
© Ramy Zein
Lexicographie
Le dictionnaire Larousse définit le cessez-le-feu
comme un « arrêt des hostilités ».
Dans le dictionnaire de Tsahal, le
cessez-le-feu signifie : « Je fais ce que je veux, quand je veux, comme
je veux. »
Il est vrai que l’histoire de l’humanité
est émaillée de cessez-le-feu rompus ou partiellement respectés, mais le
conflit actuel a totalement vidé le terme de son sens : Israël n’a jamais cessé
le feu et ne semble pas décidé à le faire, en invoquant une interprétation pour
le moins abusive des accords de trêve. Quant au Hezbollah, il ne paraît guère
disposé, comme il l’avait été avant le 2 mars, à se faire canarder sans riposte.
On se retrouve donc face à la même situation d’avant la trêve, à ceci près que
la capitale et ses environs sont épargnés.
Cette combinaison meurtrière de mauvaise
foi et de mauvaise volonté a entraîné des morts par centaines, des blessés par
milliers, des destructions colossales. Des civils – femmes et enfants compris –
tombent chaque jour, et on ne voit pas le bout d’un conflit qui, comme tous les
précédents, a provoqué des calamités incommensurables sans atteindre aucun de ses
objectifs.
À quel moment les Israéliens comprendront-ils qu’ils n’obtiendront rien par la violence ? S’ils étaient assurés de payer judiciairement et financièrement le prix de leurs crimes de guerre en Palestine et au Liban, ils l’auraient compris depuis longtemps. (27/5/26)
Amnistie et quotas communautaires
Les commissions parlementaires planchent
laborieusement sur une loi d’amnistie qui désengorgerait les prisons et
rendrait justice à des milliers de prisonniers oubliés entre les murs de
Roumieh et d’ailleurs. Les principaux bénéficiaires de cette loi sont les
islamistes impliqués dans des affaires de terrorisme, de complots contre la sûreté
de l’État, d’attaques contre l’armée libanaise ou, pour
les cas les moins graves, d’appartenance à des cellules extrémistes et de
diffusion de propagande jihadiste. Tous n’ont pas du sang sur les mains et
certains croupissent en prison depuis de nombreuses années, au titre de la « détention
provisoire ».
La communauté sunnite étant la première concernée par la loi, les représentants des partis chrétiens et chiites se sont hâtés d’exiger leur part de l’amnistie, les uns en réclamant le droit au retour pour les Libanais réfugiés en Israël depuis 2000, les autres en plaidant pour la libération des détenus arrêtés pour trafic de stupéfiants dans la Békaa : une logique de quotas communautaires qui a toujours sévi au Liban, en particulier depuis les accords de Taëf, mais qui, en l’occurrence, n’est pas dénuée de légitimité morale.
La loi aurait dû être votée aujourd’hui au Parlement ; elle est ajournée pour plus de concertations. Le système politique libanais, basé sur le donnant-donnant entre les groupes communautaires, a visiblement atteint ses limites. Les députés peinent à trouver la formule magique qui contenterait toutes les parties. (21/5/26)
Le dernier jour
Les terminales du Grand Lycée Franco-Libanais
ont fêté à leur façon leur dernier jour d’école : un groupe d’élèves
cagoulés a dûment saccagé une salle et démoli plusieurs portes au passage. Un
autre – ou était-ce le même ? – a forcé l’entrée d’une classe de troisième
où des collégiens planchaient sur un examen, avant d’y lancer un fumigène,
provoquant la terreur parmi eux.
Pourquoi ce déchaînement soudain ?
Réaction explosive à la violence symbolique d’un système scolaire, aliénant et
coercitif, subi depuis la maternelle ? Rébellion contre l’ordre bourgeois
incarné par les maîtres et les parents ? Effet d’entraînement dans un
contexte festif ? Contrecoup de la guerre ? Reproduction mimétique de
pratiques occidentales ?… Il faudrait connaître les élèves concernés pour
le savoir.
Ce phénomène n’est pas rare au Liban, mais
cette année, pour le grand malheur du GLFL, les images du ramdam ont fuité et
se sont retrouvées sur les réseaux sociaux, dont on connaît le pouvoir
amplificateur. L’établissement a dû faire face à une avalanche de critiques
parfois mesurées, souvent excessives et malveillantes. Des milliers d’internautes
se sont transformés en autant de procureurs prompts à porter des jugements
simplistes, sans rien connaître du contexte ni des faits.
En même temps, nous sommes au Liban :
dans quelques semaines, l’affaire sera oubliée. (16/5/26)
Incurie
Je l’ai aperçu sur un trottoir de Aïn
el-Rémméneh, courbé sur un déambulateur, emmitouflé dans un manteau élimé et une
vieille écharpe alors qu’il faisait 25°C. Il semblait assez jeune, mais tout en
lui respirait la maladie : la silhouette lourde, le teint terreux, le
geste lent. Ses yeux hagards ont croisé les miens et j’ai compris qu’il avait
besoin d’aide. Était-il perdu ? Cherchait-il son chemin ? Avait-il fait
tomber quelque chose qu’il n’arrivait pas à ramasser ?
D’une voix essoufflée qui sortait par bribes de ses lèvres, il m’a expliqué qu’il voulait simplement traverser la rue et qu’il n’y arrivait pas. J’ai regardé autour de moi : en effet, les véhicules garés formaient une barrière compacte qui l’empêchait de rejoindre la chaussée. La partie abaissée du trottoir (le « bateau »), aménagée pour les poussettes et les fauteuils roulants, était également obstruée par une voiture, comme partout à Beyrouth.
L’homme au déambulateur a dû parcourir plusieurs dizaines de mètres pour pouvoir traverser la rue. La première des quatre rues qu’il lui restait encore à franchir pour parvenir à sa destination. (15/5/26)
La maison
Hussein Ali Faqih a construit sa maison
pierre par pierre à Srifa, dans le sud du pays. Tout l’argent qu’il mettait de
côté, il le consacrait à cette demeure qui était sa raison d’être, sa fierté,
sa boussole. Il était heureux d’offrir à sa famille un toit digne et des murs
solides qu’il pourrait, un jour, léguer à ses enfants.
Mais la guerre est passée par là. La guerre
qui a été décidée, déclenchée et menée sans lui. De sa maison, fruit de longues
années de travail et de sacrifices, il ne reste rien qu’un tas de décombres.
À 87 ans, Hussein ne pouvait se résoudre à abandonner les vestiges de son « beyt » détruit. Chaque jour que Dieu faisait, et jusqu’à la tombée de la nuit, on le voyait errer parmi les ruines, déplaçant les pierres, cherchant un objet à sauver. Quand la fatigue le prenait, il s’allongeait à même les débris et, fermant les yeux, il s’imaginait encore chez lui, dans sa maison d’avant, dans le temps d’avant la catastrophe.
Son cœur a lâché au bout de deux semaines. Trop de peine, trop d’amertume, trop de colère. Il est mort, Hussein Ali Faqih, accablé par le désespoir. Il n’aura pas eu le temps de reconstruire sa maison. À présent, il repose dans cette terre du Sud qu’il aimait, dont les souffrances continueront, elles, longtemps après lui. (6/5/26)
Le mal libanais
Hormis dans les milieux du Hezbollah à
majorité chiite, le discours communément admis au Liban aujourd’hui est que les
forces légales libanaises doivent être les seules à porter des armes. Tout le
monde s’est découvert une passion fervente pour le pouvoir public et c’est
heureux. Mais qu’on ne s’y trompe pas : cette posture reflète plus souvent une volonté de se démarquer du Hezbollah qu’une réelle adhésion
au principe de l’État. Preuve en est l’incident qui s’est déroulé hier à Saqiet
el-Janzir à Beyrouth : des forces de l’ordre sont venues arrêter un
propriétaire de générateur que la justice avait convoqué à plusieurs reprises, en vain.
L’homme est soupçonné, entre autres, de pratiquer des tarifs indus. Arrivés sur place, les
membres de la « Sécurité d’État » se sont heurtés à un attroupement d’individus
hostiles qui ont cherché à entraver l’opération. Les agents de l’ordre ont tiré
en l’air pour disperser la foule. Finalement, ils ont dû repartir bredouille,
sans avoir mis la main sur le contrevenant.
L’histoire ne s’arrête pas là. Aussitôt la poussière retombée, des voix se sont élevées de partout pour dénoncer, non pas ceux qui se sont opposés aux forces de l’ordre, mais la « Sécurité d’État » et son usage jugé excessif de la violence. Le quartier concerné étant à majorité sunnite, les principaux représentants politiques et religieux de la communauté ont exprimé leur solidarité avec la population locale victime, selon eux, d’un abus de pouvoir.
Cet incident est révélateur d’un rapport malsain du citoyen libanais avec les autorités publiques. L’homme qui n’a pas répondu aux convocations de la justice et qui a envoyé ses sbires pour affronter les représentants de l’ordre, s’est inscrit dans une démarche de défi et de défiance à l’égard de l’État, avec l’approbation d’un grand nombre de responsables politiques. En cela, il reproduit une attitude commune au Liban et que nul n’ignore. Ce qu’on rechigne à s’avouer en revanche, est que l’adhésion affichée aux lois de la République n’est que de façade. Le Liban reste ce qu’il a toujours été : un conglomérat de millets. Longue est la route sur le chemin de l’État. (26/4/26)
Il y a une clé accrochée sur un mur de l’hippodrome,
non loin du Musée. Quelqu’un l’aurait égarée avant qu’une main bienveillante ne
la ramasse et ne la suspende à un clou saillant de la paroi. Je ne l’avais pas
remarquée jusqu’à hier. J’ignore si elle se trouve là depuis longtemps ou non.
Je la trouve belle, en tout cas, cette clé aux reflets d’argent qui attend son
propriétaire, belle de la beauté des doigts anonymes qui l’ont ramassée et
suspendue.
Ce n’est rien, une clé qu’on ramasse et qu’on
accroche, mais ce petit geste gratuit et fraternel a quelque chose de lumineux
en ces temps obscurs. (6/12/20)
Le bon côté
Un automobiliste qui remonte
l’avenue Beyhum jette un mégot par la fenêtre de sa voiture. Le mégot atterrit
sur le terre-plein central et embrase instantanément l’herbe sèche. Les flammes
s’attaquent bientôt au tronc d’un arbre, puis à ses branches.
Or voilà qu’une voiture s’arrête,
suivie d’un van et d’une camionnette. Des hommes en descendent avec des
extincteurs et des bouteilles d’eau dont ils aspergent l’arbre en feu, imités
bientôt par d’autres individus débarqués de leurs véhicules. Certains n’ont en
main qu’une petite bouteille entamée ; ils la vident malgré tout, emportés
par le même élan de solidarité surgi spontanément pour le salut d’un arbre. Au
bout d’un quart d’heure, le feu est maîtrisé avec les moyens du bord, sans
l’intervention des pompiers.
Pour un automobiliste qui a provoqué
un brasier, une trentaine de personnes se sont mobilisées sous le soleil d’août
afin de sauver un arbre. La balance, cette fois, penche nettement du bon côté. (19/8/21)
La voie du
partage
Georgette
Maalouf, une nonagénaire de Bteghrine, avait pour voisins une famille de
réfugiés syriens dont les quatre filles étaient déscolarisées. Elle se désolait
de voir ces gamines privées d’école et menacées d’illettrisme. N’écoutant que
son cœur et sa conscience, elle a décidé de leur apprendre à lire et à écrire,
en plus du calcul et du français. Elle a emprunté les manuels de ses
petits-enfants et transformé sa terrasse en salle de classe pour ses jeunes
voisines. Deux ans plus tard, le pari est gagné : les quatre sœurs
maîtrisent la lecture et l’écriture en arabe, se débrouillent en maths et
parviennent à déchiffrer des textes en français.
Georgette
Maalouf aurait pu détourner les yeux. Elle aurait pu mépriser ces réfugiés ou
les tenir à distance. Elle a choisi la voie du partage. (22/3/22)
Chemins de lumière
Escapade
loin de Beyrouth, dans la localité de Aaqoura, à 1400 mètres d’altitude. C’est
un village adossé à flanc de montagne, s’étirant en largeur avec ses maisons
coiffées de tuiles rouges et ses venelles aux allures de Casbah. On y trouve
des sources et des séguias, des vieillards assis sur des murets qui scrutent
les passants, des enfants en grappes aux joues sanguines, des jardins en
terrasses, des églises aussi, une profusion d’églises, une quarantaine dit-on,
dont l’une, taillée dans le roc, surplombe la commune : c’est la plus
vieille église du Liban, assurent les gens du coin qui la font remonter au IVe siècle.
Dans les environs du village, des sentiers raides s’offrent aux randonneurs
téméraires, qui sont récompensés de leurs efforts par des panoramas à couper le
souffle sur les collines et les plateaux de part et d’autre de la vallée de
Nahr Ibrahim, avec çà et là de vastes vergers flanqués de retenues collinaires
où scintille le soleil de juillet.
Dans l’unique
école du village, on rencontre sœur Madona Azzi, une religieuse de soixante-six
ans qui se bat seule pour maintenir ouvert son établissement où sont scolarisés
deux cent vingt élèves de toutes confessions : des chrétiens de Aaqoura,
des musulmans de la commune voisine de Lâssa, en plus des enfants syriens dont
les parents travaillent dans la région. On est admiratif devant la combativité
de ce petit bout de femme, on est touché par l’amour qu’elle porte à ses élèves
sans distinction, et l’on se dit que c’est décidément dans l’ombre que se
tracent les plus beaux chemins de lumière. (11/7/22)
Haram
À proximité
de la Direction générale des Forces de sécurité intérieure, un minuscule
chaton, dans un piètre état, erre seul sur le trottoir. Le poil noir tout
ébouriffé, il peine à avancer, vacillant sur ses pattes, répandant des
miaulements désespérés autour de lui. Un membre des FSI remarque la malheureuse
bête. L'individu est grand, massif, un mastodonte en treillis bleu-gris. Il
pose son barda en s’écriant Haram (Le pauvre), ramasse délicatement
le chaton et le fait passer à travers la grille d’un jardin. Puis il reprend
son sac et file à toute vitesse. (20/9/22)
Héros
ordinaires
Place Tayyouneh, à Beyrouth, une jeune femme s’engage sur l’une des poutrelles
étroites qui structurent le toit ajouré d’un tunnel. Elle veut manifestement se
suicider en se jetant sous les roues des voitures plusieurs mètres plus bas. En
un instant, des hommes surgissent de nulle part et la rejoignent des deux côtés,
risquant leur vie pour sauver la sienne. Ils se cramponnent les uns aux autres
et parviennent à la tirer jusqu’au bord, tandis qu’en bas, dans le tunnel, des
motocyclistes ont arrêté la circulation et suivent avec attention la
progression du sauvetage, prêts à intervenir si nécessaire.
Quinze jeunes gars se sont portés spontanément au secours d’une femme en
détresse. Ils n’ont pas eu le temps de réfléchir ni de se concerter, obéissant
à la seule urgence d’agir. Une fois leur mission accomplie, ces héros du
quotidien se sont éclipsés sans demander leur reste. Je les ai vus partir, les
uns à pied, les autres en voiture ou à moto, en me disant que, non, décidément,
tout n’est pas perdu. (29/5/24)
Les saints anonymes
Vous suivez depuis deux jours les déplacements du pape au Liban. Des images
lisses et convenues. Une organisation au cordeau qui laisse peu de place à
l’imprévu. Des poignées de mains, des bénédictions, des prières. Même les
grands rassemblements à Harissa et à Bkerké vous paraissent d’une perfection un
peu froide et cérémonieuse. Le pontife est sympathique pourtant. « Proche
du cœur », comme disent les Libanais. On le dit humble, sensible, à
l’écoute des autres, mais les mesures de sécurité et les impératifs logistiques
le cantonnent dans son rôle liturgique et rituel.
Et voilà que subitement, ce mardi matin, surgit la lumière, une lumière intense incarnée par une femme, une religieuse nommée Marie Makhlouf, supérieure de l’hôpital psychiatrique de la Sainte-Croix. Alors qu’elle prononçait son discours à l’adresse du pape installé sur l’estrade auprès d’elle, sa voix s’est mise à trembler. Elle s’est interrompue à plusieurs reprises, les yeux humides. Évoquer ses protégés, pour la plupart oubliés de leurs propres familles et exclus du monde, raconter les difficultés financières de l’institution, la douleur et la frustration qui sont son lot quotidien, malgré la foi, malgré l’espérance, c’était manifestement au-dessus de ses forces, et il y eut à cet instant-là comme une brèche dans le mur, un moment de vérité humaine. La communion profonde et transcendante qu’on attendait, elle s’exprimait là, devant nos yeux embués, entre le pape et la religieuse (par le regard, par les paroles, par le geste), entre nous, témoins derrière leurs écrans, et les deux personnages sortis soudain de leur rôle social pour s'inscrire au cœur de l’Être. (2/12/25)
Résignation
Elle a perdu son frère dans des
conditions atroces : Antoine Dagher a été égorgé au fond d’un parking à
Hazmieh, alors qu’il s’apprêtait à monter en voiture pour se rendre au travail.
Des semaines ont passé et l’enquête est toujours au point mort. Les fonctions
de la victime, qui était responsable de la lutte anti-fraude au sein de la
banque Byblos, laissent supposer une liquidation commanditée par la mafia
locale dont il aurait cherché à entraver le trafic. À moins qu’il n’ait été
éliminé parce qu’il en savait trop sur la fuite des capitaux en devises vers
l’étranger.
Elle doit vivre avec cela
désormais : l’impunité des assassins, l’absence de son frère et les images
insoutenables de ses derniers instants. Elle m’en parle sans émotion visible,
avec une froide résignation, le même détachement que j’ai souvent vu chez les
mères et les épouses des disparus pendant la guerre. Les situations sont
comparables, à ceci près qu’elle sait comment son frère est mort et où il
repose. (1/7/20)
Hubris
Aux alentours de 20 h, dans le
quartier de Mreijeh, un homme de soixante et un ans nommé Mhammad Haïdar,
vigile de nuit dans une société de gardiennage, se rendait à son travail à bord
d’un van. Le véhicule est parvenu à un croisement où des individus se
disputaient une priorité de passage. Des tirs ont éclaté : une balle a
touché le vigile qui est mort sur le coup. Histoire ordinaire dans un pays où
les armes sont entre toutes les mains et le droit de passage une question d’honneur.
Un homme a payé de sa vie l’hubris d’un abruti.
Les obsèques de la victime ont eu
lieu dans son village de Younine, près de Baalbeck. Pour rendre hommage à l’homme
abattu d’une balle perdue, ses proches n’ont rien trouvé de mieux que de tirer
des rafales à leur tour. On voit sur les images diffusées par la télévision les
participants aux funérailles baisser craintivement la tête à chaque tir. Et
l’on se demande : que serait-il arrivé si, durant les obsèques de M.
Haïdar, un autre individu avait été tué par une balle perdue ? Aurait-on
tiré en l’air pendant ses funérailles, au risque d’envoyer une troisième
personne de vie à trépas ?... Il ne fait aucun doute que oui :
certains usages cristallisent si bien la conception de la virilité au Liban
qu’ils finissent par en devenir une composante essentielle. On ne s’en
débarrassera jamais, à moins d’une application stricte de la loi ou d’un
changement des mentalités. (5/10/20)
L’acclimatation au mal
Le 4 juin 2020, Antoine
Dagher, responsable de la lutte anti-fraude au sein de la banque Byblos, a été
sauvagement assassiné dans un parking à Hazmieh. Depuis, l’enquête n’a mené à
rien.
Dans la nuit du 2
décembre dernier, Mounir Abou Rjeily a été mortellement frappé à la tête avec
une arme contondante à Qartaba, une exécution liée, dit-on, à l’explosion du
port. Aucune avancée dans l’enquête à ce jour, aucune inculpation.
Trois semaines plus
tard, le 21 décembre 2020, le photographe Joseph Bejjani a été abattu à bout
portant devant sa maison à Kahalé alors qu’il attendait ses enfants pour les
conduire à l’école. L’enquête n’a rien donné non plus.
Ce matin, Lokman Slim,
éditeur et écrivain, a été retrouvé mort dans une voiture de location au sud du
pays, tué de six balles. L’enquête, ouverte pour la forme, sera soigneusement
étouffée et l’on oubliera bientôt la victime comme on a oublié toutes celles
qui l’ont précédée.
Le plus troublant, c’est
l’abdication générale. Tout le monde semble résigné à ne jamais connaître la
vérité, ni à voir les coupables sous les verrous. Cette acclimatation au crime
est plus dangereuse que l’impuissance des autorités face aux tueurs. Elle est
plus grave que la connivence éventuelle de certains organes de sécurité avec
les commanditaires des assassinats. L’indifférence et la passivité des Libanais
arment le bras du crime et pérennisent la culture de l’impunité. (4/2/21)
Balle perdue
Une petite fille blonde
et rieuse dévale les escaliers de son immeuble pour courir s’acheter une glace
à l’épicerie du coin. Une balle perdue la frappe au dos, touchant sa moelle
épinière. Elle sera probablement paralysée des membres inférieurs. La petite
fille a huit ans et se prénomme Souheila. Un scénario tragiquement banal dans un
pays où les armes font partie de la culture nationale. Les pouvoirs publics ont
bien essayé de mettre un terme à cette pratique très répandue des tirs de joie
(ou de deuil), mais ils n’ont jamais fait preuve de constance ni de fermeté en
la matière. Comme en tout d’ailleurs : les autorités sévissent par à-coups au Liban,
contre les excès de vitesse, le narguilé dans les espaces clos ou le téléphone
au volant, puis elles se relâchent et les contrevenants reprennent leurs aises.
Cette tradition
criminelle des tirs en l’air a encore de beaux jours devant elle. La vie de
tout un chacun est à la merci du premier venu qui entend célébrer les
fiançailles d’un frère ou honorer la mémoire d’un oncle en vidant le chargeur
de son kalash. On meurt de ses mains comme on mourait sous les balles d’un
tireur embusqué pendant la guerre, avec pour seule différence que l’un visait pour
tuer, alors que l’autre tue sans viser. (3/8/21)
Théona
Le massacre continue et rien n’est
fait pour y mettre un terme. Après la petite Souheila, huit ans, dont la moelle
épinière a été brisée par une balle perdue il y a deux mois, après des dizaines
et des dizaines d’autres victimes dont le seul crime était de se trouver au
mauvais endroit au mauvais moment, voici venu le tour de Théona, une petite
fille habitant le village de Miniara au nord du pays. Théona jouait avec sa
sœur sur la terrasse de leur maison quand des rafales ont éclaté, des tirs de
joie pour célébrer la consécration d’un jeune officier. Une balle égarée s’est
fichée dans son petit corps, lui ôtant la vie d’un coup. Elle avait sept ans.
Voilà.
Aussi simple que cela : une enfant abattue parce que des individus ont
trouvé naturel d’exprimer leur allégresse par des tirs de kalachnikov, parce
que les forces de l’ordre sont incapables d’empêcher le massacre des innocents.
(12/9/21)
L’homme en colère
Tatiana a vingt-trois ans. Elle
passe un bon moment avec son fiancé Serge qui sera son époux dans quelques
mois. Elle est heureuse, Tatiana. Elle vient de le confier à son père au
téléphone. Je suis heureuse, papa, tout va bien.
Tatiana est attablée avec Serge au
restaurant Al-Chir à Batha (Kesrouan). Des dizaines de personnes
festoient autour d’elle, égayées par la musique et l’alcool. Il fait si beau en
ce dernier dimanche d’été. On est soulagé d’avoir enfin un gouvernement. Le
dollar a décroché. L’espoir est de nouveau permis.
Soudain Tatiana sent une brûlure,
là, au niveau du cœur. Elle n’a pas le temps de comprendre, ni de voir son sang
jaillir : elle s’effondre dans les bras de Serge. Morte. Une balle perdue l’a
touchée en plein cœur. Une vie qui s’achève, commencée en 1997 à Sad
el-Baouchrieh.
Le tireur a vidé son chargeur en l’air
et une balle a terminé sa trajectoire dans le corps de Tatiana. L’homme était
en colère, dit-on, sans qu’on sache très bien pour quelle raison. Il était en
colère, le monsieur. Alors il a sorti son arme et il a tiré. Quoi de plus
naturel ? Quoi de plus normal dans un pays où les hommes, les vrais, circulent
avec des armes, disposant d’un droit de vie et de mort sur tout un chacun ?
Elle était heureuse, Tatiana. Elle
devait se marier le 18 décembre, le jour de son vingt-quatrième anniversaire.
(21/9/21)
Tirs de deuil
La nuit a été calme grâce au
déploiement de l’armée dans les quartiers entourant Tayyouneh. Pas un incident,
pas un coup de feu, jusqu’à tout à l’heure, en début d’après-midi, où j’ai
sursauté en entendant des rafales nourries de mitraillettes. Les combats
auraient-ils repris ? Amal et le Hezbollah sont-ils revenus sur le champ
de bataille pour venger leurs morts abattus par des partisans des Forces
libanaises embusqués dans les immeubles de Aïn el-Rémmaneh ? Je
redoutais le pire.
Renseignements pris, il s’agissait
de tirs de deuil en hommage à l’une des sept personnes tombées hier. Pourvu qu’aucune
balle perdue ne vienne allonger la liste des victimes. (15/10/21)
Atmosphère
Des tirs ont visé un convoi funèbre
dans le village de Bibnine, au Akkar. La foule s’est aussitôt éparpillée et le
cercueil s’est retrouvé seul au milieu de la route, tandis que les balles
crépitaient autour de lui. Les porteurs ont fini par rappliquer têtes basses
pour soulever la bière et l’exfiltrer au pas de charge.
Des tirs de deuil lors d’obsèques,
c’est fréquent. On entend régulièrement des histoires de personnes expédiées
dans la fosse alors qu’elles accompagnaient un parent ou un ami à sa
dernière demeure. Mais tirer sur des funérailles !
L’image de ce cercueil esseulé au
milieu d’une route poussiéreuse striée de balles a quelque chose de
surréaliste, à la fois absurde et tragique, qui s’accorde étrangement avec
l’atmosphère de notre époque. (23/11/21)
Virilité
Trois individus surgissent d’une
voiture, tabassent sauvagement un gardien puis lui tirent une balle dans la
tête. L’homme succombe le même jour à l’hôpital. Devant l’extrême brutalité de
ces images filmées par une caméra de surveillance, j’ai pensé naïvement qu’il
s’agissait d’un crime d’honneur, ou d’une vendetta, ou encore de l’exécution
d’un espion à la solde du Mossad. Rien de tout cela ne justifierait un
homicide, mais du moins ces présumés mobiles auraient pu expliquer l’assassinat
d’un homme sur une grande avenue, à six heures du soir, à visage découvert.
Or les FSI viennent de révéler la
cause du crime : un simple différend au sujet d’une place de
stationnement ! Le gardien avait empêché un automobiliste de se garer
devant son entreprise. Une altercation a éclaté entre eux, à la suite de quoi l’individu
s’est éclipsé avant de revenir sur les lieux, flanqué de son frère et de son
oncle, pour abattre le vigile.
Un homme est donc mort pour une
place de parking. Au Liban, on peut tuer, et mourir, pour une place de
stationnement, ou pour une priorité de passage. Au Liban, une conception
archaïque de la virilité fait le lit de l’abomination et de la barbarie. (17/3/22)
Rafales
Le ciel du Nord a été criblé de
balles à deux reprises hier : un homme en colère a vidé le chargeur de son
arme automatique parce qu’il n’avait pas trouvé de pain à la boulangerie ;
puis, à l’annonce des résultats du brevet libanais, des familles ont jugé bon
de célébrer la réussite de leurs rejetons en tirant des rafales en l’air.
Bilan de ces salves : cinq
personnes hospitalisées, dont deux enfants, en plus de nombreux dégâts sur les véhicules,
les panneaux solaires et les habitations. (15/7/22)
Délire
Salman Rushdie a été grièvement blessé lors d’un attentat à l’arme blanche à New York. L’agresseur est un jeune Américain d’origine libanaise qui n’a sans doute jamais lu Les Versets sataniques. En poignardant Rushdie, il croyait défendre sa religion et museler un écrivain impie. Or son acte nuira à l’ensemble des musulmans qui se trouveront une nouvelle fois associés au terrorisme, et il vaudra à sa victime, outre des souffrances physiques, un immense regain de notoriété accompagné d’une montée en flèche des ventes dans toutes les langues des Versets sataniques.
Le jeune homme a puisé le poison de la haine sur la Toile. Il n’y a pas rencontré de quoi tempérer ses ardeurs et éclairer son esprit. On trouve sur Internet ce qu’on y cherche, une chambre d’écho à ses propres convictions, rarement des raisons de penser contre soi. Ce garçon s’est laissé enfermer dans ses certitudes jusqu’au délire. (13/8/22)
Je vois souvent une petite fille d’une
dizaine d’années qui tend la main aux passants rue Badaro. Elle passe d’un
individu à l’autre, la mine implorante, débitant ses suppliques sur un ton
monocorde. Les gens ont beau l’ignorer, presser le pas, elle s’accroche à leurs
basques sur plusieurs mètres. Certains s’énervent et la chassent d’un geste
agacé ; d’autres, plus rares, cèdent à ses instances ; mais l’attitude
la plus commune reste l’indifférence, regard vide, oreilles bouchées et bouche
close.
Aujourd’hui, je l’ai vue devant la
banque Audi, non pas en train de mendier, mais penchée sur le rétroviseur
latéral d’une voiture garée. Elle se mirait sous tous les angles, se
contemplait songeusement, riait à ses propres grimaces. À force de la voir
tendre la main et invoquer la protection d’Allah sur les bienfaiteurs
potentiels qu’elle sollicitait, j’avais oublié que c’était une enfant. (7/12/20)
Yahya
La nuit vient de tomber. Riwan et
moi rentrons de notre promenade quand je vois une ombre s’approcher de nous. Je
reconnais un jeune mendiant qui traîne dans le quartier depuis plusieurs mois
et dont le mode opératoire le distingue de ses semblables. Au lieu de harceler
les passants en les mitraillant de suppliques et d'invocations, il reste à
bonne distance et fait entendre un mince filet de voix fêlée où l’on devine à
peine une sollicitation murmurante.
La nuit est froide, les rues sont
désertes et sombres, je lui demande ce qu’il fait encore dehors. Je dors
ici, me dit-il, et il me désigne la guérite du parking situé juste à
côté. Son grand frère travaille dans ce parking, mais depuis le début du
confinement, il n’y a plus de voitures, donc plus rien à faire ; alors lui, il
garde les lieux. Sa mère et sa fratrie (six frères et sœurs) habitent à Sabra.
Ils sont originaires de Mahmara dans le Akkar, me dit-il en m’assurant pour la
deuxième fois qu’il n’est ni syrien ni palestinien. Il a décroché de l’école
l’année dernière, au moment du premier confinement. Quand le pays a rouvert au
mois de mai, il a travaillé dans un atelier de mécanique, puis de menuiserie,
avant de participer à la cueillette des olives. Il me jure ne pas aimer la
mendicité, et je le crois volontiers au peu de conviction qu’il met à la tâche.
Non, personne ne l’oblige à tendre la main, m’assure-t-il, mais il faut bien
aider sa famille. Il voudrait travailler, n’importe quoi, dès que possible. Il
ne mendiera pas toute sa vie.
Il s’appelle Yahya. Il a quatorze
ans. (19/2/21)
Le vendeur de ballons
Quartier Basta, un petit vendeur de
rue tient un immense bouquet de ballons multicolores. Il est planté là, au bord
du trottoir, minuscule bipède surmonté d’une charge tellement disproportionnée
que je l’ai vu, dans une sorte de rêve éveillé, se détacher du sol et s’élever
peu à peu, tiré par sa cargaison vers le ciel.
Sans doute serait-il mieux là-haut,
parmi les nuages épars, cet enfant cloué au sol dans la poussière et les gaz d’échappement,
essayant de vendre des ballons pour rapporter de l’argent aux adultes qui l’exploitent,
sous le nez des forces de l’ordre dont quelques spécimens, non loin de là,
devisent tranquillement en grignotant des graines de lupin. (24/5/21)
Deux enfants à Beyrouth
Sur le trottoir qui longe le parc
des Pins, côté Barbir, un garçon d’une dizaine d’années vend des bouteilles d’eau
minérale à l’ombre d’un arbre. Voilà des mois que je le vois au même endroit,
faisant les cent pas autour du stand, bavardant avec le vent, caressant les
chats à travers les barreaux du parc, chassant comme il peut l’ennui qui le
guette.
Il y a quelques jours, une petite
fille s’est jointe à lui. Je me demande si c’est une sœur, une cousine, une
gamine sans lien de parenté, placée là pour susciter la pitié et doper les
ventes. Car la petite fille souffre d’un handicap moteur qui la cloue dans un
fauteuil roulant. Ses bras atrophiés se replient sur son buste menu, sa figure
est marquée par une expression de contention permanente. Elle est installée en
première ligne, dans l’intention évidente d’attirer le regard du passant et de
l’amener à mettre la main à la poche.
Chaque jour, des dizaines de
policiers défilent devant ces deux enfants, à moto ou en voiture. Chaque jour,
des centaines d’adultes vont et viennent sous les yeux du petit garçon et de sa
compagne silencieuse. Personne, visiblement, n’y trouve rien à redire. (7/6/21)
L’indifférence
Rue Badaro, une mendiante et ses
trois enfants occupent le même bout de trottoir depuis des mois. Chaque matin,
un homme les dépose ici pour les récupérer le soir avec la recette du jour. La femme
reste assise, le dos appuyé au mur, un bébé dans les bras. C’est sa grande
fille, environ six ans, qui est chargée de solliciter les passants en
psalmodiant les formules d’usage d’une voix fluette. Son petit frère lui
emboîte le pas ; on l’entend répéter les incantations de son aînée sur le
ton de la moquerie, raillant jusqu’au nom d’Allah que la fille prononce avec
componction, quand lui, dans l’insouciance de son jeune âge, le tourne en
dérision.
Voilà comment ce petit garçon
apprend son futur métier, comme sa sœur avant lui, comme son nourrisson de
frère après lui, dans l’indifférence générale des passants. Personne ne s’indigne
que des enfants traînent sur le trottoir du matin au soir, réduits à la
mendicité, quand ils devraient être sur les bancs de l’école. C’est ainsi. On s’y
est habitué. Les gens s’habituent si facilement à ce qui ne les touche pas. (21/12/21)
Les
impassibles
Dans un
restaurant de Broummana, les toilettes sont gardées par un garçon syrien d’à
peine douze ans. Il veille à la propreté des lieux, asperge les mains de gel
hydroalcoolique et, pendant ses rares pauses, il s’installe sur une chaise à l’entrée
des WC. On connaissait les dames pipi ; nous avons inventé l’enfant pipi.
Le plus dérangeant
n’est pas tant la fonction de ce jeune garçon, que l’indifférence générale des
usagers qui entrent et sortent sans l’ombre d’une gêne, arborant la même impassibilité
que les passants de Beyrouth devant les petits mendiants en guenilles et les
gamins qui fouillent dans les ordures. (29/6/22)
L’éducation
comme privilège
L’école
publique libanaise a perdu 22 % de ses élèves entre 2021 et 2022. Qu’est-il
advenu des milliers d’élèves concernés ? Si une faible proportion a quitté
le pays, les autres ont décroché en deux temps : d’abord lors des
confinements successifs, quand l’enseignement en ligne a exclu un grand nombre
d’élèves privés d’Internet et d’électricité ; puis, avec l’aggravation de
la crise, beaucoup d’enfants ont été déscolarisés pour travailler et soutenir
leurs familles durement éprouvées par l’effondrement de leur pouvoir d’achat.
Voilà
comment les classes populaires sont en train de perdre un acquis social qu’elles
ont mis des décennies à conquérir : l’accès à l’éducation. Cet accès était
relatif, bien loin d’assurer l’égalité des chances, mais il avait le mérite
d’exister. Si rien n’est fait pour redresser le pays, l’éducation risque de
redevenir un privilège de nantis. C’est ce qui peut nous arriver de pire. (30/8/22)
Signe de la
croix
Ce matin,
dans le quartier de Mar Mikhaël, trois petits mendiants syriens assis sur des
marches faisaient le signe de la croix à tour de rôle. Je me suis demandé s’ils
mimaient par jeu un geste observé chez les habitants de ce quartier chrétien,
ou s’ils s’entraînaient à le reproduire pour augmenter leurs chances d’obtenir
une obole, sur la recommandation des adultes qui les exploitent. À moins
qu’ils n’aient été approchés par un missionnaire cherchant à les convertir,
hypothèse beaucoup moins probable. Leur geste n’avait rien de sacrilège en tout
cas : enfantin, seulement, et d’une totale innocence. (19/8/22)
Le vendeur
de mouchoirs
Zaher est
syrien, il a dix ans. Je l’ai vu arriver de loin, fonçant sur son vélo rouge
déglingué. Le parc était désert en cet après-midi pluvieux et il avait
visiblement besoin de compagnie. J’étais avec mon fils, lui aussi juché sur sa
bicyclette blanche. Il nous a tourné autour un moment, nous lançant des
sourires, avant d’aborder Riwan pour l’interroger sur ses freins, ses phares,
sa sonnette, autant d’équipements qui manquent à son propre cycle. Il manque
bien d’autres choses au garçon, plus essentielles. Au fil de la conversation,
j’apprends que Zaher ne va pas à l’école. Son père le fait travailler pour
subvenir aux besoins de la famille. Il vend des maharem (paquets
de mouchoirs) une partie de la journée, en attendant d’être placé chez un
garagiste ou un épicier. Il me confie qu’il aurait voulu continuer l’école pour
devenir avocat et défendre les plus faibles. Mais c’est comme ça, fait-il avec
un geste résigné.
Les Zaher du
Liban, mineurs déscolarisés et exploités, se comptent par dizaines de milliers,
non seulement des Syriens et des Palestiniens, mais beaucoup de Libanais
également. À quoi bon s’occuper d’une population née pour servir qui alimente
une main-d’œuvre bon marché ? C’était déjà le cas il y a des lustres. Ce
sera le cas pendant de longues années encore. (20/2/26)
À Jbeil, une femme est
refoulée de la plage en raison de son voile. À El-Kharayeb, une jeune fille en
short est priée de se couvrir les jambes jusqu’aux genoux. Ici et là, les
hommes déambulent librement, vêtus – ou dévêtus – à leur guise, sans être
inquiétés par personne. Le corps de l’homme lui appartient ; le corps de
la femme appartient à tous. L’un constitue une entité individuelle ; l’autre
un enjeu politique et religieux. (28/7/20)
Laissées-pour-compte
Des femmes kenyanes font le siège de
leur consulat depuis des jours dans l’espoir d’être rapatriées. Elles ont été
abandonnées par leurs employeurs qui n’ont plus les moyens de les payer. Pour
attirer l’attention sur leur sort, elles ont bloqué la rue devant la
représentation du Kenya. C’est là qu’elles vivent désormais, au milieu de la
chaussée et sur les trottoirs. On les voit préparer à manger, consulter leurs
téléphones, discuter, dormir. Il y a plusieurs enfants en bas âge parmi elles.
La même situation s’observe devant
d’autres consulats à Beyrouth. Ni leurs pays d’origine ni le pays hôte ne
semblent pressés de régler le problème de ces laissées-pour-compte. Les rouages
sont parfaitement huilés quand il s’agit d’exploiter la main-d’œuvre
étrangère ; pour lui porter secours, en revanche, la machine se grippe et
il n’y a plus personne. (16/8/20)
Pour une poignée de dollars
En Syrie, une
adolescente a été vendue par sa famille à un souteneur nommé Abou Fahed. Prix
de la transaction : un million de livres syriennes. Après avoir violé la
jeune fille, le proxénète l’a introduite clandestinement au Liban avant de la
livrer à un réseau de prostitution dirigé par un compatriote et un Libanais. La
fille mineure a été contrainte à des relations sexuelles tarifées dans des
hôtels.
Le réseau a été
démantelé par la police. Les proxénètes ont été condamnés à dix ans de prison
et les jeunes femmes confiées à des associations de soutien aux victimes
d’exploitation et d’abus sexuels. Pour une
minuscule organisation démantelée, combien demeurent encore actives ? Pour
deux proxénètes arrêtés, combien d’autres en liberté ? (13/3/21)
Trois sœurs
C’est l’histoire tragique de trois
jeunes sœurs : Carole, Aïda et Mirna. Un jour, elles quittent leur maison
de Bziza (caza de Koura) sous prétexte de faire des courses au supermarché du
coin. En réalité, elles se rendent à la ville côtière de Chekka, située à une
quinzaine de kilomètres, d’où elles envoient deux messages WhatsApp à leur
famille pour annoncer leur intention de se donner la mort : elles
demandent pardon à leurs parents et les assurent de leur amour en expliquant
que la vie leur est devenue insupportable. Puis elles coupent les téléphones et
disparaissent. Quelques jours plus tard, on les retrouve mortes à quatre-vingts
kilomètres de là. Leurs corps ont échoué sur la plage syrienne de Tartous,
rejetés par la mer. Le rapport d’autopsie ne révèle aucune trace de violence,
établissant la noyade comme cause du décès.
Au moment de leur disparition, une
tempête frappait le Liban, ce qui rend peu plausible l’hypothèse d’une fuite
vers l’étranger à bord d’une embarcation clandestine. D’ailleurs on n’a trouvé
aucune épave nulle part. Les pistes de l’enlèvement et du crime ont été
écartées également. Reste celle du suicide, la plus probable. Tout porte à
croire que les trois sœurs, qui ne savaient pas nager, se sont jetées d’une
falaise dans une mer en furie.
Qu’est-ce qui peut amener trois
filles dans la fleur de l’âge à se donner la mort collectivement ? Quels
secrets de famille ont-elles emportés avec elles ? Faute d’éléments, on
imagine des histoires sordides de mariage forcé, d’inceste, d’oppression. On se
dit que les deux cadettes étaient peut-être sous l’influence de leur aînée qui
les aurait entraînées sur sa pente dépressive et suicidaire.
Mais en même temps, comment ne pas
se souvenir que Carole, Aïda et Mirna ont mis fin à leur vie en 2021, au moment
où le Liban est au fond du gouffre, où les jeunes sont privés de travail et
d’avenir, où les filles ont perdu une partie importante de leur autonomie en
raison de la crise et des confinements successifs ?
L’acte désespéré de ces trois sœurs n’est
pas aussi énigmatique qu’il en a l’air. (19/4/21)
Hystérie
La magistrate Ghada Aoun cristallise
les tensions entre le camp présidentiel, qui la porte aux nues comme le symbole
de la lutte anticorruption, et l’opposition haririenne, rejointe par d’autres
formations, qui la voue aux gémonies en la qualifiant de pantin entre les mains
du pouvoir aouniste.
Ce qui frappe depuis le début de ce
feuilleton médiatique, ce sont les termes employés par les détracteurs de Ghada
Aoun, qui trahissent la persistance des stéréotypes misogynes au Liban. La
magistrate a été traitée de folle et d’hystérique, entre autres propos aux
relents machistes. Un éditorialiste lui a même diagnostiqué une
« instabilité psychologique » en raison, prétend-il, de son
« célibat ». D’autres encore s’en sont pris à son physique, à sa
coiffure, à sa démarche, à ses expressions faciales, autant d’aspects
totalement absents des critiques visant son adversaire judiciaire le procureur
général Ghassan Oueidat. (20/4/21)
La bonne direction
Le Conseil supérieur
sunnite a fixé à dix-huit ans l’âge minimum du mariage, ce qui constitue une
avancée considérable pour la femme au Liban, notamment dans les communautés
musulmanes où il arrive qu’elle soit mariée très jeune.
Hélas, la nouvelle
réglementation est accompagnée d’une disposition qui en neutralise les
effets : des dérogations pourront être accordées pour le mariage des
filles à partir de quinze ans, ce qui ouvre la voie aux abus et relativise le
décret publié dans le Journal officiel.
Il s’agit quand même
d’un pas dans la bonne direction. (12/5/21)
Pourquoi un Noir ?
Une jeune Libanaise, docteure en
droit, a épousé un avocat et professeur de droit originaire du Sénégal. Elle
raconte le comportement hostile de la police envers son mari à l’aéroport de
Beyrouth, ce qui l’a obligée à activer ses relations pour lui permettre d’obtenir
un visa. Le même racisme a marqué l’attitude de l’entourage : les parents
de la jeune femme, déjà longs à convaincre, ont subi toutes sortes de critiques
de la part de la famille, des amis et du voisinage. Un étranger, passe
encore, mais pourquoi un Sénégalais, pourquoi un Noir et pas un Européen
blanc ! Puis, lorsque le premier enfant du couple est né, on s’est
félicité de son teint moins sombre que celui de son père. Lequel enfant, soit
dit en passant, sera privé de la nationalité maternelle conformément à la
législation patriarcale libanaise. (7/9/21)
Quatre pour cent
Nous sommes en 2021, et
le Liban vient de se doter d’un gouvernement qui compte une seule femme sur
vingt-quatre ministres. 96 % du pouvoir exécutif va aux hommes et 4 % aux
femmes, exactement la même proportion que pour l’Assemblée nationale (six
députées sur cent vingt-huit). Le Liban occupe la 183e place
(sur 190) dans le classement mondial du pourcentage de femmes parlementaires. Faut-il vraiment s’en étonner ? Dans un système
archaïque où prévalent le despotisme, le féodalisme, le tribalisme et autres -ismes
en rapport avec la domination masculine, la mise à l’écart des femmes relève
d’une logique structurelle. Les partis politiques ne ratent pas une occasion d’encenser
les femmes et de plaider pour leur participation active à la gestion de la cité
: discours démagogiques sans cesse démentis par les faits. (11/9/21)
Les commissions parlementaires
mixtes ont rejeté une proposition d’amendement de la loi électorale visant à
réserver vingt-six sièges (sur cent vingt-huit) aux femmes à l’Assemblée
nationale. Non seulement ils l’ont rejetée, mais ils ne se sont même pas donné
la peine d’en débattre, expédiant l’affaire en deux minutes.
La classe politique libanaise a
donné une nouvelle preuve de sa duplicité sur la question des droits de la
femme. D’un côté des déclarations ampoulées pour couvrir la femme d’éloges et
réclamer sa participation active à la vie politique. De l’autre un blocage
systématique de toutes les initiatives destinées à renforcer le rôle de la
femme dans la gestion des affaires publiques. Pour les discours, tout le monde
répond présent. Pour les actes, il n’y a plus personne. Et cela dure depuis des
lustres. (8/10/21)
Esclavagisme
Rue Kfoury, ma mère est abordée par
une jeune Africaine qui semble perdue : elle a fui la maison où elle
travaillait depuis cinq mois, car on ne lui versait plus son salaire. Ne
sachant où aller, elle s’est rendue à l’agence qui l’avait amenée au Liban. Là,
au lieu du secours espéré, elle a reçu une volée de gifles et de coups, ce qui
n’est pas rare dans ce genre d’officines. La jeune femme s’est enfuie de
nouveau. Elle a erré sous la pluie, dormi dans une station-service, subissant
le froid, la faim, la peur, avant de parvenir au consulat kenyan qu’elle a
trouvé fermé. À présent, elle est sous la protection de Caritas qui fera le
nécessaire pour la rapatrier au Kenya.
Cette histoire rappelle combien les
employées de maison étrangères sont abandonnées à leur sort par les
institutions publiques qui ne les protègent ni contre l’exploitation, ni contre
la maltraitance, encore moins contre les abus des agences. Leur dernier
rempart, au-delà de l’État et de leurs propres pays, ce sont les associations
humanitaires comme Caritas qui tentent de colmater les énormes brèches d’un
système plus proche de l’esclavagisme que du contrat de travail. (16/12/21)
Malheur aux invisibles
Cette scène est loin d’être un cas isolé : les employées maltraitées
se comptent par milliers au Liban et trop peu d’efforts sont déployés pour
garantir leurs droits. La détresse de certaines les conduit parfois au suicide.
Mais cette affaire révèle surtout l’hypocrisie des autorités qui s’indignent et
réagissent au quart de tour lorsque les réseaux sociaux s’en mêlent, sans rien
entreprendre de déterminant pour protéger ces femmes esseulées. À quoi s’ajoute
la fourberie des agences d’emploi qui se sont fendues aujourd’hui d’un
communiqué scandalisé appelant au respect de la dignité humaine, alors que les
employées de maison sont souvent brutalisées dans le huis clos de ces
mêmes agences quand elles osent se plaindre de leurs patrons.
La chance de cette femme éthiopienne est d’avoir été filmée. Malheur à
celles, infiniment plus nombreuses, qui souffrent loin des objectifs. (6/1/22)
Les sœurs
mortes
Trois sœurs
indiennes, Kamlesh, Mamta et Kalu, mariées à une même fratrie, se sont donné la
mort collectivement pour échapper aux maltraitances de leur belle-famille qui
leur reprochait leur maigre dot. Elles étaient harcelées, battues, empêchées de
travailler et de poursuivre leurs études. Avant de disparaître, la benjamine a
envoyé ce message à son cousin : « Il vaut mieux mourir une fois
pour toutes que mourir un peu chaque jour. »
Cette tragédie
fait écho au suicide de trois sœurs libanaises en avril 2021, quand Carole,
Aïda et Mirna s’étaient jetées par désespoir dans une mer en furie, avant que
leurs corps n’échouent sur la plage syrienne de Tartous.
Six sœurs
mortes d’avoir été empêchées de vivre, en Inde comme au Liban, parce qu’elles
étaient femmes, parce qu’elles étaient pauvres. (10/6/22)
Sexisme
Lors des
consultations parlementaires pour la désignation d’un Premier ministre, la
députée du Changement Cynthia Zarazir a fait l’objet d’attaques et de
railleries sans nombre. Lui reprochait-on ses idées ou ses propos ?
Non : on la brocardait sur sa tenue. Elle s’était présentée en jean et
chaussures bicolores au palais de Baabda, transgressant, paraît-il, l’étiquette des
lieux. Quelques semaines plus tôt, les médias avaient déjà commenté en long et
en large les robes rouges des députées Ghada Ayoub et Nada Boustany.
Visiblement,
les opinions des femmes politiques intéressent moins que leur tenue
vestimentaire. Cette misogynie décomplexée est loin d’être l’apanage des hommes :
les commentaires des femmes elles-mêmes, tels qu’on peut les lire sur les
réseaux sociaux, ne sont pas en reste de sexisme à l’égard de leurs semblables.
(25/6/22)
Une femme au
Parlement
La même
députée de la contestation, Mme Cynthia Zarazir, vient de faire des révélations
sur son expérience de femme parlementaire à l’Assemblée nationale. On apprend
ainsi qu’au début de la législature, on lui a livré un bureau sale où elle a
trouvé, entre autres, des exemplaires de Playboy dans les tiroirs et
des préservatifs usagés traînant par terre. Le traitement qu’on lui réserve
depuis est à l’avenant : les agents de l’ordre feignent de ne pas la
reconnaître pour lui réclamer ses papiers à chaque passage ; ses collègues
députés ne se conduisent guère mieux, lui décochant des volées de remarques
sexistes avec des jeux de mots douteux sur son patronyme (Sarsour,
Sarasir, cafard au singulier et au pluriel). On supposait tout cela, bien
sûr, mais le témoignage de Mme Cynthia Zarazir en fournit des preuves
accablantes et donne, par la même occasion, des indications claires sur les
dispositions réelles de la classe politique à engager les réformes nécessaires
pour augmenter la représentation féminine dans les instances exécutives et
législatives. (27/7/22)
Hana K.
Elle avait
vingt et un ans. C’était une femme battue. Mère de deux enfants en bas âge,
elle avait réclamé le divorce pour ne plus subir les coups et les humiliations.
Son mari l’a suppliée de rester sous son toit ; il a promis de s’amender,
jurant de ne plus jamais lever la main sur elle. A-t-elle cru à sa
promesse ? A-t-elle subi des pressions familiales ? Toujours est-il
qu’elle lui a accordé une deuxième chance.
Dans les
mois qui ont suivi, Hana est tombée enceinte. Son mari, chauffeur de
taxi-service, ne voulait pas d’un autre enfant, faute de moyens en ces temps de
crise. Il lui a demandé d’avorter, mais Hana a refusé, ce qui a provoqué la
furie de l’homme : il a roué son épouse de coups, avant de lui infliger
des brûlures au troisième degré. Hana est morte quelques jours plus tard. Elle
a été enterrée cet après-midi à Wadi Khaled. (17/8/22)
Deux femmes
L’une est juchée
sur un bureau dans une banque, toute de noir vêtue, un pistolet à la main. Elle
s’appelle Sally et exige la restitution de son dépôt en devises.
L’autre
attend dans une voiture garée devant la même banque. Tee-shirt blanc, crâne
rasé, les yeux cernés de bistre, elle affiche un air épuisé, hagard. Elle
s’appelle Nancy, elle est atteinte du cancer, et elle a besoin d’argent pour
traiter une tumeur au cerveau.
Sally et
Nancy sont sœurs. Sally braque la banque pour sauver Nancy ; elle tente
l’impossible et risque sa vie pour lui permettre de suivre un traitement
onéreux en Turquie. Nancy, elle, est à bout de souffle, déterminée à vivre
pourtant, par amour pour sa fille qu’elle veut voir grandir.
Sally et
Nancy sont les victimes, parmi tant d’autres, des partis politiques qui ont
précipité le pays au fond du gouffre. La crise dure depuis trois ans, et aucune
mesure n’a été prise pour engager le Liban sur la voie du redressement. Le
combat surhumain de ces deux femmes tragiques et sublimes fait ressortir la
coupable inertie du pouvoir. (15/9/22)
L’héroïne et
les pantins
Contrairement
aux nombreux épargnants qui ont suivi son exemple, Sally Hafez n’a pas été
arrêtée après le braquage de la banque BLOM de Sodeco. Elle a échappé à la
police grâce à une mise en scène ingénieuse : sitôt rentrée chez elle,
elle a publié un post sur Facebook où elle prétendait se trouver à l’aéroport
en partance pour Istanbul, puis elle s’est déguisée en femme voilée et enceinte.
Lorsque l’immeuble a été investi et qu’une patrouille a pénétré dans son
appartement, elle a réussi à berner les gendarmes en simulant une grossesse
avancée, les mains sur les hanches, des geignements plein la bouche. Après leur
départ, elle a filé se terrer quelque part dans la Békaa.
Sally est
décidément l’héroïne d’un roman libanais moderne. Et les hommes par qui ses
malheurs sont arrivés, les pantins d’une vieille farce qui ne fait plus rire
personne. (22/9/22)
Liberté
« Point de contrainte en religion », stipule un verset du Coran.
Cela n’empêche pas les pouvoirs théocratiques dans certains pays musulmans
d’exercer des contraintes vestimentaires sur les femmes. Il en va ainsi de
l’obligation de porter le voile dans l’espace public, notamment en Arabie
saoudite et en Iran. Dans ce dernier pays, où les femmes travaillent en nombre
et s’illustrent par un haut niveau d’éducation, en plus de jouer un rôle moteur
dans l’économie nationale, les autorités s’obstinent à réprimer toute tentative
de mettre bas le voile, commettant ainsi une faute morale et une erreur
politique. Non seulement le pouvoir iranien opprime ses citoyennes, mais il
donne de l’Iran une image déplorable qui nuit à ses propres intérêts.
Les thuriféraires du régime iranien voient dans les manifestations
actuelles les doigts des puissances étrangères qui chercheraient à diaboliser
le pouvoir de Téhéran pour empêcher un accord sur le nucléaire et une levée des
sanctions internationales. Même en supposant que cette théorie du complot
repose sur une part de vérité, cela ne change rien aux faits : aujourd’hui
des femmes iraniennes se battent contre l’imposition du voile, au nom de leur
liberté et de leur dignité. Leur combat est juste. Il est légitime. Elles
méritent la solidarité et le respect. (7/10/22)
Naturalisation
Les instances sportives, le ministre de la Jeunesse et des Sports, en plus
d’une cohorte d’hommes politiques, font des pieds et des mains pour obtenir la
naturalisation d’un basketteur américain qui évolue actuellement en Corée, afin
qu’il puisse intégrer l’équipe nationale en vue de la prochaine Coupe du monde.
Ainsi, un athlète sans aucune attache avec le Liban où il n’a jamais vécu, pourrait
se voir octroyer la nationalité libanaise, alors que des milliers de personnes
nées au Liban de mère libanaise et de père étranger, ayant grandi et passé
toute leur vie au Liban, sont privées du droit fondamental d’accéder à la
nationalité de leur pays. (12/3/23)
Question
d’honneur
À deux
heures du matin, dans un appartement de Choueïfat, un homme abat son épouse de
huit balles sous les yeux de leurs trois enfants, avant de s’enfuir avec eux. Quelques
heures plus tard, le frère de la victime apparaît dans une vidéo où il proclame
sa solidarité avec l’assassin. Si son beau-frère ne s’en était pas chargé,
assure-t-il froidement, il aurait tué sa sœur de ses propres mains pour laver l’honneur
de la famille.
Ainsi, selon
ces hommes, une liaison amoureuse extraconjugale (à supposer que ce soit le
cas) souille l’honneur d’une famille, mais pas l’homicide d’une mère de
vingt-six ans. Tirer huit balles dans le corps d’une femme sans défense,
traumatiser trois enfants à vie, c’est honorable. (28/3/23)
L’honneur
rétabli
Une jeune Syrienne de vingt-trois
ans a été déclarée morte des suites d’une crise cardiaque. Alors qu’on
s’apprête à l’enterrer au village d’Al-Nabi Othman dans la Békaa, les forces de
l’ordre font irruption dans le cimetière et emportent la dépouille pour la
faire autopsier. L’examen du corps révèle que la jeune fille a été tuée par une
arme contondante. Les assassins sont vite identifiés : il s’agit de ses
deux frères aînés qui ont perpétré le crime pour « laver l’honneur de la
famille ».
On ignore de quel déshonneur la
victime s’était rendue coupable pour mériter un sort aussi atroce. Une pauvre
histoire d’amour, sans doute, une relation sexuelle peut-être, suivie ou non
d’une grossesse. On sait en revanche, avec certitude, que les deux frères ont
subi depuis leur enfance un conditionnement mental fondé sur des principes
rétrogrades, qui les a conduits à verser le sang de leur sœur, en plus de
détruire leurs propres vies. (9/5/23)
Police des
mœurs
Une femme et son mari ont été pris à partie sur la plage publique de Saïda
par un cheikh et un groupe de jeunes. Ces derniers reprochaient à la baigneuse
d’être en maillot de bain (une pièce) et lui ont donné dix minutes pour rentrer
chez elle. N’ayant pas obtempéré, le couple a été malmené par les individus
avant de quitter la plage.
Commentant l’incident, le maire de la ville a déclaré que les baigneurs étaient
libres de se vêtir à leur guise. Mais loin de condamner l’attitude du cheikh et
de ses compagnons, il leur a trouvé des excuses en invoquant les
« différences culturelles » entre les régions du Liban. Le maire
part donc du postulat que la ville de Saïda est culturellement uniforme et,
qu’à ce titre, tout le monde doit s’y conformer au code vestimentaire de
l’islam conservateur. Or Saïda n’est pas un monolithe : elle est
plurielle, tant par ses différentes communautés que par la diversité de sa
communauté sunnite à laquelle appartient le couple agressé. L’édile l’a
visiblement oublié, et avec lui les intégristes qui se sont érigés en police
des mœurs. (18/5/23)
Rajia
Une mère de famille, récemment divorcée, va à la rencontre de son ex-mari
dans un village du Chouf (Bséba) pour lui permettre de voir leurs enfants. Un
geste d’apaisement et de bonne volonté qui lui sera fatal. L’homme, un ancien
gendarme, l’invite à descendre de voiture et l’attire à l’écart, sous prétexte
d’échanger quelques mots. Les mots s’avèrent des coups de couteau au visage et
au corps, sous les yeux horrifiés des enfants qui se jettent hors du véhicule
en hurlant. La femme parvient à se libérer et tente de fuir. L’homme retourne à
la voiture, démarre et fonce sur la malheureuse. Il l’écrase une première fois
et lui roule dessus à plusieurs reprises. Quand la police intervient, il est
trop tard pour Rajia qui n’a pas survécu à ses blessures. Il est trop tard pour
ses enfants aussi, témoins d’une scène inouïe dont on peut imaginer l’impact
dévastateur sur le reste de leur vie. (26/5/23)
Sac-poubelle
L’enfant est à présent
hospitalisée. De quelle misère est-elle la fille, de quelle violence, de quelle
terreur ? On imagine des scénarios inspirés de mille récits lus ou
entendus : une relation sexuelle forcée (viol, inceste), une manipulation
affective par un prédateur sans foi ni loi, une histoire d’amour qui tourne mal
par ignorance... On se représente la détresse de cette jeune femme à l’instant
où elle a appris qu’elle portait un enfant, elle qui est probablement une
enfant elle-même. A-t-elle pu cacher son état à sa famille ? S’est-elle
confiée à quelqu’un sans trouver le soutien espéré ? A-t-elle fui pour
échapper au crime d’honneur qui est parfois le destin des filles coupables d’avoir
aimé ?
Deux corps meurtris pour
un seul visage au front tuméfié, à la face contusionnée, aux yeux clos sur
l’indicible : la tête d’un nourrisson abandonné qui aura commencé sa vie
dans un sac-poubelle traîné par un chien. (20/7/23)
Cinq mois après les noces
Elle est syrienne. Elle a vingt et un ans. Depuis cinq mois, elle partage
la vie d’un Libanais.
Une jeune femme fraîchement mariée, on l’imagine s’occupant de sa
maisonnée, faisant les courses, préparant le repas, travaillant dans un bureau
ou un commerce, attablée dans un restaurant de la montagne avec son homme, se
promenant en sa compagnie sur la corniche au soleil couchant…
Mais une photo vient balayer ces scènes heureuses d’une vie de couple à
peine commencée : la jeune épouse gît sur un lit d’hôpital à Hadeth,
totalement couverte de pansements sur lesquels court un réseau de tubulures
reliées à des drains et des sondes. On devine çà et là quelques morceaux de
chair violacée et tuméfiée. La jeune mariée a-t-elle été victime d’un accident
de la circulation ? A-t-elle chuté de son balcon en étendant son
linge ?... Non, elle a été ébouillantée par son mari avec de l’huile
chaude… Elle est brûlée au troisième degré sur une grande partie de son corps,
son visage est irréversiblement défiguré, ses chances de survie sont minimes.
L’homme, lui, a disparu après les faits.
L’épouse ébouillantée n’a pas survécu à son calvaire. Elle est morte à l’unité
des soins intensifs de l’hôpital Saint-Georges de Hadeth. Avant elle, deux
autres femmes avaient subi les sévices du même bourreau. Sa première épouse révèle
qu’il la torturait sans cesse : il la battait férocement, attachait
ses mains avec un câble électrique, lui donnait des coups de marteau sur les
jambes, introduisait des aiguilles sous ses ongles, l’électrocutait à lui faire
perdre connaissance, après quoi il la réveillait avec un seau d’eau froide. La
deuxième femme décrit d’autres actes de barbarie : des coups de poing sur
le visage, la tête cognée contre le mur, des entailles au couteau sur le corps,
et cela dès le premier jour de mariage, qui a duré un seul mois. Quant à la
troisième épouse, la brûlée vive, les enfants du bourreau, qui vivaient sous le
même toit que le couple, racontent les scènes d’horreur auxquelles leur père
les obligeait à assister : il dénudait sa femme, la bâillonnait pour
l’empêcher de crier et, après lui avoir entravé les mains et les pieds, il la
battait, la fouettait, l’électrocutait, l’ébouillantait, la brûlait avec de la
braise, la tailladait avec une pince à charbon qu’il lui enfonçait dans la
chair.
Pendant des années, avec trois épouses successives, cet homme a commis
l’effroyable et personne n’a rien fait pour mettre un terme à ses crimes. On a
laissé un monstre agir impunément pendant plus de dix ans. Silence de la
famille. Silence des voisins. Silence du clergé, de l’école, de la police, des
médias…
Pour une histoire tragique parvenue à nos oreilles, combien d’autres
resteront captives du même silence ? (6/12/25)
Les apatrides
À la faveur d’un décret présidentiel, Gianni Infantino, président de la
FIFA, vient d’être naturalisé libanais pour services rendus à la nation. La
décision est justifiée : l’homme est marié à une Libanaise (Lina
al-Achkar) dont il a quatre enfants. De plus, la FIFA s’est engagée à financer
la construction d’un stade ultramoderne de vingt mille à trente mille places à
Beyrouth, à charge pour la fédération nationale de fournir le terrain. Aucun
problème donc. Le Liban ne se déshonore pas en comptant Gianni Infantino parmi
ses citoyens, comme il s’était déshonoré dans les années 90, sous la férule
syrienne, quand des cohortes d'individus avaient été naturalisées indûment pour
des raisons communautaires et électoralistes. Là où le bât blesse, en revanche,
c’est qu’au moment où Infantino obtient un troisième passeport d’un simple
claquement de doigts, des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, nés de
mère libanaise, sont privés de la nationalité de leur pays car leur père est
étranger, avec toutes les conséquences qu’on imagine dans leur vie quotidienne.
Comment ne pas comprendre leur amertume et leur colère face à ce décret
présidentiel, alors qu’ils ont vu le jour au Liban et qu’ils y vivent depuis
leur naissance ?
Le plus cocasse dans l’affaire est que les propres enfants de Gianni Infantino, privés jusque-là de la nationalité libanaise, vont devenir libanais, non par leur mère libanaise, mais par leur père italo-suisse naturalisé libanais ! On peut difficilement concevoir un système plus absurde, plus injuste et plus misogyne, dont l'unique motivation est de maintenir l'équilibre démographique entre les communautés, car les naturalisations par la mère, si elles devaient avoir lieu, profiteraient surtout aux musulmans. Voilà sur quoi est bâti notre pays : la peur de l'autre. (9/12/25)