Pandémie

 

 La fin et les moyens

En ce dimanche soir, alors que les promeneurs flânaient tranquillement en bord de mer à Saïda, ils se sont fait bombarder d’eau par un camion de pompiers, gyrophares clignotants et sirènes hurlantes. La municipalité n’a rien trouvé de mieux que d’arroser les gens avec une lance d’incendie pour empêcher les attroupements sur la corniche, dans le cadre des mesures prises contre la propagation du coronavirus. La méthode a dû paraître plus efficace aux responsables locaux que d’envoyer des patrouilles parlementer interminablement avec les flâneurs récalcitrants. J’hésite entre le sourire et l’indignation. L’affaire est à la fois cocasse et scandaleuse. Comme souvent par ici. (2/8/20)

 

Résistances

J’ai traversé Beyrouth d’est en ouest à pied. Partout j’ai vu des attroupements, des corps qui se touchent, des gens qui se parlent à moins d’un demi-mètre. Les rares masques sont baissés au menton ou noués à la main. Le relâchement concerne tous les secteurs de la ville, mais il est plus évident dans les quartiers populaires. Sans doute y relativise-t-on les risques d’un virus aux effets aléatoires, alors qu’on est confronté à de graves difficultés économiques dues à l’inflation galopante et à l’effondrement de la livre. La lassitude explique aussi ce laisser-aller, ainsi qu’un certain fatalisme religieux, comme j’ai pu l’entendre ici ou là : quand ton heure viendra, avec ou sans masque, elle viendra ! Sans oublier les éternelles théories du complot qui prospèrent sur le terreau de l’ignorance, voyant dans cette histoire de Covid-19 une vaste machination destinée à détourner l’attention des vrais problèmes. (29/8/20)

 

Chaos

C’est sans doute la rentrée la plus chaotique dans les annales scolaires du pays, même en comptant les années de guerre. On navigue à vue, hésitant entre le présentiel, le distanciel et l’hybride, fixant une première date pour la reporter aussitôt, un œil sur les scores quotidiens du Covid-19, l’autre sur le ministère de l’Education nationale qui entretient la confusion pour parer aux critiques. Y a-t-il un pilote dans l’avion ? L’école de Riwan annonce que les cours seront dispensés en ligne à partir du 16 septembre, y compris pour les petites sections, autrement dit des gamins qui ont autour de trois ans. A l’université, on se prépare à une rentrée en ligne, mais en même temps, on nous laisse entendre qu’elle pourrait s’accompagner d’une dose de présentiel à partir du 28 septembre. L’année académique 19-20 a été catastrophique. Pourvu que celle-ci n’en prenne pas le chemin. (8/9/20)

 

Ni passé ni avenir

Le Covid-19 a battu un nouveau record au Liban, dépassant pour la première fois le seuil des mille cas. Nous payons le prix d’un laisser-aller général depuis le déconfinement de juin. Défaillance des autorités qui n’ont pris aucune mesure sérieuse pour contenir la propagation du virus, mais aussi désinvolture de la population qui, entre incrédulité, inconscience et lassitude, a favorisé la dissémination du mal dans toutes les régions du pays. Cet échec collectif confirme notre rapport malsain au temps : captifs du présent jusqu’à l’ivresse, nous n’avons cure ni du passé ni de l’avenir. La guerre nous a détruits et nous n’en avons tiré aucun enseignement. Le Covid-19 nous menace et nous ne prenons aucune disposition pour nous en prémunir. Nous sommes les enfants de l’instant et du soleil. Pour le meilleur et pour le pire. (20/9/20)

 

Voix

Troisième semaine de cours en ligne. La qualité d’Internet est si médiocre que même sans usage de la caméra, même avec des groupes inférieurs à dix personnes, la communication est régulièrement perturbée par des coupures, des décalages, des trous d’air qui aspirent les étudiants dans leurs abîmes cybernétiques pour les restituer quelques minutes plus tard. Il existe pourtant des aspects positifs aux cours en ligne :  la concentration générale est optimisée par la nécessité de tendre l’oreille aux paroles des uns et des autres. L’absence d’images permet aussi une meilleure perception des voix qu’on écoute comme on a rarement l’occasion d’écouter en classe, avec une sensibilité accrue à leur timbre, à leur intonation, au débit et à la modulation des phrases. Il y a les voix qu’on connaît déjà et qu’on redécouvre un peu transformées mais parfaitement identifiables, sur lesquelles on projette l’image connue ; et puis il y a les autres, les voix des nouveaux étudiants qu’on n’a jamais vus, même en photo, auxquels on attribue des figures approximatives sans cesse nuancées au fil des interventions. Si les séances en ligne nous privent des visages et des corps dont les signes sont utiles dans une salle de cours, ils nous mettent au plus près des souffles et des voix, ce qui est loin d’être négligeable. (29/9/20)

 

Le grand complot

Élie J., l’oncle de Nayla, est aux soins intensifs depuis une dizaine de jours. Il a été testé positif au Covid-19, placé dans l’unité dédiée de l’hôpital, puis transféré aux soins après la dégradation de son état. La ventilation non invasive ne suffisait plus à compenser la désaturation : il a été intubé aujourd’hui et plongé dans un coma artificiel. Son épouse, et ses enfants installés en France, sont en contact permanent avec Nayla qui passe des heures le matin et le soir à son chevet.

Cette épreuve a été vécue et le sera encore par des centaines de familles au Liban. Pourtant, il demeure des individus, comme cet homme que j’ai vu aux nouvelles ce soir, qui nient l’existence du Covid-19, parlant de mensonges et de complot international. (8/10/20)

 

Deuil

Un appel à trois heures du matin, une phrase à peine audible, une de ces phrases furtives qui se murmurent en pleine nuit : « Votre oncle ne répond plus au traitement. » Nayla a compris. C’est la fin. Élie est mort à six heures.

On a beau s’y attendre, s’y préparer, quand la nouvelle tombe, on est démuni. Le plus dur pour les proches est de n’avoir pas pu l’accompagner dans ses derniers moments. Son épouse ne l’avait pas revu depuis son hospitalisation, quinze jours plus tôt. Le virus ne fait pas qu’enlever des vies. Il prive les familles du rituel nécessaire au travail de deuil : se rassembler au chevet du mourant, lui parler, le toucher. Puis, quand il a rendu l’âme, se recueillir sur sa dépouille et l’embrasser une dernière fois. Le Covid-19 a déréglé l’un des fondements de la civilisation humaine. (13/10/20)

 

Cours en ligne

Le bilan des cours en ligne est plutôt mitigé jusqu’à présent. Certes, on accumule des séances, on avance dans le programme, on téléverse des documents que les étudiants téléchargent et préparent chez eux avant de les commenter pendant les cours. Mais la qualité d’Internet est si médiocre que les classes virtuelles sont souvent clairsemées. Tel n’a pas pu se connecter en raison d’une panne d’Internet, tel autre n’arrive pas à nous suivre parce que sa sœur ou son frère utilise le réseau dans une autre pièce, sans oublier ceux qui s’affichent présents avant de basculer dans le néant pour un temps indéterminé. Hier, une étudiante m’a dit qu’elle suivait le cours sur sa terrasse à la montagne, pelotonnée dans une couverture en raison du froid, car c’était le seul endroit où elle captait Internet. Même quand les étudiants sont connectés, je n’entends pas toujours leurs réponses ou leurs interventions. Je vois qu’ils activent leur micro, j’imagine qu’ils s’expriment, mais aucun son ne vient meubler le silence, sinon des grésillements et des parasites. Lorsque je désigne quelqu’un pour lire un extrait, sa lecture est en général hachée, mordue de blancs auxquels succèdent par intervalles des flots de phrases au débit accéléré. Je ne suis pas plus audible de mon côté : souvent on me demande de répéter une explication en me spécifiant le moment où l’on a cessé de m’entendre. Et comme si la médiocrité d’Internet ne suffisait pas, les coupures d’électricité viennent compliquer encore plus la tâche, transformant les séances en porte-tambour où l’on entre et sort à tour de rôle. (10/11/20)

 

Les mauvais choix

Les cafés et les restaurants de Badaro sont bondés ce soir. Peu de masques, presque pas de distanciation sociale, parfois des tablées de cinq personnes et plus. En prévision du confinement, les gens se retrouvent en masse dans les cafés, les commerces, les malls. Ce faisant, ils multiplient les risques de contamination. Le confinement n’a pas débuté que ses effets pervers commencent à se faire sentir. Au lieu de responsabiliser les gens et d’intensifier les campagnes de sensibilisation, on opte pour la solution la plus brutale qui pénalisera les plus pauvres, aggravera la crise économique et augmentera le mal-être des personnes fragilisées par la situation du Liban. (11/11/20)

 

Dilemme

Dilemme du professeur en ligne à qui on demande l’autorisation d’enregistrer son cours. Soit il refuse, et il lèse les étudiants empêchés de suivre la séance en raison de leur connexion médiocre. Soit il accepte, et il voit ses rangs virtuels se dégarnir au fil des semaines, certains étudiants préférant par commodité les cours enregistrés, ce qui réduit de facto la marge d’interaction dans l’enseignement. Impossible de trancher. On ne sortira du dilemme qu’en retrouvant les salles de cours, en septembre 2021 si tout va bien. (9/12/20)

 

D’un extrême à l’autre

Le Liban se dirige vers un troisième confinement qu’on nous promet « long » et « total ».

Lorsque les historiens et les sociologues du futur se pencheront sur la gestion du Covid-19 au Liban dans les années 2020-2021 (à supposer que le Liban existe encore et que les sciences humaines n’aient pas été balayées par des disciplines jugées plus utiles à la société de marché), ils constateront l’incohérence de cette gestion caractérisée par l’incessant mouvement de pendule entre des mesures de confinement radical qui asphyxient le pays, et un relâchement complet où la population est abandonnée à son sort. Tantôt on décrète une fermeture générale, empêchant les gens de vivre et de gagner leur pain avec des répercussions désastreuses sur le plan économique, psychologique et pédagogique pour les enfants privés d’école ; tantôt on ouvre les vannes à plein régime, tolérant des situations aberrantes comme les grands rassemblements sans précautions et des comportements tout aussi irresponsables dans les cafés et restaurants, dont la conséquence est de faire monter en flèche le taux de contamination.

Le Liban serait-il irrémédiablement fâché avec le juste milieu, condamné à toujours osciller entre les extrêmes, la violence absolue et la douceur émolliente, l’exaltation frénétique de la vie et le culte obscurantiste de la mort, la liberté sans limites et le confinement mortifère ? (3/1/21)

 

Le gardien de la coulée verte

Il existe à Hadeth une coulée verte qui s’étend du boulevard Camille Chamoun jusqu’à l’église Mar Mtanios. L’endroit est fermé depuis le printemps 2020 en raison du corona. C’est ici, au mois de mars précisément, que se sont déclarés les premiers cas de Covid-19 dans la commune : les gardiens des lieux ont attrapé le virus l’un après l’autre.

Dimanche dernier, ignorant que la coulée verte était fermée, nous y avons emmené Riwan. Arrivés à la grille d’entrée, nous voyons venir vers nous un homme en uniforme à la démarche lente et laborieuse. Il est jeune, un peu corpulent, le visage souriant mais d’un sourire triste, exprimant autant d’aménité que de lassitude. On aurait dit un octogénaire trahi par son corps dont le cœur n’a pas renoncé à battre. J’engage la conversation avec lui, pour apprendre qu’il souffre encore, plus de neuf mois plus tard, des séquelles du Covid. Il nous raconte avec pudeur la dureté de l’épreuve traversée, non seulement sur le plan physique, mais aussi, pour lui et les siens, au niveau moral, tant ils étaient stigmatisés par les gens qui les regardaient comme des pestiférés.

Aujourd’hui que les contaminations ont dépassé les deux cent mille cas au Liban, la stigmatisation des malades s’est beaucoup atténuée. Le regard des autres ne fait plus peur à notre jeune gardien. En revanche, il a encore des difficultés à respirer, il s’essouffle au moindre effort, monter trois ou quatre marches l’épuise alors qu’auparavant, il pouvait gravir plusieurs étages sans aucune pause.  

Cinq jours après cette rencontre, alors que le Liban enregistre un nouveau record de 5440 contaminations, je suis encore hanté par la silhouette lente et fourbue de l’homme brisé qui, seul, un sourire amer aux lèvres, garde une coulée verte désertée par les promeneurs. (8/1/21)

 

Hypocondrie

Depuis le mois de mars, F. vit dans la hantise d’attraper le coronavirus. Malgré tout, cahin-caha, elle a réussi à gérer sa peur pendant toute cette période en prenant les dispositions nécessaires pour ne pas s’exposer au Covid-19, ce qui ne l’a pas empêchée de faire plusieurs tests, tous négatifs.

Mais à présent que le pays bat des records de contaminations et que le nombre de morts dues au coronavirus augmente sans cesse, une réalité inquiétante que les médias ne manquent pas de couvrir en évoquant les hôpitaux saturés, les patients privés de soins, les pénuries qui touchent les équipements respiratoires et les médicaments de toutes sortes, F. a perdu le contrôle d’elle-même. Ce qu’on pensait être une névrose ressemble de plus en plus à une psychose : elle a beau ne souffrir d’aucun symptôme patent, elle est certaine d’avoir attrapé le Covid-19 et que le résultat du test effectué la semaine dernière n’est pas fiable. Il faut des trésors de persuasion pour la convaincre de ne pas passer un nouveau test.

L’arrivée du vaccin ne fera rien pour l’apaiser, car plus elle se documente sur Internet, plus elle redoute les effets secondaires et l’inefficacité des vaccins qu’on nous promet pour le mois de mars. C’est absolument sans issue, à moins d’une psychothérapie, recours que F. a toujours rejeté et que les circonstances sanitaires actuelles rendent encore plus inconcevable pour elle. (10/1/21)

 

Les bonnes intentions

Dimanche soir, on annonce que le confinement général englobera les supermarchés à partir de jeudi.

Lundi, mardi et mercredi, pris de panique, les gens se précipitent en masse dans les supermarchés, propageant le virus à qui mieux mieux.

Encore une décision pertinente et bien réfléchie. (13/1/21)

 

Abus

Les témoignages affluent sur le manque de discernement dont font preuve les agents de l’ordre chargés d’appliquer la règlementation relative au confinement général : tel livreur muni de ses documents professionnels se plaint en larmes d’avoir écopé d’une contravention qui, dit-il, équivaut à ce qu’il gagne en dix jours de travail ; tel jeune homme, brandissant un certificat de l’hôpital dûment signé et tamponné par un médecin, s’est fait verbaliser alors qu’il sortait acheter des affaires à sa mère covidienne sous respirateur. Leur crime ? Ils n’avaient pas rempli l’attestation officielle de déplacement. 

Qu’il existe des filous faisant les malins pour contourner la loi, cela ne fait aucun doute : la discipline n’est pas la première qualité des Libanais et la chatara (débrouillardise) est érigée en sport national. Mais qu’on ne puisse pas faire la différence entre un fripon et un jeune livreur à l’air misérable, transportant un plat chaud dans son sac à dos, ou un garçon vêtu d’une combinaison d’hôpital courant chercher des affaires à sa mère gravement malade, avec un certificat médical pour le prouver !

Les forces de l’ordre ne montrent leur vaillance que pour réprimer les pauvres gens. Quand il s’agit des gros bonnets et de leurs castes de privilégiés, il n’y a plus personne. (15/1/21)

 

Notre tour

Nayla souffre de quelques symptômes sans gravité depuis deux jours. Elle a fait le test PCR à l’Hôtel-Dieu ce matin. Le résultat vient de tomber : positif. Voilà des mois qu’elle est exposée à des patients atteints de Covid-19 et, pendant tout ce temps, je trouvais extraordinaire qu’elle ait réussi à passer entre les gouttes. Il fallait bien que cela arrive un jour. C’est arrivé.

Notre petit a attrapé le virus lui aussi, selon toute probabilité, car il a des sécrétions depuis hier. Il serait miraculeux que je n’aie pas été contaminé à mon tour.

C’est la nuit. Il pleut sur Beyrouth. Des bourrasques secouent les volets. Que nous réservent les prochains jours ? On verra bien. (16/1/21)

 

Injustice

On nous annonce une prolongation probable du confinement général jusqu’à la mi-février. La mesure a peut-être ses justifications sanitaires, mais qu’a-t-on prévu pour dédommager les artisans et les ouvriers qui gagnent leur vie au jour le jour ? Rien, aucune initiative concrète, aucun filet social digne de ce nom.

Tous les spécialistes s’accordent à dire que la recrudescence du Covid-19 depuis quelques semaines est due aux fêtes de fin d’année. Or qui a profité des fêtes ? Qui avait la possibilité de festoyer en pleine crise économique ? Ce ne sont certainement pas les plus démunis qui n’avaient ni le cœur à la noce, ni les moyens de faire bombance. C’est pourtant à eux, les moins favorisés, qu’on fait payer le plus lourd tribut du confinement en les privant de leur gagne-pain quotidien tout en les sommant de se claquemurer dans leurs logements bondés et insalubres. (20/1/21)

 

Le prix fort

Émeutes à Tripoli depuis deux jours. Que des formations politiques cherchent à instrumentaliser la rue, cela ne fait aucun doute : nul n’a oublié comment la révolution du 17 octobre a été exploitée et détournée par des manipulateurs cyniques dès les premières semaines du soulèvement.

Mais il faudrait être aveugle pour ne pas voir que ces manifestations nocturnes de Tripoli expriment un mal-être profond dans les milieux modestes de la population. Car ce sont eux, les plus défavorisés, qui payent le prix fort du confinement : on les prive de leur gagne-pain sans aucune compensation, on les mure dans leurs logements insalubres et surpeuplés, leurs enfants sont déscolarisés depuis plus d’un an (qui va nous convaincre qu’un élève d’une école publique à Béb el-Tébbéné a les moyens de suivre les cours en ligne avec une connexion médiocre, un support informatique à l’avenant, dans le bruit et la promiscuité ?). 

Certains médias prennent les manifestants de haut, ajoutant l’injure à l’injustice : Quoi ? Quelle inconscience ? Ils ne comprennent donc pas que le confinement est dans leur intérêt ? En plus, ils manifestent sans masques… Bala mokh (écervelés) !

Non, les vrais Bala mokh, ce sont ceux qui nous ont conduits à ce désastre et qui, à présent, retardent la formation du nouveau gouvernement pour des questions oiseuses de prérogatives et de constitutionnalité. (27/1/21) 

 

L’esprit et le corps

Pour sauver les corps, on abîme les esprits. Ces longues périodes de paralysie sociale auront des conséquences durables sur le plan psychologique. Il faudra nous attendre, dans les prochains mois et les prochaines années, à une recrudescence des troubles mentaux de toutes sortes. À quoi s’ajouteront les séquelles pédagogiques de deux années sacrifiées dans la scolarité de centaines de milliers d’élèves, en particulier ceux dont les conditions de vie les ont privés d’un véritable enseignement en ligne.

On a été incapable de garder, depuis le début, un juste milieu préservant à la fois la santé physique et le bien-être mental. Entre l’esprit et le corps, on a donné la priorité à ce dernier. C’est compréhensible, mais l’ennui est qu’on s’y est mal pris, même pour protéger les corps, comme en témoignent le déconfinement sans garde-fou de l’été et le relâchement général à la veille des fêtes. (28/1/21)

 

Mal-être

Télévision, presse, radio, sites d’information, lorsque les médias mentionnent les répercussions négatives du confinement, ils insistent exclusivement – ou peu s’en faut – sur ses retombées économiques à l’échelle de la collectivité et des individus. Les difficultés économiques constituent sans doute une conséquence majeure de la paralysie imposée au pays, en particulier lorsqu’elles touchent les travailleurs journaliers, les vendeurs ambulants et tous les petits artisans qui gagnent leur pitance au jour le jour. Mais personne ou presque n’insiste sur les autres implications du confinement, notamment psychologiques.

L’enfermement, le désœuvrement (ou le travail en ligne), l’esseulement (ou au contraire l’absence d’intimité dans des logements surpeuplés), toutes ces réalités entraînent un mal-être profond chez beaucoup de gens, dont certains sont dans une situation de dépression et de détresse. Sans parler des enfants privés d’école, dont on pense à tort assurer les besoins par le biais d’un enseignement numérique qui a démontré ses limites, même lorsqu’il se fait dans des conditions matérielles correctes, ce qui est rare.

Nul ne semble prendre en compte cette dimension pourtant fondamentale du confinement, ni les décideurs, ni les médias, ni, parfois, les personnes en souffrance elles-mêmes, qui hésitent, pour des raisons culturelles, à reconnaître et exprimer leur misère morale. (10/2/21)

 

Incohérence

Rue Ouzaï, un adolescent frappe à la porte close d’un magasin ; quelqu’un lui ouvre, le garçon se faufile à l’intérieur et la porte se rabat discrètement derrière lui. Une cinquantaine de mètres plus loin, c’est la même scène qui se répète : un homme et son fils pénètrent clandestinement dans une boutique de jeux vidéo.

Je ne compte plus le nombre de fois où, depuis le 14 janvier, début du confinement, j’ai surpris des personnes en train de s’introduire dans des magasins en apparence fermés. À se demander s’il est vraiment pertinent d’interdire l’ouverture des commerces « non essentiels » quand on sait que, d’une part, on n’a pas les moyens de contrôler l’application des mesures, et que d’autre part, on accroît les risques de propagation du virus en poussant les gens à s’entasser dans des lieux souvent exigus et dépourvus d’aération. (17/2/21)

 

Passe-droits

Des députés libanais se sont fait vacciner sans passer par la plateforme du ministère de la Santé. En d’autres termes, ils n’ont pas attendu leur tour comme tout le monde. Faut-il s’en étonner ? Non. Le pouvoir, à leurs yeux, n’est pas un exercice de responsabilité au service des citoyens ; c’est une source de prébendes et de passe-droits sans limites. (24/2/21)

 

Delivery

Ils ont toujours existé à Beyrouth, mais depuis le premier confinement et les mesures de distanciation sociale, leur nombre a centuplé. Ce sont les livreurs à moto. Impossible de faire quelques pas en début d’après-midi sans croiser plusieurs motocyclistes harnachés d’immenses sacs à dos isothermes. Entre deux courses, ils se garent dans un coin tranquille, à l’abri du soleil et du vent, courbés sur leurs portables dans l’attente de la prochaine commande Zomato ou Toters. Il arrive aussi qu’on les voie errer dans les rues, scrutant les immeubles d’un air perplexe, se renseignant auprès des gardiens pour trouver le destinataire d’un plat chaud avant qu’il ne refroidisse.

Les livreurs sont les chevaliers des temps modernes, à califourchon sur leurs montures mécaniques, prêts à servir leur seigneur pour une contrepartie dérisoire. Les plateformes de livraison ne les emploient pas ; employer est un bien grand mot pour des liens professionnels où le donneur d’ordre jouit de tous les droits. On exploite leur énergie, on use leurs véhicules, et quand on n’a plus besoin d’eux, on les débarque sans ménagement. Pour des milliers de jeunes Libanais aujourd’hui, le choix est entre ce genre de travail précaire et le chômage durable, avec pour seul espoir : l’exil. (7/4/21)

 

Le temps suspendu

C’est votre première soutenance in situ depuis des mois. Vos pas vous conduisent à l’intérieur d’une ville fantôme où vous avez de la peine à reconnaître la faculté des lettres. Ces mêmes lieux étaient jadis grouillants de jeunesse, avec des silhouettes colorées filant de-ci de-là, des groupes en pleine discussion, un attroupement devant le distributeur, un autre devant l’ascenseur, des clameurs, des interpellations, des rires. À présent les locaux sont totalement déserts, absolument silencieux. Ils vous accueillent dans une pénombre monastique où vous ne percevez que le couinement de vos semelles sur le carrelage. Vous prenez des escaliers sombres, vous longez des pièces aux portes fermées, à travers les baies vitrées vous jetez des coups d’œil sur des bureaux vides qui vous ramènent des souvenirs liés à leurs occupants, jusqu’à ce que là, au fond d’un couloir, vous entrevoyiez une niche de lumière comme une promesse de vie : c’est la salle 307.

Vous ignoriez à quel point vous manquait le simple fait de revoir des pupitres et un tableau. Vous êtes heureux de retrouver des collègues, même masqués, même à distance. Vous écoutez la doctorante présenter son travail en s’aidant d’un diaporama PowerPoint. Comme une dame membre du jury n’a pas pu se déplacer, ayant été en contact avec un cas Covid, vous promenez votre ordinateur d’une personne à l’autre pour permettre à l’absente d’écouter les interventions, avant qu’elle-même ne livre ses observations sur la thèse. Puis votre tour vient de vous exprimer, et vous êtes surpris par l’écho de votre voix dans une salle de classe, vous dont tous les cours depuis plus d'un an se font par écrans interposés dans la solitude de votre bureau.

Fin de la soutenance, délibération, annonce du verdict, félicitations, civilités, au revoir, à bientôt. Après quoi vous rentrez chez vous dans la nuit, ému par cette normalité retrouvée à la faveur d’une soutenance dont vous vous demandez si elle constitue un retour à la vie ou une parenthèse dans le temps suspendu. (10/4/21)

 

Pis-aller

Les cours en ligne ont déshumanisé les rapports étudiants-profs. Nous ne sommes plus des corps en contact, mais des avatars numériques qui s'échinent à communiquer par écrans interposés malgré les aléas de la connexion Internet. Écrans, c’est trop dire d’ailleurs : les étudiants n’activent presque jamais leurs caméras ; vous dialoguez avec des initiales ou, au mieux, une photo figée. De vos interlocuteurs, vous ne percevez que la voix, un mince filet auquel vous vous accrochez avec crainte car vous savez combien il est fragile, vous qui passez votre temps à perdre des étudiants en route et à les appeler désespérément dans le vide intersidéral : Est-ce que vous m’entendez ? Êtes-vous encore là ? Si vous nous entendez, envoyez-nous un message… 

Quand les étudiants activent leur micro pour intervenir, répondre à une question ou lire un passage, vous percevez en fond sonore les bruits de leur environnement. Ces sonorités dépendent dans une large mesure de la météo. Si les températures sont basses, donc les fenêtres closes, vous entendez toutes sortes de bruits domestiques derrière les voix : des cris d’enfants, des cliquetis de vaisselle, une porte qui grince ou qui claque, un chat qui miaule, un chien qui aboie. Avec les beaux jours, les fenêtres s’ouvrent et font entrer des sons différents, en général des bruits de circulation (vrombissements, klaxons, crissements de freins), mais aussi des cloches d’églises, des chants de muezzins, des martèlements de chantiers, ou encore des sonorités bucoliques tels des bruissements d’arbres ou des gazouillis, comme cela a été le cas cette semaine avec une étudiante de Maghdouché dont la voix fluette était accompagnée en arrière-plan d’une extraordinaire sarabande d’oiseaux.

Le semestre touche à sa fin. Il faut espérer que c’est le dernier en ligne. Les cours numériques sont des pis-aller qui nous donnent l’illusion de dispenser un enseignement convenable. Si nous arrivons à transmettre un semblant de savoir et, surtout, une envie de savoir, il nous manque l’essentiel, dont nous ignorions à quel point il nous était indispensable : le contact visuel, la présence physique, le partage ininterrompu. (23/4/21)

 

L’horizon rétréci

J’essaie en vain de joindre une étudiante habitant loin de Beyrouth. Elle finit par m’envoyer le message suivant : « Je n’ai aucune connexion Internet ni de réseau. Je viens de capter du réseau en allant dans un autre village. » Or cette étudiante débute ses cours en ligne lundi prochain.

Entre les étudiants qui n’ont pas de connexion, ceux qui n’ont pas de courant et ceux qui n’ont ni l’une ni l’autre, le semestre s’annonce laborieux. Il n’aurait pas été moins problématique en « présentiel » : la pénurie d’essence limite drastiquement les possibilités de déplacement quotidien.

L’année dernière, à la même époque, nous nous plaignions de subir un nouveau semestre en ligne à cause de la pandémie. À présent, nous retenons notre souffle pour que les cours en ligne puissent avoir lieu. Les espérances déclinent à mesure que l’horizon se rétrécit. On n’ose imaginer la prochaine étape. (1/9/21)

 

Cours hybrides

Je viens de donner mon premier cours en « présentiel » depuis mars 2020. Étrange sensation que de voir des étudiants en chair et en os, d’entendre leurs voix résonner dans une salle, sans coupure, sans décalage, sans nécessité de les faire répéter parce que j’ai mal entendu. Leur présence physique était néanmoins troublante après une si longue interruption. Je me sentais déstabilisé, envahi presque, par ces corps vivants aux regards mobiles. À force de les avoir en ligne sans les voir, j’avais fini par les dématérialiser en les mettant à distance. Existaient-ils encore ? 

Les deux séances étaient « hybrides » en réalité : des étudiants participaient au cours en ligne, du fin fond du Nord ou du Sud. Toute la difficulté résidait là, justement : comment s’adresser simultanément à des corps présents et des corps absents. Quelle intensité de voix, quelle intonation, de quelle manière fallait-il procéder pour permettre à chacun de trouver son compte dans cette curieuse situation ? Il m’a semblé que les choses allaient à peu près, mais rien n’est moins sûr, et il faudra certainement plusieurs séances avant que nous trouvions nos marques. (27/9/21)

 

Ce qui nous a manqué

Les cours en « présentiel » n’ont pas pour seul bénéfice de fluidifier la communication et de permettre à l’enseignant d’observer les réactions des étudiants afin de jauger leur attention et leur compréhension, ils sont également l’occasion d’un échange avant le cours, durant l’interclasse et à la fin des séances. 

C’est peut-être ce qui nous a manqué le plus pendant trois semestres consécutifs : les conversations à côté, les confidences, le dialogue des corps et des regards. Le plaisir d’enseigner tient aussi, beaucoup, à cela. (12/10/21)

 

L’homme-machine

Lorsqu’ils envoient leurs travaux par courrier électronique aux enseignants, les étudiants se classent en deux catégories : ceux qui accompagnent leur fichier d’un petit mot (veuillez trouver ci-joint etc.), et ceux qui se dispensent d’écrire un message. Le professeur a beau se garder de tout jugement, il ne peut manquer d’être surpris par les courriels sans texte. À titre personnel, il lui paraîtrait inconcevable d’envoyer un document à quiconque sans l’agrémenter d’une salutation. Pourquoi certains étudiants n’éprouvent-ils pas ce besoin ? Est-ce vraiment une affaire de générations et d’outils de communication ? Les codes de politesse seraient-ils si différents selon les âges et les modes de contact ?

En fait, le phénomène s’est accru depuis la généralisation des cours en ligne qui ont instauré des rapports dématérialisés entre étudiants et professeurs. Quand vous n’avez jamais vu votre professeur autrement qu’à travers l’application Teams ou Zoom, quand le professeur lui-même ne vous a jamais vu autrement qu’en photo (et encore), vous ne vous sentez pas engagé dans une relation humaine avec l’enseignant. Consciemment ou non, le prof devient une sorte de machine à produire un message et à évaluer des travaux. Inutile par conséquent d’user de salutations et de civilités à son encontre pour lui envoyer un fichier, ou pour accuser réception du fichier corrigé, ce que peu d’étudiants, bien entendu, se sentent obligés de faire. (9/1/22)

 

Discipline collective

Ce matin à Beyrouth, le port du masque était respecté partout, y compris en plein air. Raison de cette discipline collective assez inhabituelle : le grand froid qui s’est abattu sur la ville ! Les masques chirurgicaux sont venus compléter les gants et les bonnets de laine pour protéger les Beyrouthins des températures glaciales. (20/1/22)