
© Ramy Zein
Trop stylé
Lors d’une visite dans un lycée de
Beyrouth, une élève de première m’a confié qu’elle aimait beaucoup mon style. J’ai
souhaité en savoir plus sur ce qu’elle appelait mon style ; était-ce le
choix des mots, la tournure des phrases, le rythme des textes, le registre, les
sonorités ?
Ah non, non, je ne parlais pas de ça !
fit-elle sans l’ombre d’une confusion. Je parlais de votre style vestimentaire.
Me voilà sacré « écrivain stylé » par une représentante de la jeune génération !... C’est toujours ça de pris. (30/5/26)
Lexicographie
Le dictionnaire Larousse définit le cessez-le-feu
comme un « arrêt des hostilités ».
Dans le dictionnaire de Tsahal, le
cessez-le-feu signifie : « Je fais ce que je veux, quand je veux, comme
je veux. »
Il est vrai que l’histoire de l’humanité
est émaillée de cessez-le-feu rompus ou partiellement respectés, mais le
conflit actuel a totalement vidé le terme de son sens : Israël n’a jamais cessé
le feu et ne semble pas décidé à le faire, en invoquant une interprétation pour
le moins abusive des accords de trêve. Quant au Hezbollah, il ne paraît guère
disposé, comme il l’avait été avant le 2 mars, à se faire canarder sans riposte.
On se retrouve donc face à la même situation d’avant la trêve, à ceci près que
la capitale et ses environs sont relativement épargnés.
Cette combinaison meurtrière de mauvaise
foi et de mauvaise volonté a entraîné des morts par centaines, des blessés par
milliers, des destructions colossales. Des civils – femmes et enfants compris –
tombent chaque jour, et on ne voit pas le bout d’un conflit qui, comme tous les
précédents, a provoqué des calamités incommensurables sans atteindre aucun de ses
objectifs.
À quel moment les Israéliens comprendront-ils qu’ils n’obtiendront rien par la violence ? S’ils étaient assurés de payer judiciairement et financièrement le prix de leurs crimes de guerre en Palestine et au Liban, ils l’auraient compris depuis longtemps. (27/5/26)
Amnistie et quotas communautaires
Les commissions parlementaires planchent
laborieusement sur une loi d’amnistie qui désengorgerait les prisons et
rendrait justice à des milliers de prisonniers oubliés entre les murs de
Roumieh et d’ailleurs. Les principaux bénéficiaires de cette loi sont les
islamistes impliqués dans des affaires de terrorisme, de complots contre la sûreté
de l’État, d’attaques contre l’armée libanaise ou, pour
les cas les moins graves, d’appartenance à des cellules extrémistes et de
diffusion de propagande jihadiste. Tous n’ont pas du sang sur les mains et
certains croupissent en prison depuis de nombreuses années, au titre de la « détention
provisoire ».
La communauté sunnite étant la première concernée par la loi, les représentants des partis chrétiens et chiites se sont hâtés d’exiger leur part de l’amnistie, les uns en réclamant le droit au retour pour les Libanais réfugiés en Israël depuis 2000, les autres en plaidant pour la libération des détenus arrêtés pour trafic de stupéfiants dans la Békaa : une logique de quotas communautaires qui a toujours sévi au Liban, en particulier depuis les accords de Taëf, mais qui, en l’occurrence, n’est pas dénuée de légitimité morale.
La loi aurait dû être votée aujourd’hui au Parlement ; elle est ajournée pour plus de concertations. Le système politique libanais, basé sur le donnant-donnant entre les groupes communautaires, a visiblement atteint ses limites. Les députés peinent à trouver la formule magique qui contenterait toutes les parties. (21/5/26)
Le dernier jour
Les terminales du Grand Lycée Franco-Libanais
ont fêté à leur façon leur dernier jour d’école : un groupe d’élèves
cagoulés a dûment saccagé une salle et démoli plusieurs portes au passage. Un
autre – ou était-ce le même ? – a forcé l’entrée d’une classe de troisième
où des collégiens planchaient sur un examen, avant d’y lancer un fumigène,
provoquant la terreur parmi eux.
Pourquoi ce déchaînement soudain ?
Réaction explosive à la violence symbolique d’un système scolaire, aliénant et
coercitif, subi depuis la maternelle ? Rébellion contre l’ordre bourgeois
incarné par les maîtres et les parents ? Effet d’entraînement dans un
contexte festif ? Contrecoup de la guerre ? Reproduction mimétique de
pratiques occidentales ?… Il faudrait connaître les élèves concernés pour
le savoir.
Ce phénomène n’est pas rare au Liban, mais
cette année, pour le grand malheur du GLFL, les images du ramdam ont fuité et
se sont retrouvées sur les réseaux sociaux, dont on connaît le pouvoir
amplificateur. L’établissement a dû faire face à une avalanche de critiques
parfois mesurées, souvent excessives et malveillantes. Des milliers d’internautes
se sont transformés en autant de procureurs prompts à porter des jugements
simplistes, sans rien connaître du contexte ni des faits.
En même temps, nous sommes au Liban :
dans quelques semaines, l’affaire sera oubliée. (16/5/26)
Incurie
Je l’ai aperçu sur un trottoir de Aïn
el-Rémméneh, courbé sur un déambulateur, emmitouflé dans un manteau élimé et une
vieille écharpe alors qu’il faisait 25°C. Il semblait assez jeune, mais tout en
lui respirait la maladie : la silhouette lourde, le teint terreux, le
geste lent. Ses yeux hagards ont croisé les miens et j’ai compris qu’il avait
besoin d’aide. Était-il perdu ? Cherchait-il son chemin ? Avait-il fait
tomber quelque chose qu’il n’arrivait pas à ramasser ?
D’une voix essoufflée qui sortait par bribes de ses lèvres, il m’a expliqué qu’il voulait simplement traverser la rue et qu’il n’y arrivait pas. J’ai regardé autour de moi : en effet, les véhicules garés formaient une barrière compacte qui l’empêchait de rejoindre la chaussée. La partie abaissée du trottoir (le « bateau »), aménagée pour les poussettes et les fauteuils roulants, était également obstruée par une voiture, comme partout à Beyrouth.
L’homme au déambulateur a dû parcourir plusieurs dizaines de mètres pour pouvoir traverser la rue. La première des quatre rues qu’il lui restait encore à franchir pour parvenir à sa destination. (15/5/26)
La maison
Hussein Ali Faqih a construit sa maison
pierre par pierre à Srifa, dans le sud du pays. Tout l’argent qu’il mettait de
côté, il le consacrait à cette demeure qui était sa raison d’être, sa fierté,
sa boussole. Il était heureux d’offrir à sa famille un toit digne et des murs
solides qu’il pourrait, un jour, léguer à ses enfants.
Mais la guerre est passée par là. La guerre
qui a été décidée, déclenchée et menée sans lui. De sa maison, fruit de longues
années de travail et de sacrifices, il ne reste rien qu’un tas de décombres.
À 87 ans, Hussein ne pouvait se résoudre à abandonner les vestiges de son « beyt » détruit. Chaque jour que Dieu faisait, et jusqu’à la tombée de la nuit, on le voyait errer parmi les ruines, déplaçant les pierres, cherchant un objet à sauver. Quand la fatigue le prenait, il s’allongeait à même les débris et, fermant les yeux, il s’imaginait encore chez lui, dans sa maison d’avant, dans le temps d’avant la catastrophe.
Son cœur a lâché au bout de deux semaines. Trop de peine, trop d’amertume, trop de colère. Il est mort, Hussein Ali Faqih, accablé par le désespoir. Il n’aura pas eu le temps de reconstruire sa maison. À présent, il repose dans cette terre du Sud qu’il aimait, dont les souffrances continueront, elles, longtemps après lui. (6/5/26)
Le mal libanais
Hormis dans les milieux du Hezbollah à
majorité chiite, le discours communément admis au Liban aujourd’hui est que les
forces légales libanaises doivent être les seules à porter des armes. Tout le
monde s’est découvert une passion fervente pour le pouvoir public et c’est
heureux. Mais qu’on ne s’y trompe pas : cette posture reflète plus souvent une volonté de se démarquer du Hezbollah qu’une réelle adhésion
au principe de l’État. Preuve en est l’incident qui s’est déroulé hier à Saqiet
el-Janzir à Beyrouth : des forces de l’ordre sont venues arrêter un
propriétaire de générateur que la justice avait convoqué à plusieurs reprises, en vain.
L’homme est soupçonné, entre autres, de pratiquer des tarifs indus. Arrivés sur place, les
membres de la « Sécurité d’État » se sont heurtés à un attroupement d’individus
hostiles qui ont cherché à entraver l’opération. Les agents de l’ordre ont tiré
en l’air pour disperser la foule. Finalement, ils ont dû repartir bredouille,
sans avoir mis la main sur le contrevenant.
L’histoire ne s’arrête pas là. Aussitôt la poussière retombée, des voix se sont élevées de partout pour dénoncer, non pas ceux qui se sont opposés aux forces de l’ordre, mais la « Sécurité d’État » et son usage jugé excessif de la violence. Le quartier concerné étant à majorité sunnite, les principaux représentants politiques et religieux de la communauté ont exprimé leur solidarité avec la population locale victime, selon eux, d’un abus de pouvoir.
Cet incident est révélateur d’un rapport malsain du citoyen libanais avec les autorités publiques. L’homme qui n’a pas répondu aux convocations de la justice et qui a envoyé ses sbires pour affronter les représentants de l’ordre, s’est inscrit dans une démarche de défi et de défiance à l’égard de l’État, avec l’approbation d’un grand nombre de responsables politiques. En cela, il reproduit une attitude commune au Liban et que nul n’ignore. Ce qu’on rechigne à s’avouer en revanche, est que l’adhésion affichée aux lois de la République n’est que de façade. Le Liban reste ce qu’il a toujours été : un conglomérat de millets. Longue est la route sur le chemin de l’État. (26/4/26)
Tandis qu’elle enfile de nouveaux vêtements, elle se fige soudain : l’odeur est encore là, aussi vive que tout à l’heure, comme si elle l’avait pénétrée jusqu’aux os, comme si elle s’était mêlée à ses entrailles, enveloppant ses organes, chargeant son haleine, imprégnant chaque atome de l’atmosphère. Elle se rend compte avec horreur que le relent de l’homme n’est pas sur elle, mais en elle. (15-16)
Le danger était imminent, la splendeur totale, la paralysie absolue. Rita sentait venir le coup mais elle ne pouvait pas, elle ne voulait pas l’esquiver. Elle désirait le mal qu’on allait lui faire. (17)
Elle a fait ce qu’elle savait faire comme personne : disparaître, retrancher son corps, dérober sa face, exfiltrer ses mots, se cloîtrer en elle-même. Stratégie de l’escargot qui rétracte sa tête sans savoir qu’un coup de semelle peut l’écrabouiller à tout instant. (18)
Si aucune émotion religieuse ne faisait vibrer son âme, elle était constamment traversée par des intuitions métaphysiques : elle pressentait l’existence de forces occultes qui menaient le monde, elle supposait une intervention surnaturelle derrière certains événements, certaines coïncidences, mais elle n’établissait aucun lien entre ces puissances cachées et l’enseignement religieux qu’on lui inculquait. C’étaient deux registres différents pour elle, deux univers parallèles. (29)
Quand un paragraphe lui résistait, elle le lisait à plusieurs reprises, elle s’arrêtait sur les phrases incompréhensibles pour percer leur mystère, éprouvant une joie intense quand elle parvenait à en décrypter le sens caché, une joie qui n’était pas seulement mentale mais aussi physique : elle avait franchi un sas supplémentaire entre le vide et la plénitude, entre la confusion et la clarté. (52)
Elle pouvait lire dans le bruit, mais c’était alors une lecture tronquée qui se limitait à la surface des pages où se déployaient l’intrigue, les dialogues et les péripéties. Rita était privée de ce qui était en dessous, en dedans, et qui constituait la chair des textes. Le plaisir de lire était indissociablement lié au silence. Le bruit ne l’empêchait pas de comprendre ; il l’empêchait de percevoir les pulsations intimes des livres. (54)
Est-ce que la douleur des épreuves survit à leur oubli ? Cette chose qui la dévore à chaque instant, cesserait-elle d’en souffrir si elle venait à perdre la mémoire ? Est-ce que le corps garde le souvenir de ses peines quand la conscience s’est diluée dans le néant ?
Si le corps oublie ce que l’esprit a perdu, il n’est rien qu’elle souhaite autant que de vivre sans mémoire. Oublier à jamais, s’évader de sa prison mentale, une fois pour toutes. (61)
Bassem ne proteste pas, ne discute pas. C’est inutile, il le sait. Il le sait depuis sa naissance. Depuis avant sa naissance. Il n’appartient pas à la race de ceux qui peuvent dire non. Chez lui comme ici, il n’est rien. Un homme sans droits qui doit s’estimer heureux d’avoir un toit au-dessus de sa tête et de toucher un salaire en échange de son travail. Même ce peu dont il dispose, il le considère comme une faveur qu’on lui accorde, et il tâche de faire profil bas pour ne pas démériter. (71)
Sa voix résonne onctueusement dans la pièce, pénètre Kali jusqu’à la moelle comme des rayonnements de chaleur.
- Laisse-toi faire, laisse-toi aimer, répète l’homme dont elle ne sait si les mots envoûtants émanent de son corps à lui, ou surgissent de sa propre gorge, accompagnés d’un râle qui est peut-être sa propre respiration encombrée, ou le cri de son sang.
Elle se laisse faire en se croyant aimée. (94)
Elle est là, à présent, Kali, les yeux noyés dans l’infini du ciel, emportant avec elle l’amour d’une enfant morte et la promesse d’un homme vivant. (158)
Morte ! Sa mère la croit morte, l’a toujours crue morte. Elle se sent morte de n’avoir jamais vécu dans les yeux de sa mère. Pendant toute son enfance, l’idée d’exister pour elle, sous forme d’une pensée, d’un remords, d’un désir peut-être, cette idée la portait comme une preuve de vie, la sienne comme celle de sa mère. (163)
Il ne lui a pas laissé le temps de s’expliquer, de dire la pitié, de dire le cœur qui fond devant l’animal qui se serre, il n’a pas eu le temps, non, le père s’est emparé de son fusil de chasse, il a braqué le chien qui ne s’est même pas retourné, trop occupé, trop heureux de manger les morceaux de viande mélangés à du riz, le coup est parti, le sang a giclé, la bête s’est effondrée dans un râle atroce, et lui, Chebli, huit ans, tétanisé, incrédule, n’a pas vu la crosse s’abattre sur sa propre tête, lui fendant le front, tandis que la voix du père hurlait des choses qu’il n’entendait pas, seulement ta chambre il a entendu, et il a compris qu’il devait courir à sa chambre, ne plus sortir de sa chambre. (176)
Elle savait qu’il passerait sa colère sur elle, la prenant comme on se venge, comme on punit, la prenant à lui faire mal, sans un mot, sans un baiser, indifférent à ses gémissements de douleur, ou plutôt non, pas indifférent, au contraire, tirant plaisir de sa douleur, et Salwa ne s’en plaignait pas, elle préférait qu’il déverse sa colère sur elle, en elle, que sur ses enfants, c’était le tribut de la paix domestique, de la paix sociale aussi, car elle captait sa mauvaise énergie et l’empêchait de provoquer des scandales dans le quartier. (179)
Tout ne sera pas facile, ici aussi il y aura des regards qui les jugeront, qui mépriseront Chebli, qui la lorgneront, elle, en se demandant quel talent caché elle possède pour séduire un local, et les pensées les plus scabreuses s’afficheront dans les regards salaces, mais ils n’en auront cure, ils traceront leur chemin sans se retourner sinon sur les beautés du monde, et elles sont nombreuses, les beautés du monde, suffisamment nombreuses pour couvrir la saleté des hommes. (184)
Il aime manipuler les ingrédients et les ustensiles, l’esprit absorbé par ses tâches, puis accompagner d’un œil amoureux la métamorphose des aliments, avec la même fascination devant cette magie rituelle, la même tendresse de l’homme face à la nourriture qui le maintient debout. (187-188)
À partir de ce jour, Chebli fut interdit d’accès à la cuisine par sa propre mère – Ton père a raison, tu dois te conduire en homme désormais – et sommé de trouver une occupation plus virile. La plus virile des occupations étant de trucider les oiseaux, Chebli a pris l’habitude d’effectuer un tour dans les bois avec un fusil de chasse, non pour chasser, ce qu’il faisait peu, mais pour donner à son père des gages de sa masculinité en maniant une arme plutôt qu’une louche. (188-189)
Malgré leurs longues journées de travail, ils étaient tellement excités par leur nouvelle vie qu’ils ne se couchaient jamais avant deux heures du matin. Ils bricolaient, arrangeaient, se concoctaient des plats, parlaient, parlaient encore, s’aimaient, s’aimaient encore, avec l’abandon heureux des jeunes couples qui croient encore à la promesse du monde. (191)
Rita est incapable de dire tout cela. Les mots sont impossibles. Les mots sont traîtres, faux, cabotins. Au-dedans, ils sonnent juste. Dès qu’ils sortent à l’air libre, ils prennent des colorations artificielles. Elle devra se taire encore une fois. Elle se taira, et peut-être que Chebli l’entendra malgré son silence. (194)
Rita voit disparaître dans le trou noir la boîte rutilante, aussi lisse et propre que la vie de l’emboîté aura été sale et rugueuse. Il va reposer en paix, M. Firas, son corps doublement encavé se décomposera sans avoir rendu de comptes, ni à elle, ni à sa mère. (213)
À présent qu’elle voit ces lieux si longtemps fantasmés, qu’elle les entend, qu’elle les respire, elle ressent plus que de l’attachement : de l’affection, de l’amour pour la terre maternelle, comme si le paysage se confondait avec le corps de l’absente. (221)
Chebli n’était plus qu’une ombre lointaine, un fantôme qui s’approchait quelquefois, jamais assez pour raviver ses douleurs, puis repartait sur la pointe des pieds, englouti par une vague sensation de nostalgie et d’amertume. (241)
Rita est une femme heureuse aujourd’hui. Elle se dit parfois qu’elle n’a jamais été aussi heureuse. Son travail, son mari, sa fille, sa famille srilankaise et, depuis quelques jours, le pays lui-même, tout semble concourir à son bonheur. Elle sait que rien ne dure, qu’elle est promise à des revers qui surgiront de nulle part, mais elle se sent forte, elle profite du temps présent, et cela lui suffit. (241-242)