Rémanences des jours (journal)

 Des choses vues, des scènes vécues, des faits lus ou entendus au fil des jours...




 © Ramy Zein                        


Réalité parallèle 

Joe Kent, ancien membre des Forces spéciales américaines, directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme, vient de remettre sa démission à Donald Trump. Il écrit ceci :

« Je ne peux, en toute conscience, soutenir la guerre qui se déroule actuellement en Iran. L’Iran ne représentait aucune menace imminente pour notre nation, et il est clair que nous avons déclenché cette guerre sous la pression d’Israël et de son puissant lobby américain. »

Voilà à quoi tiennent nos vies et celles de nos enfants : des décisions insensées prises par une poignée d’individus dénués de réalisme et de conscience morale. Au-delà des milliers de victimes, des fortunes dilapidées en armement, des pertes matérielles évaluées à des dizaines de milliards de dollars, ce qui effraie, surtout, c’est la haine générée par la guerre, comme par les conflits de Gaza et du Liban. Quelle est donc cette paix que nous font miroiter les dirigeants américains et israéliens, alors qu’ils alimentent contre leurs propres pays une aversion sans égale ? Quelle logique jette Israël dans une guerre meurtrière et vaine, dont la conséquence inévitable sera d’exacerber encore plus l’antisémitisme dans le monde ?

Depuis octobre 2023, j’ai l’impression d’évoluer dans une réalité parallèle. Ce qui nous arrive est si absurde, tellement suicidaire, qu’il me paraît incroyable.

Vivement le réveil. (18/3/26)

 

Bien fait pour vous

Vous êtes chiite, réfugié avec votre famille à Aramoun, une localité à majorité druze et sunnite des environs de Beyrouth. Vous avez fui Dahié en catastrophe, emportant ce que vous avez pu dans votre voiture, soucieux avant tout d’assurer la sécurité des vôtres. Les jours passent, la guerre promet d’être longue, mais vous vous résignez à votre sort. Que faire d’autre sinon attendre ? Vous n’êtes pas de ces privilégiés qui peuvent sauter dans le premier avion pour trouver refuge sous des cieux plus cléments, ou qui ont les moyens de louer un appartement hors de prix dans les régions chrétiennes. Alors vous patientez à Aramoun, qui a l’avantage d’être proche de chez vous, en plus d’offrir des loyers abordables.

Cette nuit, vous êtes réveillé par un immense fracas : Tsahal a bombardé le quartier où vous pensiez être à l’abri. Vos enfants en larmes accourent dans votre chambre. Votre femme vous presse de partir tout de suite, n’importe où, à Beyrouth, dans le Nord. Vous remballez vos affaires et rejoignez votre voiture que vous retrouvez fracassée, les vitres en miettes. Vous ne comprenez pas. La bombe s’est écrasée plus bas dans la rue. Les éclats ne peuvent pas avoir atteint votre véhicule. Vous remarquez alors que la plupart des voitures garées sont intactes. Seules quelques-unes sont dégradées, dont la vôtre.

Vous finissez par apprendre l'amère vérité : ce n’est pas le missile israélien qui a démoli votre voiture, mais des habitants du quartier, furieux d’être bombardés à cause de vous : vous, les déplacés, vous, les chiites, vous les partisans du Hezbollah par définition, car évidemment, vous n’avez pas le droit de démentir le cliché auquel on vous réduit, comme d’autres clichés réduisent les chrétiens, les sunnites et les druzes à des représentations aussi ineptes.

Cette énième guerre qui ravage le Liban n’a pas fini de révéler au grand jour les maux profonds de notre pays. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les immondices charriées par les réseaux sociaux pour s’en convaincre. (17/3/26)

 

Grands, vous l’êtes

Vous ne saurez jamais qui je suis. Vous ne lirez jamais ces mots. Je voudrais vous dire, pourtant, combien j’ai été ému de vous voir rassemblés à Tel Aviv, criant votre colère contre le gouvernement de Netanyahou, exprimant votre indignation d’appartenir à un pays engagé dans une guerre « impérialiste ». Impérialiste, c’est vous qui l’avez écrit sur l’une de vos banderoles, comme vous avez écrit « Nettoyage ethnique », « Arrêtez la guerre », « Tuer des enfants, bombarder des hôpitaux, jouer à la victime »…

Parmi vous, on a interrogé un médecin, une psychothérapeute, une cinéaste, tous tenant le même discours, tous dénonçant les crimes contre l’humanité commis par le tandem Trump-Netanyahou.

Grands, vous l’êtes. Et essentiels, car vous nous permettez de ne pas perdre l’espoir. Aussi minoritaires soyez-vous, vous démontrez que le peuple d’Israël ne se reconnaît pas tout entier dans les thèses nationalistes, messianiques et expansionnistes du pouvoir.

Merci pour cette petite lumière dans nos ténèbres. (16/3/26)


L'origine du mal

Ayman Ghazali a quarante et un ans. Il réside dans le Michigan depuis 2011. Son corps est aux États-Unis mais son esprit demeure au Liban. Ayman vit dans la crainte permanente pour sa famille installée à Machghara : la guerre fait rage entre le Hezbollah et Israël qui multiplie ses raids meurtriers. Le bilan humain ne cesse de croître. Les images sont terribles, la colère énorme, l’angoisse dévorante.

Heureusement, il y a le travail. Rien de mieux que le travail pour vous distraire de vos pensées. Ayman est cuisinier dans un petit restaurant de Dearborn Heights. Il est sérieux, aimable, apprécié de tous. Il s’accroche comme il peut aux gestes du quotidien, aux échanges avec les clients. Mais dès qu’il a un moment de libre, il se jette sur son téléphone pour suivre les nouvelles de là-bas.

Il aurait pu tenir ainsi jusqu’à la fin de la guerre, entre les exigences salvatrices du labeur et les idées noires liées au Liban. Mais une tragédie allait bientôt le foudroyer : le jeudi 5 mars, un raid israélien sur Machghara a tué ses deux frères Kassem et Ibrahim, ainsi que ses neveux Ali et Fatima. C’était la fin de tout pour Ayman. La vie s’est arrêtée en un instant. Il a abandonné son travail, s’est retranché chez lui avec sa douleur insoutenable.

Le jeudi 12 mars, aveuglé par la souffrance et la haine, Ayman a pris le volant de son pick-up Ford F-150, chargé de matériaux inflammables et de bidons d’essence, pour foncer sur la grille d’entrée de « Temple Israel », une synagogue réformée des environs de Detroit. Le véhicule s’est engouffré dans une allée du domaine. Les agents de sécurité ont tiré sur lui, la camionnette a pris feu. Les versions divergent quant aux raisons de sa mort : s’est-il suicidé ? a-t-il été abattu ? Toujours est-il qu’il est mort d’une balle dans la tête.

Ayman s’est trompé de cible. Confondre les juifs américains et les extrémistes au pouvoir en Israël est aussi aberrant que réduire les musulmans américains aux fondamentalistes de Daesh. Ce drame illustre, en tout cas, la souffrance humaine générée par cette guerre interminable. Et il pointe, de façon flagrante, la responsabilité directe de Netanyahou dans la recrudescence de l’antisémitisme dans le monde. (15/3/26)

 

Uchronie pour respirer

Nous sommes le 27 janvier 2026. La trêve, entrée en vigueur quinze mois plus tôt, tient bon. Israël s’est retiré du Liban et a cessé totalement ses raids et ses survols du territoire. Fini les drones, les bombes, les assassinats ciblés, les immeubles rasés. Le Hezbollah, ne pouvant plus justifier son arsenal par les menaces israéliennes, a décrété la dissolution de sa branche militaire et remis toutes ses armes à l’armée libanaise. Bref, les deux parties se sont acquittées de leurs obligations sous le contrôle étroit des États-Unis et de l’Europe qui, de surcroît, ont garanti le respect à long terme de l’accord.

La Ligne bleue étant pacifiée, les Libanais du Sud et les Israéliens du Nord ont réintégré leurs foyers. Le chantier de la reconstruction avance. Les quelques points litigieux de la frontière terrestre sont en voie de règlement. L’air redevient respirable, le bonheur possible. On parle même d’un plan de paix global entre Israël, la Palestine et le Liban, accordant à chacun son droit, dans un esprit de concorde et de justice. Une nouvelle ère s’annonce pour le Proche-Orient.

Clap de fin pour cette parenthèse uchronique.

La réalité, hélas, est tout autre : Israël n’a jamais respecté le cessez-le-feu, et le Hezbollah, pilonné quotidiennement, ne s’est pas résolu à déposer les armes. Après quinze mois d’attaques unilatérales contre le Liban, le Parti de Dieu, de concert avec Téhéran, est sorti de sa léthargie et le conflit s’est embrasé de nouveau le 2 mars. Le gouvernement israélien sème la mort parmi les civils, alors qu’il avait juré de s’en prendre au Hezbollah exclusivement. Depuis hier, Tsahal s’attaque même aux infrastructures du pays en pulvérisant les ponts du Sud.

Le plus affligeant est que cette uchronie de la paix était réalisable. Il aurait suffi d’un peu de bonne foi et de bonne volonté des deux côtés. Des centaines de vies auraient été épargnées si on avait misé sur la raison. Mais on a fait un autre choix et le Liban, comme Israël, n’a pas fini d’en payer le prix. (14/3/26)

 

Epic Fury

Comment en est-on arrivé là, par quel mécanisme diabolique le Proche et le Moyen-Orient sont-ils devenus le théâtre d’une « furie épique » qui risque de déboucher sur une Troisième Guerre mondiale ?

L’axe américano-israélien accuse l’Iran et le Hezbollah davoir provoqué le conflit. Les faits sont là pourtant : les États-Unis ont eux-mêmes attaqué lIran et larmée israélienne, pendant quinze mois, na cessé de bombarder le Hezbollah, alors que ce dernier sabstenait de toute riposte. Il sagit d'une guerre préventive, arguent Washington et Tel Aviv. Or la « guerre préventive » est une notion aberrante qui pourrait, si elle devait être appliquée par tous les pays ayant des litiges avec leurs voisins, mettre la planète entière à feu et à sang.

Ce qui nous a conduits à ce désastre, ce sont aussi, et surtout, les intérêts des marchands d’armes. Car ce sont eux qui tirent le plus grand bénéfice de la guerre. Non seulement en raison des dépenses colossales en armement (les États-Unis ont déjà dilapidé 11,3 milliards de dollars dans leur opération Epic Fury), mais à cause du climat de peur que le conflit diffuse, poussant de nombreux pays à gonfler leur budget militaire, ce qui est le cas, entre autres, des pays du Golfe.

Voilà l’état de notre triste terre, livrée à un président américain dénué de morale et de vision stratégique, qui confond relations internationales et business deals, et à un Premier ministre israélien prêt à massacrer des dizaines de milliers d’innocents et à transformer la région en terre brûlée pour atteindre ses objectifs. Trump et Netanyahou répandent la ruine et la mort tout en se drapant dans les oripeaux de la vertu. Ce quils font, prétendent-ils, cest pour libérer le peuple iranien, pour la sécurité du peuple israélien, pour la paix, pour le bien de lhumanité. Autant de prétextes qui dissimulent mal des calculs personnels et des projets expansionnistes. La photo de Donald Trump dans le bureau ovale, entouré dévangélistes priant pour lui, le touchant pour lui transmettre la force de leur foi, restera dans les annales comme une scène de propagande digne des pires autocraties. (13/3/26)

 

Jusqu’au-boutisme

Nouvelle nuit de feu au Liban. Le Hezbollah a lancé des rafales de missiles vers Israël, qui a intensifié ses raids sur plusieurs régions du pays, fauchant des dizaines de vies. La banlieue sud a été particulièrement ciblée, mais aussi Beyrouth et le quartier de Ramlet el-Bayda où une frappe près d’un campement de réfugiés a fait huit victimes.

J’entends partout que nous sommes revenus quinze mois en arrière, à l’automne 2024, quand le Hezbollah et Israël se sont affrontés pendant soixante-six jours avant de signer une « trêve ». C’est inexact : à l’époque, nous avions bon espoir que le cessez-le-feu mettrait fin aux hostilités. Or au lendemain de la supposée trêve, Israël a poursuivi ses attaques contre le Liban comme si de rien n’était, alors que le Hezbollah s’abstenait de tout tir en direction de l’État hébreu.     

La situation est bien pire aujourd’hui. Les belligérants sont hors de contrôle et ferment conjointement la porte au dialogue. Tel Aviv exige le désarmement du Hezbollah avant toute discussion de paix, tandis que ce dernier exige le retrait de Tsahal et l’arrêt des agressions avant toute perspective de démilitarisation. C’est à qui va tenir le plus longtemps dans ce bras de fer : Israël jouit de ressources financières et militaires colossales, en plus d’être soutenu par la plus grande puissance de la planète. Quant au Hezbollah, il a pour lui la connaissance du terrain et la détermination dans un combat de la dernière chance où se mêlent patriotisme et mysticisme.

Comme toujours, la principale victime de la guerre est la population civile, massacrée, déplacée, ruinée, humiliée. Les enfants paient un tribut terriblement lourd : plus de quatre-vingt-dix ont été tués depuis le 2 mars et deux cent mille ont dû fuir leur foyer sous la menace des bombes. (12/3/26)

 

La vie de l’autre

Dans la nuit du vendredi au samedi, un commando héliporté israélien a effectué un raid à Nabi Chit, dans la Békaa. Le but de l’opération n’était ni de détruire une infrastructure du Hezbollah ni d’enlever un cadre du parti : il s’agissait de récupérer la dépouille de Ron Arad, un pilote israélien capturé par le mouvement Amal en 1986 et disparu depuis.

Bilan de l’expédition ? Quarante et un morts, dont nombre de civils alertés par le bruit et exécutés avec des armes silencieuses. Un ouvrier syrien, sa femme et ses quatre enfants figurent parmi les victimes. Des habitants de la région ont également été abattus alors qu’ils tentaient de résister à l’incursion.

Quarante et un morts pour rapatrier les ossements d’un pilote disparu il y a quarante ans. En plus de signer l’échec d’une opération militaire qui n’a pas atteint son objectif, ce massacre illustre tragiquement une conception essentialiste et hiérarchisée de l’espèce humaine : l’étranger n’est pas seulement l’ennemi ; il est perçu comme appartenant à une humanité de second rang dont on peut disposer à sa guise, quitte à sacrifier des dizaines de ses membres, y compris des civils, pour récupérer les restes d’un seul homme. 

Rarement la vie aura compté si peu au Proche-Orient. (9/3/26)

 

La fin et les moyens

Washington reproche au président libanais de ne pas avoir mis à profit ses quatorze mois de mandat pour démilitariser le Hezbollah, sans préciser de quelle manière Joseph Aoun aurait pu désarmer le Parti de Dieu. Est-ce par la force ? Quelle force ? L’armée libanaise a-t-elle les moyens de cette mission périlleuse ? Et, surtout, peut-elle courir le risque d’entraîner le pays dans une nouvelle guerre civile en s’attaquant au principal parti de la communauté chiite ? Ne risque-t-elle pas, en plus, de provoquer une scission confessionnelle dans ses propres rangs, comme on l’a vu en 1976 et 1984 ?

Le recours à la force n’étant pas envisageable, le pouvoir libanais aurait-il pu obtenir le désarmement du Hezbollah par la persuasion politique, alors qu’Israël n’a cessé de cibler le parti depuis le début de la trêve ? Le Hezbollah a été créé par l’Iran et dépend du régime de Téhéran, c’est incontestable, mais il s’agit aussi d’un parti libanais qui a eu le temps, en quarante-quatre ans d’existence, d’écrire sa propre histoire dans le sud et dans l’est du pays. Des centaines de ses membres sont morts pour libérer le Liban de l’occupation israélienne entre 1982 et 2000, des milliers sont tombés sur les champs de bataille en 2006 et depuis octobre 2023. Comment demander aux familles de ces combattants, à leurs compagnons de lutte, à la population qui les soutient, de déposer les armes alors qu’Israël continue de les tuer, de les occuper, de les bombarder, de raser leurs villages ?  

Bref, on exige de Joseph Aoun l’impossible et on lui reproche de ne pas l’accomplir. La démilitarisation du Hezbollah est une nécessité pour le Liban. L’unité et la stabilité du pays en dépendent. Mais on se trompe en croyant y parvenir par la force, au lieu d’enlever au Parti de Dieu sa raison d’être en garantissant l’intégrité du territoire et la sécurité de ses frontières. (7/3/26)

 

Déréliction

Tsahal a sommé les habitants de la banlieue sud de quitter leurs maisons. En moins d’une heure, tous les axes autour de Dahié étaient bouchés. Partout des véhicules surchargés de passagers et de bagages tentaient d’avancer, pare-chocs contre pare-chocs, en direction du nord ou de l’est. Le chemin du sud leur était interdit en revanche : le communiqué de l’armée israélienne a menacé de mort toute personne qui s’aventurerait à prendre la route de Saïda.

Ainsi, des dizaines de milliers de familles, réduites à l’état de bétail humain, ont été brutalement chassées de leurs foyers et jetées sur les routes. On leur fait payer, de façon injuste et absurde, les ripostes dérisoires du Hezbollah à la gigantesque agression israélienne. Tsahal reproduit au Liban le schéma de Gaza, disposant des populations civiles comme d’une variable d’ajustement, dans un mépris total des conventions internationales. Le ministre des Finances Bezalel Smotrich, incarnation de la haine aveugle et féroce qui a pris les commandes de son pays, nous a promis de transformer la banlieue sud de Beyrouth en un nouveau Khan Younès. J’ignore ce qu’il y a de pire : l’enfer qu’il nous promet, ou sa jubilation d’avoir rasé une ville de deux cent cinquante mille habitants.

C’est désormais officiel : les Libanais sont livrés sans défense à une tyrannie broyeuse que rien ne semble pouvoir arrêter. Les seules puissances susceptibles de nous aider, la France et l’Europe, n’ont pas les moyens de le faire, et les États-Unis, maîtres du jeu, ont pris fait et cause pour leur allié de toujours. J’ai rarement éprouvé un tel sentiment d’abandon en tant que citoyen libanais. Nous sommes victimes d’un alignement de planètes noires nommées Trump et Netanyahou. (6/3/26)

 

Le bal des hypocrites

Cet énième round de la guerre avec Israël aura fait des heureux : la classe politique libanaise qui, dans sa majorité, œuvrait en douce pour le report des élections législatives prévues initialement en mai prochain. Des mois durant, nous avons assisté à un spectacle tristement familier : d’un côté, des responsables qui vous proclament, le regard grave et la main sur le cœur, leur détermination à maintenir l’échéance à sa date ; de l’autre, les mêmes individus qui se concertent dans le secret des cabinets pour échafauder le meilleur scénario d’ajournement sans heurter la population.

La guerre vient de leur offrir le plus imparable des prétextes : un conflit ravivé, des zones inaccessibles, des tensions politiques exacerbées. Que demander de plus ? Les affrontements n’avaient pas achevé leur deuxième tour d’horloge que, déjà, la sentence tombait d’en haut : renvoi du scrutin. Reste à obtenir l’aval du Parlement, qui sera une simple formalité.

Et tant qu’à faire, puisque report il y a, allons-y pour deux ans, soit un demi-mandat. Ce qui correspond, affirment tous les journaux, à un souhait américain : Washington aurait suggéré aux décideurs locaux de consacrer la première année de l’ajournement à la démilitarisation du Hezbollah, et la deuxième à la préparation des élections législatives.

Cela dit, regretter le report serait accorder trop de crédit à une démocratie libanaise qui souffre de mille travers : achat de voix autorisé par l’article 62-2 de la loi électorale, découpage des circonscriptions sur mesure, absence de contrôle sur les dépenses de campagne, accès aux médias inégalitaire, chantage à l’emploi, menaces, agressions… Le déni de démocratie ne s’arrête pas au tripatouillage du calendrier. Il est partout, jusque dans les textes de loi et leur application. (5/3/26)

 

Saletés géopolitiques

À l’aube du 27 novembre 2024, avec le début de la trêve, beaucoup de Libanais avaient cru naïvement que le cessez-le-feu tiendrait bon. Candeur excusable car le point de référence, alors, était le 14 août 2006 qui avait mis fin à trente-trois jours de conflit entre Israël et le Hezbollah. Certes, après la guerre de 2006 et pendant dix-sept ans, Israël avait commis trente mille violations de la résolution 1701 : survols quotidiens du territoire libanais, incursions navales dans les eaux territoriales, franchissements de la Ligne bleue par des patrouilles et des engins de terrassement. De son côté, le Hezbollah avait maintenu ses armes et ses infrastructures militaires au sud du Litani, au mépris de la même résolution 1701 qui stipulait la démilitarisation de cette zone. Il n’empêche que, de manière globale, la Ligne bleue était restée paisible et la population libanaise, comme celle de la Galilée, avait pu mener une vie à peu près normale.

Rien de tel depuis le 27 novembre 2024, car si le Hezbollah s’est gardé de tout tir vers Israël pendant quinze mois (à l’exception de deux roquettes sur Kfarchouba le 2 décembre 2024), s’il a entrepris d’évacuer le sud du Litani en concertation avec l’armée libanaise, Israël, lui, a poursuivi ses raids et ses agressions comme si de rien n’était, tuant des centaines de Libanais, occupant des pans du territoire, empêchant les habitants de rentrer chez eux dans de nombreux villages. La dissymétrie est tellement flagrante entre l’attitude des deux belligérants qu’on éprouve de la honte, non pas pour le gouvernement israélien qui s’est depuis longtemps affranchi de toute barrière morale, mais pour les États-Unis, parrains de la trêve, dont la complaisance avec l’exécutif israélien n’a jamais été aussi criante : après avoir permis à Netanyahou de commettre l’innommable à Gaza et lui avoir donné le feu vert pour l’annexion à venir de la Cisjordanie, Trump lui laisse désormais le champ libre au Liban.

Le Hezbollah porte une part de responsabilité dans la situation actuelle : il n’a pas évacué le sud du Litani après la guerre de 2006 ; il s’est ingéré inconsidérément dans le conflit de Gaza le 8 octobre 2023 ; il a mis fin à sa longue retenue en lançant six missiles sur Israël dans la nuit du dimanche au lundi. Mais il faut faire preuve d’un aveuglement total ou d’un parti pris évident pour ne pas reconnaître que la responsabilité majeure du désastre incombe à Israël qui continue, avec l’aval des États-Unis, de se comporter en maître absolu du Proche-Orient, loin de toute volonté de négociation en vue d’une paix véritable.

Et qui paie, comme toujours, le prix de ces saletés géopolitiques ? Les innocents qui tomberont par centaines dans ce nouveau conflit ; les déplacés du Sud qui, par dizaines de milliers, ont été arrachés à leurs maisons et leur terre ; l’ensemble de la population libanaise dont la vie, encore une fois, est mise sens dessus dessous sans aucun espoir à l’horizon. (4/3/26)  


Les nouveaux barbares 

Nous avons été réveillés vers trois heures du matin par une série d’explosions dans la banlieue sud. Riwan s’est précipité dans notre chambre, tout tremblant, puis il m’a entraîné au salon pour voir les colonnes de fumée qui s’élevaient dans le ciel.

Le Hezbollah a subi pendant quinze mois des attaques de la part d’Israël, qui a tué des centaines de ses membres. Durant quatre cent cinquante-cinq jours, il a rongé son frein pour ne pas répondre aux agressions quotidiennes, s’abstenant de toute riposte sous la pression du gouvernement libanais et des États-Unis. Et voilà que cette nuit, pour la première fois depuis le 2 décembre 2024, il a envoyé six missiles sur Israël. Oubliant qu’il avait lui-même commis plus de dix mille violations du cessez-le-feu, l’État hébreu s’est aussitôt déchaîné sur le Liban, entraînant la mort de trente et une personnes.

Compte tenu de la situation du pays, le Hezbollah a eu tort de lancer ces missiles qui, du reste, n’ont servi à rien. Mais les torts incombent surtout au gouvernement israélien et à ses soutiens internationaux, les États-Unis en tête, qui lui laissent les mains libres à Gaza, en Cisjordanie et au Liban, fermant ainsi la porte à toute solution pacifique et durable.

Arc-bouté sur ses armes qu’il refuse de déposer malgré les accords de Taëf, le Hezbollah ne semble pas avoir compris que le monde a changé. Trump, Poutine et Netanyahou nous ont fait entrer dans une nouvelle ère, qui renoue, en réalité, avec la plus ancienne de toutes : celle de la barbarie et des empires, où le plus fort impose sa volonté au plus faible au mépris de la justice et des droits humains. Nous sommes à un tournant fatidique de l’histoire : soit l’humanité parvient à faire prévaloir le dialogue et le droit pour régler les conflits, soit elle court à sa perte en se soumettant à la loi de la jungle. (2/3/26)

 

Le vendeur de mouchoirs

Zaher est Syrien et il a dix ans. Je l’ai vu arriver de loin, fonçant sur son vélo rouge déglingué. Le parc était désert en cette après-midi pluvieuse et il avait visiblement besoin de compagnie. J’étais avec Riwan, lui aussi juché sur sa bicyclette blanche. Il nous a tourné autour un moment, nous lançant des sourires, avant d’aborder Riwan pour l’interroger sur ses freins, ses phares, sa sonnette, autant d’équipements qui manquent à son propre cycle. Il manque bien d’autres choses au garçon, plus essentielles. Au fil de la conversation, j’apprends que Zaher ne va pas à l’école. Son père le fait travailler pour subvenir aux besoins de la famille. Il vend des maharem (des paquets de mouchoirs) une partie de la journée, en attendant d’être placé chez un garagiste ou un épicier. Il me confie qu’il aurait voulu continuer l’école pour devenir avocat et défendre les plus faibles. Mais c’est comme ça, fait-il avec un geste résigné.

C’est comme ça, en effet. C’est comme ça dans un pays qui s’achète une bonne conscience en se dotant d’une législation soucieuse des droits de l’enfant, mais qui ne se donne ni les moyens ni la peine de faire appliquer ses propres lois. Les Zaher du Liban, mineurs déscolarisés et exploités, se comptent par dizaines de milliers, non seulement des Syriens et des Palestiniens, mais beaucoup de Libanais également. À quoi bon s’occuper d’une population née pour servir qui alimente une main-d’œuvre bon marché ? C’était déjà le cas il y a des lustres. Ce sera le cas pendant de longues années encore.

C’est comme ça, au pays du non-droit. (20/2/26)


Le vin nouveau et les vieilles outres 

Pour financer la revalorisation des salaires dans le secteur public, le gouvernement n’a rien trouvé de mieux que d’augmenter la TVA et la taxe sur l’essence. Ce qu’on donne d’une main, on le soutire de l’autre. Un tour de passe-passe qui n’amuse personne, à commencer par les principaux bénéficiaires : sitôt l’annonce faite à l’issue du Conseil des ministres, des mouvements de protestation se sont déclenchés partout dans le pays.

Le système d’imposition libanais est l’un des plus injustes au monde. Il repose essentiellement sur la taxation des biens de consommation, ce qui affecte indistinctement tous les contribuables, quels que soient leurs revenus. Au lieu d’appliquer un prélèvement progressif et de combattre la fraude fiscale, on surcharge les plus modestes pour mieux épargner les plus riches qui, eux, s'empressent de placer leurs fortunes dans des sociétés offshore.

Ce gouvernement, comme tous les précédents, nest que lémanation de l’oligarchie corrompue qui dirige le pays. Il en défend les intérêts et les privilèges. Tant qu’il n’aura pas engagé des réformes de fond visant à éradiquer la corruption et à instaurer un véritable État de droit, tout espoir de changement restera vain. (17/2/26)


Chatara

Tripoli a été endeuillée à deux reprises en quinze jours. Le 24 janvier, un immeuble s’est écroulé à Qobbeh, entraînant la mort de deux personnes ; et hier, un autre bâtiment s’est effondré à Bab el-Tabbaneh, avec un bilan bien plus lourd : quatorze corps sans vie ont été extraits des gravats. Qobbeh et Bab el-Tabbaneh font partie des secteurs les plus déshérités de la ville.

Ce double drame est symptomatique d’un pays qui avance à la va-comme-je-te-pousse. Tout le monde est concerné par ce laisser-aller aux conséquences tragiques : les propriétaires qui négligent les travaux d’entretien ; la municipalité qui n’inspecte pas régulièrement les bâtiments vétustes ; la justice et les forces de l’ordre qui ferment les yeux sur les surélévations interdites et les aménagements non autorisés ; les hommes politiques qui font pression sur les organismes officiels pour dispenser leurs partisans de telle ou telle obligation…

Au-delà de la mauvaise gouvernance, le problème principal du Liban réside dans l’incivisme généralisé. On se croit malin en échappant à une contrainte légale, on se félicite de compter parmi ses relations un député qui couvre ses manquements à la loi, on se répète « je ne suis pas le seul » (Chou wé2fit 3layyé ?) pour se donner bonne conscience. Et au final : on se retrouve avec seize morts sur les bras.  

Quand la chatara se substitue à la citoyenneté, qu’on ne s’étonne pas de vivre dans l’un des pays les plus défaillants du monde. (9/2/26)


Trêve unilatérale

Après avoir abondamment bombardé le Liban de phosphore blanc en 2023 et 2024, Israël vient de saturer d’herbicides des champs et des vergers qui bordent la frontière. L’État hébreu se justifie en parlant de mesure de routine destinée à éradiquer la végétation dense qui pourrait servir de couverture à des infiltrations armées. Or les analyses des échantillons prélevés révèlent des concentrations de glyphosate vingt à trente fois supérieures aux normes, ce qui manifeste une volonté évidente de polluer le sol et les nappes phréatiques. Condamnant les épandages israéliens, la Finul pointe les risques sanitaires pour ses troupes et la population locale.

Cet empoisonnement méthodique de la terre confirme la stratégie israélienne : empêcher tout retour des habitants dans les villages frontaliers. Un crime environnemental qui s’ajoute aux dix mille violations du cessez-le-feu commises par Israël depuis le 27 novembre 2024 : frappes aériennes, survols d’avions de chasse et de drones, tirs d’artillerie, incursions de patrouilles, enlèvements de civils, maintiens de positions militaires en territoire libanais. En quatorze mois de "trêve", les attaques israéliennes ont tué 331 personnes, dont 13 enfants, sans compter près de mille blessés.

Le gouvernement israélien ne veut pas la paix. Il affiche le même mépris pour le droit international et les peuples de la région. Son unique obsession est d'imposer sa volonté par la force, avec la bénédiction et le soutien des États-Unis. (7/2/26)

 

Promotion au mérite

Une fonctionnaire des douanes est actuellement poursuivie pour faits de corruption, blanchiment d’argent et abus de pouvoir. On lui reproche notamment une transaction immobilière suspecte : un courtier en douane lui aurait vendu un lotissement coûteux à Kornet Chehwan deux à trois fois moins cher que son prix réel, ce qui laisse supposer un dessous-de-table. L’examen de ses avoirs aurait révélé également un enrichissement illicite : la dame possède une fortune et des propriétés à l’étranger incompatibles avec ses revenus.

La présomption d’innocence doit bénéficier à l’accusée, c’est entendu. Mais de là à ce que le gouvernement la nomme… directrice générale des Douanes ! C’est pourtant ce qui vient d’arriver. Une personne fortement soupçonnée de s’être enrichie grâce à des malversations liées à son poste aux Douanes, se retrouve propulsée à la tête de cette institution réputée pour sa corruption endémique ! Une promotion que l’heureuse élue doit à sa proximité avec un grand parti politique chrétien représenté par quatre ministres au gouvernement. Et comme pour ajouter la provocation à l’indécence, la nouvelle directrice générale des Douanes a célébré sa nomination lors d’une cérémonie filmée, une coupe de champagne à la main, en rendant hommage au président de la République qui a appuyé sa candidature (comme l'ensemble du gouvernement, à l'exception du ministre de la Justice, M. Adel Nassar). 

La nomination de cette fonctionnaire est d’autant plus incompréhensible que, par ailleurs, elle est poursuivie pour négligence dans le dossier de l’explosion du port de Beyrouth : on l’accuse d’avoir contribué, par son inaction, à la catastrophe du 4 août 2020 qui a entraîné la mort de plus de deux cents personnes.

Voilà donc le nouveau Liban qu’on nous promet chaque soir et chaque matin, beaux discours et déclarations solennelles à l’appui. Hormis les bonnes intentions affichées en haut lieu, il est difficile de déceler le moindre changement concret dans les pratiques de l’État. Avec cette lamentable nomination, nous avons même la preuve du contraire : les vieux démons continuent de hanter les coulisses du pouvoir. (16/1/26)


Le prince saoudien

Nul n’ignore la servilité des hommes politiques libanais envers les puissances étrangères. Dès le XIXe siècle, ils ont pris le pli de s'appuyer sur leurs tuteurs étrangers pour asseoir leur pouvoir et leur fortune ; en contrepartie, ils exécutent à la lettre les directives de leurs protecteurs, se muant en pions fidèles sur l’échiquier local. Les jolis mots de « liberté », d’« indépendance » et de « dignité » sont bons pour les discours ; la réalité a des exigences plus pragmatiques.

Une nouvelle preuve de cette inféodation à l’étranger vient d’éclater au grand jour sous une forme singulièrement grotesque : un garagiste du Akkar, Moustafa al-Hassian, s’est fait passer pour un prince saoudien proche de la cour wahhabite. Avec la complicité d’un dignitaire religieux bien connu, Cheikh Khaldoun Oraymet, il a pu entrer en contact téléphonique avec plusieurs responsables politiques et hommes d’affaires sunnites. Ces derniers, croyant avoir affaire à un délégué du pouvoir saoudien, ont suivi ses « conseils » lors des consultations parlementaires pour la désignation du Premier ministre. Certains lui ont même versé des sommes importantes (on parle de centaines de milliers de dollars), en espérant obtenir les faveurs de Riyad et des contrats juteux.

Ce scandale pourrait prêter à sourire s’il n’était le symptôme d’un mal profond qui ronge le Liban. La dépendance à l’égard de l’étranger ne porte pas seulement atteinte à la crédibilité du pays ; elle menace son unité et sa stabilité en nourrissant les dissensions, l’incurie et la corruption. Tant que nous serons gouvernés par des hommes sous influence, nous resterons ce que nous sommes : un peuple divisé dans un État bancal. (7/1/26) 

 

Le ventre est encore fécond

Quatre adorables fillettes en uniformes scolaires. On devine derrière elles la pelouse d’un terrain de foot, avec, en arrière-plan, un joli bâtiment coiffé de tuiles rouges. Le tout sous un ciel d’un bleu intense. L’image est agréable, elle respire la sérénité, mais la suite tranche brutalement avec cette atmosphère paisible :

-  Est-ce que tu vas prendre une photo avec l’arbre de Noël ? demande l’une des petites écolières à une camarade aux cheveux tressés en nattes.

La réponse fuse sur un fond de chants religieux :

- Que Dieu m’en garde ! Moi, je n’imite pas les infidèles (kouffar) !

Deuxième question adressée à une autre fille :

- Où vas-tu passer le congé du jour de l’An ?

- Inchallah à la maison, parce que nous sommes musulmans et que nous ne participons pas aux fêtes des polythéistes (mouchrikine).  

Tout cela relève évidemment d’une mise en scène orchestrée par un adulte, qui a imposé à ces enfants un discours de haine en arabe classique, qui plus est dans l’enceinte d’un établissement scolaire. Des gamines de cinq ans sont ainsi conditionnées à percevoir les chrétiens comme des païens et des impies, dans une ville où cohabitent des sunnites, des chrétiens et des alaouites.

Cette vidéo n’est pas représentative des musulmans de Tripoli, tant s’en faut, mais elle constitue le symptôme d’un mal qui persiste au Liban, dans toutes les communautés du pays, quoi qu’on en dise et quoi qu’on se berce d’illusions. (19/12/25)

 

Les apatrides

À la faveur d’un décret présidentiel, Gianni Infantino, président de la FIFA, vient d’être naturalisé libanais pour services rendus à la nation. La décision est justifiée : l’homme est marié à une Libanaise (Lina al-Achkar) dont il a quatre enfants. De plus, la FIFA s’est engagée à financer la construction d’un stade ultramoderne de vingt mille à trente mille places à Beyrouth, à charge pour la fédération nationale de fournir le terrain. Aucun problème donc. Le Liban ne se déshonore pas en comptant Gianni Infantino parmi ses citoyens, comme il s’était déshonoré dans les années 90, sous la férule syrienne, quand des cohortes d'individus ont été naturalisées indûment pour des raisons communautaires et électoralistes. Là où le bât blesse, en revanche, c’est qu’au moment où Infantino obtient un troisième passeport d’un simple claquement de doigts, il y a des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants qui vivent au Liban depuis leur naissance, dont la mère est libanaise, mais qui, eux, sont privés de la nationalité de leur pays car leur père est étranger, avec toutes les conséquences qu’on imagine dans leur vie quotidienne. Comment ne pas comprendre leur amertume et leur colère face à ce décret présidentiel ?

Le plus cocasse dans l’affaire est que les propres enfants de Gianni Infantino, privés jusque-là de la nationalité libanaise, vont devenir libanais, non par leur mère libanaise, mais par leur père italo-suisse naturalisé libanais ! On peut difficilement concevoir un système plus absurde, plus injuste et plus misogyne, dont l'unique motivation est de maintenir l'équilibre démographique entre les communautés, car les naturalisations par la mère, si elles devaient avoir lieu, profiteraient surtout aux musulmans. Voilà sur quoi est bâti notre pays : la peur de l'autre. (9/12/25)

 

Silence, on tue !

Une femme de vingt et un ans a été ébouillantée avec de l'huile par son mari. Une photo de la malheureuse, prise sur son lit d’hôpital peu avant sa mort, la montre totalement couverte de pansements, une momie blanche où l’on devine, çà et là, quelques morceaux de chair violacée et tuméfiée.

Cet homicide, comme tous les féminicides, aurait pu être évité si la justice et la société n’avaient pas failli à leurs devoirs. Et quelle faillite ! L'épouse ébouillantée était loin d'être la seule victime de l'individu ; il avait été marié et divorcé deux fois avant elle. Sa première femme vient de faire une déposition glaçante, où elle raconte les tortures qu’elle subissait : son mari la battait férocement, attachait ses mains avec un câble électrique, lui donnait des coups de marteau sur les jambes, introduisait des aiguilles sous ses ongles, l’électrocutait à lui faire perdre connaissance, après quoi il la réveillait avec un seau d’eau froide. La deuxième épouse décrit d’autres actes de barbarie : des coups de poing sur le visage, la tête cognée contre le mur, des entailles au couteau sur le corps, et cela dès le premier jour de mariage, qui a duré un seul mois. Quant à la troisième femme, la brûlée vive, les enfants du bourreau, qui vivaient sous le même toit que le couple, racontent les scènes d’horreur auxquelles leur père les obligeait à assister : il dénudait sa femme, la bâillonnait pour l’empêcher de crier et, après lui avoir entravé les mains et les pieds, il la battait, la fouettait, l’électrocutait, l’ébouillantait, la brûlait avec de la braise, la tailladait avec une pince à charbon qu’il lui enfonçait dans la chair.

Pendant des années, avec trois épouses successives, cet homme a commis l’effroyable et personne n’a rien fait pour mettre un terme à sa barbarie sadique et criminelle. On a laissé un monstre agir impunément pendant plus de dix ans. Silence de la famille. Silence des voisins. Silence du clergé. Silence de l’école. Silence de la police. Silence des médias.

Cette histoire tragique est parvenue miraculeusement à nos oreilles. Combien de milliers d’autres resteront captives du silence ? Notre passivité collective fait le lit de l'abomination. (6/12/25)

 

Les saints anonymes

Vous suivez depuis deux jours les déplacements du pape au Liban. Des images lisses, convenues, sans guère d'aspérité. Une organisation au cordeau qui laisse peu de place à l’imprévu. Des serrements de mains, des bénédictions, des prières. Même les grands rassemblements à Harissa et à Bkerké vous paraissent d’une perfection un peu froide et cérémonieuse. Le pontife est sympathique pourtant. « Proche du cœur », comme disent les Libanais. On le dit humble, sensible, à l’écoute des autres, mais les mesures de sécurité et les impératifs logistiques l’ont cantonné dans son rôle liturgique et rituel.

Et voilà que subitement, ce mardi matin, surgit la lumière. Une lumière intense, pénétrante, qui vous prend aux tripes. Une lumière incarnée par une femme, une religieuse nommée Marie Makhlouf, supérieure de l’hôpital psychiatrique de la Sainte-Croix. Alors qu’elle prononçait son discours à l’adresse du pape installé sur l’estrade auprès d’elle, elle s’est interrompue à plusieurs reprises, la voix étranglée par l’émotion. Les larmes baignaient ses yeux et ses phrases, elle se faisait violence pour réfréner ses sanglots. Évoquer ses protégés, pour la plupart oubliés de leurs propres familles et exclus du monde, raconter les difficultés financières de l’institution, la douleur et la frustration qui sont son lot quotidien, malgré la foi, malgré l’espérance, c’était au-dessus de ses forces, et il y eut à cet instant-là comme une brèche dans le mur, un moment de vérité humaine. La communion profonde et transcendante qu’on attendait, elle s’exprimait là, devant nos yeux embués, entre le pape et la religieuse (par le regard, par les paroles, par le geste), entre nous, témoins derrière leurs écrans, et les deux personnages sortis soudain de leur rôle social pour s'inscrire au cœur de l’Être. (2/12/25)


Le Soûri

Qu’est-ce qui s’est passé au juste ? Qui a commencé ? On l’ignore. Toujours est-il qu’une altercation a eu lieu entre un Syrien mineur et deux lycéens de l’International College, école prestigieuse de Beyrouth. Comme, manifestement, les deux jeunes gens n’ont pas réussi à prendre le dessus sur le Soûri, l’un d’eux a fait appel au chauffeur de son père, qui se trouve être le conseiller de l’ancien Premier ministre Najib Mikati. Ni une ni deux, les trois individus retrouvent le Syrien : le chauffeur se met à le battre à bras raccourcis, avant d'inviter le fils de son patron à continuer le travail, et c’est là où les images (filmées par l’autre lycéen) deviennent insoutenables : le jeune homme s’acharne sur sa victime avec une brutalité effarante, une rafale interminable de coups de poing et de pied dont la violence n’a d’égale que l’extrême rapidité. Le Syrien n’oppose pourtant aucune résistance. On le voit assis, la tête dans les mains, encaissant les coups en silence, conscient sans doute d’être le maillon faible de la chaîne, parce qu’il est pauvre, parce qu’il est syrien, parce qu’il est en situation irrégulière selon toute probabilité.

Malheureusement pour les trois agresseurs, les images ont fuité : elles ont tourné sur les réseaux sociaux, acculant les autorités à réagir. La justice s’est saisie de l’affaire et la police a arrêté le chauffeur, tandis que Najib Mikati et l’International College condamnaient fermement l’agression. L’IC a même exclu l’élève impliqué. Autant de mesures saines et rassurantes, mais dont on ignore si, une fois la poussière retombée et l’attention publique portée ailleurs, elles seront encore de mise.

Si le chauffeur et son protégé n’avaient pas été aveuglés par leur haine, le premier aurait compris qu’il battait un semblable, et le second, au lieu de tabasser un immigré syrien, se serait rappelé que la richesse exige un minimum de décence et d’humilité à l’égard des plus démunis. (13/11/25)

 

Les Routes du Pape

Les Libanais se plaignent régulièrement de l’état de leurs routes semées de bosses, d’ornières et de nids-de-poule, aux revêtements si désagrégés par endroits qu’elles s’apparentent plus à des pistes agricoles qu’à des routes en bonne et due forme. Les pouvoirs publics ont coutume de rétorquer que les caisses sont vides et que le gouvernement n’a pas les moyens de réhabiliter toutes les voies du pays. Les Libanais comprennent ces arguments, eux qui ne se sont pas encore remis de la crise. Ils se résignent et ils attendent le faraj, le jour de la délivrance.

Or voilà que depuis quelques semaines, on assiste à un spectacle aberrant : les engins du ministère des Travaux publics sont mobilisés en masse pour la réfection de certaines voies urbaines et interurbaines, y compris, parmi elles, des voies qui n’en ont guère besoin. On goudronne à tout-va des chaussées en bon état et on néglige, ailleurs, des routes fortement dégradées. Que s’est-il passé ? Pourquoi ce sursaut soudain et néanmoins incongru ? La raison en est simple : le Liban attend la visite du Pape Léon XIV à la fin de ce mois. Partout où la papamobile passera, on a décidé de refaire les routes à neuf, abstraction faite de leur état initial. Et tant pis pour le reste du pays.

Dommage que le Pape ne séjourne pas un mois entier au Liban et qu’il ne soit pas convié dans chaque village du littoral, de la montagne et de la Békaa. Nous disposerions pour les fêtes d’un réseau nickel de routes impeccables dans toutes les régions, y compris dans les zones lointaines habituellement oubliées du gouvernement central. (11/11/25)

 

Au royaume de la chasse

Officiellement, la chasse est interdite au Liban. En réalité, elle continue d’être pratiquée à grande échelle dans toutes les régions du pays. Mieux : il n’y a pas une méthode de chasse illégale qui ne soit infligée à nos oiseaux, qu’il s’agisse de la chasse à la glu, des filets, des pièges ou des appeaux électroniques, entre autres procédés cruels et non sélectifs dont les répercussions sont catastrophiques sur notre faune. Les responsables font la sourde oreille et, quand ils sont acculés à s’expliquer par quelque journaliste ou militant écologique, ils se payent de déclarations outrées sans rien entreprendre de décisif pour faire cesser le massacre.

L’éternelle excuse brandie par le pouvoir est le manque de moyens. Pas assez d’effectifs, véhicules insuffisants, absence de financement. Ce n’est là qu’un prétexte, bien entendu. La lutte contre la chasse illégale n’est simplement pas une priorité au pays du Cèdre. Il n’y a nulle volonté politique d’y mettre un terme, d’abord parce que l’environnement a toujours été le dernier de nos soucis, ensuite parce qu’en période pré-électorale, il n’est jamais bon de fâcher une frange considérable de l’électorat. (8/11/25)


Le Coq de Sioufi 

Un coq résiste. Le dernier. Anachronique. Obstiné. Dans la montée Sioufi qui mène au jardin du même nom, il existait dans le temps une série de vieilles bâtisses à flanc de colline en dessous de la route, auxquelles on accédait par des escaliers raides qui conduisaient à un dédale de paliers et de terrasses. Ces constructions étaient habitées par une population pauvre, à laquelle se sont ajoutés des travailleurs immigrés au fil des décennies.

Après la fin de la guerre civile, j’ai vu disparaître l’un après l’autre ces vieux immeubles, remplacés par des tours résidentielles destinées à des habitants plus fortunés. À présent, il n’en reste plus qu’un seul, ultime témoin de l’époque d’avant-guerre, et comme pour symboliser cette survivance archaïque, chaque fois que je passe dans le quartier le matin, j’entends un chant de coq qui semble défier le flot de voitures engouffrées sur le boulevard Pierre Gemayel en contrebas.

Combien de temps tiendront encore ce coq et le bâtiment qui l’abrite ? Très peu sans doute. (6/11/25)


Prewedding à Jeïta 

On croyait la grotte de Jeïta en de bonnes mains. C’est quand même un joyau de la république, une merveille du patrimoine universel : le nombre de visiteurs par heure est limité et une équipe de spéléologie veille scrupuleusement à la protection des lieux. Il est interdit d’y prendre des photos et des vidéos, de toucher les formations géologiques, de courir dans les allées, de faire du bruit et de parler fort.

Or voilà qu’à la faveur de vidéos fuitées et partagées abondamment sur les réseaux sociaux, l’on apprend qu’une fête a été organisée dans la grotte de Jeïta ! Non pas une petite fête en comité restreint, mais un « prewedding » (sic) à grande échelle où étaient conviées cent vingt personnes. Sur les vidéos, on voit distinctement une foule d’individus se trémoussant sur une musique rythmée à plein volume, le tout sous un puissant éclairage. De plus, les convives se pressaient sur des passerelles fragiles qui ne sont pas conçues pour supporter un tel poids et qui auraient pu céder avec les conséquences qu’on imagine.   

Au-delà du traitement réservé au patrimoine naturel et archéologique au Liban, ainsi qu’à l’environnement en général, ce que cette lamentable affaire dit de nous se résume en une formule : l’argent roi. On peut tout acheter au pays du Cèdre, des diplômes (on l’a vu récemment), des juges, des policiers, et même le droit de mettre en péril la plus belle et la plus grande de nos grottes. Une somme de trente mille dollars aurait été versée à la municipalité de Jeïta pour obtenir l’autorisation d’y organiser cet indispensable et essentiel « prewedding », dernière lubie de la bourgeoisie libanaise. (5/11/25)

 

Cyclus Libanus

Depuis quelques semaines, en marchant dans les rues de Beyrouth, j’ai l’impression d’être ramené aux années 90 où l’on ne pouvait pas faire deux pas dans la capitale sans entendre des bruits de chantier. Les chantiers sont partout, ici une immense fosse d’où surgira bientôt un immeuble ou une tour, là un bâtiment en cours de restauration, plus loin un local évidé qui accouchera d’une boutique avant les fêtes, rue de Damas des affiches annoncent le lancement des travaux pour l’édification du BEMA (Beirut Museum of Art), à quoi s’ajoutent les chantiers publics sur la voirie et ailleurs…

Après la ruine, la reconstruction, et après la reconstruction, la ruine : voilà le cycle naturel du Liban depuis les années 70. Un cycle qui n’aurait pas été possible sans l’extraordinaire vitalité et le non moins extraordinaire aveuglement des Libanais. Car depuis 1975, le pays du Cèdre n’a pas connu une seule période de paix réelle susceptible de garantir une perspective de stabilité suffisamment longue pour permettre, sans crainte d’un nouveau conflit ou d’une crise majeure, le lancement de projets ambitieux de reconstruction. Et pourtant, à chaque répit, les Libanais se retroussent les manches et se remettent à bâtir à tout crin, obstinément, imperturbablement. Ainsi d’aujourd’hui : rien n’est réglé avec Israël qui continue de nous bombarder et de nous menacer chaque matin d’une opération de grande envergure, ce qui n’empêche pas les promoteurs de construire, les investisseurs d’investir, les particuliers de créer ou de rénover des entreprises, quitte à perdre en un clin d’œil, comme cela est arrivé à maintes reprises durant le demi-siècle écoulé, le fruit de leurs efforts. J’ignore s’il faut louer les Libanais pour cet increvable dynamisme, ou pointer leur incapacité de poser un regard lucide sur leur passé et leur avenir. (2/11/25)


Diplômes à vendre

- Je suis journaliste, je voudrais avoir un diplôme de master et de doctorat dans ma spécialité pour enseigner à l’université, combien ça coûte ?

- Pas de problème. Notre contact travaille au bureau du ministre et il peut vous délivrer les diplômes que vous souhaitez. L’année dernière, nous avons obtenu un diplôme de la LAU de Jbeil pour un avocat. Moi-même, je suis titulaire d’un faux doctorat.

- Mais alors, si je me rends à l’université qui m’aura délivré le diplôme, elle me donnera les attestations nécessaires ?

- Vous n’aurez pas besoin de vous rendre sur place. Vous obtiendrez un diplôme par nos soins, cacheté et légalisé, avec trois copies conformes.

[…]

- Et pour les tarifs ?

- Tout dépend du diplôme. On commence à 5000 $. La licence vaut 5000 $, le master 6500 $. Le doctorat, si j’ai bon souvenir, « il » me l’a tarifé la dernière fois à 7300 $. Si vous désirez avoir un diplôme de l’Université américaine, il y a un supplément de 800 $ pour la licence, 1000 $ pour le master et 1300 $ pour le doctorat.

- Est-ce qu’on peut obtenir des diplômes dans toutes les spécialités ?

- Oui, à l’exclusion de la médecine. Si quelqu’un a une licence d’art dentaire, on peut lui délivrer un master. S’il a un master en Esthétique, il aura son doctorat, pas de souci.

- Et pour l’ingénierie ?

- Oui, s’il a sa licence. […] Nos diplômes sont 100 % réguliers et officiels.

[…]

- Vous n’avez jamais vu votre contact au ministère ?

- Non. Il ne laisse personne le voir. Moi, je communique avec lui à travers sa secrétaire. Son identité doit rester secrète parce qu’il travaille au bureau du ministre.


Non, il ne s’agit pas d’une scène de théâtre composée par un dramaturge spécialisé dans la satire sociale. Il ne s’agit pas, non plus, d’un sketch dans une émission de divertissement. L’échange qu’on vient de lire est le verbatim d’une communication téléphonique enregistrée par une journaliste de la chaîne libanaise NTV.

En novembre 2021, le ministère de l’Enseignement supérieur en Irak avait suspendu les inscriptions des étudiants irakiens dans trois universités libanaises (Jinane University, Modern University of Business and Science et Islamic University of Lebanon). Les institutions concernées accueillaient et diplômaient en ligne des centaines d’étudiants irakiens, notamment en master et en doctorat, sans appliquer les normes académiques en vigueur. On avait découvert à l’époque de nombreux cas de plagiat intégral et de travaux effectués par des prête-plume grassement rémunérés. Certaines thèses étaient reprises telles quelles par plusieurs doctorants. En d’autres termes, les étudiants achetaient leurs diplômes, ce qui leur permettait de prétendre à une revalorisation de leur salaire en Irak. Le scandale provoqué par cette affaire aurait pu entraîner un sursaut au ministère de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur. Il aurait pu décider les responsables libanais à sauver le dernier bastion et l’ultime fierté de notre pays, l’éducation. Il n’en est rien visiblement : ledit ministère continue d’être gangrené par la corruption, comme d’autres ministères libanais.

La nouvelle page annoncée tambour battant par le nouveau régime attend encore son encre et ses auteurs. (31/10/25)


Mort à Chatila

Un jeune automobiliste égaré se retrouve en pleine nuit dans le camp palestinien de Chatila. Pris de panique, il accélère, fonce à travers les rues étroites et force un barrage militaire. La riposte est immédiate :  un milicien du camp lui tire dessus et le tue.

Quatre aberrations réunies ont provoqué ce fait divers tragique :

- Trente-cinq ans après les accords de Taëf et la fin de la guerre, il y a encore des milices (palestiniennes en l’occurrence) qui érigent des barrages armés dans les rues de Beyrouth.

- Le ou les tireurs ont pris pour cible le chauffeur de la voiture, au lieu de viser les pneus, comme il est d’usage dans ces circonstances.

- Elio Abi Hanna, de confession chrétienne, diplômé de l’université du Saint-Esprit, a probablement été élevé dans la peur et la méconnaissance de l’autre, comme beaucoup de chrétiens de sa génération. La guerre a beau être terminée, les barrières mentales perdurent dans toutes les régions du pays, et l’on peut penser qu’en arrivant par mégarde à Chatila, le jeune homme a été saisi de frayeur à la vue de signes, de symboles et d’individus qui ont réactivé en lui une représentation peu rassurante des Palestiniens et des musulmans transmise par son éducation et les médias de sa région.

- Elio avait coutume de se fier à son GPS pour s’orienter sur les routes du pays, un phénomène répandu parmi les jeunes d’aujourd’hui dont les repères spatiaux sont de plus en plus limités. Or le GPS est loin d’être fiable, et il en a donné une preuve sinistre ce soir-là : Elio sortait d’un dîner à Badaro avec ses amis ; il a suivi les recommandations de son GPS qui, au lieu de le conduire vers le nord de la capitale, l’a mené au camp de Chatila. On connaît la suite.  

Quatre aberrations pour une mort absurde. Sans surprise, les médias libanais évoquent abondamment la première, mentionnent la quatrième, effleurent la deuxième et ignorent totalement la troisième. (30/10/25)

 

Parenthèse

Comme je le fais souvent, je m’engage ce matin dans l’allée ombreuse qui relie le Musée national à la Direction générale des Antiquités, un passage court mais agréable qui contraste avec le vacarme des rues adjacentes encombrées de tôle et de klaxons. À peine franchi le portail qui sépare le musée du chemin, je suis happé par une forte et fraîche odeur de chlorophylle : un jardinier est en train de tailler les haies à grands coups de cisailles qui rythment la pénombre des lieux.

Je ne peux pas m’arrêter, je ne peux pas poser mon sac et m’installer sur le banc ; je peux seulement ralentir pour savourer, le temps de quelques pas, une sensation qui me projette dans un temps heureux aux contours indéfinissables. (29/10/25)

 

Une vache sur l'autoroute

Une vieille guimbarde filant sur l’autoroute du nord non loin de Batroun. Sur le siège avant, à côté du chauffeur, un adolescent et deux enfants en bas âge encaqués entre le dossier et le parebrise, à la merci du premier freinage. Sur la banquette arrière… Est-ce possible ? On scrute de nouveau les images, oui, c’est bien ce qu’on voit : une vache ! Pas un veau, une vraie vache fichtrement à l’étroit dans cet espace improbable, qui sort sa tête par la fenêtre. Aucun sourire à bord. Les passagers semblent absorbés par la route, inconscients du spectacle qu’ils offrent aux automobilistes.

Les usagers de la route au Liban sont tellement assurés de ne pas tomber sur un barrage volant ou fixe de la police, ils sont tellement sûrs de ne pas voir l’ombre d’un gendarme sur leur trajet qu’ils poussent toujours plus loin les limites de la transgression. Et s’il demeure quelques reliquats d’inhibition, la misère se charge de les balayer, comme chez cette famille qui aurait préféré sans doute louer un véhicule ad hoc pour transporter l’animal, dont on image les efforts qu’elle a dû déployer pour pousser la vache dans l’habitacle arrière malgré le volume et le stress de la bête, mais qui a dû se rabattre sur la solution la plus économe. (28/10/25)

 

Marcher dans le temps

Promenade d’automne sur un sentier antédiluvien bordé d’oliviers si vieux que leurs immenses troncs noueux semblent comme minéralisés, pareils à des roches calcaires fendillées par l’érosion. Des massifs de karst, justement, on en trouve partout sur ce chemin qui relie Jeïta à la grotte éponyme, des plateaux aussi grands que des terrains de tennis, offerts au soleil, où l’eau et le vent se sont amusés à tracer de profonds sillons, tout en ciselant çà et là des encoches disséminées telles des empreintes.

Au Liban, quand on croit évoluer dans l’espace, c’est dans le temps qu’on marche. (26/10/25)

 

Drones

Avant le 7 octobre 2023, des voix s’élevaient au Liban pour menacer Israël d'anéantissement s’il s’avisait d’attaquer notre pays. Les discours et le ton ont bien changé depuis : en guise de protestation contre le survol du Grand-Beyrouth et du palais présidentiel de Baabda par les drones israéliens, les autorités libanaises se sont contentées de « demander des explications » au Comité de supervision du cessez-le-feu sur les va-et-vient incessants des drones, en espérant « en savoir plus sur les intentions d'Israël ». C’est un peu comme si une femme habitant une maison isolée appelait la police pour « en savoir plus » sur les intentions d’un individu armé d’une machette rôdant autour de sa demeure. À ceci près que dans le cas de la dame, la police se déplacerait pour interpeller le rôdeur, alors que le Comité de supervision du cessez-le-feu se garde, lui, d’exercer la moindre pression sur l’État hébreu, lui laissant le champ libre pour mener ses raids quotidiens sur le Liban et imposer à sa population l’humiliante omniprésence des drones au-dessus de la capitale. (23/10/25)

 

Les Pins parasols

Étrange, la destinée des pins parasols : ils gravissent seuls les marches du ciel, sans tendre la main à personne, reclus dans leur carapace mouchetée d’écailles. Plus concentrés qu’un stylite sur sa colonne de prière, ils poursuivent leur ascension verticale, et on les croit à tort renfermés, farouches, hostiles à leurs congénères, lancés à jamais dans une équipée solitaire que seuls arrêteront les nuages. Mais non : ces créatures fuselées, reines du chacun-pour-soi, sont en réalité sociables et solidaires. Leur dessein altruiste se manifeste au pinacle de leur essor : les anciens solitaires s’agrippent à leurs voisins et les enlacent dans une étreinte que rien, jamais, ne défera. Ensemble ils forment un immense tapis au relief bosselé qui ondoie avec des scintillements de moire, comme pour célébrer leur dilution heureuse dans le destin collectif. (21/10/25)

 

Suicide

Cent cinquante personnes ont mis fin à leurs jours au Liban depuis le mois de janvier, un chiffre largement sous-estimé : le suicide est un tabou et nombre de familles dissimulent les véritables causes du décès auprès des autorités civiles comme religieuses. La principale tranche d’âge concernée par les suicides va de 18 à 35 ans, soit des individus jeunes confrontés à des difficultés personnelles aggravées par la situation économique du pays et le chômage qui frappe 40 % de la jeunesse libanaise. Il y a donc un lien direct entre la crise et le nombre élevé de suicides parmi les jeunes.

Sans malice ni mauvais esprit, juste par curiosité, je me suis demandé en lisant cette nouvelle combien de cas de suicide ont été enregistrés parmi les hommes politiques libanais depuis l’Indépendance. En France, on le sait, plusieurs responsables politiques de haut rang se sont donné la mort : Roger Salengro, Pierre Bérégovoy, François Durand de Grossouvre, Jean Germain… Mais quid du Liban ? La réponse est simple : aucun. Sur les centaines d’hommes politiques libanais dont les compromissions et les crimes pourraient leur valoir des crises de conscience susceptibles de déboucher sur des actes désespérés, aucun n’a franchi le pas à ce jour. Soit parce qu’ils n’ont nulle conscience de leur responsabilité dans l’état du pays, soit parce qu’ils en ont conscience sans vouloir le reconnaître, soit, enfin, parce qu’ils sont suffisamment solides pour assumer sans grande souffrance morale leur implication dans le désastre général. (20/10/25)