Destins de femmes

 

Domaine public

À Jbeil, une femme est refoulée de la plage en raison de son voile. À El-Kharayeb, une jeune fille en short est priée de se couvrir les jambes jusqu’aux genoux. Ici et là, les hommes déambulent librement, vêtus – ou dévêtus – à leur guise, sans être inquiétés par personne. Le corps de l’homme lui appartient ; le corps de la femme appartient à tous. L’un constitue une entité individuelle ; l’autre un enjeu politique et religieux. (28/7/20)

 

Laissées-pour-compte

Des femmes kenyanes font le siège de leur consulat depuis des jours dans l’espoir d’être rapatriées. Elles ont été abandonnées par leurs employeurs qui n’ont plus les moyens de les payer. Pour attirer l’attention sur leur sort, elles ont bloqué la rue devant la représentation du Kenya. C’est là qu’elles vivent désormais, au milieu de la chaussée et sur les trottoirs. On les voit préparer à manger, consulter leurs téléphones, discuter, dormir. Il y a plusieurs enfants en bas âge parmi elles.

La même situation s’observe devant d’autres consulats à Beyrouth. Ni leurs pays d’origine ni le pays hôte ne semblent pressés de régler le problème de ces laissées-pour-compte. Les rouages sont parfaitement huilés quand il s’agit d’exploiter la main-d’œuvre étrangère ; pour lui porter secours, en revanche, la machine se grippe et il n’y a plus personne. (16/8/20)

 

Pour une poignée de dollars

En Syrie, une adolescente a été vendue par sa famille à un souteneur nommé Abou Fahed. Prix de la transaction : un million de livres syriennes. Après avoir violé la jeune fille, le proxénète l’a introduite clandestinement au Liban avant de la livrer à un réseau de prostitution dirigé par un compatriote et un Libanais. La fille mineure a été contrainte à des relations sexuelles tarifées dans des hôtels.

Le réseau a été démantelé par la police. Les proxénètes ont été condamnés à dix ans de prison et les jeunes femmes confiées à des associations de soutien aux victimes d’exploitation et d’abus sexuels. Pour une minuscule organisation démantelée, combien demeurent encore actives ? Pour deux proxénètes arrêtés, combien d’autres en liberté ? (13/3/21)

 

Trois sœurs

C’est l’histoire tragique de trois jeunes sœurs : Carole, Aïda et Mirna. Un jour, elles quittent leur maison de Bziza (caza de Koura) sous prétexte de faire des courses au supermarché du coin. En réalité, elles se rendent à la ville côtière de Chekka, située à une quinzaine de kilomètres, d’où elles envoient deux messages WhatsApp à leur famille pour annoncer leur intention de se donner la mort : elles demandent pardon à leurs parents et les assurent de leur amour en expliquant que la vie leur est devenue insupportable. Puis elles coupent les téléphones et disparaissent. Quelques jours plus tard, on les retrouve mortes à quatre-vingts kilomètres de là. Leurs corps ont échoué sur la plage syrienne de Tartous, rejetés par la mer. Le rapport d’autopsie ne révèle aucune trace de violence, établissant la noyade comme cause du décès.

Au moment de leur disparition, une tempête frappait le Liban, ce qui rend peu plausible l’hypothèse d’une fuite vers l’étranger à bord d’une embarcation clandestine. D’ailleurs on n’a trouvé aucune épave nulle part. Les pistes de l’enlèvement et du crime ont été écartées également. Reste celle du suicide, la plus probable. Tout porte à croire que les trois sœurs, qui ne savaient pas nager, se sont jetées d’une falaise dans une mer en furie.

Qu’est-ce qui peut amener trois filles dans la fleur de l’âge à se donner la mort collectivement ? Quels secrets de famille ont-elles emportés avec elles ? Faute d’éléments, on imagine des histoires sordides de mariage forcé, d’inceste, d’oppression. On se dit que les deux cadettes étaient peut-être sous l’influence de leur aînée qui les aurait entraînées sur sa pente dépressive et suicidaire.

Mais en même temps, comment ne pas se souvenir que Carole, Aïda et Mirna ont mis fin à leur vie en 2021, au moment où le Liban est au fond du gouffre, où les jeunes sont privés de travail et d’avenir, où les filles ont perdu une partie importante de leur autonomie en raison de la crise et des confinements successifs ?

L’acte désespéré de ces trois sœurs n’est pas aussi énigmatique qu’il en a l’air. (19/4/21)

 

Hystérie

La magistrate Ghada Aoun cristallise les tensions entre le camp présidentiel, qui la porte aux nues comme le symbole de la lutte anticorruption, et l’opposition haririenne, rejointe par d’autres formations, qui la voue aux gémonies en la qualifiant de pantin entre les mains du pouvoir aouniste.

Ce qui frappe depuis le début de ce feuilleton médiatique, ce sont les termes employés par les détracteurs de Ghada Aoun, qui trahissent la persistance des stéréotypes misogynes au Liban. La magistrate a été traitée de folle et d’hystérique, entre autres propos aux relents machistes. Un éditorialiste lui a même diagnostiqué une « instabilité psychologique » en raison, prétend-il, de son « célibat ». D’autres encore s’en sont pris à son physique, à sa coiffure, à sa démarche, à ses expressions faciales, autant d’aspects totalement absents des critiques visant son adversaire judiciaire le procureur général Ghassan Oueidat. (20/4/21)

 

La bonne direction

Le Conseil supérieur sunnite a fixé à dix-huit ans l’âge minimum du mariage, ce qui constitue une avancée considérable pour la femme au Liban, notamment dans les communautés musulmanes où il arrive qu’elle soit mariée très jeune.

Hélas, la nouvelle réglementation est accompagnée d’une disposition qui en neutralise les effets : des dérogations pourront être accordées pour le mariage des filles à partir de quinze ans, ce qui ouvre la voie aux abus et relativise le décret publié dans le Journal officiel

Il s’agit quand même d’un pas dans la bonne direction. (12/5/21)

 

Pourquoi un Noir ?

Une jeune Libanaise, docteure en droit, a épousé un avocat et professeur de droit originaire du Sénégal. Elle raconte le comportement hostile de la police envers son mari à l’aéroport de Beyrouth, ce qui l’a obligée à activer ses relations pour lui permettre d’obtenir un visa. Le même racisme a marqué l’attitude de l’entourage : les parents de la jeune femme, déjà longs à convaincre, ont subi toutes sortes de critiques de la part de la famille, des amis et du voisinage. Un étranger, passe encore, mais pourquoi un Sénégalais, pourquoi un Noir et pas un Européen blanc ! Puis, lorsque le premier enfant du couple est né, on s’est félicité de son teint moins sombre que celui de son père. Lequel enfant, soit dit en passant, sera privé de la nationalité maternelle conformément à la législation patriarcale libanaise. (7/9/21)

 

Quatre pour cent

Nous sommes en 2021, et le Liban vient de se doter d’un gouvernement qui compte une seule femme sur vingt-quatre ministres. 96 % du pouvoir exécutif va aux hommes et 4 % aux femmes, exactement la même proportion que pour l’Assemblée nationale (six députées sur cent vingt-huit). Le Liban occupe la 183e place (sur 190) dans le classement mondial du pourcentage de femmes parlementaires. Faut-il vraiment s’en étonner ? Dans un système archaïque où prévalent le despotisme, le féodalisme, le tribalisme et autres -ismes en rapport avec la domination masculine, la mise à l’écart des femmes relève d’une logique structurelle. Les partis politiques ne ratent pas une occasion d’encenser les femmes et de plaider pour leur participation active à la gestion de la cité : discours démagogiques sans cesse démentis par les faits. (11/9/21)

 

Les commissions parlementaires mixtes ont rejeté une proposition d’amendement de la loi électorale visant à réserver vingt-six sièges (sur cent vingt-huit) aux femmes à l’Assemblée nationale. Non seulement ils l’ont rejetée, mais ils ne se sont même pas donné la peine d’en débattre, expédiant l’affaire en deux minutes.

La classe politique libanaise a donné une nouvelle preuve de sa duplicité sur la question des droits de la femme. D’un côté des déclarations ampoulées pour couvrir la femme d’éloges et réclamer sa participation active à la vie politique. De l’autre un blocage systématique de toutes les initiatives destinées à renforcer le rôle de la femme dans la gestion des affaires publiques. Pour les discours, tout le monde répond présent. Pour les actes, il n’y a plus personne. Et cela dure depuis des lustres. (8/10/21)

 

Esclavagisme

Rue Kfoury, ma mère est abordée par une jeune Africaine qui semble perdue : elle a fui la maison où elle travaillait depuis cinq mois, car on ne lui versait plus son salaire. Ne sachant où aller, elle s’est rendue à l’agence qui l’avait amenée au Liban. Là, au lieu du secours espéré, elle a reçu une volée de gifles et de coups, ce qui n’est pas rare dans ce genre d’officines. La jeune femme s’est enfuie de nouveau. Elle a erré sous la pluie, dormi dans une station-service, subissant le froid, la faim, la peur, avant de parvenir au consulat kenyan qu’elle a trouvé fermé. À présent, elle est sous la protection de Caritas qui fera le nécessaire pour la rapatrier au Kenya.

Cette histoire rappelle combien les employées de maison étrangères sont abandonnées à leur sort par les institutions publiques qui ne les protègent ni contre l’exploitation, ni contre la maltraitance, encore moins contre les abus des agences. Leur dernier rempart, au-delà de l’État et de leurs propres pays, ce sont les associations humanitaires comme Caritas qui tentent de colmater les énormes brèches d’un système plus proche de l’esclavagisme que du contrat de travail. (16/12/21)

 

Malheur aux invisibles

Une employée de maison éthiopienne est jetée à terre, battue et traînée par les cheveux sur plusieurs mètres. Son employeur semble totalement insensible à ses cris, fort de son bon droit de maître autorisé à rosser sa bonne récalcitrante, et Dieu sait combien elles sont récalcitrantes, les Éthiopiennes, des « têtes dures » qu’il faut mater sans merci si on entend se faire obéir. L’individu se croyait sans doute à l’abri de toute poursuite, les annales judiciaires libanaises n’ayant jamais connu (ou presque) d’employeurs sanctionnés pour les mauvais traitements infligés à leurs domestiques. Le monsieur a seulement omis un détail : un téléphone le filmait à son insu. La vidéo a tourné sur les réseaux sociaux et la police a mis la main sur le bourreau.

Cette scène est loin d’être un cas isolé : les employées maltraitées se comptent par milliers au Liban et trop peu d’efforts sont déployés pour garantir leurs droits. La détresse de certaines les conduit parfois au suicide. Mais cette affaire révèle surtout l’hypocrisie des autorités qui s’indignent et réagissent au quart de tour lorsque les réseaux sociaux s’en mêlent, sans rien entreprendre de déterminant pour protéger ces femmes esseulées. À quoi s’ajoute la fourberie des agences d’emploi qui se sont fendues aujourd’hui d’un communiqué scandalisé appelant au respect de la dignité humaine, alors que les employées de maison sont souvent brutalisées dans le huis clos de ces mêmes agences quand elles osent se plaindre de leurs patrons.

La chance de cette femme éthiopienne est d’avoir été filmée. Malheur à celles, infiniment plus nombreuses, qui souffrent loin des objectifs. (6/1/22)

 

Les sœurs mortes

Trois sœurs indiennes, Kamlesh, Mamta et Kalu, mariées à une même fratrie, se sont donné la mort collectivement pour échapper aux maltraitances de leur belle-famille qui leur reprochait leur maigre dot. Elles étaient harcelées, battues, empêchées de travailler et de poursuivre leurs études. Avant de disparaître, la benjamine a envoyé ce message à son cousin : « Il vaut mieux mourir une fois pour toutes que mourir un peu chaque jour. »

Cette tragédie fait écho au suicide de trois sœurs libanaises en avril 2021, quand Carole, Aïda et Mirna s’étaient jetées par désespoir dans une mer en furie, avant que leurs corps n’échouent sur la plage syrienne de Tartous.

Six sœurs mortes d’avoir été empêchées de vivre, en Inde comme au Liban, parce qu’elles étaient femmes, parce qu’elles étaient pauvres. (10/6/22)

 

Sexisme

Lors des consultations parlementaires pour la désignation d’un Premier ministre, la députée du Changement Cynthia Zarazir a fait l’objet d’attaques et de railleries sans nombre. Lui reprochait-on ses idées ou ses propos ? Non : on la brocardait sur sa tenue. Elle s’était présentée en jean et chaussures bicolores au palais de Baabda, transgressant, paraît-il, l’étiquette des lieux. Quelques semaines plus tôt, les médias avaient déjà commenté en long et en large les robes rouges des députées Ghada Ayoub et Nada Boustany.

Visiblement, les opinions des femmes politiques intéressent moins que leur tenue vestimentaire. Cette misogynie décomplexée est loin d’être l’apanage des hommes : les commentaires des femmes elles-mêmes, tels qu’on peut les lire sur les réseaux sociaux, ne sont pas en reste de sexisme à l’égard de leurs semblables. (25/6/22)



Une femme au Parlement

La même députée de la contestation, Mme Cynthia Zarazir, vient de faire des révélations sur son expérience de femme parlementaire à l’Assemblée nationale. On apprend ainsi qu’au début de la législature, on lui a livré un bureau sale où elle a trouvé, entre autres, des exemplaires de Playboy dans les tiroirs et des préservatifs usagés traînant par terre. Le traitement qu’on lui réserve depuis est à l’avenant : les agents de l’ordre feignent de ne pas la reconnaître pour lui réclamer ses papiers à chaque passage ; ses collègues députés ne se conduisent guère mieux, lui décochant des volées de remarques sexistes avec des jeux de mots douteux sur son patronyme (Sarsour, Sarasir, cafard au singulier et au pluriel). On supposait tout cela, bien sûr, mais le témoignage de Mme Cynthia Zarazir en fournit des preuves accablantes et donne, par la même occasion, des indications claires sur les dispositions réelles de la classe politique à engager les réformes nécessaires pour augmenter la représentation féminine dans les instances exécutives et législatives. (27/7/22)

 

Hana K.

Elle avait vingt et un ans. C’était une femme battue. Mère de deux enfants en bas âge, elle avait réclamé le divorce pour ne plus subir les coups et les humiliations. Son mari l’a suppliée de rester sous son toit ; il a promis de s’amender, jurant de ne plus jamais lever la main sur elle. A-t-elle cru à sa promesse ? A-t-elle subi des pressions familiales ? Toujours est-il qu’elle lui a accordé une deuxième chance.

Dans les mois qui ont suivi, Hana est tombée enceinte. Son mari, chauffeur de taxi-service, ne voulait pas d’un autre enfant, faute de moyens en ces temps de crise. Il lui a demandé d’avorter, mais Hana a refusé, ce qui a provoqué la furie de l’homme : il a roué son épouse de coups, avant de lui infliger des brûlures au troisième degré. Hana est morte quelques jours plus tard. Elle a été enterrée cet après-midi à Wadi Khaled. (17/8/22)

 

Deux femmes

L’une est juchée sur un bureau dans une banque, toute de noir vêtue, un pistolet à la main. Elle s’appelle Sally et exige la restitution de son dépôt en devises.

L’autre attend dans une voiture garée devant la même banque. Tee-shirt blanc, crâne rasé, les yeux cernés de bistre, elle affiche un air épuisé, hagard. Elle s’appelle Nancy, elle est atteinte du cancer, et elle a besoin d’argent pour traiter une tumeur au cerveau.

Sally et Nancy sont sœurs. Sally braque la banque pour sauver Nancy ; elle tente l’impossible et risque sa vie pour lui permettre de suivre un traitement onéreux en Turquie. Nancy, elle, est à bout de souffle, déterminée à vivre pourtant, par amour pour sa fille qu’elle veut voir grandir.

Sally et Nancy sont les victimes, parmi tant d’autres, des partis politiques qui ont précipité le pays au fond du gouffre. La crise dure depuis trois ans, et aucune mesure n’a été prise pour engager le Liban sur la voie du redressement. Le combat surhumain de ces deux femmes tragiques et sublimes fait ressortir la coupable inertie du pouvoir. (15/9/22)

 

L’héroïne et les pantins

Contrairement aux nombreux épargnants qui ont suivi son exemple, Sally Hafez n’a pas été arrêtée après le braquage de la banque BLOM de Sodeco. Elle a échappé à la police grâce à une mise en scène ingénieuse : sitôt rentrée chez elle, elle a publié un post sur Facebook où elle prétendait se trouver à l’aéroport en partance pour Istanbul, puis elle s’est déguisée en femme voilée et enceinte. Lorsque l’immeuble a été investi et qu’une patrouille a pénétré dans son appartement, elle a réussi à berner les gendarmes en simulant une grossesse avancée, les mains sur les hanches, des geignements plein la bouche. Après leur départ, elle a filé se terrer quelque part dans la Békaa.

Sally est décidément l’héroïne d’un roman libanais moderne. Et les hommes par qui ses malheurs sont arrivés, les pantins d’une vieille farce qui ne fait plus rire personne. (22/9/22)

 

Liberté

« Point de contrainte en religion », stipule un verset du Coran. Cela n’empêche pas les pouvoirs théocratiques dans certains pays musulmans d’exercer des contraintes vestimentaires sur les femmes. Il en va ainsi de l’obligation de porter le voile dans l’espace public, notamment en Arabie saoudite et en Iran. Dans ce dernier pays, où les femmes travaillent en nombre et s’illustrent par un haut niveau d’éducation, en plus de jouer un rôle moteur dans l’économie nationale, les autorités s’obstinent à réprimer toute tentative de mettre bas le voile, commettant ainsi une faute morale et une erreur politique. Non seulement le pouvoir iranien opprime ses citoyennes, mais il donne de l’Iran une image déplorable qui nuit à ses propres intérêts.

Les thuriféraires du régime iranien voient dans les manifestations actuelles les doigts des puissances étrangères qui chercheraient à diaboliser le pouvoir de Téhéran pour empêcher un accord sur le nucléaire et une levée des sanctions internationales. Même en supposant que cette théorie du complot repose sur une part de vérité, cela ne change rien aux faits : aujourd’hui des femmes iraniennes se battent contre l’imposition du voile, au nom de leur liberté et de leur dignité. Leur combat est juste. Il est légitime. Elles méritent la solidarité et le respect. (7/10/22)

 

Naturalisation

Les instances sportives, le ministre de la Jeunesse et des Sports, en plus d’une cohorte d’hommes politiques, font des pieds et des mains pour obtenir la naturalisation d’un basketteur américain qui évolue actuellement en Corée, afin qu’il puisse intégrer l’équipe nationale en vue de la prochaine Coupe du monde. Ainsi, un athlète sans aucune attache avec le Liban où il n’a jamais vécu, pourrait se voir octroyer la nationalité libanaise, alors que des milliers de personnes nées au Liban de mère libanaise et de père étranger, ayant grandi et passé toute leur vie au Liban, sont privées du droit fondamental d’accéder à la nationalité de leur pays. (12/3/23)

 

Question d’honneur

À deux heures du matin, dans un appartement de Choueïfat, un homme abat son épouse de huit balles sous les yeux de leurs trois enfants, avant de s’enfuir avec eux. Quelques heures plus tard, le frère de la victime apparaît dans une vidéo où il proclame sa solidarité avec l’assassin. Si son beau-frère ne s’en était pas chargé, assure-t-il froidement, il aurait tué sa sœur de ses propres mains pour laver l’honneur de la famille.

Ainsi, selon ces hommes, une liaison amoureuse extraconjugale (à supposer que ce soit le cas) souille l’honneur d’une famille, mais pas l’homicide d’une mère de vingt-six ans. Tirer huit balles dans le corps d’une femme sans défense, traumatiser trois enfants à vie, c’est honorable. (28/3/23)

 

L’honneur rétabli

Une jeune Syrienne de vingt-trois ans a été déclarée morte des suites d’une crise cardiaque. Alors qu’on s’apprête à l’enterrer au village d’Al-Nabi Othman dans la Békaa, les forces de l’ordre font irruption dans le cimetière et emportent la dépouille pour la faire autopsier. L’examen du corps révèle que la jeune fille a été tuée par une arme contondante. Les assassins sont vite identifiés : il s’agit de ses deux frères aînés qui ont perpétré le crime pour « laver l’honneur de la famille ».

On ignore de quel déshonneur la victime s’était rendue coupable pour mériter un sort aussi atroce. Une pauvre histoire d’amour, sans doute, une relation sexuelle peut-être, suivie ou non d’une grossesse. On sait en revanche, avec certitude, que les deux frères ont subi depuis leur enfance un conditionnement mental fondé sur des principes rétrogrades, qui les a conduits à verser le sang de leur sœur, en plus de détruire leurs propres vies. (9/5/23)

 

Police des mœurs

Une femme et son mari ont été pris à partie sur la plage publique de Saïda par un cheikh et un groupe de jeunes. Ces derniers reprochaient à la baigneuse d’être en maillot de bain (une pièce) et lui ont donné dix minutes pour rentrer chez elle. N’ayant pas obtempéré, le couple a été malmené par les individus avant de quitter la plage.

Commentant l’incident, le maire de la ville a déclaré que les baigneurs étaient libres de se vêtir à leur guise. Mais loin de condamner l’attitude du cheikh et de ses compagnons, il leur a trouvé des excuses en invoquant les « différences culturelles » entre les régions du Liban. Le maire part donc du postulat que la ville de Saïda est culturellement uniforme et, qu’à ce titre, tout le monde doit s’y conformer au code vestimentaire de l’islam conservateur. Or Saïda n’est pas un monolithe : elle est plurielle, tant par ses différentes communautés que par la diversité de sa communauté sunnite à laquelle appartient le couple agressé. L’édile l’a visiblement oublié, et avec lui les intégristes qui se sont érigés en police des mœurs. (18/5/23)

 

Rajia

Une mère de famille, récemment divorcée, va à la rencontre de son ex-mari dans un village du Chouf (Bséba) pour lui permettre de voir leurs enfants. Un geste d’apaisement et de bonne volonté qui lui sera fatal. L’homme, un ancien gendarme, l’invite à descendre de voiture et l’attire à l’écart, sous prétexte d’échanger quelques mots. Les mots s’avèrent des coups de couteau au visage et au corps, sous les yeux horrifiés des enfants qui se jettent hors du véhicule en hurlant. La femme parvient à se libérer et tente de fuir. L’homme retourne à la voiture, démarre et fonce sur la malheureuse. Il l’écrase une première fois et lui roule dessus à plusieurs reprises. Quand la police intervient, il est trop tard pour Rajia qui n’a pas survécu à ses blessures. Il est trop tard pour ses enfants aussi, témoins d’une scène inouïe dont on peut imaginer l’impact dévastateur sur le reste de leur vie. (26/5/23)

 

Sac-poubelle

Tôt le matin, un homme passant devant la municipalité de Tripoli remarque un chien qui traîne un sac noir. Il n’est pas surpris : des chats et des chiens charriant des sacs-poubelle trouvés dans les décharges, il en a souvent vu dans les quartiers de la ville, surtout au petit matin quand les rues sont encore désertes. Alors qu’il poursuit son chemin, un son l’arrête, comme des cris étouffés. Il revient sur ses pas, s’approche du chien, ouvre le sac : il y découvre un nouveau-né, une petite fille couverte d’hématomes.

L’enfant est à présent hospitalisée. De quelle misère est-elle la fille, de quelle violence, de quelle terreur ? On imagine des scénarios inspirés de mille récits lus ou entendus : une relation sexuelle forcée (viol, inceste), une manipulation affective par un prédateur sans foi ni loi, une histoire d’amour qui tourne mal par ignorance... On se représente la détresse de cette jeune femme à l’instant où elle a appris qu’elle portait un enfant, elle qui est probablement une enfant elle-même. A-t-elle pu cacher son état à sa famille ? S’est-elle confiée à quelqu’un sans trouver le soutien espéré ? A-t-elle fui pour échapper au crime d’honneur qui est parfois le destin des filles coupables d’avoir aimé ?

Deux corps meurtris pour un seul visage au front tuméfié, à la face contusionnée, aux yeux clos sur l’indicible : la tête d’un nourrisson abandonné qui aura commencé sa vie dans un sac-poubelle traîné par un chien. (20/7/23)

 

Cinq mois après les noces 

Elle est syrienne. Elle a vingt et un ans. Depuis cinq mois, elle partage la vie d’un Libanais.

Une jeune femme fraîchement mariée, on l’imagine s’occupant de sa maisonnée, faisant les courses, préparant le repas, travaillant dans un bureau ou un commerce, attablée dans un restaurant de la montagne avec son homme, se promenant en sa compagnie sur la corniche au soleil couchant…

Mais une photo vient balayer ces scènes heureuses d’une vie de couple à peine commencée : la jeune épouse gît sur un lit d’hôpital à Hadeth, totalement couverte de pansements sur lesquels court un réseau de tubulures reliées à des drains et des sondes. On devine çà et là quelques morceaux de chair violacée et tuméfiée. La jeune mariée a-t-elle été victime d’un accident de la circulation ? A-t-elle chuté de son balcon en étendant son linge ?... Non, elle a été ébouillantée par son mari avec de l’huile chaude… Elle est brûlée au troisième degré sur une grande partie de son corps, son visage est irréversiblement défiguré, ses chances de survie sont minimes. L’homme, lui, a disparu après les faits.

L’épouse ébouillantée n’a pas survécu à son calvaire. Elle est morte à l’unité des soins intensifs de l’hôpital Saint-Georges de Hadeth. Avant elle, deux autres femmes avaient subi les sévices du même bourreau. Sa première épouse révèle qu’il la torturait sans cesse : il la battait férocement, attachait ses mains avec un câble électrique, lui donnait des coups de marteau sur les jambes, introduisait des aiguilles sous ses ongles, l’électrocutait à lui faire perdre connaissance, après quoi il la réveillait avec un seau d’eau froide. La deuxième femme décrit d’autres actes de barbarie : des coups de poing sur le visage, la tête cognée contre le mur, des entailles au couteau sur le corps, et cela dès le premier jour de mariage, qui a duré un seul mois. Quant à la troisième épouse, la brûlée vive, les enfants du bourreau, qui vivaient sous le même toit que le couple, racontent les scènes d’horreur auxquelles leur père les obligeait à assister : il dénudait sa femme, la bâillonnait pour l’empêcher de crier et, après lui avoir entravé les mains et les pieds, il la battait, la fouettait, l’électrocutait, l’ébouillantait, la brûlait avec de la braise, la tailladait avec une pince à charbon qu’il lui enfonçait dans la chair.

Pendant des années, avec trois épouses successives, cet homme a commis l’effroyable et personne n’a rien fait pour mettre un terme à ses crimes. On a laissé un monstre agir impunément pendant plus de dix ans. Silence de la famille. Silence des voisins. Silence du clergé, de l’école, de la police, des médias…

Pour une histoire tragique parvenue à nos oreilles, combien d’autres resteront captives du même silence ? (6/12/25)

 

Les apatrides

À la faveur d’un décret présidentiel, Gianni Infantino, président de la FIFA, vient d’être naturalisé libanais pour services rendus à la nation. La décision est justifiée : l’homme est marié à une Libanaise (Lina al-Achkar) dont il a quatre enfants. De plus, la FIFA s’est engagée à financer la construction d’un stade ultramoderne de vingt mille à trente mille places à Beyrouth, à charge pour la fédération nationale de fournir le terrain. Aucun problème donc. Le Liban ne se déshonore pas en comptant Gianni Infantino parmi ses citoyens, comme il s’était déshonoré dans les années 90, sous la férule syrienne, quand des cohortes d'individus avaient été naturalisées indûment pour des raisons communautaires et électoralistes. Là où le bât blesse, en revanche, c’est qu’au moment où Infantino obtient un troisième passeport d’un simple claquement de doigts, des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, nés de mère libanaise, sont privés de la nationalité de leur pays car leur père est étranger, avec toutes les conséquences qu’on imagine dans leur vie quotidienne. Comment ne pas comprendre leur amertume et leur colère face à ce décret présidentiel, alors qu’ils ont vu le jour au Liban et qu’ils y vivent depuis leur naissance ?

Le plus cocasse dans l’affaire est que les propres enfants de Gianni Infantino, privés jusque-là de la nationalité libanaise, vont devenir libanais, non par leur mère libanaise, mais par leur père italo-suisse naturalisé libanais ! On peut difficilement concevoir un système plus absurde, plus injuste et plus misogyne, dont l'unique motivation est de maintenir l'équilibre démographique entre les communautés, car les naturalisations par la mère, si elles devaient avoir lieu, profiteraient surtout aux musulmans. Voilà sur quoi est bâti notre pays : la peur de l'autre. (9/12/25)