Petites vies

 

La petite mendiante

Je vois souvent une petite fille d’une dizaine d’années qui tend la main aux passants rue Badaro. Elle passe d’un individu à l’autre, la mine implorante, débitant ses suppliques sur un ton monocorde. Les gens ont beau l’ignorer, presser le pas, elle s’accroche à leurs basques sur plusieurs mètres. Certains s’énervent et la chassent d’un geste agacé ; d’autres, plus rares, cèdent à ses instances ; mais l’attitude la plus commune reste l’indifférence, regard vide, oreilles bouchées et bouche close.

Aujourd’hui, je l’ai vue devant la banque Audi, non pas en train de mendier, mais penchée sur le rétroviseur latéral d’une voiture garée. Elle se mirait sous tous les angles, se contemplait songeusement, riait à ses propres grimaces. À force de la voir tendre la main et invoquer la protection d’Allah sur les bienfaiteurs potentiels qu’elle sollicitait, j’avais oublié que c’était une enfant. (7/12/20)

 

Yahya

La nuit vient de tomber. Riwan et moi rentrons de notre promenade quand je vois une ombre s’approcher de nous. Je reconnais un jeune mendiant qui traîne dans le quartier depuis plusieurs mois et dont le mode opératoire le distingue de ses semblables. Au lieu de harceler les passants en les mitraillant de suppliques et d'invocations, il reste à bonne distance et fait entendre un mince filet de voix fêlée où l’on devine à peine une sollicitation murmurante.

La nuit est froide, les rues sont désertes et sombres, je lui demande ce qu’il fait encore dehors. Je dors ici, me dit-il, et il me désigne la guérite du parking situé juste à côté. Son grand frère travaille dans ce parking, mais depuis le début du confinement, il n’y a plus de voitures, donc plus rien à faire ; alors lui, il garde les lieux. Sa mère et sa fratrie (six frères et sœurs) habitent à Sabra. Ils sont originaires de Mahmara dans le Akkar, me dit-il en m’assurant pour la deuxième fois qu’il n’est ni syrien ni palestinien. Il a décroché de l’école l’année dernière, au moment du premier confinement. Quand le pays a rouvert au mois de mai, il a travaillé dans un atelier de mécanique, puis de menuiserie, avant de participer à la cueillette des olives. Il me jure ne pas aimer la mendicité, et je le crois volontiers au peu de conviction qu’il met à la tâche. Non, personne ne l’oblige à tendre la main, m’assure-t-il, mais il faut bien aider sa famille. Il voudrait travailler, n’importe quoi, dès que possible. Il ne mendiera pas toute sa vie.

Il s’appelle Yahya. Il a quatorze ans. (19/2/21)

 

Le vendeur de ballons

Quartier Basta, un petit vendeur de rue tient un immense bouquet de ballons multicolores. Il est planté là, au bord du trottoir, minuscule bipède surmonté d’une charge tellement disproportionnée que je l’ai vu, dans une sorte de rêve éveillé, se détacher du sol et s’élever peu à peu, tiré par sa cargaison vers le ciel.

Sans doute serait-il mieux là-haut, parmi les nuages épars, cet enfant cloué au sol dans la poussière et les gaz d’échappement, essayant de vendre des ballons pour rapporter de l’argent aux adultes qui l’exploitent, sous le nez des forces de l’ordre dont quelques spécimens, non loin de là, devisent tranquillement en grignotant des graines de lupin. (24/5/21)

 

Deux enfants à Beyrouth

Sur le trottoir qui longe le parc des Pins, côté Barbir, un garçon d’une dizaine d’années vend des bouteilles d’eau minérale à l’ombre d’un arbre. Voilà des mois que je le vois au même endroit, faisant les cent pas autour du stand, bavardant avec le vent, caressant les chats à travers les barreaux du parc, chassant comme il peut l’ennui qui le guette.

Il y a quelques jours, une petite fille s’est jointe à lui. Je me demande si c’est une sœur, une cousine, une gamine sans lien de parenté, placée là pour susciter la pitié et doper les ventes. Car la petite fille souffre d’un handicap moteur qui la cloue dans un fauteuil roulant. Ses bras atrophiés se replient sur son buste menu, sa figure est marquée par une expression de contention permanente. Elle est installée en première ligne, dans l’intention évidente d’attirer le regard du passant et de l’amener à mettre la main à la poche.

Chaque jour, des dizaines de policiers défilent devant ces deux enfants, à moto ou en voiture. Chaque jour, des centaines d’adultes vont et viennent sous les yeux du petit garçon et de sa compagne silencieuse. Personne, visiblement, n’y trouve rien à redire. (7/6/21)

 

L’indifférence

Rue Badaro, une mendiante et ses trois enfants occupent le même bout de trottoir depuis des mois. Chaque matin, un homme les dépose ici pour les récupérer le soir avec la recette du jour. La femme reste assise, le dos appuyé au mur, un bébé dans les bras. C’est sa grande fille, environ six ans, qui est chargée de solliciter les passants en psalmodiant les formules d’usage d’une voix fluette. Son petit frère lui emboîte le pas ; on l’entend répéter les incantations de son aînée sur le ton de la moquerie, raillant jusqu’au nom d’Allah que la fille prononce avec componction, quand lui, dans l’insouciance de son jeune âge, le tourne en dérision.

Voilà comment ce petit garçon apprend son futur métier, comme sa sœur avant lui, comme son nourrisson de frère après lui, dans l’indifférence générale des passants. Personne ne s’indigne que des enfants traînent sur le trottoir du matin au soir, réduits à la mendicité, quand ils devraient être sur les bancs de l’école. C’est ainsi. On s’y est habitué. Les gens s’habituent si facilement à ce qui ne les touche pas. (21/12/21)

 

Les impassibles

Dans un restaurant de Broummana, les toilettes sont gardées par un garçon syrien d’à peine douze ans. Il veille à la propreté des lieux, asperge les mains de gel hydroalcoolique et, pendant ses rares pauses, il s’installe sur une chaise à l’entrée des WC. On connaissait les dames pipi ; nous avons inventé l’enfant pipi.

Le plus dérangeant n’est pas tant la fonction de ce jeune garçon, que l’indifférence générale des usagers qui entrent et sortent sans l’ombre d’une gêne, arborant la même impassibilité que les passants de Beyrouth devant les petits mendiants en guenilles et les gamins qui fouillent dans les ordures. (29/6/22)

 

L’éducation comme privilège

L’école publique libanaise a perdu 22 % de ses élèves entre 2021 et 2022. Qu’est-il advenu des milliers d’élèves concernés ? Si une faible proportion a quitté le pays, les autres ont décroché en deux temps : d’abord lors des confinements successifs, quand l’enseignement en ligne a exclu un grand nombre d’élèves privés d’Internet et d’électricité ; puis, avec l’aggravation de la crise, beaucoup d’enfants ont été déscolarisés pour travailler et soutenir leurs familles durement éprouvées par l’effondrement de leur pouvoir d’achat.

Voilà comment les classes populaires sont en train de perdre un acquis social qu’elles ont mis des décennies à conquérir : l’accès à l’éducation. Cet accès était relatif, bien loin d’assurer l’égalité des chances, mais il avait le mérite d’exister. Si rien n’est fait pour redresser le pays, l’éducation risque de redevenir un privilège de nantis. C’est ce qui peut nous arriver de pire. (30/8/22)

 

Signe de la croix

Ce matin, dans le quartier de Mar Mikhaël, trois petits mendiants syriens assis sur des marches faisaient le signe de la croix à tour de rôle. Je me suis demandé s’ils mimaient par jeu un geste observé chez les habitants de ce quartier chrétien, ou s’ils s’entraînaient à le reproduire pour augmenter leurs chances d’obtenir une obole, sur la recommandation des adultes qui les exploitent. À moins qu’ils n’aient été approchés par un missionnaire cherchant à les convertir, hypothèse beaucoup moins probable. Leur geste n’avait rien de sacrilège en tout cas : enfantin, seulement, et d’une totale innocence. (19/8/22)

 

Le vendeur de mouchoirs

Zaher est syrien, il a dix ans. Je l’ai vu arriver de loin, fonçant sur son vélo rouge déglingué. Le parc était désert en cet après-midi pluvieux et il avait visiblement besoin de compagnie. J’étais avec mon fils, lui aussi juché sur sa bicyclette blanche. Il nous a tourné autour un moment, nous lançant des sourires, avant d’aborder Riwan pour l’interroger sur ses freins, ses phares, sa sonnette, autant d’équipements qui manquent à son propre cycle. Il manque bien d’autres choses au garçon, plus essentielles. Au fil de la conversation, j’apprends que Zaher ne va pas à l’école. Son père le fait travailler pour subvenir aux besoins de la famille. Il vend des maharem (paquets de mouchoirs) une partie de la journée, en attendant d’être placé chez un garagiste ou un épicier. Il me confie qu’il aurait voulu continuer l’école pour devenir avocat et défendre les plus faibles. Mais c’est comme ça, fait-il avec un geste résigné.

Les Zaher du Liban, mineurs déscolarisés et exploités, se comptent par dizaines de milliers, non seulement des Syriens et des Palestiniens, mais beaucoup de Libanais également. À quoi bon s’occuper d’une population née pour servir qui alimente une main-d’œuvre bon marché ? C’était déjà le cas il y a des lustres. Ce sera le cas pendant de longues années encore. (20/2/26)