’y a pas d’électricité aujourd’hui, le moteur est en marche. Ou : le moteur est éteint, on n’entend rien, il y a de l’électricité. L’étape suivante est une boutique qui a perdu sa façade vitrée lors de l’explosion du 4 août ; sept mois plus tard, il arrive encore à Riwan de me rappeler qu’ici, la vitrine était cassée et qu’on voyait des débris de verre au sol. La garderie se situe dans la rue perpendiculaire où nous nous engageons à présent. Là, Riwan a l’habitude de saluer la demi-douzaine d’agents de sécurité détachés à la protection d’un ministre en exercice habitant face à la garderie.

Un magasin qui n’arrive pas à ouvrir à cause de la crise, un signal de groupe électrogène, une vitrine pulvérisée dont le souvenir demeure intact, une pléthore de gardes du corps pour protéger un ministre… Cette promenade rituelle du matin a tout d’un parcours initiatique pour un petit garçon appelé à grandir dans un pays hors norme. (19/3/21)

 

Dialogue antique et silencieux

Riwan et la lune sont de vieux copains depuis la nuit des temps.

Hier soir, pendant le dîner, la lune s'est levée derrière les collines et Riwan l’a accueillie avec ses exclamations habituelles, à la fois enthousiastes et fascinées. Il faut dire qu’elle était belle, la lune, hier, pleine comme une joue gourmande, d’un éclat singulier, striée de minces filaments nébuleux qui l’effleuraient tels des murmures ou des caresses.

Riwan a exigé qu’on éteigne la lumière pour pouvoir contempler le spectacle à son aise. Il est resté ainsi un long moment, appuyé contre la fenêtre, absorbé par son tête-à-tête avec la lune. Nous les avons laissés tranquilles, parlant à voix basse pour ne pas déranger leur dialogue antique et silencieux. (29/3/21)

 

Électricité

Riwan vient de découvrir une vidéo de T’choupi intitulée « La Coupure de courant » dont le scénario l’a particulièrement intrigué. En voici le pitch : un dimanche matin, T’choupi et sa famille se retrouvent sans électricité en raison d’une panne générale due à la neige. Le petit héros n’a jamais vécu une expérience semblable. Tout excité, il propose qu’on allume la cheminée. S’ensuit une série d’activités plaisantes comme apporter du bois pour lancer le foyer, faire griller des marrons sur le feu, etc. Or l’électricité est bientôt rétablie et T’choupi ne cache pas sa déception : « C’était mieux avant, s’exclame-t-il, c’était plus marrant ! ». Devant le chagrin de leur fils, les parents décident de se priver de courant pendant toute la journée : « On dit que c’est un dimanche sans électricité ». Cette décision ramène instantanément le sourire au visage lunaire du héros.

Inutile d’expliquer combien cette vidéo a paru surréaliste à mon petit garçon libanais qui, en trois ans et quatre mois d’âge, n’a pas connu un seul jour sans coupure de courant. (8/4/21)

 

Sait-il ?

Des drapées de cyclamens éclairent de leur teinte lilas les bordures épargnées par le labour. Là, un amandier dont les fruits arrivent à maturité, plus loin un cognassier, un pêcher et un prunier en fleurs. Une glycine blanche ruisselle sur la haie, des oliviers déploient leurs frondaisons aux reflets bleuâtres. Et au milieu de ce jardin, comme il en est des centaines dans la montagne libanaise, un petit garçon assis sur une chaise, une serviette autour du cou, livré aux mains expertes de sa grand-mère qui lui raccourcit les franges.

Sait-il, cet enfant, le prix de ce moment où, trônant au milieu d’un jardin sous le ciel bleu, il entend le cliquetis d’une paire de ciseaux mêlé au gazouillis des oiseaux provenant de la chênaie attenante, dans ce qui est sans doute l’un des plus beaux salons de coiffure au monde ?

Non probablement. Les enfants ne savent pas. Et quand ils commencent à savoir, il est déjà trop tard. (18/4/21)

 

Magie

Riwan découvre un peu par hasard la "Badinerie" de Bach, morceau court d’à peine une minute et demie, et c’est l’emballement immédiat. Il l’écoute d’abord avec cette même attention recueillie qu’il réserve aux nouvelles histoires, le corps figé, les yeux captifs d’on ne sait quel monde intérieur, puis, comme je m’y attendais, il exige que je lui repasse le morceau en boucle. Sortant de son inertie, il se met à se trémousser au rythme de la musique avec plus de frénésie que sur ses incontournables "A Ram Sam Sam" et "Que fait ma main ?" qui lui plaisent, justement, par leur rythme accéléré.

Magie de la musique. Abolition du temps et des frontières. Un organiste saxon compose une pièce musicale à Leipzig en 1739 : la partition traverse les siècles, parvient aux oreilles d’un petit garçon libanais de trois ans et quatre mois qui, aussitôt, l’adopte avec enthousiasme et en fait son morceau fétiche. Nos pauvres mots nécessitent tant d’apprentissage, de décodage, de traductions, d’interprétations, pour être compris à travers le temps et l’espace. La musique, elle, n’a besoin de rien. Elle est, et tout s’éclaire. Ce n’est pas Riwan qui me contredira, lui qui s’escrime pour déchiffrer les lettres de l’alphabet arabe et français, alors que la musique n’a aucun secret pour lui, hormis la glose accessoire qui l’accompagne et dont il aura tout le loisir de faire le tour plus tard. (21/4/21)

 

Manifestation

Riwan nous a souvent accompagnés dans les sit-in du centre-ville au début de l’Intifada, mais aujourd’hui, pour la première fois de sa courte existence, il s’est trouvé embarqué dans une manifestation rue de Damas. Les manifestants criaient hassané, hassané, fal tasqot al-hassané (à bas l’immunité), en référence à l’immunité des grands officiers et des hommes politiques que le juge Tarek Bitar souhaite interroger dans le cadre de l’enquête sur la double explosion du 4 août, et qui refusent de comparaître en se retranchant derrière leur immunité statutaire ou parlementaire.

Riwan m’a demandé pourquoi les gens autour de nous n'étaient pas contents. Que pouvais-je lui dire ? Que les oligarques font bloc pour empêcher l'enquête d'avancer ? Que les pontes de la République refusent d'assumer leurs responsabilités devant le peuple et devant l’histoire ?... Je me suis contenté de lui répondre que les manifestants défilaient pour réclamer la vérité et la justice. (14/7/21) 

 

Église

Depuis quelque temps, l’église du Sacré-Cœur est devenue l’une des destinations favorites de mon petit (trois ans et huit mois). Il est rare qu’au cours de notre promenade quotidienne, il ne réclame pas d’aller à l’église, ce que j’accepte volontiers à condition que nous nous installions au dernier rang et veillions à ne pas déranger les fidèles. Quand l’église est vide, je laisse Riwan errer parmi les travées, ce qu’il fait avec un plaisir évident, jetant des coups d’œil sur les vitraux, les colonnes, l’autel et toutes les perspectives que lui ouvre la dimension imposante du sanctuaire. Une fois, il a cédé à l’envie de courir dans l’allée centrale, provoquant un boucan incongru avec ses claquements de sandales ; devant mes reproches, il a promis de ne plus le répéter et, à présent, pour se déplacer vite, il adopte le déhanché vigoureux d’un marcheur sportif pressé d’atteindre la ligne d’arrivée.

Un autre jour, notre irruption a coïncidé avec la messe de 17 h 30. Riwan a suivi l’office avec beaucoup d’intérêt, ce qui ne l’a pas empêché de faire le tour de notre banc, de grimper dessus et d’en redescendre une bonne centaine de fois. Seuls les chants liturgiques parvenaient à l’immobiliser un tant soit peu : il les écoutait debout, les mains posées sur le banc de devant. C’est d’ailleurs au terme de l’un de ces chants en arabe qu’il s’est retourné pour me déclarer sur un ton ébahi : c’est beau, papa !

J’ignore si cette émotion éprouvée par Riwan était strictement musicale (le chant était beau en effet) ou si elle marquait autre chose, l’amorce d’un élan spirituel par exemple, mais je me souviendrai longtemps de son expression empreinte de fascination et de joie. (21/8/21)

 

L’attention au monde

Riwan a donné le bon exemple ce matin : il a pris le temps de regarder par la fenêtre en observant le ciel, tandis que ses parents s’affairaient à gauche et à droite sans guère lever le nez du sol.

Le garçon a été justement rétribué de ses contemplations. Il a vu ce que ni sa mère ni son père n’avaient remarqué. Alors que l’un et l’autre étaient absorbés par leurs tâches, ils l’ont entendu s’écrier Wow ! avant de les inviter à le rejoindre. Wow en effet : un magnifique arc-en-ciel colorait intensément la grisaille, surgissant de la mer avec grâce et vigueur pour plonger dans les lointaines nuées. C’est la première fois que Riwan repère lui-même un arc-en-ciel et le montre à ses parents.

L’attention au monde sépare les enfants d’hier de ceux d’aujourd’hui. Les premiers passaient beaucoup de temps à regarder par la fenêtre (de la maison comme de la voiture), alors que les seconds ont souvent les yeux rivés à des écrans qui les distraient du dehors. Riwan, lui, n’a pas encore atteint l’âge où l’on oublie le ciel ; pourvu que les jeux vidéos, les tablettes, les téléphones portables et autres appareils magnétiques ne l’en détournent jamais. (15/12/21)

 

Neige

Première sortie à la neige pour Riwan Il n’a pas débarqué l’esprit vierge sur le tapis blanc : il était accompagné de tout un imaginaire littéraire et télévisuel lié à la neige, plus particulièrement aux bonhommes de neige et aux batailles de boules de neige dont il avait découvert maintes versions depuis ses premiers livres. Dans son sac, il avait même prévu une boîte contenant une carotte, deux boutons et un abaisse-langue chipé à sa mère qui allaient servir de nez, d’yeux et de bouche au bonhomme.

Mais au-delà de la culture, il y a la vie et le contact avec la réalité brute : Riwan était heureux d’enlever ses moufles pour toucher la neige et la pétrir. Il y appliquait les mains pour voir ses empreintes, comme il contemplait les empreintes de ses pas. Il a pris un égal plaisir à grimper sur les buttes pour jouer au chat perché, à rouler sur lui-même en embrassant la neige à chaque rotation, à courir aussi, en riant quand sa botte était engloutie par la matière mi-molle mi-dure.

Seule ombre au tableau dans cet espace splendide : les skidoos qui, parfois, venaient troubler la quiétude des lieux avec leurs décibels vrombissants et leurs puanteurs de mazout. Mais on a tâché de ne pas y prêter attention. Il fallait bien payer son petit tribut à la société. (31/12/21)

 

Grève

Nouvelle journée de grève générale aujourd’hui. Demain et vendredi, l’école de Riwan restera fermée en raison d’une grève des professeurs cette fois.

Nous avons expliqué le sens du mot « grève » à Riwan : le terme résonne agréablement à ses oreilles. Il est à fond pour les revendications des salariés et ne trouve aucun problème à sacrifier des journées d’école pour leur permettre d’obtenir leurs droits ! (2/2/22)

 

Le glaneur

Un petit garçon à vélo sur les chemins tranquilles des environs de Aajaltoun : des maisons de pierre, des rochers de karst, des terrasses d’arbres fruitiers – tiges gringalettes attendant le miracle du printemps –, et en arrière-plan, d’un blanc irréel, la chaîne enneigée du Mont-Liban. Riwan s’en donne à cœur joie sur son vélo orange, et je me dis que rien n’arrêtera sa chevauchée fantastique démarrée une demi-heure plus tôt.

Pourtant si. Quelque chose l’a arrêtée : Riwan a repéré un tapis de glands sous un chêne, ce qui a instantanément réveillé en lui son instinct de glaneur. Abandonnant sa bicyclette, il s’est livré à l’une de ses activités favorites : ramasser, rassembler, fourrer dans ses poches, enfourner dans une boîte... L’excursion à deux roues s’est transformée en moisson de trésors, dans un silence recueilli perturbé seulement par les pépiements des moineaux. (13/2/22)

 

Saveurs du Chouf

Escapade de deux jours dans les hauteurs du Chouf. Des paysages grandioses embaumés par le genêt, des forêts de chênes et de sapins à perte de vue, des maisons en pierres égayées de bougainvillées et de lauriers roses, et partout le silence, une qualité de silence qui vous donne l’impression de faire un avec la terre et le ciel...

Riwan a passé deux heures dans une ferme pédagogique où il a découvert le matté, grimpé sur un érzél, effectué une promenade à dos d’âne, donné à manger à des chèvres (dont un chevreau tout blanc de dix jours) et goûté de l’huile essentielle de lavande distillée sur un feu de bois sous ses yeux... (12/6/22)

 

Pause

Début des grandes vacances pour Riwan.

Pendant deux mois et demi, nous ne prendrons plus le chemin de l’école, lui à vélo, moi cavalant à ses côtés. Nous ne croiserons plus la dame au chien, ni le vieux monsieur prenant le soleil près du Musée qui demande invariablement à Riwan de lui prêter sa bicyclette. Nous ne verrons plus le petit garçon qui, en début d’année, se faisait porter par son père et qui, à présent, file à trottinette tandis que son père court après lui. Nous ne serons plus dépassés par des papas juchés sur des trottinettes électriques avec leurs enfants casqués. Nous ne saluerons plus les gardiens qui, longtemps, ont pris notre température et qui maintenant se contentent de jeter un coup d’œil distrait sur les badges et les masques…

Tout est fini pour cette année.

Mais tout recommence bientôt. 

Riwan grandit. La vie continue. (28/6/22)

 

 

Attirance

Tous les matins, sur le chemin du centre de loisirs, Riwan et moi faisons un crochet par l’église Saint-Joseph du quartier éponyme. Le même rituel se renouvelle chaque jour : arrivés au seuil de l’église, Riwan me fait signe de ne pas faire de bruit, l’index sur la bouche et les sourcils dressés, puis nous pénétrons dans le sanctuaire désert où filtre une lumière douce qui se mêle aux parfums de bois, de cire, d’encens et de vieilles pierres.

Riwan choisit un banc, s’y installe. Puis commence une série immuable de questions dont il a entendu cent fois les réponses : pourquoi Jésus est sur la croix, pourquoi il n’a pas de vêtements, qui est ce monsieur sur ce tableau, et cette dame ?... Les cierges l’intriguent tout autant : pourquoi les gens allument des bougies ? Quel rapport entre les flammes et les prières ? Et cette cabane (le confessionnal), qui dort dedans ? Et ce petit bassin (le bénitier), à quoi il sert ?

Riwan a toujours manifesté une attirance pour les églises. Leur espace lui plaît, le comportement singulier des fidèles, les statues, les tableaux. Une attirance plus esthétique que spirituelle, me semble-t-il, même si nul ne sait ce qui se trame secrètement dans l’âme d’un enfant. (22/7/22)

 

Arc-en-ciel

Riwan attrape le ballon que je viens de lui lancer.

Soudain ses traits se figent : il regarde quelque chose derrière moi, la mâchoire pendante, les yeux écarquillés.

- Qu’est-ce qu’il y a ?

- Un arc-en-ciel papa !

Je me retourne : en effet, un splendide arc-en-ciel déverse sa cargaison de couleurs parmi les récifs des nuages gris. Au même moment, Riwan se précipite dans la maison pour annoncer la bonne nouvelle à grands cris, obligeant tous les habitants des lieux à se poster aux fenêtres pour contempler le merveilleux spectacle… (9/10/22)

 

Musique

Comme tous les enfants, Riwan est très attiré par la musique. Or depuis quelques semaines, son tropisme musical prend une tournure particulière : d’auditeur enthousiaste toujours prêt à pousser la chansonnette, il s’essaie à présent à la composition. Et cela n’arrête pas ! Dès le matin, il fredonne des airs qu’il improvise et nous réclame de les enregistrer sur nos appareils pour en garder une trace, car il est conscient en même temps de leur caractère volatil. Les airs qu’il invente sont très variables, mais qu’ils soient monotones, répétitifs, subtils ou captivants, ils ont tous en commun de présenter une structure cohérente, avec un début, une phrase mélodique et une fin.

Hier soir, alors que je lui lisais une histoire, Riwan m’a demandé de lire moins fort : je me suis aperçu alors qu’il était en train de fredonner à mi-voix. Et ce matin, juché sur son vélo, il s’est rendu à l’école en s’accompagnant de sa propre musique, répétant la même série de notes d’un air absorbé. Ce qui ne l’a pas empêché d’entonner de temps en temps un très patriotique koullouna lélwatan, en hommage à la fête de l’Indépendance demain. (21/11/22)

 

 

Lingala

Si on m’avait dit que mon fils me parlerait en lingala un jour ! C’est pourtant ce qui est arrivé il y a quelque temps, quand Riwan m’a sorti ceci sans préambule : Olélé olélé moliba makasi luka luka mboka na yé mboka mboka kasai Eeo ee eeo bénguéla aya oya oya yakara a oya oya konguidja a oya oya…

Il s’agit en fait des paroles d’une chanson congolaise qu’il avait entendue et retenue par cœur à l’école. Nous l’avons téléchargée et depuis, régulièrement, Riwan réclame de l’écouter.

À trop se plaindre (et il y a de la matière), on oublie que notre époque est aussi formidable par certains de ses aspects, comme de faciliter, grâce à Internet, la diffusion et le partage de la culture universelle. Car si la Toile charrie beaucoup d’inepties et d’abjections, elle favorise en même temps la circulation du savoir, et Riwan me l’a joliment rappelé avec son Olélé olélé… (1/12/22)

 

Déguisement

Nayla a accompagné notre fils à une fête déguisée à l’occasion de la Sainte-Barbe. Riwan a revêtu la tenue complète de Twisting Tiger, joueur des Supa Strikas. Nayla, elle, s’est déguisée en… médecin ! Sachant qu’elle est médecin elle-même, la démarche m’a paru curieuse au premier abord. Mais, à bien y réfléchir, elle n’est pas si absurde que cela. On se déguise principalement pour autrui, et si les gens ne vous connaissent pas, ce qui était le cas en l’occurrence, la blouse blanche constitue un déguisement comme un autre. C’est en tout cas ce que m’a soutenu Nayla, qui n’avait pas l’air troublée outre-mesure de se déguiser en elle-même.

Riwan et Nayla sont rentrés heureux de la fête, avec un gobelet au fond tapissé de coton et semé de graines de blé, symbole d’abondance et de vie. (3/12/22)

 

Saint Charbel

Les Sœurs Franciscaines ont aménagé dans un coin de leur campus un oratoire sous la forme d’une grotte, où l’on peut se recueillir devant la statue de saint Charbel assis, un livre sur les genoux. Riwan fréquente cet endroit depuis ses premiers pas, et il sait qu’il ne doit pas pénétrer dans la grotte. Les notions de prière, de recueillement et de sacré lui sont familières, même s’il n’en saisit pas encore bien l’objet. Je ne ressens donc pas le besoin de lui rappeler à chaque fois la nécessité de respecter la sacralité des lieux.

J’ai tort apparemment, car dimanche dernier, sans avoir eu le temps de réagir, j’ai vu Riwan pénétrer dans la grotte, contourner la statue du saint et lui entourer irrévérencieusement les épaules comme on le ferait avec un membre de la famille.

Pour seule justification de son inconduite, Riwan m’a expliqué qu’il avait depuis longtemps envie de voir ce que lisait saint Charbel. Voilà chose faite et, promis, on ne l’y reprendrait plus. (20/12/22)

 

Météo du Brésil

Les intempéries au Liban ont ravivé l’intérêt de Riwan pour la météo. Tous les matins depuis le début de la semaine, il réclame de voir les prévisions météorologiques et, pendant un long moment, il s’abîme dans la contemplation des chiffres et des illustrations, non sans nous annoncer la température et l’état du ciel durant les jours à venir.

Ce matin, il a souhaité voir, en plus, la météo du… Brésil ! Allez savoir pourquoi ! L'effet du Mondial peut-être. En tout cas, ce fut pour lui l’occasion de découvrir les différences saisonnières entre les deux hémisphères, ce qui l’a beaucoup intrigué.

On pointe souvent, à juste titre, les dangers d’Internet pour les enfants. On ne souligne pas assez son immense mérite en matière d’apprentissage et de découvertes. Riwan peut en témoigner, lui qui nous renvoie sur la Toile chaque fois que nous peinons à satisfaire sa curiosité. (2/2/23)

 

La bataille des œufs

Riwan attendait avec impatience « la bataille des œufs », tradition libanaise liée au dimanche de Pâques. Le principe en est simple : après le déjeuner, les convives se munissent d’un œuf dur et tentent de briser l’œuf de leurs adversaires en percutant l’une ou l’autre de ses extrémités. Quand les deux bouts de son œuf sont cassés, on se trouve éliminé. Est déclaré vainqueur celui dont l’œuf survit en dernier au matraquage, partiellement ou totalement.

Riwan a été déçu par ce duel d’œufs, car il s’en faisait une autre idée : les œufs, il pensait que les convives se les lançaient crus à la figure avant d’aller prendre une douche… (9/4/23)

 

Transports en commun

Riwan vient de passer une semaine à Paris. Au-delà des attractions et des sites qu’il a visités (tour Eiffel, aquarium du Trocadéro, cité des Sciences, zoo de Vincennes, Montmartre, théâtre de la Gaîté, le jardin des Plantes, le jardin d’acclimatation…), il a eu l’occasion de découvrir un phénomène totalement inédit pour lui : les transports en commun ! Métro, bus, train, tramway, funiculaire, bateau, il a tout pris, se rendant compte par la même occasion qu’on pouvait vivre dans une grande ville sans avoir besoin de se déplacer en automobile.

Ce qu’il avait connu jusque-là comme modes de déplacement, c’était sa trottinette, son vélo et la voiture. Rien d’autre. Les transports en commun sont inexistants ou archaïques au Liban : les lignes de bus ne couvrent qu’une mince partie du territoire, les vans interurbains sont plus proches des cercueils ambulants que des véhicules de transport, il n’y a pas de métro, pas de chemin de fer, pas de liaisons maritimes entre les villes côtières... Encore un échec retentissant à inscrire au passif des dirigeants libanais qui ont négligé le transport collectif au bénéfice de l’automobile, donc des importateurs de voitures liés au pouvoir. 

Ce n’est pas l’argent qui nous a manqué depuis l'Indépendance : c’est la vision et la volonté politique, dans le domaine des transports en commun comme dans tout ce qui concerne le secteur public. (20/4/23)

 

 

Rugby

Riwan a découvert le rugby aujourd’hui, et il n’en revient pas d’être passé à côté d'un jeu aussi merveilleux. Ses pulsions débordantes de petit mâle ont trouvé dans le rugby un exutoire inégalable à côté duquel le football, avec son trop-plein d'interdits, paraît bien frustrant. Depuis ce matin, il n’en démord pas. Il veut sa partie de rugby à toute heure et dans n’importe quelle condition, même à deux, même sans ballon ovale, même sous un toit (il pleut sur Beyrouth).

J’appréhende le jour où il découvrira les joies de la boxe. (30/4/23)

 

Orgue

Il y a un an et demi, nous avons offert à Riwan un orgue dans le but de le sensibiliser à la musique, en attendant qu’il ait l’âge de prendre des cours de piano. Ce qui s’est produit a déjoué nos prévisions : très vite, sans qu’on ait eu besoin de le guider ou de le motiver, Riwan s’est mis à explorer les possibilités du clavier. Il y passait de plus en plus de temps, prenant plaisir aux sonorités qu’il faisait naître sous ses doigts. Peu à peu, il s’est mis à composer des morceaux de musique, simples et répétitifs, mais où il manifestait un sens évident de l’harmonie, du rythme et de la durée des sons. Son plaisir s’accroissait à mesure qu’augmentait sa maîtrise de l’instrument, il pouvait rester longtemps sur sa chaise à pianoter, les sourcils froncés, les lèvres pincées.

À présent, il n’y a pas un jour sans que Riwan commence sa journée par un récital d’orgue ! Le rituel est immuable. Il commence par nous demander sur un ton ferme qui ne tolère aucune objection : Vous voulez que je vous joue de la musique ? Nous répondons oui de concert (un seul oui ne lui suffit pas). Et le voilà parti pour quelques minutes d’improvisation, après quoi, sur le même ton sec, il nous somme de livrer nos impressions, forcément positives.

Jusqu’où le mènera cette expérience ? Nous l’ignorons, mais il est clair que cette méthode autodidacte n’est pas dénuée d’intérêt. (17/5/23)

 

Kozhaya

De vieilles pierres taillées dans la roche avec l’obstination de l’espérance. Des sentiers embaumés de genêts, serpentant au pied des falaises parmi les chênes et les pins. Des cascades, des chants d’oiseau, le bourdonnement continu de la rivière au creux du vallon. Un enfant cavalant devant soi, portant au vent une partie de soi, qui cumule des kilomètres et des kilomètres dans ses petits mollets, grimpant ici, slalomant là, coursant partout des ombres à lui seul visibles. La lune surgie au sommet de la montagne en plein nuit, irréelle, fascinante. Un bonheur simple, banal presque, et pourtant sublime et indépassable, avec la certitude que la vie, la vraie, réside ici et nulle part ailleurs. (5/6/23)

 

Défier le soleil

Déambulation hier parmi les ruines de Aanjar. Subtile concordance entre l’harmonie des vestiges omeyades, la grâce volatile des arcades et la douceur de la brise se faufilant parmi les pins sylvestres du domaine. Peu de visiteurs, un silence parfait, troublé seulement par le souffle dans les branchages et, de temps en temps, jaillis de nulle part, les cris de l’enfant défiant le soleil. (18/6/23)