Des choses vues, des scènes vécues, des faits lus ou entendus au fil des jours...
© Ramy Zein
Amnistie et quotas communautaires
Les commissions parlementaires planchent
laborieusement sur une loi d’amnistie qui désengorgerait les prisons et
rendrait justice à des milliers de prisonniers oubliés entre les murs de
Roumieh et d’ailleurs. Les principaux bénéficiaires de cette loi sont les
islamistes impliqués dans des affaires de terrorisme, de complots contre la sûreté
de l’État, d’attaques contre l’armée libanaise ou, pour
les cas les moins graves, d’appartenance à des cellules extrémistes et de
diffusion de propagande jihadiste. Tous n’ont pas du sang sur les mains et
certains croupissent en prison depuis de nombreuses années, au titre de la « détention
provisoire ».
La communauté sunnite étant la première concernée par la loi, les représentants des partis chrétiens et chiites se sont hâtés d’exiger leur part de l’amnistie, les uns en réclamant le droit au retour pour les Libanais réfugiés en Israël depuis 2000, les autres en plaidant pour la libération des détenus arrêtés pour trafic de stupéfiants dans la Békaa : une logique de quotas communautaires qui a toujours sévi au Liban, en particulier depuis les accords de Taëf, mais qui, en l’occurrence, n’est pas dénuée de légitimité morale.
La loi aurait dû être votée aujourd’hui au Parlement ; elle est ajournée pour plus de concertations. Le système politique libanais, basé sur le donnant-donnant entre les groupes communautaires, a visiblement atteint ses limites. Les députés peinent à trouver la formule magique qui contenterait toutes les parties. (21/5/26)
Le dernier jour
Les terminales du Grand Lycée Franco-Libanais
ont fêté à leur façon leur dernier jour d’école : un groupe d’élèves
cagoulés a dûment saccagé une salle et démoli plusieurs portes au passage. Un
autre – ou était-ce le même ? – a forcé l’entrée d’une classe de troisième
où des collégiens planchaient sur un examen, avant d’y lancer un fumigène,
provoquant la terreur parmi eux.
Pourquoi ce déchaînement soudain ?
Réaction explosive à la violence symbolique d’un système scolaire, aliénant et
coercitif, subi depuis la maternelle ? Rébellion contre l’ordre bourgeois
incarné par les maîtres et les parents ? Effet d’entraînement dans un
contexte festif ? Contrecoup de la guerre ? Reproduction mimétique de
pratiques occidentales ?… Il faudrait connaître les élèves concernés pour
le savoir.
Ce phénomène n’est pas rare au Liban, mais
cette année, pour le grand malheur du GLFL, les images du ramdam ont fuité et
se sont retrouvées sur les réseaux sociaux, dont on connaît le pouvoir
amplificateur. L’établissement a dû faire face à une avalanche de critiques
parfois mesurées, souvent excessives et malveillantes. Des milliers d’internautes
se sont transformés en autant de procureurs prompts à porter des jugements
simplistes, sans rien connaître du contexte ni des faits.
En même temps, nous sommes au Liban :
dans quelques semaines, l’affaire sera oubliée. (16/5/26)
Incurie
Je l’ai aperçu sur un trottoir de Aïn
el-Rémméneh, courbé sur un déambulateur, emmitouflé dans un manteau élimé et une
vieille écharpe alors qu’il faisait 25°C. Il semblait assez jeune, mais tout en
lui respirait la maladie : la silhouette lourde, le teint terreux, le
geste lent. Ses yeux hagards ont croisé les miens et j’ai compris qu’il avait
besoin d’aide. Était-il perdu ? Cherchait-il son chemin ? Avait-il fait
tomber quelque chose qu’il n’arrivait pas à ramasser ?
D’une voix essoufflée qui sortait par bribes de ses lèvres, il m’a expliqué qu’il voulait simplement traverser la rue et qu’il n’y arrivait pas. J’ai regardé autour de moi : en effet, les véhicules garés formaient une barrière compacte qui l’empêchait de rejoindre la chaussée. La partie abaissée du trottoir (le « bateau »), aménagée pour les poussettes et les fauteuils roulants, était également obstruée par une voiture, comme partout à Beyrouth.
L’homme au déambulateur a dû parcourir plusieurs dizaines de mètres pour pouvoir traverser la rue. La première des quatre rues qu’il lui restait encore à franchir pour parvenir à sa destination. (15/5/26)
La maison
Hussein Ali Faqih a construit sa maison
pierre par pierre à Srifa, dans le sud du pays. Tout l’argent qu’il mettait de
côté, il le consacrait à cette demeure qui était sa raison d’être, sa fierté,
sa boussole. Il était heureux d’offrir à sa famille un toit digne et des murs
solides qu’il pourrait, un jour, léguer à ses enfants.
Mais la guerre est passée par là. La guerre
qui a été décidée, déclenchée et menée sans lui. De sa maison, fruit de longues
années de travail et de sacrifices, il ne reste rien qu’un tas de décombres.
À 87 ans, Hussein ne pouvait se résoudre à abandonner les vestiges de son « beyt » détruit. Chaque jour que Dieu faisait, et jusqu’à la tombée de la nuit, on le voyait errer parmi les ruines, déplaçant les pierres, cherchant un objet à sauver. Quand la fatigue le prenait, il s’allongeait à même les débris et, fermant les yeux, il s’imaginait encore chez lui, dans sa maison d’avant, dans le temps d’avant la catastrophe.
Son cœur a lâché au bout de deux semaines. Trop de peine, trop d’amertume, trop de colère. Il est mort, Hussein Ali Faqih, accablé par le désespoir. Il n’aura pas eu le temps de reconstruire sa maison. À présent, il repose dans cette terre du Sud qu’il aimait, dont les souffrances continueront, elles, longtemps après lui. (6/5/26)
Des affrontements ont opposé des
miliciens chiites et sunnites à l’entrée sud de Beyrouth, dans le secteur jugé
hautement stratégique de Khaldé. Ce qui a mis le feu aux poudres ? Une
banderole, enjeu moins anodin qu’il n’y paraît, car les banderoles, comme les
bannières partisanes et les portraits des chefs politiques ou religieux,
marquent au Liban la mainmise sur le territoire. S’arroger le droit d’accrocher
un calicot sur les équipements publics (poteaux, feux de circulation, ponts,
etc.) revient à réquisitionner les lieux. L’espace commun tombe sous la férule
de la bande armée qui contrôle le secteur, comme au bon vieux temps de la
guerre. Gare à qui s’aviserait de contester cette domination.
Or il arrive que dans certaines
zones mixtes, deux milices se disputent le même quartier. Rue par rue, pâté
d’immeubles par pâté d’immeubles, chacune d’elles cherche à gagner du terrain
sur sa rivale. En général, cela se passe bien : on négocie, on discute et
on aboutit à des arrangements au détriment de la population qui subit sans
broncher la pollution visuelle des drapeaux, affiches, logos et inscriptions en
tous genres. Mais il peut advenir que la situation dérape, en particulier quand
le contexte politique exacerbe les tensions communautaires. C’est précisément
ce qui vient d’arriver : un groupe de miliciens a déployé une banderole
dans un secteur contesté, ce qui a provoqué l’ire de ses adversaires. Une
bataille de rues s’en est suivie, entraînant la mort de deux personnes, dont un
garçon de quatorze ans nommé Hassan Ghosn. (28/8/20)
Religion
J’ai eu un échange autour du mariage
mixte avec deux étudiantes à l’esprit très ouvert en apparence, l’une
chrétienne, l’autre musulmane. Elles ont voyagé, elles lisent beaucoup, elles
appartiennent à des milieux favorisés. Or les deux sont opposées au mariage
civil (toujours interdit au Liban) et manifestent une franche réticence à
épouser un homme d’une autre confession. Un argument est revenu à plusieurs
reprises dans leurs propos : les enfants risqueraient d’être perdus entre
les deux fois chrétienne et musulmane. Que le christianisme et l’islam soient
des monothéismes ne suffit pas, selon elles, à contrebalancer des disparités
jugées rédhibitoires en matière d’éducation religieuse. C’est dire si la
religion, au Liban, constitue bien plus qu’une affaire de rites et de foi :
c’est un mode d’être qui structure en profondeur l’organisation de la
collectivité. (24/11/20)
Mariage mixte
Le hasard a voulu que la même
semaine, je reçoive deux mails, poignants et dignes, envoyés par des lecteurs
qui me font part de leur expérience douloureuse avec le communautarisme au
Liban. Nous sommes en 2020, et il existe encore des centaines de couples
empêchés de s’unir en raison de leurs différences religieuses. Soit que leurs
familles s’y opposent, soit qu’eux-mêmes, anticipant les réactions hostiles de
leurs milieux, se retiennent de sauter le pas. Paradoxalement, la situation
était plus facile pour les couples mixtes dans les années 60.
L’instrumentalisation politique de la religion n’a cessé d’exacerber les
tensions communautaires depuis la guerre de 1975-1990, rendant de plus en plus
problématiques les unions interreligieuses. (27/11/20)
La bonne conscience
Une photo circule depuis deux jours
sur la Toile, montrant une soignante voilée qui administre un vaccin à une
religieuse chrétienne. L’image est sympathique, mais l’engouement et les
commentaires qu’elle suscite révèlent surtout une propension collective à se
raconter des histoires. On veut voir dans cette scène la preuve que le
« peuple », contrairement à ses « dirigeants », ignore la
haine et le rejet de l’autre. Rien de moins vrai. Le communautarisme est une
réalité organique au Liban : des jeunes sont empêchés de s’unir parce qu’ils
appartiennent à des communautés différentes ; des personnes sont exclues
d’un emploi parce qu’elles n’ont pas le bon profil religieux ; des gens se
voient refuser la vente d’un bien immobilier, voire une simple location, en
raison de leurs confessions indésirables. Les ghettos communautaires existent
et les frontières ne sont pas que géographiques ; elles sont aussi
mentales, cimentées par les préjugés et les stéréotypes.
Oui, cette photo est belle, mais la
surinterpréter pour se donner bonne conscience ne fait qu’ajouter de l’illusion
au mensonge. (16/2/21)
Il suffirait de peu
À proximité de l’école Makassed,
dans le secteur de Barbir, des partisans du courant sunnite Al-Moustaqbal ont
installé une grande tente avec des sièges, un réchaud électrique et un
distributeur d’eau sous un portrait géant de Saad Hariri. À un kilomètre de là,
en direction de la mer, des hommes montent la garde à l’entrée d’une rue où s’alignent
des drapeaux du mouvement chiite Amal et des portraits de Nabih Berri.
Ces deux scènes illustrent la
mainmise des formations politiques sur le territoire. Les partis communautaires
accaparent l’espace public par la force et l’intimidation, exactement comme les
factions armées pendant la guerre. Il suffirait de peu pour que ces militants deviennent
des miliciens, et leurs postes, des barrages militaires. (27/5/21)
Millets
Votre qualité de musulman ne vous
autorise pas à nommer des ministres chrétiens. Vous n’avez pas le droit de
nommer des ministres musulmans alors que vous êtes chrétien. Le ministère des
Finances restera aux mains des chiites, on ne revient pas là-dessus. Le
ministère de l’Intérieur ira aux sunnites. Non, aux maronites. Ou alors aux
chrétiens non maronites désignés par le président maronite. Vous remettez en
question le principe constitutionnel de la parité moitié chrétien moitié
musulman. Vous œuvrez en douce pour un gouvernement tripartite
chrétien-chiite-sunnite…
Depuis la désignation de Saad Hariri
comme Premier ministre en octobre dernier, soit il y a huit mois, le débat
politique tourne principalement autour de la répartition des portefeuilles
entre les représentants des différentes communautés. Ce n’est pas sur des
projets de gouvernement que les responsables divergent, ils ne se querellent
pas sur le meilleur moyen de sauver le pays ni sur l’échelle des priorités face
aux innombrables problèmes à résoudre. Non, leur unique obsession se résume au
poids politique de leurs communautés respectives dont ils s’arrogent la
représentation. (20/6/21)
Des juges à l’affiche
De part et d’autre du palais de justice
à Beyrouth, on peut voir deux affiches à la gloire de deux juges ennemis :
Ghada Aoun, procureure générale du Mont-Liban, et Ghassan Oueidat, procureur
général près la Cour de cassation.
L’affiche de Ghada Aoun (maronite)
se dresse sur la corniche Pierre Gemayel, figure historique du camp maronite.
Celle de Ghassan Oueidat (sunnite) se trouve avenue Sami el-Solh, ancien
Premier ministre sunnite.
Ghada Aoun est adoubée par le
président maronite, Ghassan Oueidat gravite dans l’orbite du Premier ministre
sunnite.
On voudrait se croire dans une
opérette ou quelque bouffonnerie littéraire. Mais non : on est bien dans
la réalité libanaise de 2021. Et on n’a pas du tout le cœur à rire. (30/6/21)
Contamination
L’infirmière Pamela Zeinoun est
devenue une icône nationale. Sa bravoure et sa détermination lui ont permis de
sauver trois nouveau-nés ensevelis sous les décombres le soir du 4 août 2020.
Pamela vient d’accorder une
interview où elle confie qu’elle ignorait la confession des trois nourrissons,
dont elle n’a été informée que plus tard, quand les bébés rescapés ont retrouvé
leurs familles. Elle a découvert ainsi qu’ils étaient tous les trois musulmans,
ajoutant que c’était pour elle une précieuse leçon sur la vanité des
distinctions religieuses entre les habitants d’un même pays.
Trois petits musulmans sauvés par
une femme chrétienne dans une région du monde meurtrie par des guerres
confessionnelles : le symbole est puissant, sans conteste. Mais les propos
de Pamela Zeinoun révèlent surtout combien la question communautaire est
devenue obsessionnelle au Liban. Le confessionnalisme a squatté nos esprits au
point de s’immiscer dans nos plus belles histoires. (6/8/21)
La dernière traversée
Ce fait divers tragique confirme ce que l’on sait déjà : la
frontière libano-syrienne est aux mains des passeurs qui s’y
livrent au trafic d’êtres humains (entre autres) et une grande partie des
immigrés syriens au Liban sont en situation irrégulière, ce qui facilite leur
exploitation et les prive de soins de base. Évidemment, personne ne répondra de
ce drame dont les victimes comptent pour si peu. On aura vite fait d’oublier
ces malheureuses créatures mortes dans des conditions horribles – qu’on imagine
un instant leur agonie – dans l’indifférence générale, quelque part sur la
frontière-passoire qui sépare le Liban de la Syrie. (28/3/21)
Tout est relatif
Au cours de mes pérégrinations
administratives, je rencontre un jeune Syrien qui patiente comme moi dans une
file. Il vient de l’ambassade de Syrie où il a dû débourser cinquante dollars
américains, en espèces, pour une simple formalité.
Lorsque je lui demande s’il est
tenté de rentrer au pays, il secoue la tête en m’expliquant que c’est la
misère là-bas. Et ici, ce n’est pas la misère ? Tout est
relatif, me répond-il avec un sourire entendu. (5/8/21)
Tensions confessionnelles
Des heurts ont éclaté pendant le
week-end entre les villages chrétien de Maghdouché et chiite de Aankoun. La
situation s'est apaisée depuis, mais ces incidents démontrent ce qu’on se
refuse à reconnaître, ce qu’on cherche à se dissimuler derrière des discours
mensongers et convenus sur la fraternité, la coexistence et je ne sais quelle
douce berceuse qui nous dispense de réfléchir et de nous remettre en question.
Les grands partis libanais sont des
partis strictement communautaires et, de ce fait, les confrontations qui
marquent la scène politique actuelle se traduisent par des tensions entre les
communautés, notamment chez les personnes soumises à l’endoctrinement et à la
propagande. C’est précisément ce qu’on a vu à l’œuvre entre les deux villages
précités.
Quand la vie politique libanaise se
communautarise jusqu’à la caricature, et c’est le cas depuis des décennies au
Liban, qu’on ne s’étonne pas d’assister à une recrudescence des tensions
confessionnelles dans les zones mixtes. Surtout que nous traînons depuis la
guerre civile un passif énorme : rien n’a été réglé à la fin du
conflit ; tout a été occulté et renié à la faveur de l’amnistie. (31/8/21)
Tropisme de crise
C’est une constante depuis les
années de guerre : à chaque période de crise, des voix s’élèvent dans la
communauté chrétienne pour réclamer un système fédéral au Liban. Peu osent
employer le mot tabou de partition, mais l’idée est là derrière le paravent
pudique du fédéralisme, reposant sur la conviction que le Liban chrétien s’en
sortirait mieux sans les autres composantes libanaises jugées moins organisées
et moins performantes sur les plans éducatif, économique, touristique, etc. À
cela s’ajoute le réflexe obsidional d’une communauté qui se sent menacée en
Orient où son statut minoritaire l’expose plus que les autres aux aléas de
l’histoire.
Ce tropisme de crise montre, s’il en
est besoin, la fragilité de l’entité libanaise. Nous vivons dans un
semblant de pays qui cache mal ses divisions profondes, d’autant plus profondes
qu’elles sont alimentées par les partis politico-communautaires soucieux de les
entretenir pour accroître leur mainmise sur leurs communautés respectives.
(5/9/21)
Lucarnes communautaires
Dans la perspective des élections
législatives qui devraient se tenir en mai 2022, les médias nous annoncent le
retour prochain de la Future TV, chaîne appartenant à M. Saad Hariri. Si la
nouvelle se confirme, on ne peut que s’en réjouir ! Le Liban comptait déjà
des stations chrétiennes et chiites ; une télévision sunnite manquait dans
le paysage télévisuel. Le vide sera enfin comblé. Avec elle, les lucarnes
communautaires seront au complet, ou presque, car les druzes, allez savoir
pourquoi, traînent les pieds dans la création de leur propre télévision. (6/9/21)
Retour de bâton
La guerre au cœur de Beyrouth :
accrochages armés, tireurs embusqués, miliciens occupant les places et les
rues, enfants terrorisés qu’on évacue en catastrophe… Le tandem chiite
Amal-Hezbollah et les Forces libanaises chrétiennes se sont livrés à une
bataille rangée dans le secteur de Tayyouneh. Bilan de l’affrontement :
sept morts et plus de trente blessés.
Nous n’avons pas fini de payer notre
désastreuse sortie de guerre sous la férule syrienne dans les années 90. Au
lieu de dissoudre les milices, on les a priées de dissimuler leurs armes. Au
lieu de neutraliser les chefs de guerre, on leur a confié le pouvoir. On a
amnistié les criminels au lieu de les juger et, pire que tout, quand il aurait
fallu combattre le communautarisme, on l’a consacré dans les textes avant de
l’ériger en système de gouvernement. Voilà le résultat. (14/10/21)
Elle attendait ses enfants
Elle ne manifestait pas, elle. Elle
n’était pas missionnée par un parti politique pour réclamer le dessaisissement
d’un juge ou la dépolitisation d’une enquête. Elle ne clamait pas son adhésion
inconditionnelle à un leader politique. Non, elle était dans son appartement,
et elle s’inquiétait pour ses enfants qui devaient rentrer de l’école d’un
moment à l’autre alors que les armes crépitaient de tous bords.
Elle s’appelait Mariam Farhat et
elle avait quarante ans. Elle portait le prénom de la Vierge Marie, vénérée par
sa communauté comme par celle d’en face. Une balle perdue est venue l’abattre
dans sa maison.
Elle attendait ses enfants, Mariam.
Ses enfants sont rentrés sains et saufs, et ils l’ont trouvée morte.
Martyre, Mariam ? Non, victime.
Victime de la barbarie et de la bêtise. (16/10/21)
L’ambassade du Liban à Paris est critiquée pour avoir organisé un hommage
aux Libanais juifs de France qui aura lieu début novembre. On lui reproche de
sacrifier au communautarisme en mettant en avant un groupe religieux au
détriment des autres, allant jusqu’à soupçonner l’ambassadeur Rami Adwan
d’intentions politiques occultes.
Que la démarche de M. Adwan, proche du Courant patriotique libre, relève
d’un calcul politique, on ne peut pas l’exclure. Mais pour le reste, les
critiques ne sont pas fondées : d’abord parce que l’ambassade du Liban
marque régulièrement les grandes fêtes religieuses chrétiennes et musulmanes
par toutes sortes d’événements ; son fonctionnement n’est donc pas régi
par le principe de laïcité. Ensuite parce que la communauté juive du Liban a
pratiquement disparu du pays et que toute initiative visant à resserrer les
liens avec elle est la bienvenue.
Le Liban est riche de sa diversité, et la disparition progressive de sa
communauté juive, qui s’est dispersée dans le monde après la Nakba, mais
surtout après le conflit de 1967 et le début de la guerre civile, constitue une
perte humaine et culturelle pour notre pays. Synagogues, cimetières, noms de
quartiers, le Liban garde encore de nombreux vestiges de la présence juive. Et
les anciens ont tous des histoires à vous raconter sur les Libanais juifs
qu’ils ont connus avant la guerre.
Ce n’est pas œuvrer pour la « normalisation » avec Israël que de
maintenir les liens avec nos compatriotes juifs. La judéité, le sionisme et
Israël sont des notions bien distinctes, n’en déplaise aux antisémites qui, au
Liban comme ailleurs, voudraient les confondre. (23/10/21)
Le Club laïc s’est imposé encore une fois aux élections des Amicales de
l’Université Saint-Joseph, raflant la présidence de dix facultés sur quinze, ce
qui confirme la volonté de changement chez les étudiants et leur opposition à
la classe politique actuelle.
Les autres grandes gagnantes des élections sont les Forces
libanaises : le parti de M. Geagea l’a emporté au campus de Huvelin, siège
des facultés de Droit et de Gestion dont on connaît l’importance symbolique.
Son bon score est probablement lié aux événements de Tayyouneh qui ont
exacerbé les tensions entre les communautés et renforcé les formations
politiques à vocation identitaire. (8/11/21)
Ali alias Eliyah
Curieuse odyssée que celle d’Ali Hassan Hawila, alias Eliyah Hawila, un
jeune chiite de Tyr né en 1997 et attiré dès l’enfance par la religion juive.
Une fascination si vive qu’aussitôt installé à Houston, où il a émigré en 2015,
il a cherché à se convertir au judaïsme. En vain. Son échec ne l’a pas empêché
de se faire passer pour juif aux yeux de tous. Il poussa l’imposture jusqu’à se
marier avec une jeune femme issue de la communauté juive syrienne de Brooklyn,
mais il finit par être démasqué et séparé de son épouse. On l’a soupçonné d’espionnage
au profit du Hezbollah, ce qui n’est pas plausible : l’amateurisme de l’individu
ne plaide pas en faveur de cette hypothèse. D’ailleurs le FBI, saisi de
l’affaire, n’a retenu aucune charge contre lui.
Quel romancier oserait raconter l’histoire de M. Hawila ? On l’accuserait
d’incongruité et d’invraisemblance. La vie, elle, peut raconter ce qu’elle
veut : on est bien obligé de la croire. (4/12/21)
Dialogue interreligieux
L’Université Saint-Joseph propose un
cours intitulé « Formation au dialogue islamo-chrétien ». Cet
enseignement vise à favoriser la connaissance et le respect mutuels afin de
circonscrire le champ de l’ignorance qui, comme chacun le sait, constitue le terreau
le plus fertile de la haine.
L’initiative, éminemment louable, s’inscrit
dans la droite ligne des années d’après-guerre où l’urgence était de remédier
aux séquelles du conflit. Mais les temps ont changé depuis et, vu le contexte
actuel, il serait peut-être nécessaire de chercher à réduire le fossé, non
seulement entre chrétiens et musulmans, mais entre les musulmans eux-mêmes, les
chiites et les sunnites, dont beaucoup subissent aujourd’hui l’influence des
idéologies politiques régionales. Aux côtés de la très utile « Formation
au dialogue islamo-chrétien », on serait donc bien inspiré de proposer une
non moins utile « Formation au dialogue chiito-sunnite ». (7/1/22)
Décentralisation
Un député, héritier d’une vieille
dynastie politique, vient de faire une nouvelle déclaration en faveur de la
décentralisation. La décentralisation fait partie des revendications
récurrentes dans la classe politique chrétienne, ce depuis les années de guerre
et la division du territoire. Mais ceux qui réclament la décentralisation
aujourd’hui, en visant le fédéralisme et la partition plus tard, semblent
oublier qu’elle est déjà un état de fait dans le pays. Les partis
communautaires n’ont-ils pas la haute main sur les différentes administrations
publiques implantées dans leurs régions respectives ? N’est-ce pas eux qui
nomment ou adoubent les fonctionnaires de leurs régions ? N’est-ce pas eux
qui bloquent ou débloquent telle démarche ou tel dossier selon leur bon
vouloir ?
Plutôt que d’œuvrer à une
décentralisation régionale, donc communautaire, on devrait renforcer les
compétences et les prérogatives des municipalités. Il n’est qu’à observer le
travail des conseils municipaux au cours des dernières décennies pour se convaincre
qu’ils sont infiniment plus efficaces que le gouvernement et les pouvoirs
publics. Dans les communes, notamment de petite et moyenne taille, les
corrupteurs et les corrompus bénéficient d’une marge de manœuvre moins
importante qu’à l’échelle nationale. Les budgets s’y prêtent moins aux
tripatouillages et à l’opacité. Sans compter que les responsables vivent avec
leurs administrés, ils les croisent chaque jour, ils connaissent les besoins de
leurs localités, ils ont une obligation de résultat envers elles, autant
d’éléments qui font défaut aux représentants du pouvoir étatique. Ce sont donc
les municipalités qu’il faut soutenir par tous les moyens. La décentralisation
régionale va dans le sens de la partition (objectif fédéraliste). La
décentralisation municipale va dans celui du progrès (aspiration républicaine).
(18/1/22)
Le calicot
Ce rectangle de tissu partiellement
brûlé dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas au Liban : si l’ancien
Premier ministre sunnite Saad Hariri s’est mis à l’écart de la vie politique,
c’est parce qu’il avait été désavoué par le dauphin du royaume wahhabite. (27/1/22)
Stéréotypes
Un cheikh à
la réputation sulfureuse, désavoué par les autorités religieuses de sa
communauté, condamné et emprisonné à plusieurs reprises pour toutes sortes de
délits (chèques sans provisions, faux et usage de faux, vol, fraude, etc.),
vient de s’illustrer par un discours édifiant sur les chrétiens : il
appelle ses coreligionnaires à ne pas voter pour le parti chrétien des Forces
libanaises, à moins d’avoir envie de voir leurs filles « sur les
plages de Jounieh et de Maameltein » et leurs fils « livrés
à la drogue et au stupre dans les bordels » desdites régions.
Le
confessionnalisme vit d’ignorance, et cet individu vient d’en donner une
sinistre illustration en réduisant les chrétiens du Liban à quelques
stéréotypes grotesques où la confusion est sciemment entretenue entre la
liberté des mœurs et la débauche. Si certains musulmans donnent crédit à cette
caricature des chrétiens, il existe aussi des chrétiens qui cultivent à leur
tour des clichés dégradants sur le compte de leurs compatriotes musulmans. La
ghettoïsation du pays, héritée de la guerre, explique en partie la
méconnaissance de l’autre qui alimente les visions fausses et fantasmatiques.
Cet épisode
de la campagne électorale montre en tout cas que les enjeux des élections sont
moins idéologiques que communautaires. Là où l’on espérait un débat d’idées
(l’espérait-on vraiment ?), on assiste souvent à une confrontation entre les
représentants autoproclamés des communautés religieuses. (4/5/22)
Le dire et
le faire
Un député
nouvellement élu de Tripoli a fait une déclaration où il en a appelé à
« déconfessionnaliser les institutions » et à « rejeter la
mentalité communautariste ». On applaudit des deux mains à ce beau
discours moderne et progressiste. L’ennui est que ledit député a fait sa
proclamation depuis Dar el-Fatwa, siège de la plus haute autorité de
la communauté sunnite à laquelle il appartient. De plus, et dans le même élan,
il a réclamé l’accélération des procédures judiciaires pour les prisonniers
islamistes et rendu un vibrant hommage aux pays du Golfe en fustigeant, sans le
nommer, le Hezbollah chiite. Pour finir, il s’est dressé contre le mariage
civil « sous toutes ses formes » (sic), estimant qu’il
contrevient à la Constitution et aux préceptes religieux.
Voilà donc comment le nouvel élu se démarque du confessionnalisme… Cette démonstration vaut pour la plupart des politiciens libanais qui, d’un côté, jouent aux patriotes transcommunautaires, et de l’autre, trahissent un comportement et une mentalité communautaristes à toute épreuve, sciemment ou à leur propre insu. (28/5/22)
L’enfant
derrière les barreaux
Un garçon
syrien de treize ans a été découvert séquestré derrière les barreaux d’une cave
à Tripoli. Les voisins ont posté une vidéo du garçon sur les réseaux sociaux en
réclamant l’intervention des forces de l’ordre. La police s’est déplacée
aussitôt et l’enquête a montré que le père avait l’habitude d’enfermer son fils
durant ses absences nocturnes, car il passait la nuit à fouiller les décharges
pour récupérer du carton et du plastique. Interrogé par une assistante sociale,
l’enfant n’a fait état d’aucune maltraitance de la part de son père.
Face à tant
de misère, on songe aux dizaines de milliards de dollars engloutis dans le
brasier de la guerre syrienne : si une infime partie de cette somme
colossale avait été consacrée au bien-être du peuple syrien plutôt qu’à
alimenter un conflit meurtrier et dévastateur, il n’y aurait sans doute pas
d’enfant dormant derrière des barreaux dans un dépôt souterrain à Tripoli, ni
d’homme réduit à écumer les décharges en pleine nuit pour survivre, ni de père
contraint de séquestrer son fils parce qu’il n’a pas les moyens de le loger
décemment durant ses absences. (16/6/22)
L’affaire
Moussa el-Hage
Le Liban est
agité depuis une semaine par l’affaire de Mgr Moussa el-Hage, archevêque
maronite de Haïfa et de la Terre Sainte. Le prélat a été interpellé et
interrogé par la Sûreté générale à Ras Naqoura le lundi 18 juillet, alors qu’il
rentrait d’Israël, sur ordre du juge Fady Akiki. On lui reproche de convoyer
des fonds envoyés par des familles exilées en Israël à leurs proches installés
au Liban. Il a été relâché douze heures plus tard.
Ce qui est
reproché au prélat est aberrant : l’homme n’a pas transporté d’armes ni
transmis des informations sensibles aux autorités israéliennes. Il a simplement
servi de trait d’union entre des familles pour des raisons strictement
humanitaires.
Mais ce qui
n’est pas moins notable est la réaction soulevée par cette interpellation.
Comme le juge Akiki est réputé proche du tandem chiite, donc du Hezbollah, on a
vu fleurir partout des discours offensifs sur les « mille six cents ans de
résistance chrétienne », sur la « forteresse du patriarcat maronite
dressée contre les tentatives de ramener les chrétiens au temps des
dhimmis », sur « la route de Jérusalem qui ne passera pas par
Bkerké », etc. Le patriarche lui-même est monté au créneau avec des accents
indignés, jugeant illégale l’interpellation de Mgr Moussa el-Hage.
Jamais le
communautarisme n’a été aussi virulent au pays du Cèdre. Nombreuses sont les
autorités politiques et cléricales qui alimentent cette dérive dangereuse.
(25/7/22)
Dalia et
Joey
La fille de
Walid Joumblatt, leader de la communauté druze, a épousé le fils de Pierre
Daher, président-directeur général de la LBCI, chaîne créée pendant la guerre
civile par les Forces libanaises chrétiennes. Qu’une Joumblatt épouse un Daher envoie
un signal positif à tous les couples mixtes que le fossé communautaire retient
de sauter le pas, même si le statut social des nouveaux mariés fausse un peu la
perspective : les Joumblatt et les Daher sont des familles puissantes,
donc inattaquables, et le jeune couple n’a rien à craindre ; on ne traite
pas des quidams comme on traite des fils de et des filles de.
Il n’empêche
qu’en s’unissant, Dalia Joumblatt et Joey Daher ont posé un acte courageux et hautement
symbolique dans un pays encore prisonnier de ses clivages archaïques. (12/9/22)
Les résistants
de la République
Le mufti
Abdellatif Deriane a convoqué les vingt-sept députés sunnites du Parlement à
une réunion à Dar el-Fatwa. Cette convocation illustre la régression
communautariste du pays et l’ingérence des autorités religieuses dans la vie
politique. Trois députés ont eu le courage de décliner l’invitation, estimant
qu’elle heurtait leurs aspirations à un Liban laïque, débarrassé du
confessionnalisme, où la religion relèverait de la pratique individuelle et
n’interférerait pas dans la conduite de l’État.
Ces trois
parlementaires (Halimé Kaakour, Ibrahim Mneimné et Oussama Saad) sont les
défenseurs d’une identité libanaise qui transcende les appartenances
religieuses, sociales et régionales. Ce sont des résistants de la République au
temps de la reddition générale. (25/9/22)
Présidence
du Sénat
La Ligue
libanaise des Grecs-Orthodoxes s’est insurgée contre les revendications druzes,
exprimées par M. Walid Joumblatt, concernant la présidence du futur Sénat. Le
Sénat est une institution dont la création est prévue par les accords de Taëf
une fois que la déconfessionnalisation de l’Assemblée nationale aura été
achevée. Or qui peut raisonnablement imaginer une assemblée laïque à court ou
moyen terme ? Ce n’est pas demain la veille que les députés cesseront d’être
élus sur la base de leur communauté religieuse. La création du Sénat demeure
donc une perspective de science-fiction. Et pourtant, les représentants des
druzes et des orthodoxes s’écharpent pour savoir qui présidera cette instance hypothétique.
Le confessionnalisme répand ses relents fétides jusque dans les institutions virtuelles.
(18/11/22)
Procuration
sportive
Après la
victoire du Maroc samedi soir en quart de finale de la Coupe du monde, des
cortèges de motards ont sillonné les rues chrétiennes d’Achrafieh aux cris d’Allahou
Akbar. Ces processions tapageuses en disent long sur les divisions et
les préjugés qui minent notre pays. Une partie de la jeunesse musulmane semble
réduire les habitants d’Achrafieh au cliché du chrétien occidentalisé
indifférent, sinon hostile à la victoire d’une nation arabo-musulmane au
Mondial. Selon cette vision binaire défendue par les motards, le match de
mercredi prochain entre la France et le Maroc opposera deux camps libanais bien
distincts : les chrétiens francophones traditionnellement attachés à la France,
et les musulmans qui revendiquent haut et fort leur arabité. Bref, on nous rejoue
une guerre des religions par procuration sportive. (11/12/22)
Le foot
communautaire
Ce dimanche
12 mars, la finale du championnat du Liban de football opposait el-Aahed
à el-Ansar sur la pelouse du stade Fouad Chehab à Jounieh. Voyant le match
tourner en leur défaveur, les supporters d’el-Ansar ont exprimé leur colère
contre l’arbitrage en arrachant les sièges des gradins avant d’envahir le
terrain, ce qui a entraîné l’interruption de la rencontre et, de facto, la
victoire d’el-Aahed. Les supporters de cette dernière équipe n’ont pas eu un
comportement exemplaire non plus, ayant entonné tout au long du match des
slogans politiques provocateurs, glorifiant entre autres le président syrien
Bachar el-Assad et le chef du Hezbollah. Des affrontements ont également été
signalés à l’intérieur et autour du stade.
Cet incident est révélateur de la politisation et de
la communautarisation du sport au Liban, comme de tout le reste, el-Aahed étant
un club « chiite » et el-Ansar un club « sunnite ». Il
trahit aussi l’absence de tout sens des responsabilités chez certains
dirigeants de clubs, qui ne prennent aucune mesure sérieuse pour empêcher les
débordements de leurs supporters.
Oukase
À la demande
de M. Nabih Berri, le Premier ministre a décrété le report du passage à l’heure
d’été, du 26 mars au 21 avril, une première dans l’histoire du pays. La mesure
est destinée à réduire le temps de jeûne pour les musulmans qui pratiquent le
ramadan. Or cette disposition, annoncée in extremis, aura pour effet de
dérégler les systèmes informatiques, de perturber le trafic aérien et d’entraîner
de nombreux problèmes techniques pour les entreprises en lien étroit avec l’étranger.
De surcroît, comme on pouvait le craindre, l’initiative de MM. Berri et Mikati est
en train de provoquer un dangereux clivage confessionnel dans le pays : un
grand nombre d’institutions chrétiennes ont décidé d’ignorer le décret et, du
côté musulman, des voix s’élèvent pour accuser les chrétiens de souffler sur
les braises de la discorde.
Au-delà des
tensions religieuses ravivées, la mesure entraînera inévitablement un imbroglio
organisationnel dans beaucoup de familles, dont la mienne : les
institutions où Nayla et moi travaillons passeront à l’heure d’été, pas l’école
de notre fils ! Nous allons donc nous retrouver en décalage horaire avec Riwan
lundi prochain, ce qui nous promet un joli casse-tête pour planifier notre
emploi du temps. Ionesco n’aurait pas fait mieux. (25/3/23)
Nahr Ibrahim
Un
adolescent de quatorze ans et son frère de dix-huit ans ont été roués de coups
par des supplétifs civils de la municipalité de Nahr Ibrahim. Motif de
l’agression (filmée par des caméras de surveillance) : le magasin tenu par
les deux jeunes garçons, appartenant à leur père, n’aurait pas respecté les
horaires de fermeture établis par le conseil municipal. Or l’agression a eu
lieu à 20 h 30 et la commune avait fixé à 21 h l’heure règlementaire de la
fermeture.
Ce nouvel
incident illustre les tensions communautaires ravivées par le blocage
politique : les agressés sont du village musulman de Maaysra, les
agresseurs des chrétiens de la région environnante. (26/4/23)
Paradoxe
Dans une rue
de Sin-el-Fil, banlieue est de Beyrouth, un écriteau à l’entrée d’un jardin
public attire le regard. Les lieux sont « réservés aux
Libanais », avertit la pancarte en lettres rouges. Et, comme si le message
n’était pas assez clair, il est complété par cet autre avertissement :
« Accès interdit aux étrangers ». Les étrangers visés par cette
pancarte étant bien sûr les Syriens.
Le racisme antisyrien est le sentiment le mieux
partagé au Liban, en particulier depuis l’arrivée massive des réfugiés chassés
par la guerre. Il ne s’agit pas de minimiser les problèmes liés à la présence
d’un million et demi de déplacés dans un pays ployant sous mille fardeaux, mais
on oublie trop vite que la population syrienne au Liban ne se limite pas aux
réfugiés ; elle englobe aussi des centaines de milliers d’ouvriers qui
contribuent depuis des décennies à l’économie nationale. Il y a un
paradoxe à vouer les Syriens aux gémonies tout en les embauchant à tour de bras parce qu’on a besoin de leur force de travail.
Le plus
ironique est que le jardin en question porte le nom de Notre-Dame (Hadiqat
al-Saydé) et se situe rue Yaacoub el-Kabbouchi, un frère capucin libanais
béatifié par l’Église catholique, connu pour son dévouement envers les pauvres.
Charité bien ordonnée commence par soi-même, dira-t-on. Si l’enfant étranger
privé d’espace vert n’est pas soi-même, alors on n’a rien compris à la charité.
(8/6/23)
Mortelle
incurie
Les villages
de Bcharré et de Bkaasafrine se disputent depuis des lustres les eaux de Qornet
el-Sawda, sommet du Liban qui culmine à 3089 mètres. Des incidents éclatent
régulièrement dans la région : tirs, agressions, sabotages.
Face à cette
situation explosive, les autorités font preuve de légèreté comme à leur
habitude. Au lieu de prendre le problème à bras-le-corps en favorisant le
dialogue entre les deux cazas maronite et sunnite pour parvenir à une solution
définitive, les responsables politiques se contentent de gérer l’urgence à
chaque embrasement. Résultat de ce laisser-aller : deux hommes de Bcharré
viennent de tomber sous les balles. Les haines sont à leur comble. Des
centaines de jeunes, de part et d’autre, sont prêts à prendre les armes pour
défendre ce qu’ils estiment être leurs droits.
Le conflit
entre Bcharré et Bkaasafrine reproduit, à l’échelle locale, les défaillances de
l’État dans tout le pays. Au Liban, on ne répare pas, on rafistole. On ne soigne
pas, on chloroforme. On ne résout pas, on temporise. (3/7/23)
Étrangers
Lors d’une
rencontre avec des lycéens dans le cadre d’une journée portes ouvertes à
l’université, une jeune fille m’a déclaré sans détour qu’elle « détestait
les étrangers ». Je l’ai priée de préciser sa pensée : de quels
étrangers parlait-elle ?
- Tous,
fit-elle avec une mine excédée.
Le moment de
stupeur passé, je lui ai demandé si, en tant que Libanaise, elle aimerait se
retrouver dans un pays où les étrangers feraient l’objet d’une pareille
« détestation ». Pour toute réponse, elle a haussé les épaules en
détournant le regard. Une trentaine de lycéens assistaient à l’échange.
Personne ne semblait indigné : aucune réaction, aucune manifestation
visible de gêne ou de désapprobation.
La parole
raciste est tellement banalisée au Liban qu’une élève de Première ne se retient
pas d’exprimer sa haine des étrangers devant un enseignant et des inconnus.
J’aimerais croire que ses parents ignorent ou réprouvent ses propos, mais il
est fort probable qu’ils y prêtent une oreille complaisante, plus probable
encore qu’ils les alimentent eux-mêmes. (27/7/23)
La croix
Histoire
insolite dans le village de Qornet Akkar : un inconnu a dressé une croix
géante face à la mosquée et au domicile voisin de cheikh Zayd Bakar Zakariah,
mufti du Akkar. Aussitôt des tirs ont éclaté pour protester contre cette
provocation. L’incident risquait de raviver les tensions religieuses et de
dégénérer à tout moment, mais voilà qu’on découvre l’identité du
plaisantin : l’homme qui a érigé la croix n’est pas chrétien ! Il n’est
autre que le propre cousin du cheikh Zakariah, et il est lui-même musulman
sunnite. On apprend dans la foulée qu’il s’est livré à cette dangereuse
gaminerie afin de se venger de l’imam : le mufti ne l’avait pas
soutenu dans ses démarches administratives pour obtenir une autorisation de
construction. On en déduit que dans l’esprit de cet individu, dresser une croix
devant la demeure d’un cheikh constituait un châtiment approprié !
À quoi bon inventer
des histoires quand on vit au Liban ? Le Liban est un roman en soi.
(2/10/23)
Discrimination
L’étudiante
vient de soutenir brillamment son mémoire de master. Sa maîtrise du français
est irréprochable et elle manie avec aisance les approches littéraires ainsi
que les outils critiques. De plus, elle s’est gardée de lire ses notes,
s’efforçant d’improviser sa présentation sans fuir le regard du jury. Bref, une
belle performance qui mérite largement la mention « très bien »
obtenue à l’issue de la soutenance.
Après
l’avoir félicitée, je l’interroge sur son parcours : enseigne-t-elle
actuellement ? Sa réponse est non. A-t-elle déjà enseigné ? Non plus.
Elle a beaucoup cherché, sans trouver de poste. Ce qui ne manque pas de
m’étonner, car les enseignants de français sont très demandés ; certains
de nos étudiants sont recrutés dès la deuxième année de licence. Elle me confie
alors – et pour la première fois je vois son assurance s’ébranler – que des
écoles l’ont refusée en raison de sa confession religieuse, ce qui lui a été confirmé
à demi-mot par des connaissances travaillant dans ces établissements. C’est le
troisième témoignage de ce type que j’entends en quelques semaines sur la
discrimination confessionnelle à l'embauche. Pourtant, rien dans l’apparence et
l’attitude de cette jeune femme ne trahit un manque d’ouverture. Alors
quoi ? Alors rien. On lui a fermé la porte en raison de son appartenance
communautaire. (27/5/24)
Le ventre
est encore fécond
Quatre
adorables fillettes en uniformes scolaires. On devine derrière elles la pelouse
d’un terrain de foot, avec, en arrière-plan, un joli bâtiment coiffé de tuiles
rouges. Le tout sous un ciel d’un bleu intense. L’image est agréable, elle
respire la sérénité, mais la suite tranche brutalement avec cette atmosphère
paisible :
-
Est-ce que tu vas prendre une photo avec l’arbre de Noël ? demande
l’une des petites écolières à une camarade aux cheveux tressés en nattes.
La réponse
fuse sur un fond de chants religieux :
- Que Dieu
m’en garde ! Moi, je n’imite pas les infidèles (kouffar) !
Deuxième
question adressée à une autre fille :
- Où vas-tu
passer le congé du jour de l’An ?
- Inchallah
à la maison, parce que nous sommes musulmans et que nous ne participons pas aux
fêtes des polythéistes (mouchrikine).
Tout cela
relève évidemment d’une mise en scène orchestrée par un adulte, qui a imposé à
ces enfants un discours de haine en arabe classique, qui plus est dans
l’enceinte d’un établissement scolaire. Des gamines de cinq ans sont ainsi
conditionnées à percevoir les chrétiens comme des païens et des impies, dans
une ville où cohabitent des sunnites, des chrétiens et des alaouites.
Cette vidéo
n’est pas représentative des musulmans de Tripoli, tant s’en faut, mais elle
constitue le symptôme d’un mal qui persiste au Liban, dans toutes les
communautés du pays, quoi qu’on en dise et quoi qu’on se berce d’illusions.
(19/12/25)
Le prince
saoudien
L’inféodation
des hommes politiques libanais aux puissances étrangères n’est plus à
démontrer : un grand nombre parmi eux s’appuient sur leurs tuteurs internationaux
pour asseoir leur pouvoir et leur fortune ; en contrepartie, se muant en
pions fidèles sur l’échiquier local, ils exécutent les directives de leurs
protecteurs. Les mots de « liberté », d’« indépendance » et
de « dignité » sont bons pour les discours ; la réalité a des
exigences plus pragmatiques.
Une nouvelle preuve de cette soumission à l’étranger vient d’éclater au grand jour sous une forme rocambolesque : un garagiste du Akkar, Moustafa al-Hassian, s’est fait passer pour un prince saoudien proche de la cour wahhabite. Avec la complicité d’un dignitaire religieux bien connu, Cheikh Khaldoun Oraymet, il a pu entrer en contact téléphonique avec plusieurs hommes d’affaires, responsables politiques et députés sunnites. Ces derniers, croyant avoir affaire à un délégué du pouvoir saoudien, ont suivi ses « conseils » lors des consultations parlementaires pour la désignation du Premier ministre. Certains lui ont même versé des sommes importantes (on parle de centaines de milliers de dollars), en espérant obtenir les faveurs de Riyad et des contrats juteux. (7/1/26)
2750 tonnes de nitrate d’ammonium
ont explosé au port. Un séisme terrible a secoué la ville. J’ai vu l’explosion
de ma fenêtre, un champignon nucléaire qui envahit le ciel avant de se résoudre
dans une immense fumée rougeâtre. Fracas de vitres brisées, impacts d’objets au
sol, cris de panique et, inévitablement, des souvenirs de la guerre qui
remontent.
Sonnerie du téléphone. C’est
ma mère, sous le choc. Elle était dans son lit quand les vitres ont explosé, la
couvrant d’éclats. Elle me supplie de descendre à la cave avec Nayla et le
petit. Sa voix tremble, elle sanglote. Je la rassure : Nayla et Riwan sont
loin de Beyrouth.
Je me rends à pied chez
elle. Les rues sont jonchées de gravats et de débris de verre. Des silhouettes
hagardes errent parmi les immeubles. On entend des sirènes d’ambulances, des
alarmes de voitures. Devant la pharmacie Alouf, un attroupement de blessés. Un
jeune homme allongé par terre, couvert de sang, attend les premiers soins.
Nayla a déposé Riwan à
la maison avant de se précipiter à l’Hôtel-Dieu. J’imagine dans quelles
conditions elle soigne et opère. La télévision a diffusé des images de l’hôpital
qui a reçu plus de quatre cents blessés en moins d’une heure : les corps sont
partout, à même le sol, sur le comptoir de l’accueil, sur les bureaux. La nuit
sera longue.
La déflagration a fait des dizaines
de morts et des milliers de blessés. Le port et ses environs sont ravagés. Du
malheur qui s’ajoute aux malheurs d’une année maudite. (4/8/20)
Le meilleur et le pire
La beauté et la laideur sous le toit
effondré de Beyrouth.
La beauté des jeunes volontaires
armés de seaux et de pelles qui déblaient le verre et les gravats, dont
beaucoup viennent de loin – Akkar, Nabatiyyeh, Békaa – pour prêter main forte
aux habitants sinistrés, sans parler des étrangers en grand nombre.
La laideur sans nom de la classe
politique qui a mené le pays au fond du gouffre. (5/8/20)
Le sorcier venu de l’ouest
Aujourd’hui, vers 13 h 30, j’ai vu Emmanuel Macron dans le cadre
apocalyptique d’un quartier sinistré. Contraste saisissant entre la sidération
des Beyrouthins et la prestance du président français. L’homme maîtrise son
geste, sa voix, sa parole : une assurance qui tranche avec la débâcle
ambiante. On a envie de prêter foi à son discours, on a envie de croire que son
soutien proclamé au peuple libanais se traduira par une pression déterminante
sur la classe politique. On sait qu’il n’en sera rien, mais on veut croire au
génie du sorcier venu de l’ouest. (6/8/20)
Tout n’est pas perdu
Des récits, des images, des
souffrances qu’on se prend en plein cœur depuis des jours. On est gonflé de
larmes qui ne sortent pas.
Je m’accroche à la photo de cette
infirmière de l’hôpital Saint-Georges serrant contre elle trois prématurés.
Pamela Zeinoun s’est extraite des gravats pour se précipiter sur les couveuses
ensevelies sous les décombres, d’où elle a réussi à dégager trois nouveau-nés
miraculeusement indemnes ; elle les a serrés contre elle et, frayant un
chemin parmi les débris, elle a descendu les marches dans la pénombre jusqu’à
la guérite du gardien à l’entrée de l’établissement. Elle a essayé en vain de
joindre un hôpital qui pourrait accueillir ses trois prématurés, puis elle a
parcouru plusieurs kilomètres à pied avec ses petits avant d’embarquer dans une
voiture qui les a conduits à un hôpital de la proche banlieue. Les trois bébés
sont sains et saufs. Je n’aurais pas supporté de perdre l’un d’eux, dira-t-elle. Sans
cesse je vérifiais qu’ils respiraient tous les trois.
Ce qui bouleverse dans la photo est
le contraste entre l’extrême fragilité de ces enfants abandonnés sur le sein de
leur sauveuse et l’extraordinaire puissance de l’infirmière qui les porte avec
calme et détermination, un roc d’amour face au désastre. La clarté qui illumine
son visage a quelque chose de marial. Pamela Zeinoun a transcendé l’Histoire. Tout n’est pas perdu. (7/8/20)
Averse
Il a plu abondamment à Beyrouth
cette nuit, phénomène rare en plein mois d’août. La pluie comme un baume sur la
plaie béante de Gemmayzé et de Mar Mikhaël. Ou comme une calamité
supplémentaire pour les centaines de logements ouverts aux quatre vents. (10/8/20)
Quarante ans plus tard
Je suis passé hier devant mon
ancienne école à Achrafieh. Elle n’a pas été épargnée par l’explosion : vitres
éclatées, murs effondrés laissant à découvert des salles de classe avec leurs
tableaux et leurs pupitres. Que de fois, pendant la
guerre, les élèves ont été évacués en catastrophe de ces mêmes salles en
raison d’une reprise soudaine des combats ! Qu’est-ce qui a changé depuis ?
Rien. Les mêmes dirigeants sont au pouvoir. Les mêmes oligarques. Les mêmes
partis communautaires. (13/8/20)
Déchirer le ciel
Ce matin, vers 9 h 15, une salve d’explosions
secoue la ville. J’attrape mon petit (deux ans et demi) et je le mets à l’abri
dans l’entrée, loin des fenêtres. Les détonations se poursuivent de plus belle,
bientôt accompagnées de sirènes hurlantes. C’est un accrochage de toute
évidence, mais entre qui ? Où ? Pourquoi ? Mon imagination s’emballe,
j’envisage toutes sortes d’hypothèses : le quartier général des FSI a été
pris d’assaut par des extrémistes… à moins que ce ne soit une caserne de l’armée…
ou un convoi officiel ciblé par une attaque. Riwan est crispé, l’oreille
tendue ; il m’observe et me demande : c’est quoi ce
bruit ? Je lui réponds que je ne sais pas, mais qu’il ne doit pas s’inquiéter,
nous n’avons rien à craindre là où nous sommes.
Quand le baroud s’achève enfin, au
bout d’une bonne vingtaine de minutes, j’apprends qu’il s’agissait d’un feu d’artifice
en l’honneur de l’un des jeunes pompiers décédés le 4 août. Du boucan pour
exorciser la douleur, en somme. Du boucan pour porter aux oreilles du néant le
scandale d’une mort insupportable. Votre fils a vingt ans, il est beau comme un
dieu : votre fils a été ramassé en morceaux, il est enfermé dans une
boîte. Il faut déchirer le ciel. Il faut exploser l’univers. Le vacarme vous
donne l’illusion d’une claque à la mort. (15/8/20)
Elias Khoury
Il avait quinze ans ; il s’est
éteint hier au terme d’une longue agonie. Il aura tenu deux semaines après
l’explosion. J’écoute les témoignages de ses camarades, je vois ses photos de
garçon souriant, d’une beauté éblouissante et tragique. La douleur ne s’est pas
endormie pour se réveiller. La colère n’a pas décru pour m’embraser de nouveau.
Ça ne passe pas. Ça ne passera pas. Tout ce qu’ils nous ont fait depuis la
guerre. Tout ce qu’ils nous ont fait depuis trente ans. Et cette explosion qui
apporte une preuve de plus, mais combien meurtrière celle-là, de leur indignité
absolue. (20/8/20)
L’inconscient de la ville
Trois semaines après l’explosion, on
ne voit plus guère de gravats ni de tessons de verre dans le quartier.
Pourtant, si l’on y regarde bien, il n’y a pas un bout de chaussée, pas un
fragment de trottoir qui ne soient couverts d’infimes débris de verre. Ils sont
partout, témoins de la catastrophe, à peine visibles et pourtant là, comme l’inconscient
affleurant d’une ville en état de choc. Seuls les remarquent les parents qui
promènent leurs petits et qui ont naturellement les yeux rivés au sol où se
posent les pieds fragiles de leurs enfants.
Les prochaines pluies achèveront de
nettoyer les rues et les trottoirs. Aucun cyclone ne purgera les mémoires en
revanche. (27/8/20)
À un instant près
Un mois déjà.
J’ai croisé S. à l’université
aujourd’hui. Elle a perdu son appartement le 4 août. Il n’en reste plus rien,
plus rien, répète-t-elle, tandis que ses mains esquissent un geste vague, comme
pour mimer le néant qui a englouti son foyer. Elle n’était pas chez elle au
moment de l’explosion. Son fils, lui, avait quitté le domicile une demi-heure
plus tôt, traversant les quartiers de Mar Mikhaël et de Gemmayzé en direction
de Aïn el-Mreissé. À peine est-il arrivé à Hamra que le ciel s’est déchiré. À
quelques minutes près, j’aurais perdu mon fils, me confie-t-elle d’une voix brisée,
avant de se détourner pour dissimuler ses larmes. Je n’ai trouvé aucun mot
(quel mot ? quel mensonge ?) pour la réconforter. Des récits comme
les siens, il y en a des centaines qui circulent en ville, autant d’histoires
qu’il faudrait consigner, enregistrer, sauver de l’oubli afin de garder vives
la mémoire et la colère, car c’est bien là le péril qui guette les habitants de
Beyrouth, c’est bien sur cela que misent les coupables : la lassitude, le
désespoir, l’abandon. Comme après la guerre. (4/9/20)
Les pompiers du port
Je l’ai croisé à Aïn el-Rémmaneh.
Son visage m’a dit quelque chose et ce vague souvenir a tracé son chemin de feu
dans mon esprit, réveillant une peine que je croyais éteinte alors qu’elle
était simplement enfouie. L’homme que je venais de voir était David Mallahi, le
frère de Ralph Mallahi, jeune pompier de vingt-trois ans disparu dans l’explosion
du port. David était apparu dans plusieurs entretiens télévisés à l’époque,
dévasté, pleurant son frère unique, et j’avais été bouleversé par son
témoignage.
Ralph est tombé avec neuf de ses
compagnons : Sahar Younès, qui s’apprêtait à se marier ; Charbel
Karam, père de deux petites filles ; Elie Khouzami, qui avait célébré ses
noces deux semaines plus tôt ; Joe Bou Saab, ami d’enfance de Ralph ; Joe
Noun, Mithal Hawwa, Ramy Kaaki, les deux frères Najib et Charbel Hitti. Ces
jeunes font partie des deux cent quinze victimes fauchées par l’explosion du 4
août.
Officiers, magistrats, hommes
politiques : beaucoup de « responsables » savaient que des
tonnes de nitrate d’ammonium étaient entreposées dans le hangar numéro 12. Et
ils n’ont rien fait. Ni pour les évacuer, ni pour les neutraliser.
Répondront-ils un jour de leur négligence criminelle ? On en doute. Voilà
des mois que les familles endeuillées assistent à un cirque
médiatico-judiciaire dont l’unique effet est d’ajouter de la confusion à la
confusion en diluant les responsabilités. (29/4/21)
Cynisme et arrogance
Un an depuis l’explosion du port.
Plus de deux cents morts, des milliers de blessés, des destructions
cataclysmiques, et aucune responsabilité établie à ce jour. Dans cette affaire
comme dans d’autres, la classe politique libanaise s’est montrée à la hauteur
de sa réputation. Non seulement elle n’a rien fait pour permettre
l’établissement de la vérité, mais au contraire, elle a recouru à tous les
stratagèmes possibles pour entraver l’enquête. Dernière manœuvre dilatoire en
date : réclamer que les responsables politiques soient déférés devant la
Haute Cour de justice, institution fantoche connue pour son inertie et sa
soumission au pouvoir.
Le pire n’est pas là pourtant. Le
pire est le cynisme et l’arrogance des dirigeants politiques qui, tout en
s’ingéniant à obstruer le travail de la justice, multiplient les déclarations
et les communiqués pour assurer que la vérité sera établie, les coupables
punis, la justice faite ! Ils se dérobent à leurs obligations et, dans le
même temps, ils se présentent en défenseurs des victimes. En plus de tout le
reste, les familles endeuillées doivent supporter cette mascarade où
l’hypocrisie le dispute à l’indécence. Comment ne pas comprendre leur colère,
comment ne pas soutenir leur lutte jusqu’au bout ?
L’espoir est un combat de chaque instant. (4/8/21)
Ligne rouge
Les proches des victimes du port se
sont fait tabasser jusqu’au sang à proximité de l’Unesco où devait se tenir une
séance de l’Assemblée nationale. Un jeune homme indigné, frère d’une victime,
raconte qu’il a été agressé par des individus en civil qui ont menacé de mort
les manifestants s’ils s’avisaient d’injurier le chef du Parlement.
Les hommes politiques ont donc le
droit de s’immiscer dans la justice, de privatiser à leur compte des pans
entiers de l’administration, de pratiquer le clientélisme, l’affairisme, le
népotisme, l’inféodation à l’étranger… et ceux qui ont perdu des êtres chers
n’ont même pas le droit de proférer une injure à leur égard.
Le Liban n’est pas encore tout à
fait une dictature, mais certains font de leur mieux pour qu’il le
devienne. (14/8/21)
Bibliothèque
orientale
Comme
beaucoup d’édifices d’Achrafieh, la Bibliothèque Orientale située dans le
quartier jésuite a souffert de l’explosion du 4 août. Les travaux de
restauration viennent de s’achever et la BO peut de nouveau accueillir ses
lecteurs.
En voyant la
vieille dame requinquée grâce à l’aide d’institutions françaises, mes pensées m’ont
transporté un quart de siècle en arrière, dans les années 90, quand je passais
des journées entières à consulter le fonds francophone de la bibliothèque pour
rédiger un ouvrage sur la littérature libanaise. La salle de lecture m’offrait
alors un havre de paix qui contrastait avec le tumulte d’une ville en pleine
reconstruction. Souvent je suspendais mon travail pour m’abandonner à des
rêveries sans fin, avant que le devoir ne me ramène à ma tâche.
Il y a un
temps pour la mort. Il y a un temps pour la vie. La BO vient de renaître.
Puisse-t-elle survivre longtemps à nos démences. (4/4/22)
Réveil
Depuis deux
ans, aucune enquête n’a pu être menée à bout pour établir les responsabilités
dans l’explosion du port. Aucune inculpation, aucune condamnation. La justice
est paralysée par les ingérences politiques.
William
Noun, frère d’un pompier mort le 4 août 2020, est coupable, lui, d’avoir haussé
la voix devant le palais de Justice pour protester contre l’inaction des juges,
brandissant métaphoriquement la menace de « faire sauter le palais ».
Avec une diligence hors pair, la justice, soudain réveillée de sa léthargie, a
mis en branle tous ses services pour mettre le dangereux individu sous les
verrous. (14/1/23)