Écotextes

 

Ce qu’il nous reste

Nayla et moi avons retrouvé la nature dans la réserve de Tannourine après des mois de confinement. La longue frustration décuplait le plaisir éprouvé devant la splendeur des lieux et la variété des paysages : ici une forêt de cèdres à l’ombre accueillante, là une clairière buvant le soleil à pleine gorge, plus loin une pente rocailleuse à découvert, une falaise où s’accrochent miraculeusement des arbrisseaux, un belvédère de karst dominant un vallon et un cirque de collines aux flancs nus ; çà et là des bosquets de calicotomes, d’immenses papillons jaunes, des lézards qui détalent en froissant l’herbe.

Quelques heures plus tard, à Douma, je me suis réveillé en pleine nuit pour sortir à l’air libre : la ligne de crête déployait ses courbes délicates sous le ciel étoilé, pareilles au flanc d’une géante assoupie ; j’ai humé l’atmosphère embaumée de pins, de jasmin, de terre, écoutant l’insondable silence à peine troublé par le frisson des trembles sous la brise.

Ils nous ont tout pris, mais il reste l’essentiel. (25/7/20)

 

Fugue marine

Escapade au bord de la mer. L’air est doux, des nuages floconneux captent les dernières lueurs du soleil englouti par l’horizon. On marche à pas lents, sans entendre ni moteurs ni klaxons, seulement le clapotis des vagues et le bruissement du vent. On savoure la beauté et la quiétude des lieux en contemplant la Grande Bleue. Au loin se profile Beyrouth avec ses contours estompés qui lui donnent un aspect onirique, comme un mirage surgi des eaux. (2/1/21)

 

Soleil

Le balcon est d’un précieux secours pour supporter le confinement. On y sort au moindre rayon de soleil et c’est à chaque fois un plaisir intense de sentir la douce chaleur qui vous pénètre jusqu’aux os. On ferme les yeux pour mieux s’offrir à la lumière, on se relâche, on s’abandonne. Le temps s’arrête, plus rien ne compte que ces quelques instants de bien-être.

Comment font les citadins privés de balcon ou de terrasse ? Quelle consolation offrent-ils à leurs corps épuisés par quinze mois de restrictions en tous genres, de coups de massue, de nausées récurrentes face à l’indécence de la classe politique ?

On nous a volé nos vies et nos biens. Mais il reste le soleil. (25/1/21)

 

De l’enfer à l’euphorie

En ouvrant la porte-fenêtre ce matin, je suis enveloppé par une bouffée d’air tiède qui fleure bon le printemps. Le ciel est sans nuage, la lumière limpide. En une fraction de seconde, un souvenir m’envahit et me projette trente ans en arrière : c’était en mars 1990, il faisait un temps sublime, j’effectuais une randonnée avec quelques amis à Laklouk après plusieurs semaines passées sous les bombes et la mitraille. Le plaisir de retrouver la nature était décuplé par la longueur de la réclusion qui avait précédé cette échappée belle. Je n’oublierai jamais l’euphorie qui me portait alors, l’ivresse de me retrouver dans des lieux aussi magnifiques, avec un ciel d’un bleu profond, des senteurs d’herbes et d’infini, une vue à 360° sur les collines et les vallons environnants, et le silence bien sûr, un silence déconcertant pour mes oreilles accoutumées aux déflagrations, rompu seulement par le bruit de nos pas sur le sentier.

L’irruption de ce souvenir me rappelle combien la nature et le grand air nous manquent après des semaines de confinement. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. 

Soit dit en passant : les leaders politiques de l’époque se nommaient déjà Michel Aoun, Samir Geagea, Nabih Berri et Walid Joumblatt. (2/2/21)

 

Magie du matin

Sortir tôt le matin, parcourir d’un pas vif les rues désertes, se sentir porté par l’air frais aux teintes bleuâtres, tendre l’oreille au roucoulement des pigeons et aux résonances de l’aube… Des sensations anciennes remontent à mesure qu’on s’enfonce dans l’espace transfiguré. On repense à certains voyages quand, les muscles fébriles, le cœur battant, on partait à la découverte d’un lieu inconnu.

Sous l’effet du marasme ambiant, on se ferme peu à peu à l’enchantement du monde, mais certains plaisirs, comme ces flâneries matinales, conservent intactes leur force et leur magie. (23/2/21)

 

Vivre

S’étendre au soleil, se vider de tout sans l’avoir cherché, à la faveur d’un temps rompu. Respirer des effluves intermittents d’iode, d’agrumes, d’herbe sèche, entendre le vent se faufiler parmi les roseaux tout près, en douceur, sans conviction, comme un enfant las de jouer mais jouant quand même, percevoir des coassements dans des mares invisibles, des pépiements épars, le frémissement des vagues, et se dire que la qualité d’une vie se mesure à son degré de proximité avec les pulsations de la nature et les vibrations du monde réel.

C’était hier, quelque part en bord de mer, par inadvertance. Je porte ces quelques moments comme un testament et une promesse. (22/3/21)

 

Viatique

En fin d’après-midi, je longeais le parc des Pins, perdu dans mes pensées, quand j’ai été saisi par une odeur familière, fraîche et acidulée. Mes sens l’avaient reconnue avant que je ne l’identifie : il s’agissait d’un parfum d’agrumes, le même effluve qui m’enveloppe chaque fois que je me rends dans certains villages du Sud où l’on cultive encore ces fruits. C’étaient exactement les senteurs du Sud qui m’emplissaient les narines, charriant dans leur sillage des images de vergers déployés à perte de vue jusqu’à la mer.

Surpris de sentir cette odeur sur un bout de trottoir beyrouthin entre la pinède et l’avenue Omar Beyhum, je me demandais si je n’étais pas victime d’une hallucination quand, soudain, derrière la haie du parc, j’ai remarqué un alignement de quelques orangers au feuillage lustré et sombre que je n’avais pas vus auparavant. Les exhalaisons d’agrumes venaient donc de là.

J’ai emporté avec moi ce précieux instant. Il pourra toujours servir par les temps qui courent. (2/4/21)

 

Jacarandas

Sur un bout de trottoir, en fin d’après-midi, des touches de lumière éparpillées attirent le regard. On s’approche, intrigué par ces petits foyers incandescents, avant de reconnaître des pétales de jacaranda dont le bleu pervenche ressort vivement dans la grisaille du crépuscule.

Chaque année, les jacarandas de Beyrouth nous donnent rendez-vous pour une saison éphémère et subtile. Tout est délicatesse dans cet arbre : la teinte hybride, la floraison fugace, le branchage aéré et gracile, les feuilles caduques aux airs de fougères. Il nous rappelle l’évanescence des choses, mais en même temps, son retour, et celui des arbres florifères qui ornent les rues de la ville (magnolias, flamboyants, frangipaniers…), clament la puissance de la sève et du vivant. En ce printemps 2021 où tout porte à la désolation, leurs fleurs rassurent comme des gages de pérennité et de résistance. (5/5/21)

 

Discordance intime

C’est le retour des beaux jours à Beyrouth. L’air se fait caressant, le ciel est sans nuages, des bosquets de fleurs égayent les rues : bougainvilliers, hibiscus, gardénias, glycines… Quelque chose en vous voudrait être de la fête, vous vous sentez soulevé par des souffles printaniers, une sève heureuse gonfle vos veines, mais simultanément, la réalité humaine vous oppose des faits en contraste violent avec la douceur du monde. Chaque jour apporte sa nuée de mauvaises nouvelles qui vous accablent, vous avez mal pour vos compatriotes, vous avez mal à ce pays qui n’en finit pas de s’enliser.

Le printemps au corps et la mort dans l’âme : discordance intime dont vous êtes l’objet et le témoin, déroutant décalage qui vous en rappelle d’autres dans l’histoire contemporaine, car c’est souvent au moment où revit la nature que les puissances chtoniennes sont les plus virulentes. (7/5/21)

 

Le Liban est ailleurs

Une fin d’après-midi dans une forêt du Metn. Ici, le soleil ne se couche pas au ras de la mer, mais tout en haut, en pleine gloire, sur la crête boisée qui se profile à contre-jour. Avant de disparaître, ses derniers rayons déversent une fine coulée de lumière frisante sur l’immense tapis formé par les cimes des pins parasols, dont le relief bosselé ondoie avec des scintillements de moire. Le regard est hypnotisé par le spectacle. On voudrait étreindre le paysage et l’emporter avec soi, comme au cours de l’après-midi, on a pris le temps de contempler les frêles orchidées, les cistes de Crète, le jaune intense des calicotomes et, partout, ce mariage si typique de la montagne libanaise entre les teintes grises du karst et les infinies nuances de vert.

Le Liban est dirigé par la pire classe politique au monde, c’est entendu. Il traverse une crise sans précédent, c’est un fait. Mais sa nature est là, pérenne, offrant au marcheur une beauté et une diversité extraordinaires. (17/5/21)

 

Brise

Il souffle sur Beyrouth une brise embaumée d’iode qui adoucit les effets de la chaleur humide. Ce vent est si agréable qu’on est tenté de s’immobiliser quelques instants, les yeux clos, pour se laisser envelopper par ses caresses. Ne rien faire, ne penser à rien, se confondre avec les éléments en se mettant au diapason du monde.

On a souvent décrit la beauté d’un paysage, l’harmonie d’un son, la subtilité d’un parfum, la succulence d’une saveur. On ne dit pas assez la douceur de l’air. (24/7/24)

 

Incendies

Des incendies ravagent depuis des jours le nord du pays. D’immenses surfaces boisées sont parties en fumée, des milliers de personnes ont dû quitter leurs habitations. Les moyens déployés pour lutter contre le feu sont dérisoires : quelques équipes de la Défense civile, quatre hélicoptères de l’armée, des volontaires de la région. L’un d’eux, un adolescent de quinze ans, y a laissé la vie.

Le Liban croule sous une dette de quatre-vingt-dix milliards de dollars. Qu’ont fait les pouvoirs publics de cet argent ? À voir l’état du pays, pas grand-chose. En tout cas personne parmi les responsables n’a estimé que nos forêts représentaient une richesse suffisamment rare et précieuse pour être protégée avec une flotte d’avions bombardiers d’eau. Le Liban ne dispose d’aucun Canadair, alors que le coût de ces avions aurait constitué une part infime des sommes colossales détournées par la classe politique. Pire encore : en 2009, l’ONG Akhdar Dayem a offert trois bombardiers d’eau Sikorsky au gouvernement libanais ; ils sont hors service depuis des années, faute d’entretien et de pièces de rechange…(30/7/21)

 

Le pays réel

Il y a un décalage constant entre la représentation du Liban et sa réalité. En cette période de crise où les difficultés et les frustrations s’accumulent, où le monde nous observe avec une stupeur teintée de commisération, notre perception subjective du Liban est assombrie par l’épreuve collective. C’est un Liban éclopé que nous portons en nous. Un Liban blessé, décomposé, rompu. Or le pays réel a peu à voir avec cette image intériorisée d’un Liban moribond qui suscite la pitié et la raillerie. Le vrai Liban n’a que faire de nos problèmes politiques et économiques. Il demeure égal à lui-même, malgré l’ouvrage des hommes.

Cette pensée trotte dans mon esprit tandis que je flâne à l’ombre des pins, quelque part dans la montagne. Chaque pas me réconcilie avec ma terre, chaque son, chaque arôme, chaque tableau, du plus humble buisson au panorama grandiose sur les collines alentour. (7/8/21)

 

Chemins de fer

C’est un morceau de France enfoui dans les bois, une gare désaffectée gardée par des eucalyptus, des pins et des chênes, au milieu d’un silence troublé seulement par les cigales. Le nom de la gare demeure visible sur la façade, en caractères latins et arabes : Araya-Chouit. Le bâtiment a été inauguré en 1895. Il tient encore debout, par miracle, portant témoignage au cœur de la montagne libanaise de l’architecture ferroviaire française du XIXe siècle. Ici des trains à vapeur débarquaient et embarquaient des voyageurs. Ici des portefaix chargeaient des malles sur des charrettes. Ici un chef de gare jouait au chef de gare, un œil sur l’horloge murale, l’autre sur les quais.

À la veille de l’Indépendance, le Liban comptait quarante-cinq gares et quatre cent dix-sept kilomètres de chemins de fer. Plus aucun train ne circule aujourd’hui. La ligne qui relie Dora à Jbeil a été furtivement rétablie dans les années 90 : je me souviens avoir pris ce tortillard qui roulait à la vitesse d’une carriole en raison des nombreux obstacles dressés sur les rails ; tous les deux ou trois cents mètres, l’engin s’arrêtait, bloqué par une voiture, un arbre arraché, une tôle ondulée emportée par le vent, et c’était à nous, passagers, qu’incombait la tâche de dégager la voie ! Nous débarquions comme un seul homme pour écarter l’obstacle et permettre au train de poursuivre sa route.

Avec la crise, on parle de plus en plus de remettre les trains en marche. Il n’en sera rien, évidemment, faute de volonté politique. (9/8/21)

 

Aajaltoun

Un songe de pierre et de brume, des allées fleuries bordées de vieilles demeures silencieuses, des églises repliées sur leurs mystères, des arbres cois sous un ciel à portée de cimes.

Et l’envie de demeurer ici, au cœur de cette beauté tranquille, dans la paix d’un lieu sorti du temps.

C’était Aajaltoun, tout à l’heure, en fin de journée. (2/10/21)

 

Cathédrale aviaire

Deux ficus géants croisent leurs imposantes ramures au-dessus d’un plan d’eau où se reflètent le feuillage et un ciel immaculé. On entend les frais débordements du bassin et les pépiements d’oiseaux qui ruissellent par centaines des branchages. On contemple la voûte vert sombre de cette cathédrale aviaire et l’on savoure ce moment de grâce.

Instant magique, tout à l’heure, place Samir Kassir, journaliste assassiné par le régime syrien en juin 2005. (24/10/21)

 

Hiboux

Des chasseurs ont filmé des hiboux piégés à la glu dans le nord du pays. Les oiseaux apparaissent figés sur les branches, les uns enfouissant la tête dans leur plumage, les autres battant des ailes par intermittence, sans conviction, comme s’ils mesuraient la vanité de leurs efforts.

La chasse des rapaces nocturnes est interdite au Liban, de même que la chasse à la glu. Cela n’empêche pas les braconniers de s’adonner à leur activité, prétextant la crise et le chômage. Un argument que brandissent pareillement les bûcherons sauvages qui déboisent les collines du Akkar et d’ailleurs. (16/11/21)

 

Les recycleurs

Avenue Saeb Salam, un homme jette un gros sac noir dans une benne à ordures. Aussitôt un adolescent surgi de nulle part se précipite sur le sac, l’éventre, en extrait une bouteille en plastique et quelques menus objets qu’il met de côté. Ses gestes sont précis et rapides, son expression absolument neutre, dénotant une longue expérience dans le traitement des déchets.

Si le recyclage se fait au Liban, c’est en partie grâce à ces jeunes chiffonniers, pour la plupart venus d’ailleurs, qui écument nos poubelles afin d’en tirer les sources de leur subsistance. (25/11/21)

 

Solaire

Le Liban accusait un retard incompréhensible dans le recours à l’énergie solaire (encore un exploit à mettre au crédit de la classe politique). Or depuis un an, sous la pression de la crise, on assiste à un bond extraordinaire dans ce secteur et l’on voit fleurir des panneaux photovoltaïques sur tous les toits. Il aura donc fallu l’écroulement de la livre, et avec elle de l’électricité publique, pour que le Liban rattrape un peu de son retard dans le domaine des énergies renouvelables. Mieux vaut tard que jamais.

Le gouvernement gagnerait à investir davantage dans l’énergie solaire. En plus de la carte d’approvisionnement promise aux plus démunis, il serait judicieux, et moins coûteux à moyen terme, d’offrir un système solaire gratuit à toutes les familles à faible revenu. (1/12/21)

 

Lever le nez

Ciel splendide tôt ce matin sur Beyrouth. Des escadrons de nuages partent à l’assaut de la montagne, tandis que les premiers rayons du soleil embrasent l’avant-garde de ce régiment blanc. Du côté de la mer, aucun nuage en revanche : une page immaculée aux teintes bleuâtres.

On est saisi par tant de beauté, et l’on demeure là, contemplatif, se promettant de se rappeler plus souvent que le Liban ne se résume pas à sa crise, que la vie ne se réduit pas aux contingences et qu’il est bon de lever le nez vers le ciel de temps en temps. (5/12/21)

 

Les champs de l’aéroport

Depuis le pont de Khaldé, on aperçoit une vaste étendue de verdure qui s’étend jusqu’à la mer. Il ne s’agit pas d’une plaine agreste au sud de la capitale, mais de l’aéroport de Beyrouth. Quand on emprunte régulièrement ce pont, on prend l’habitude d’observer les teintes changeantes de la végétation qui borde les pistes. Les tons varient du chaume clair au malachite, en passant par toutes les nuances du jaune, du beige, du brun et du vert.

C’est ainsi qu’au lendemain des précipitations abondantes de mercredi, l’aéroport de Beyrouth a pris des allures champêtres en cette fin de semaine, dégageant sous le soleil revenu une impression de quiétude et de liberté. (12/12/21)

 

La nouvelle corniche

Le front de mer, c’est le havre du pauvre : tout y est gratuit pour les familles beyrouthines qui cherchent une sortie à moindres frais. Rien, ici, pour tenter les enfants, ni étals de confiseries, ni vendeurs de ballons, ni manèges, ni autos-tamponneuses. Seulement un loueur de vélos. Les parents offrent à leurs petits ce qui n’a pas de prix : le soleil d’hiver, un espace immense et la mer à perte de vue, sans jamais se retrouver dans la situation désagréable de refuser quelque chose à leur progéniture parce qu’il faut faire attention, parce que ce n’est plus comme avant, tu sais, on a déjà dépensé beaucoup d’essence pour venir jusque-là.   

Le seul ennui est que la nuit tombe tôt et vite. Dès 16 h 45, il commence à faire sombre, et à 17 h, les cortèges heureux ont déjà pris en silence le chemin du retour. (27/12/21)

 

Cimes

Parenthèse de soleil entre deux périodes de pluie et de grisaille. Le ciel est d’un bleu cobalt, la lumière cristalline, l’air léger et pur. Vers cinq heures de l’après-midi, sur les hauteurs du Kesrouan, les sommets enneigés se drapent d’une étonnante teinte rosée. Il y a quelque chose d’irréel dans cette coloration délicate qui tranche avec le vert intense des collines en contrebas. La visibilité est si parfaite que les cimes lointaines semblent à portée de main. (22/1/22)

 

Pinède

On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, disait Héraclite. Et l’on ne se promène jamais deux fois dans la même forêt. De saison en saison, la pinède de Aaraya se révèle sous un jour différent. Cet après-midi, les sérénades des oiseaux étaient couvertes par un concert de ruissellements et de cascades : l’eau était partout en abondance, jusque dans l’air où des nappes de brume filtraient la lumière du soleil. On voyait aussi quelques arbres abattus par la dernière tempête, exhibant les moignons de leurs troncs brisés. Même si la nature a la capacité de se régénérer pour peu qu’on la laisse tranquille, et à Aaraya on la laisse manifestement tranquille, la vue de ces pins à terre a peiné les promeneurs, leur rappelant un autre spectacle de désolation ; à Horch Kfoury, à Beyrouth, les arbres étouffés par les immeubles et la pollution se délitent et cèdent l’un après l’autre sous les bourrasques. (19/2/22)

 

Face à la nuit

Promenade au crépuscule à Aajaltoun. La lumière déclinante brouille le relief et les teintes. Seules les grappes de glycines en fleur flamboient avec une intensité extraordinaire, répandant à profusion leurs senteurs fraîches et épicées. Autre pied de nez à la nuit : la pleine lune, immense et éclatante, qui surgit derrière la montagne où scintillent les premières lueurs du soir. (16/4/22)


Vélo

Le monde a célébré aujourd'hui la journée internationale de la bicyclette. Évidemment, le Liban officiel n’a pas jugé bon de marquer le coup, ce qui reflète le désintérêt des autorités pour le vélo et les transports écologiques en général, un désintérêt incompréhensible quand on songe au prix de l’essence et au taux de pollution dans la capitale.

Voilà plus de vingt ans que la municipalité de Beyrouth nous promet des pistes cyclables. En avril 2017, un programme de vélos en libre-service a été lancé sous l’égide du Premier ministre Saad Hariri, qui a posé devant les photographes juché sur une bicyclette. Bilan de cette belle initiative ? Aucune piste cyclable n’a été créée depuis (alors qu’on nous annonçait seize kilomètres de couloirs réservés aux bicyclettes !), et l’unique station de vélos en libre-service a vite fait de disparaître. Rien de nouveau sous le soleil en somme : un effet d’annonce, des engagements solennels, parfois aussi des aides détournées, et au bout du compte, du néant. 

Depuis ses trois ans, Riwan utilise son vélo pour se rendre à l'école. J'aimerais pouvoir lui dire qu'un jour prochain, il pourra circuler à bicyclette dans toute la ville et en toute sécurité. Mais je m'en garderai bien. Il n'est pas bon de mentir aux enfants. (3/6/22)


Sacs en plastique

Je me présente à la caisse d’une boulangerie rue de Damas. Le jeune caissier m’annonce en arabe le montant à payer, puis, se ravisant, me le répète en anglais : ninety-four thousand please. Je signale au jeune homme que je suis libanais et qu’il peut par conséquent s’adresser à moi dans la langue du pays. Le garçon s’excuse et m’explique qu’il m’a pris pour un étranger.

Je lui demande pourquoi.

- Vous avez rangé vos achats dans votre sac à dos sans prendre de sac en plastique.

Faut-il en déduire que les seules personnes, ou du moins la grande majorité des personnes à faire l’effort d’éviter les sacs en plastique à Beyrouth sont des étrangers, en l’occurrence des Occidentaux résidant dans notre ville ? (5/9/22)

 

L’odeur du Sud

Débarqué au crépuscule dans une maison paisible de la montagne, je remarque une plante sur un vieux muret de pierre. Elle n’était pas là lors de ma dernière visite. Ne parvenant pas à l’identifier, je me penche pour la sentir : l’émotion me submerge aussitôt ; j’ai reconnu le parfum du basilic ! Le basilic, c’est l’odeur du Sud, du Sud extrême, la maison de Markaba où vivait ma grand-mère, située à quelques centaines de mètres de la frontière, d’où, enfant, je voyais des soldats israéliens nous observer du haut de leur mirador. (8/10/22)

 

Sortir du temps

Dans un coin de la montagne, cueillette artisanale des olives, sans gaule, ni secoueur, ni peigne vibreur. Sans filet ni nacelle non plus. Simplement la suspension silencieuse dans la légèreté des branches, le sac accroché à l’avant-bras, la main grappillant par poignées des drupes lisses et fermes.

Cueillir des olives, c’est sortir du temps, c’est reléguer les contingences au-delà des frondaisons couleur de jade et de roc. On se confond avec son acte. On s’affranchit de soi-même. (30/10/22)

 

Des Québécois à Beyrouth

À quoi reconnaît-on un Québécois ? À l’intérêt qu’il porte aux arbres ! Je viens d’en faire l’expérience en me promenant avec un groupe d’artistes fraîchement débarqués de la Belle Province. Ils marchaient le nez en l’air, attentifs à chaque arbre, m’interrogeant sur les jacarandas qui bordent la rue de Damas, s’extasiant sur les palmiers de la Faculté de médecine, s’étonnant d’un pin sylvestre aux allures de saule pleureur.

L’attention à la nature est une affaire d’éducation et de culture. Les Québécois n’en manquent pas visiblement. (2/11/22)

 

Les signes du ciel

Trois formations nuageuses superposées dans un ciel bleu crépusculaire. La première, grise, lacérée, arbore une allure funèbre et comminatoire. La deuxième affiche des efflorescences plus claires, mieux dessinées, au contour parfaitement détaché. Et la troisième, trônant au-dessus des autres, est assez haute pour accrocher les derniers rayons du soleil couchant. Ses bulbes sont si nets qu’on les croirait irréels, d’une beauté splendide, avec leur forme épanouie et leur couleur rose vif. 

Le ciel est chargé de signes en ce 22 novembre, fête de l'Indépendance. (22/11/22)

 

Espaces verts

Du neuvième étage de mon lieu de travail, la vue embrasse le quartier de Ras el-Nabeh, le flanc sud d’Achrafieh et la rue de Damas qui file jusqu’au carrefour de Sodeco. Partout des constructions, des immeubles, des tours.

Pourtant, il existe quelques espaces verts visibles çà et là. Ce ne sont ni des parcs ni des jardins publics ouverts aux riverains en quête de calme et de verdure. Ce sont des cimetières. (24/5/23)

 

Villa Catafago

Pendant longtemps, à l’intersection de la rue Catafago et de l’avenue Sami el-Solh, on pouvait voir une belle villa nichée dans un écrin de verdure. Il y avait là des pins parasols, des ficus, des bougainvilliers, de la glycine, entre autres arbres et plantes. On avait beau savoir que le lieu avait servi de siège à une organisation paramilitaire durant la guerre civile, on y était attaché et on redoutait le jour où il connaîtrait le destin de ses semblables à Beyrouth.

Le jour est arrivé. Des engins de chantier ont débarqué un matin pour raser la villa et arracher la végétation, n’épargnant que la haie périphérique et un pin solitaire. L’endroit est maintenant un terrain ras et caillouteux qui sert de parking, en attendant qu’une tour y soit édifiée, à l’instar de celle en voie d’achèvement élevée un peu plus bas sur l’avenue. (30/5/23)

 

Harmonie

Pianotement de la pluie sur le rebord de la fenêtre, senteurs de bois et de terre détrempée, coulis continus de fraîcheur apaisante. Le corps s’allège à mesure qu’il se livre à la grâce de l’air. C’était ce matin, sans crier gare, au revers du temps. L’harmonie est toujours à portée d’oreille ; c’est juste une question d’écoute. (29/8/23)

 

Ramlét el-Bayda

Un ponte fortuné, soutenu par la classe politique, a réussi ce qu’on n’aurait jamais cru possible ni imaginable, y compris au Liban : la construction d’un immeuble à même la plage ! La belle plage de Ramlét el-Bayda, qui était restée immaculée pendant des siècles, dessinant une large anse au sud de la capitale, est désormais défigurée à l’une de ses deux extrémités par une bâtisse massive d’une laideur indéfendable (fût-elle jolie que cela n’aurait rien changé à son aberration). D’où qu’on regarde la plage désormais, la perspective est brisée par cette immense verrue de béton. Quelques associations et hommes politiques indépendants ont bien essayé d’empêcher le désastre. Rien n’y a fait. La construction s’est poursuivie avant de s’achever en 2019 : un immeuble se dresse dorénavant à Ramlét el-Bayda, s’incrustant à jamais dans le paysage avec sa hideur et son incongruité.

La fureur à Gaza. Le lucre à Beyrouth. La déraison là-bas. La corruption ici. (24/12/23)

 

Le monde réel

En analysant avec les étudiants un poème de Nadia Tuéni, je me suis rendu compte que le Liban décrit dans le texte leur était, sinon étranger, en tout cas peu familier. Le Liban des « villages escarpés », des « vignes sous le figuier », des « sentiers qui mènent au bout d’un nuage », n’est pas tout à fait leur Liban, eux qui sont en majorité des habitants du Grand-Beyrouth, ayant peu de contact avec l’arrière-pays. Quand, à propos d’un vers, j’ai évoqué les effluves de la terre après les premières pluies de septembre, ils m’ont opposé la même incompréhension. L’un des étudiants a dressé un parallèle entre la poésie de Tuéni et l’imagerie libanaise surannée véhiculée par les chansons des Rahbani.  

L’exode rural, l’urbanisation et la guerre ont accouché d’une génération déconnectée de la montagne. En est-elle pour autant ancrée dans la ville ? Je ne le crois pas. Si elle est reliée à quelque chose, c’est surtout à ses écrans, et c’est un défi de tous les jours que de lui ouvrir les yeux sur le monde réel. (24/1/24)

 

Tentacules

Je trace mon chemin entre des morceaux de ciel tombés par terre : une constellation de flaques formées par les dernières pluies. Je longe un terrain vague envahi d’herbes sauvages, puis un vaste champ de roseaux où se faufile un vent irrégulier, chuintant et facétieux. Plus loin, une rangée d’eucalyptus veille sur le silence des lieux, troublé seulement par les chants des oiseaux. Un chien errant m’accompagne sur quelques dizaines de mètres, noir et affairé, avant de disparaître dans les buissons qui protestent furtivement à son passage. Du haut d’un monticule couvert de cyclamens et de pissenlits, un olivier attend tranquillement la saison des olives.

C’était ce matin, non pas au cœur de la montagne, ni à proximité d’un village, mais aux portes de la capitale, dans une improbable bifurcation qui relie la bruyante et encombrée corniche Pierre Gemayel au non moins bruyant et encombré boulevard Émile Lahoud. Cette route bucolique n’en a certainement pas pour longtemps. Crise ou non, il s’élèvera ici dans les prochaines années des barres d’immeubles sans espaces verts, assiégées par la tôle et les klaxons. Là où mes pas cheminent seuls dans le silence, le trafic routier de Beyrouth étendra ses tentacules, et ce vestige d’un temps englouti, où je trouvais refuge à l’époque du confinement, aura totalement disparu. (9/3/24)

 

Glycine

La glycine blanche au parfum capiteux, comme un cœur démultiplié dans le crépuscule, vibre d’une incandescence de braise sous son éclat nivéal. Ses lanternes illuminent votre chemin le long des rues silencieuses et, quand vous regagnez votre demeure aux éclairages artificiels, elles continuent de flamboyer en vous avec l'intensité d’un souvenir indélébile. (23/4/24)

 

Faune

La police a arrêté un braconnier qui se livrait à la vente illégale d’oiseaux sur Internet (pélicans, hiboux, huppes, éperviers, etc.). La nouvelle est réjouissante quand on connaît l’inertie habituelle des autorités. C’est une association vouée à la protection des animaux qui a signalé le trafic aux forces de l’ordre. Les ONG vouées à la cause animale sont nombreuses et tentent de combler les défaillances des pouvoirs publics qui invoquent régulièrement le manque de moyens, excuse facile destinée à cacher leur absence de bonne volonté. La désinvolture du braconnier, qui postait les photos des oiseaux à vendre sur les réseaux sociaux, est un indicateur éloquent du sentiment général d’impunité dans ce domaine.

Pour un braconnier inquiété, des centaines d’autres continuent de sévir contre la faune libanaise. La nouvelle est bonne à prendre quand même. Il y en a si peu par les temps qui courent. Et l’on se réjouit d’apprendre que les oiseaux saisis ont été confiés à la Lebanese Association for Migratory Birds qui va prendre soin d’eux en vue de les relâcher. Je pense en particulier à ce hibou qu’une photo montre dans une caisse, l’air flapi, brisé, résigné à son sort, ignorant que bientôt il retrouvera son milieu naturel. (17/6/24)

 

Jardin William Hawi

Le jardin William Hawi fait partie des rares espaces verts de Beyrouth. Un des plus petits aussi, ne dépassant pas les 400 m2. Aménagé autour d’une fontaine en pierre, il constitue une oasis agréable dans le quartier densément peuplé de Geitawi, entre l’hôpital du même nom et l’hôpital Saint-Georges. Il m’est souvent arrivé d’y faire une halte pendant mes vadrouilles beyrouthines. J’y croisais surtout des enfants et des retraités.

Mes pas m’y ont mené aujourd’hui après une longue absence. Quelle ne fut ma surprise en découvrant les lieux fermés et complètement à l’abandon. Les arbustes et les plantes n’ont pas été élagués depuis belle lurette, les herbes sauvages ont envahi les allées, on voit partout des ordures : cannettes, bouteilles, mouchoirs… Un spectacle de désolation qui surprend à une époque où Beyrouth semble faire peau neuve après des années de crise et de guerre. Le jardin, en plus, porte le nom de William Hawi, figure iconique des Forces libanaises, lesquelles FL, grand parti chrétien, sont très puissantes dans le quartier.

Que se cache-t-il derrière cet abandon ? Un conflit, une négligence, un projet immobilier ? L’avenir le dira. (15/10/25)

 

Les Pins parasols

Étrange, la destinée des pins parasols : ils gravissent seuls les marches du ciel, sans tendre la main à personne, reclus dans leur carapace mouchetée d’écailles. Plus concentrés qu’un stylite sur sa colonne de prière, ils poursuivent leur ascension verticale, et on les croit à tort renfermés, farouches, hostiles à leurs congénères, lancés à jamais dans une équipée solitaire que seuls arrêteront les nuages. Mais non : ces créatures fuselées, reines du chacun-pour-soi, sont en réalité sociables et solidaires. Leur dessein altruiste se manifeste au pinacle de leur essor : les anciens solitaires s’agrippent à leurs voisins et les enlacent dans une étreinte que rien, jamais, ne défera. Ensemble ils forment un immense tapis au relief bosselé qui ondoie avec des scintillements de moire, comme pour célébrer leur dilution heureuse dans le destin collectif. (21/10/25)

 

Marcher dans le temps

Promenade sur un sentier antédiluvien bordé d’oliviers si vieux que leurs immenses troncs noueux semblent comme minéralisés, pareils à des roches calcaires fendillées par l’érosion. Des massifs de karst, justement, on en trouve partout sur ce chemin qui relie Jeïta à la grotte éponyme, des plateaux aussi grands que des terrains de tennis, offerts au soleil, où l’eau et le vent se sont amusés à tracer de profonds sillons, tout en ciselant çà et là des encoches disséminées telles des empreintes.

Au Liban, quand on évolue dans l’espace, c’est dans le temps qu’on marche. (26/10/25)

 

Parenthèse

Comme je le fais souvent, je m’engage ce matin dans l’allée ombreuse qui relie le Musée national à la Direction générale des Antiquités, un passage court mais agréable qui contraste avec le vacarme des rues adjacentes encombrées de tôle et de klaxons. À peine franchi le portail qui sépare le musée du chemin, je suis happé par une forte et fraîche odeur de chlorophylle : un jardinier est en train de tailler les haies à grands coups de cisailles qui rythment la pénombre des lieux.

Je ne peux pas m’arrêter, je ne peux pas poser mon sac et m’installer sur le banc ; je peux seulement ralentir pour savourer, le temps de quelques pas, une sensation qui me projette dans un temps heureux aux contours indéfinissables. (29/10/25)

 

Prewedding à Jeïta 

On croyait la grotte de Jeïta en de bonnes mains. C’est quand même un joyau de notre patrimoine : le nombre de visiteurs par heure est limité et une équipe de spéléologie veille scrupuleusement à la protection des lieux. Il est interdit d’y prendre des photos et des vidéos, de toucher les formations géologiques, de courir dans les allées, de faire du bruit et de parler fort.

Or voilà qu’à la faveur de vidéos fuitées et partagées abondamment sur les réseaux sociaux, l’on apprend qu’une fête a été organisée dans la grotte de Jeïta ! Non pas une petite fête en comité restreint, mais un « prewedding » (sic) à grande échelle où étaient conviées cent vingt personnes. Sur les vidéos, on voit distinctement une foule d’individus se trémoussant sur une musique rythmée à plein volume, le tout sous un puissant éclairage. De plus, les convives se pressaient sur des passerelles fragiles qui ne sont pas conçues pour supporter un tel poids et qui auraient pu céder avec les conséquences qu’on imagine.   

Au-delà du traitement réservé au patrimoine naturel et archéologique au Liban, ainsi qu’à l’environnement en général, ce que cette lamentable affaire dit de nous se résume en une formule : l’argent roi. On peut tout acheter au pays du Cèdre, des diplômes, des juges, des policiers, et même le droit de mettre en péril la plus belle et la plus grande de nos grottes. Une somme de trente mille dollars aurait été versée à la municipalité de Jeïta pour obtenir l’autorisation d’y organiser cet indispensable et essentiel « prewedding », dernière lubie de la bourgeoisie libanaise. (5/11/25)

 

Le Coq de Sioufi 

Un coq résiste. Le dernier. Anachronique. Obstiné. Dans la montée Sioufi qui mène au jardin du même nom, il existait dans le temps une série de vieilles bâtisses à flanc de colline en dessous de la route, auxquelles on accédait par des escaliers raides qui conduisaient à un dédale de paliers et de terrasses. Ces constructions étaient habitées par une population pauvre, à laquelle se sont ajoutés des travailleurs immigrés au fil des décennies.

Après la fin de la guerre civile, j’ai vu disparaître l’un après l’autre ces vieux immeubles, remplacés par des tours résidentielles destinées à des habitants plus fortunés. À présent, il n’en reste plus qu’un seul, ultime témoin de l’époque d’avant-guerre, et comme pour symboliser cette survivance archaïque, chaque fois que je passe dans le quartier le matin, j’entends un chant de coq qui semble défier le flot de voitures engouffrées sur le boulevard Pierre Gemayel en contrebas.

Combien de temps tiendront encore ce coq et le bâtiment qui l’abrite ? Très peu sans doute. (6/11/25)