L'ennemi imaginaire

 

Partage du territoire

Des affrontements ont opposé des miliciens chiites et sunnites à l’entrée sud de Beyrouth, dans le secteur jugé hautement stratégique de Khaldé. Ce qui a mis le feu aux poudres ? Une banderole, enjeu moins anodin qu’il n’y paraît, car les banderoles, comme les bannières partisanes et les portraits des chefs politiques ou religieux, marquent au Liban la mainmise sur le territoire. S’arroger le droit d’accrocher un calicot sur les équipements publics (poteaux, feux de circulation, ponts, etc.) revient à réquisitionner les lieux. L’espace commun tombe sous la férule de la bande armée qui contrôle le secteur, comme au bon vieux temps de la guerre. Gare à qui s’aviserait de contester cette domination.

Or il arrive que dans certaines zones mixtes, deux milices se disputent le même quartier. Rue par rue, pâté d’immeubles par pâté d’immeubles, chacune d’elles cherche à gagner du terrain sur sa rivale. En général, cela se passe bien : on négocie, on discute et on aboutit à des arrangements au détriment de la population qui subit sans broncher la pollution visuelle des drapeaux, affiches, logos et inscriptions en tous genres. Mais il peut advenir que la situation dérape, en particulier quand le contexte politique exacerbe les tensions communautaires. C’est précisément ce qui vient d’arriver : un groupe de miliciens a déployé une banderole dans un secteur contesté, ce qui a provoqué l’ire de ses adversaires. Une bataille de rues s’en est suivie, entraînant la mort de deux personnes, dont un garçon de quatorze ans nommé Hassan Ghosn. (28/8/20)

 

Religion

J’ai eu un échange autour du mariage mixte avec deux étudiantes à l’esprit très ouvert en apparence, l’une chrétienne, l’autre musulmane. Elles ont voyagé, elles lisent beaucoup, elles appartiennent à des milieux favorisés. Or les deux sont opposées au mariage civil (toujours interdit au Liban) et manifestent une franche réticence à épouser un homme d’une autre confession. Un argument est revenu à plusieurs reprises dans leurs propos : les enfants risqueraient d’être perdus entre les deux fois chrétienne et musulmane. Que le christianisme et l’islam soient des monothéismes ne suffit pas, selon elles, à contrebalancer des disparités jugées rédhibitoires en matière d’éducation religieuse. C’est dire si la religion, au Liban, constitue bien plus qu’une affaire de rites et de foi : c’est un mode d’être qui structure en profondeur l’organisation de la collectivité. (24/11/20)

 

Mariage mixte

Le hasard a voulu que la même semaine, je reçoive deux mails, poignants et dignes, envoyés par des lecteurs qui me font part de leur expérience douloureuse avec le communautarisme au Liban. Nous sommes en 2020, et il existe encore des centaines de couples empêchés de s’unir en raison de leurs différences religieuses. Soit que leurs familles s’y opposent, soit qu’eux-mêmes, anticipant les réactions hostiles de leurs milieux, se retiennent de sauter le pas. Paradoxalement, la situation était plus facile pour les couples mixtes dans les années 60. L’instrumentalisation politique de la religion n’a cessé d’exacerber les tensions communautaires depuis la guerre de 1975-1990, rendant de plus en plus problématiques les unions interreligieuses. (27/11/20)


La bonne conscience

Une photo circule depuis deux jours sur la Toile, montrant une soignante voilée qui administre un vaccin à une religieuse chrétienne. L’image est sympathique, mais l’engouement et les commentaires qu’elle suscite révèlent surtout une propension collective à se raconter des histoires. On veut voir dans cette scène la preuve que le « peuple », contrairement à ses « dirigeants », ignore la haine et le rejet de l’autre. Rien de moins vrai. Le communautarisme est une réalité organique au Liban : des jeunes sont empêchés de s’unir parce qu’ils appartiennent à des communautés différentes ; des personnes sont exclues d’un emploi parce qu’elles n’ont pas le bon profil religieux ; des gens se voient refuser la vente d’un bien immobilier, voire une simple location, en raison de leurs confessions indésirables. Les ghettos communautaires existent et les frontières ne sont pas que géographiques ; elles sont aussi mentales, cimentées par les préjugés et les stéréotypes. 

Oui, cette photo est belle, mais la surinterpréter pour se donner bonne conscience ne fait qu’ajouter de l’illusion au mensonge. (16/2/21)

 

Il suffirait de peu

À proximité de l’école Makassed, dans le secteur de Barbir, des partisans du courant sunnite Al-Moustaqbal ont installé une grande tente avec des sièges, un réchaud électrique et un distributeur d’eau sous un portrait géant de Saad Hariri. À un kilomètre de là, en direction de la mer, des hommes montent la garde à l’entrée d’une rue où s’alignent des drapeaux du mouvement chiite Amal et des portraits de Nabih Berri.

Ces deux scènes illustrent la mainmise des formations politiques sur le territoire. Les partis communautaires accaparent l’espace public par la force et l’intimidation, exactement comme les factions armées pendant la guerre. Il suffirait de peu pour que ces militants deviennent des miliciens, et leurs postes, des barrages militaires. (27/5/21)

 

Millets

Votre qualité de musulman ne vous autorise pas à nommer des ministres chrétiens. Vous n’avez pas le droit de nommer des ministres musulmans alors que vous êtes chrétien. Le ministère des Finances restera aux mains des chiites, on ne revient pas là-dessus. Le ministère de l’Intérieur ira aux sunnites. Non, aux maronites. Ou alors aux chrétiens non maronites désignés par le président maronite. Vous remettez en question le principe constitutionnel de la parité moitié chrétien moitié musulman. Vous œuvrez en douce pour un gouvernement tripartite chrétien-chiite-sunnite…

Depuis la désignation de Saad Hariri comme Premier ministre en octobre dernier, soit il y a huit mois, le débat politique tourne principalement autour de la répartition des portefeuilles entre les représentants des différentes communautés. Ce n’est pas sur des projets de gouvernement que les responsables divergent, ils ne se querellent pas sur le meilleur moyen de sauver le pays ni sur l’échelle des priorités face aux innombrables problèmes à résoudre. Non, leur unique obsession se résume au poids politique de leurs communautés respectives dont ils s’arrogent la représentation. (20/6/21)

 

Des juges à l’affiche

De part et d’autre du palais de justice à Beyrouth, on peut voir deux affiches à la gloire de deux juges ennemis : Ghada Aoun, procureure générale du Mont-Liban, et Ghassan Oueidat, procureur général près la Cour de cassation.

L’affiche de Ghada Aoun (maronite) se dresse sur la corniche Pierre Gemayel, figure historique du camp maronite. Celle de Ghassan Oueidat (sunnite) se trouve avenue Sami el-Solh, ancien Premier ministre sunnite.

Ghada Aoun est adoubée par le président maronite, Ghassan Oueidat gravite dans l’orbite du Premier ministre sunnite.

On voudrait se croire dans une opérette ou quelque bouffonnerie littéraire. Mais non : on est bien dans la réalité libanaise de 2021. Et on n’a pas du tout le cœur à rire. (30/6/21)

 

Contamination

L’infirmière Pamela Zeinoun est devenue une icône nationale. Sa bravoure et sa détermination lui ont permis de sauver trois nouveau-nés ensevelis sous les décombres le soir du 4 août 2020.

Pamela vient d’accorder une interview où elle confie qu’elle ignorait la confession des trois nourrissons, dont elle n’a été informée que plus tard, quand les bébés rescapés ont retrouvé leurs familles. Elle a découvert ainsi qu’ils étaient tous les trois musulmans, ajoutant que c’était pour elle une précieuse leçon sur la vanité des distinctions religieuses entre les habitants d’un même pays.

Trois petits musulmans sauvés par une femme chrétienne dans une région du monde meurtrie par des guerres confessionnelles : le symbole est puissant, sans conteste. Mais les propos de Pamela Zeinoun révèlent surtout combien la question communautaire est devenue obsessionnelle au Liban. Le confessionnalisme a squatté nos esprits au point de s’immiscer dans nos plus belles histoires. (6/8/21)

 

La dernière traversée

Deux Syriennes sans papiers, dont une enceinte, accompagnées de leurs jeunes enfants de sept et huit ans, ont tenté de traverser la frontière illégalement en direction de la Syrie. La femme enceinte voulait rentrer chez elle pour se faire soigner, car sa grossesse se présentait mal. Un passeur libanais a conduit le groupe à travers la montagne en pleine tempête, avant de les abandonner à leur sort en leur promettant qu’un autre passeur les récupérerait du côté syrien. Or personne n’est venu à leur rencontre. Les femmes et les enfants ont poursuivi leur chemin dans le brouillard, affrontant seuls les bourrasques et le froid glacial. On a retrouvé leurs corps sans vie le lendemain, ensevelis sous le linceul de la neige.

Ce fait divers tragique confirme ce que l’on sait déjà : la frontière libano-syrienne est aux mains des passeurs qui s’y livrent au trafic d’êtres humains (entre autres) et une grande partie des immigrés syriens au Liban sont en situation irrégulière, ce qui facilite leur exploitation et les prive de soins de base. Évidemment, personne ne répondra de ce drame dont les victimes comptent pour si peu. On aura vite fait d’oublier ces malheureuses créatures mortes dans des conditions horribles – qu’on imagine un instant leur agonie – dans l’indifférence générale, quelque part sur la frontière-passoire qui sépare le Liban de la Syrie. (28/3/21)

 

Tout est relatif

Au cours de mes pérégrinations administratives, je rencontre un jeune Syrien qui patiente comme moi dans une file. Il vient de l’ambassade de Syrie où il a dû débourser cinquante dollars américains, en espèces, pour une simple formalité. 

Lorsque je lui demande s’il est tenté de rentrer au pays, il secoue la tête en m’expliquant que c’est la misère là-bas. Et ici, ce n’est pas la misère ? Tout est relatif, me répond-il avec un sourire entendu. (5/8/21)

 

Tensions confessionnelles

Des heurts ont éclaté pendant le week-end entre les villages chrétien de Maghdouché et chiite de Aankoun. La situation s'est apaisée depuis, mais ces incidents démontrent ce qu’on se refuse à reconnaître, ce qu’on cherche à se dissimuler derrière des discours mensongers et convenus sur la fraternité, la coexistence et je ne sais quelle douce berceuse qui nous dispense de réfléchir et de nous remettre en question.

Les grands partis libanais sont des partis strictement communautaires et, de ce fait, les confrontations qui marquent la scène politique actuelle se traduisent par des tensions entre les communautés, notamment chez les personnes soumises à l’endoctrinement et à la propagande. C’est précisément ce qu’on a vu à l’œuvre entre les deux villages précités.

Quand la vie politique libanaise se communautarise jusqu’à la caricature, et c’est le cas depuis des décennies au Liban, qu’on ne s’étonne pas d’assister à une recrudescence des tensions confessionnelles dans les zones mixtes. Surtout que nous traînons depuis la guerre civile un passif énorme : rien n’a été réglé à la fin du conflit ; tout a été occulté et renié à la faveur de l’amnistie. (31/8/21)

 

Tropisme de crise

C’est une constante depuis les années de guerre : à chaque période de crise, des voix s’élèvent dans la communauté chrétienne pour réclamer un système fédéral au Liban. Peu osent employer le mot tabou de partition, mais l’idée est là derrière le paravent pudique du fédéralisme, reposant sur la conviction que le Liban chrétien s’en sortirait mieux sans les autres composantes libanaises jugées moins organisées et moins performantes sur les plans éducatif, économique, touristique, etc. À cela s’ajoute le réflexe obsidional d’une communauté qui se sent menacée en Orient où son statut minoritaire l’expose plus que les autres aux aléas de l’histoire.

Ce tropisme de crise montre, s’il en est besoin, la fragilité de l’entité libanaise. Nous vivons dans un semblant de pays qui cache mal ses divisions profondes, d’autant plus profondes qu’elles sont alimentées par les partis politico-communautaires soucieux de les entretenir pour accroître leur mainmise sur leurs communautés respectives. (5/9/21)

 

Lucarnes communautaires

Dans la perspective des élections législatives qui devraient se tenir en mai 2022, les médias nous annoncent le retour prochain de la Future TV, chaîne appartenant à M. Saad Hariri. Si la nouvelle se confirme, on ne peut que s’en réjouir ! Le Liban comptait déjà des stations chrétiennes et chiites ; une télévision sunnite manquait dans le paysage télévisuel. Le vide sera enfin comblé. Avec elle, les lucarnes communautaires seront au complet, ou presque, car les druzes, allez savoir pourquoi, traînent les pieds dans la création de leur propre télévision. (6/9/21)

 

Retour de bâton

La guerre au cœur de Beyrouth : accrochages armés, tireurs embusqués, miliciens occupant les places et les rues, enfants terrorisés qu’on évacue en catastrophe… Le tandem chiite Amal-Hezbollah et les Forces libanaises chrétiennes se sont livrés à une bataille rangée dans le secteur de Tayyouneh. Bilan de l’affrontement : sept morts et plus de trente blessés. 

Nous n’avons pas fini de payer notre désastreuse sortie de guerre sous la férule syrienne dans les années 90. Au lieu de dissoudre les milices, on les a priées de dissimuler leurs armes. Au lieu de neutraliser les chefs de guerre, on leur a confié le pouvoir. On a amnistié les criminels au lieu de les juger et, pire que tout, quand il aurait fallu combattre le communautarisme, on l’a consacré dans les textes avant de l’ériger en système de gouvernement. Voilà le résultat. (14/10/21)

 

Elle attendait ses enfants

Elle ne manifestait pas, elle. Elle n’était pas missionnée par un parti politique pour réclamer le dessaisissement d’un juge ou la dépolitisation d’une enquête. Elle ne clamait pas son adhésion inconditionnelle à un leader politique. Non, elle était dans son appartement, et elle s’inquiétait pour ses enfants qui devaient rentrer de l’école d’un moment à l’autre alors que les armes crépitaient de tous bords.

Elle s’appelait Mariam Farhat et elle avait quarante ans. Elle portait le prénom de la Vierge Marie, vénérée par sa communauté comme par celle d’en face. Une balle perdue est venue l’abattre dans sa maison.

Elle attendait ses enfants, Mariam. Ses enfants sont rentrés sains et saufs, et ils l’ont trouvée morte.

Martyre, Mariam ? Non, victime. Victime de la barbarie et de la bêtise. (16/10/21)

 

Les juifs libanais

L’ambassade du Liban à Paris est critiquée pour avoir organisé un hommage aux Libanais juifs de France qui aura lieu début novembre. On lui reproche de sacrifier au communautarisme en mettant en avant un groupe religieux au détriment des autres, allant jusqu’à soupçonner l’ambassadeur Rami Adwan d’intentions politiques occultes.

Que la démarche de M. Adwan, proche du Courant patriotique libre, relève d’un calcul politique, on ne peut pas l’exclure. Mais pour le reste, les critiques ne sont pas fondées : d’abord parce que l’ambassade du Liban marque régulièrement les grandes fêtes religieuses chrétiennes et musulmanes par toutes sortes d’événements ; son fonctionnement n’est donc pas régi par le principe de laïcité. Ensuite parce que la communauté juive du Liban a pratiquement disparu du pays et que toute initiative visant à resserrer les liens avec elle est la bienvenue.

Le Liban est riche de sa diversité, et la disparition progressive de sa communauté juive, qui s’est dispersée dans le monde après la Nakba, mais surtout après le conflit de 1967 et le début de la guerre civile, constitue une perte humaine et culturelle pour notre pays. Synagogues, cimetières, noms de quartiers, le Liban garde encore de nombreux vestiges de la présence juive. Et les anciens ont tous des histoires à vous raconter sur les Libanais juifs qu’ils ont connus avant la guerre.

Ce n’est pas œuvrer pour la « normalisation » avec Israël que de maintenir les liens avec nos compatriotes juifs. La judéité, le sionisme et Israël sont des notions bien distinctes, n’en déplaise aux antisémites qui, au Liban comme ailleurs, voudraient les confondre. (23/10/21)


Les jeunes laïcs

Le Club laïc s’est imposé encore une fois aux élections des Amicales de l’Université Saint-Joseph, raflant la présidence de dix facultés sur quinze, ce qui confirme la volonté de changement chez les étudiants et leur opposition à la classe politique actuelle.

Les autres grandes gagnantes des élections sont les Forces libanaises : le parti de M. Geagea l’a emporté au campus de Huvelin, siège des facultés de Droit et de Gestion dont on connaît l’importance symbolique. Son bon score est probablement lié aux événements de Tayyouneh qui ont exacerbé les tensions entre les communautés et renforcé les formations politiques à vocation identitaire. (8/11/21)

 

Ali alias Eliyah

Curieuse odyssée que celle d’Ali Hassan Hawila, alias Eliyah Hawila, un jeune chiite de Tyr né en 1997 et attiré dès l’enfance par la religion juive. Une fascination si vive qu’aussitôt installé à Houston, où il a émigré en 2015, il a cherché à se convertir au judaïsme. En vain. Son échec ne l’a pas empêché de se faire passer pour juif aux yeux de tous. Il poussa l’imposture jusqu’à se marier avec une jeune femme issue de la communauté juive syrienne de Brooklyn, mais il finit par être démasqué et séparé de son épouse. On l’a soupçonné d’espionnage au profit du Hezbollah, ce qui n’est pas plausible : l’amateurisme de l’individu ne plaide pas en faveur de cette hypothèse. D’ailleurs le FBI, saisi de l’affaire, n’a retenu aucune charge contre lui.

Quel romancier oserait raconter l’histoire de M. Hawila ? On l’accuserait d’incongruité et d’invraisemblance. La vie, elle, peut raconter ce qu’elle veut : on est bien obligé de la croire. (4/12/21)


Dialogue interreligieux

L’Université Saint-Joseph propose un cours intitulé « Formation au dialogue islamo-chrétien ». Cet enseignement vise à favoriser la connaissance et le respect mutuels afin de circonscrire le champ de l’ignorance qui, comme chacun le sait, constitue le terreau le plus fertile de la haine.

L’initiative, éminemment louable, s’inscrit dans la droite ligne des années d’après-guerre où l’urgence était de remédier aux séquelles du conflit. Mais les temps ont changé depuis et, vu le contexte actuel, il serait peut-être nécessaire de chercher à réduire le fossé, non seulement entre chrétiens et musulmans, mais entre les musulmans eux-mêmes, les chiites et les sunnites, dont beaucoup subissent aujourd’hui l’influence des idéologies politiques régionales. Aux côtés de la très utile « Formation au dialogue islamo-chrétien », on serait donc bien inspiré de proposer une non moins utile « Formation au dialogue chiito-sunnite ». (7/1/22)

 

Décentralisation

Un député, héritier d’une vieille dynastie politique, vient de faire une nouvelle déclaration en faveur de la décentralisation. La décentralisation fait partie des revendications récurrentes dans la classe politique chrétienne, ce depuis les années de guerre et la division du territoire. Mais ceux qui réclament la décentralisation aujourd’hui, en visant le fédéralisme et la partition plus tard, semblent oublier qu’elle est déjà un état de fait dans le pays. Les partis communautaires n’ont-ils pas la haute main sur les différentes administrations publiques implantées dans leurs régions respectives ? N’est-ce pas eux qui nomment ou adoubent les fonctionnaires de leurs régions ? N’est-ce pas eux qui bloquent ou débloquent telle démarche ou tel dossier selon leur bon vouloir ?

Plutôt que d’œuvrer à une décentralisation régionale, donc communautaire, on devrait renforcer les compétences et les prérogatives des municipalités. Il n’est qu’à observer le travail des conseils municipaux au cours des dernières décennies pour se convaincre qu’ils sont infiniment plus efficaces que le gouvernement et les pouvoirs publics. Dans les communes, notamment de petite et moyenne taille, les corrupteurs et les corrompus bénéficient d’une marge de manœuvre moins importante qu’à l’échelle nationale. Les budgets s’y prêtent moins aux tripatouillages et à l’opacité. Sans compter que les responsables vivent avec leurs administrés, ils les croisent chaque jour, ils connaissent les besoins de leurs localités, ils ont une obligation de résultat envers elles, autant d’éléments qui font défaut aux représentants du pouvoir étatique. Ce sont donc les municipalités qu’il faut soutenir par tous les moyens. La décentralisation régionale va dans le sens de la partition (objectif fédéraliste). La décentralisation municipale va dans celui du progrès (aspiration républicaine). (18/1/22)

 

Le calicot

À Mazraa, quartier sunnite de Beyrouth, un calicot rend hommage à l’Arabie saoudite. Rien d’anormal : nous sommes au Liban. Ailleurs, on voit des portraits de Khomeiny et de Khamenei. Sur la banderole de Mazraa, il y avait initialement deux photos, l’une du prince héritier Mohammed ben Salmane, l’autre du roi Salmane ben Abdelaziz. Or pendant la nuit, une main anonyme a brûlé l’effigie de MBS, épargnant celle du roi ! Et personne n’a décroché le calicot après sa dégradation, ce qui laisse supposer un assentiment général à cet acte de défiance envers l’héritier du trône et le véritable maître de l’Arabie.  

Ce rectangle de tissu partiellement brûlé dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas au Liban : si l’ancien Premier ministre sunnite Saad Hariri s’est mis à l’écart de la vie politique, c’est parce qu’il avait été désavoué par le dauphin du royaume wahhabite. (27/1/22)

 

Stéréotypes

Un cheikh à la réputation sulfureuse, désavoué par les autorités religieuses de sa communauté, condamné et emprisonné à plusieurs reprises pour toutes sortes de délits (chèques sans provisions, faux et usage de faux, vol, fraude, etc.), vient de s’illustrer par un discours édifiant sur les chrétiens : il appelle ses coreligionnaires à ne pas voter pour le parti chrétien des Forces libanaises, à moins d’avoir envie de voir leurs filles « sur les plages de Jounieh et de Maameltein » et leurs fils « livrés à la drogue et au stupre dans les bordels » desdites régions.

Le confessionnalisme vit d’ignorance, et cet individu vient d’en donner une sinistre illustration en réduisant les chrétiens du Liban à quelques stéréotypes grotesques où la confusion est sciemment entretenue entre la liberté des mœurs et la débauche. Si certains musulmans donnent crédit à cette caricature des chrétiens, il existe aussi des chrétiens qui cultivent à leur tour des clichés dégradants sur le compte de leurs compatriotes musulmans. La ghettoïsation du pays, héritée de la guerre, explique en partie la méconnaissance de l’autre qui alimente les visions fausses et fantasmatiques.

Cet épisode de la campagne électorale montre en tout cas que les enjeux des élections sont moins idéologiques que communautaires. Là où l’on espérait un débat d’idées (l’espérait-on vraiment ?), on assiste souvent à une confrontation entre les représentants autoproclamés des communautés religieuses. (4/5/22)

 

Le dire et le faire

Un député nouvellement élu de Tripoli a fait une déclaration où il en a appelé à « déconfessionnaliser les institutions » et à « rejeter la mentalité communautariste ». On applaudit des deux mains à ce beau discours moderne et progressiste. L’ennui est que ledit député a fait sa proclamation depuis Dar el-Fatwa, siège de la plus haute autorité de la communauté sunnite à laquelle il appartient. De plus, et dans le même élan, il a réclamé l’accélération des procédures judiciaires pour les prisonniers islamistes et rendu un vibrant hommage aux pays du Golfe en fustigeant, sans le nommer, le Hezbollah chiite. Pour finir, il s’est dressé contre le mariage civil « sous toutes ses formes » (sic), estimant qu’il contrevient à la Constitution et aux préceptes religieux.

Voilà donc comment le nouvel élu se démarque du confessionnalisme… Cette démonstration vaut pour la plupart des politiciens libanais qui, d’un côté, jouent aux patriotes transcommunautaires, et de l’autre, trahissent un comportement et une mentalité communautaristes à toute épreuve, sciemment ou à leur propre insu. (28/5/22)


L’enfant derrière les barreaux

Un garçon syrien de treize ans a été découvert séquestré derrière les barreaux d’une cave à Tripoli. Les voisins ont posté une vidéo du garçon sur les réseaux sociaux en réclamant l’intervention des forces de l’ordre. La police s’est déplacée aussitôt et l’enquête a montré que le père avait l’habitude d’enfermer son fils durant ses absences nocturnes, car il passait la nuit à fouiller les décharges pour récupérer du carton et du plastique. Interrogé par une assistante sociale, l’enfant n’a fait état d’aucune maltraitance de la part de son père.

Face à tant de misère, on songe aux dizaines de milliards de dollars engloutis dans le brasier de la guerre syrienne : si une infime partie de cette somme colossale avait été consacrée au bien-être du peuple syrien plutôt qu’à alimenter un conflit meurtrier et dévastateur, il n’y aurait sans doute pas d’enfant dormant derrière des barreaux dans un dépôt souterrain à Tripoli, ni d’homme réduit à écumer les décharges en pleine nuit pour survivre, ni de père contraint de séquestrer son fils parce qu’il n’a pas les moyens de le loger décemment durant ses absences. (16/6/22)


L’affaire Moussa el-Hage

Le Liban est agité depuis une semaine par l’affaire de Mgr Moussa el-Hage, archevêque maronite de Haïfa et de la Terre Sainte. Le prélat a été interpellé et interrogé par la Sûreté générale à Ras Naqoura le lundi 18 juillet, alors qu’il rentrait d’Israël, sur ordre du juge Fady Akiki. On lui reproche de convoyer des fonds envoyés par des familles exilées en Israël à leurs proches installés au Liban. Il a été relâché douze heures plus tard.

Ce qui est reproché au prélat est aberrant : l’homme n’a pas transporté d’armes ni transmis des informations sensibles aux autorités israéliennes. Il a simplement servi de trait d’union entre des familles pour des raisons strictement humanitaires.

Mais ce qui n’est pas moins notable est la réaction soulevée par cette interpellation. Comme le juge Akiki est réputé proche du tandem chiite, donc du Hezbollah, on a vu fleurir partout des discours offensifs sur les « mille six cents ans de résistance chrétienne », sur la « forteresse du patriarcat maronite dressée contre les tentatives de ramener les chrétiens au temps des dhimmis », sur « la route de Jérusalem qui ne passera pas par Bkerké », etc. Le patriarche lui-même est monté au créneau avec des accents indignés, jugeant illégale l’interpellation de Mgr Moussa el-Hage.

Jamais le communautarisme n’a été aussi virulent au pays du Cèdre. Nombreuses sont les autorités politiques et cléricales qui alimentent cette dérive dangereuse. (25/7/22)

 

Dalia et Joey

La fille de Walid Joumblatt, leader de la communauté druze, a épousé le fils de Pierre Daher, président-directeur général de la LBCI, chaîne créée pendant la guerre civile par les Forces libanaises chrétiennes. Qu’une Joumblatt épouse un Daher envoie un signal positif à tous les couples mixtes que le fossé communautaire retient de sauter le pas, même si le statut social des nouveaux mariés fausse un peu la perspective : les Joumblatt et les Daher sont des familles puissantes, donc inattaquables, et le jeune couple n’a rien à craindre ; on ne traite pas des quidams comme on traite des fils de et des filles de.

Il n’empêche qu’en s’unissant, Dalia Joumblatt et Joey Daher ont posé un acte courageux et hautement symbolique dans un pays encore prisonnier de ses clivages archaïques. (12/9/22)

 

Les résistants de la République

Le mufti Abdellatif Deriane a convoqué les vingt-sept députés sunnites du Parlement à une réunion à Dar el-Fatwa. Cette convocation illustre la régression communautariste du pays et l’ingérence des autorités religieuses dans la vie politique. Trois députés ont eu le courage de décliner l’invitation, estimant qu’elle heurtait leurs aspirations à un Liban laïque, débarrassé du confessionnalisme, où la religion relèverait de la pratique individuelle et n’interférerait pas dans la conduite de l’État.

Ces trois parlementaires (Halimé Kaakour, Ibrahim Mneimné et Oussama Saad) sont les défenseurs d’une identité libanaise qui transcende les appartenances religieuses, sociales et régionales. Ce sont des résistants de la République au temps de la reddition générale. (25/9/22)

 

Présidence du Sénat

La Ligue libanaise des Grecs-Orthodoxes s’est insurgée contre les revendications druzes, exprimées par M. Walid Joumblatt, concernant la présidence du futur Sénat. Le Sénat est une institution dont la création est prévue par les accords de Taëf une fois que la déconfessionnalisation de l’Assemblée nationale aura été achevée. Or qui peut raisonnablement imaginer une assemblée laïque à court ou moyen terme ? Ce n’est pas demain la veille que les députés cesseront d’être élus sur la base de leur communauté religieuse. La création du Sénat demeure donc une perspective de science-fiction. Et pourtant, les représentants des druzes et des orthodoxes s’écharpent pour savoir qui présidera cette instance hypothétique. Le confessionnalisme répand ses relents fétides jusque dans les institutions virtuelles. (18/11/22)

 

Procuration sportive

Après la victoire du Maroc samedi soir en quart de finale de la Coupe du monde, des cortèges de motards ont sillonné les rues chrétiennes d’Achrafieh aux cris d’Allahou Akbar. Ces processions tapageuses en disent long sur les divisions et les préjugés qui minent notre pays. Une partie de la jeunesse musulmane semble réduire les habitants d’Achrafieh au cliché du chrétien occidentalisé indifférent, sinon hostile à la victoire d’une nation arabo-musulmane au Mondial. Selon cette vision binaire défendue par les motards, le match de mercredi prochain entre la France et le Maroc opposera deux camps libanais bien distincts : les chrétiens francophones traditionnellement attachés à la France, et les musulmans qui revendiquent haut et fort leur arabité. Bref, on nous rejoue une guerre des religions par procuration sportive. (11/12/22)

 

Le foot communautaire

Ce dimanche 12 mars, la finale du championnat du Liban de football opposait el-Aahed à el-Ansar sur la pelouse du stade Fouad Chehab à Jounieh. Voyant le match tourner en leur défaveur, les supporters d’el-Ansar ont exprimé leur colère contre l’arbitrage en arrachant les sièges des gradins avant d’envahir le terrain, ce qui a entraîné l’interruption de la rencontre et, de facto, la victoire d’el-Aahed. Les supporters de cette dernière équipe n’ont pas eu un comportement exemplaire non plus, ayant entonné tout au long du match des slogans politiques provocateurs, glorifiant entre autres le président syrien Bachar el-Assad et le chef du Hezbollah. Des affrontements ont également été signalés à l’intérieur et autour du stade.

Cet incident est révélateur de la politisation et de la communautarisation du sport au Liban, comme de tout le reste, el-Aahed étant un club « chiite » et el-Ansar un club « sunnite ». Il trahit aussi l’absence de tout sens des responsabilités chez certains dirigeants de clubs, qui ne prennent aucune mesure sérieuse pour empêcher les débordements de leurs supporters. Au contraire, la violence est encouragée, comme en témoigne le communiqué lunaire publié ce soir par el-Ansar qui, après avoir accusé de partialité la fédération nationale, rend un hommage appuyé à « l’éthique » et à la « discipline » de ses supporters. Ainsi donc, dégrader un stade de football et envahir le terrain serait un signe d’« éthique » et de « discipline » ! Nous savions que sous nos cieux, le déni était un sport national, mais à ce niveau-là, nous sommes incontestablement les champions du monde. (13/3/23)

 

Oukase

À la demande de M. Nabih Berri, le Premier ministre a décrété le report du passage à l’heure d’été, du 26 mars au 21 avril, une première dans l’histoire du pays. La mesure est destinée à réduire le temps de jeûne pour les musulmans qui pratiquent le ramadan. Or cette disposition, annoncée in extremis, aura pour effet de dérégler les systèmes informatiques, de perturber le trafic aérien et d’entraîner de nombreux problèmes techniques pour les entreprises en lien étroit avec l’étranger. De surcroît, comme on pouvait le craindre, l’initiative de MM. Berri et Mikati est en train de provoquer un dangereux clivage confessionnel dans le pays : un grand nombre d’institutions chrétiennes ont décidé d’ignorer le décret et, du côté musulman, des voix s’élèvent pour accuser les chrétiens de souffler sur les braises de la discorde.

Au-delà des tensions religieuses ravivées, la mesure entraînera inévitablement un imbroglio organisationnel dans beaucoup de familles, dont la mienne : les institutions où Nayla et moi travaillons passeront à l’heure d’été, pas l’école de notre fils ! Nous allons donc nous retrouver en décalage horaire avec Riwan lundi prochain, ce qui nous promet un joli casse-tête pour planifier notre emploi du temps. Ionesco n’aurait pas fait mieux. (25/3/23)

 

Nahr Ibrahim

Un adolescent de quatorze ans et son frère de dix-huit ans ont été roués de coups par des supplétifs civils de la municipalité de Nahr Ibrahim. Motif de l’agression (filmée par des caméras de surveillance) : le magasin tenu par les deux jeunes garçons, appartenant à leur père, n’aurait pas respecté les horaires de fermeture établis par le conseil municipal. Or l’agression a eu lieu à 20 h 30 et la commune avait fixé à 21 h l’heure règlementaire de la fermeture.

Ce nouvel incident illustre les tensions communautaires ravivées par le blocage politique : les agressés sont du village musulman de Maaysra, les agresseurs des chrétiens de la région environnante. (26/4/23)

 

Paradoxe

Dans une rue de Sin-el-Fil, banlieue est de Beyrouth, un écriteau à l’entrée d’un jardin public attire le regard. Les lieux sont « réservés aux Libanais », avertit la pancarte en lettres rouges. Et, comme si le message n’était pas assez clair, il est complété par cet autre avertissement : « Accès interdit aux étrangers ». Les étrangers visés par cette pancarte étant bien sûr les Syriens.

Le racisme antisyrien est le sentiment le mieux partagé au Liban, en particulier depuis l’arrivée massive des réfugiés chassés par la guerre. Il ne s’agit pas de minimiser les problèmes liés à la présence d’un million et demi de déplacés dans un pays ployant sous mille fardeaux, mais on oublie trop vite que la population syrienne au Liban ne se limite pas aux réfugiés ; elle englobe aussi des centaines de milliers d’ouvriers qui contribuent depuis des décennies à l’économie nationale. Il y a un paradoxe à vouer les Syriens aux gémonies tout en les embauchant à tour de bras parce qu’on a besoin de leur force de travail.

Le plus ironique est que le jardin en question porte le nom de Notre-Dame (Hadiqat al-Saydé) et se situe rue Yaacoub el-Kabbouchi, un frère capucin libanais béatifié par l’Église catholique, connu pour son dévouement envers les pauvres. Charité bien ordonnée commence par soi-même, dira-t-on. Si l’enfant étranger privé d’espace vert n’est pas soi-même, alors on n’a rien compris à la charité. (8/6/23)

 

Mortelle incurie

Les villages de Bcharré et de Bkaasafrine se disputent depuis des lustres les eaux de Qornet el-Sawda, sommet du Liban qui culmine à 3089 mètres. Des incidents éclatent régulièrement dans la région : tirs, agressions, sabotages.

Face à cette situation explosive, les autorités font preuve de légèreté comme à leur habitude. Au lieu de prendre le problème à bras-le-corps en favorisant le dialogue entre les deux cazas maronite et sunnite pour parvenir à une solution définitive, les responsables politiques se contentent de gérer l’urgence à chaque embrasement. Résultat de ce laisser-aller : deux hommes de Bcharré viennent de tomber sous les balles. Les haines sont à leur comble. Des centaines de jeunes, de part et d’autre, sont prêts à prendre les armes pour défendre ce qu’ils estiment être leurs droits.

Le conflit entre Bcharré et Bkaasafrine reproduit, à l’échelle locale, les défaillances de l’État dans tout le pays. Au Liban, on ne répare pas, on rafistole. On ne soigne pas, on chloroforme. On ne résout pas, on temporise. (3/7/23)

 

Étrangers

Lors d’une rencontre avec des lycéens dans le cadre d’une journée portes ouvertes à l’université, une jeune fille m’a déclaré sans détour qu’elle « détestait les étrangers ». Je l’ai priée de préciser sa pensée : de quels étrangers parlait-elle ? 

- Tous, fit-elle avec une mine excédée.

Le moment de stupeur passé, je lui ai demandé si, en tant que Libanaise, elle aimerait se retrouver dans un pays où les étrangers feraient l’objet d’une pareille « détestation ». Pour toute réponse, elle a haussé les épaules en détournant le regard. Une trentaine de lycéens assistaient à l’échange. Personne ne semblait indigné : aucune réaction, aucune manifestation visible de gêne ou de désapprobation.

La parole raciste est tellement banalisée au Liban qu’une élève de Première ne se retient pas d’exprimer sa haine des étrangers devant un enseignant et des inconnus. J’aimerais croire que ses parents ignorent ou réprouvent ses propos, mais il est fort probable qu’ils y prêtent une oreille complaisante, plus probable encore qu’ils les alimentent eux-mêmes. (27/7/23)

 

La croix

Histoire insolite dans le village de Qornet Akkar : un inconnu a dressé une croix géante face à la mosquée et au domicile voisin de cheikh Zayd Bakar Zakariah, mufti du Akkar. Aussitôt des tirs ont éclaté pour protester contre cette provocation. L’incident risquait de raviver les tensions religieuses et de dégénérer à tout moment, mais voilà qu’on découvre l’identité du plaisantin : l’homme qui a érigé la croix n’est pas chrétien ! Il n’est autre que le propre cousin du cheikh Zakariah, et il est lui-même musulman sunnite. On apprend dans la foulée qu’il s’est livré à cette dangereuse gaminerie afin de se venger de l’imam : le mufti ne l’avait pas soutenu dans ses démarches administratives pour obtenir une autorisation de construction. On en déduit que dans l’esprit de cet individu, dresser une croix devant la demeure d’un cheikh constituait un châtiment approprié !

À quoi bon inventer des histoires quand on vit au Liban ? Le Liban est un roman en soi.

(2/10/23)

 

Discrimination

L’étudiante vient de soutenir brillamment son mémoire de master. Sa maîtrise du français est irréprochable et elle manie avec aisance les approches littéraires ainsi que les outils critiques. De plus, elle s’est gardée de lire ses notes, s’efforçant d’improviser sa présentation sans fuir le regard du jury. Bref, une belle performance qui mérite largement la mention « très bien » obtenue à l’issue de la soutenance.

Après l’avoir félicitée, je l’interroge sur son parcours : enseigne-t-elle actuellement ? Sa réponse est non. A-t-elle déjà enseigné ? Non plus. Elle a beaucoup cherché, sans trouver de poste. Ce qui ne manque pas de m’étonner, car les enseignants de français sont très demandés ; certains de nos étudiants sont recrutés dès la deuxième année de licence. Elle me confie alors – et pour la première fois je vois son assurance s’ébranler – que des écoles l’ont refusée en raison de sa confession religieuse, ce qui lui a été confirmé à demi-mot par des connaissances travaillant dans ces établissements. C’est le troisième témoignage de ce type que j’entends en quelques semaines sur la discrimination confessionnelle à l'embauche. Pourtant, rien dans l’apparence et l’attitude de cette jeune femme ne trahit un manque d’ouverture. Alors quoi ? Alors rien. On lui a fermé la porte en raison de son appartenance communautaire. (27/5/24)

 

Le ventre est encore fécond

Quatre adorables fillettes en uniformes scolaires. On devine derrière elles la pelouse d’un terrain de foot, avec, en arrière-plan, un joli bâtiment coiffé de tuiles rouges. Le tout sous un ciel d’un bleu intense. L’image est agréable, elle respire la sérénité, mais la suite tranche brutalement avec cette atmosphère paisible :

-  Est-ce que tu vas prendre une photo avec l’arbre de Noël ? demande l’une des petites écolières à une camarade aux cheveux tressés en nattes.

La réponse fuse sur un fond de chants religieux :

- Que Dieu m’en garde ! Moi, je n’imite pas les infidèles (kouffar) !

Deuxième question adressée à une autre fille :

- Où vas-tu passer le congé du jour de l’An ?

- Inchallah à la maison, parce que nous sommes musulmans et que nous ne participons pas aux fêtes des polythéistes (mouchrikine).  

Tout cela relève évidemment d’une mise en scène orchestrée par un adulte, qui a imposé à ces enfants un discours de haine en arabe classique, qui plus est dans l’enceinte d’un établissement scolaire. Des gamines de cinq ans sont ainsi conditionnées à percevoir les chrétiens comme des païens et des impies, dans une ville où cohabitent des sunnites, des chrétiens et des alaouites.

Cette vidéo n’est pas représentative des musulmans de Tripoli, tant s’en faut, mais elle constitue le symptôme d’un mal qui persiste au Liban, dans toutes les communautés du pays, quoi qu’on en dise et quoi qu’on se berce d’illusions. (19/12/25)

 

Le prince saoudien

L’inféodation des hommes politiques libanais aux puissances étrangères n’est plus à démontrer : un grand nombre parmi eux s’appuient sur leurs tuteurs internationaux pour asseoir leur pouvoir et leur fortune ; en contrepartie, se muant en pions fidèles sur l’échiquier local, ils exécutent les directives de leurs protecteurs. Les mots de « liberté », d’« indépendance » et de « dignité » sont bons pour les discours ; la réalité a des exigences plus pragmatiques.

Une nouvelle preuve de cette soumission à l’étranger vient d’éclater au grand jour sous une forme rocambolesque : un garagiste du Akkar, Moustafa al-Hassian, s’est fait passer pour un prince saoudien proche de la cour wahhabite. Avec la complicité d’un dignitaire religieux bien connu, Cheikh Khaldoun Oraymet, il a pu entrer en contact téléphonique avec plusieurs hommes d’affaires, responsables politiques et députés sunnites. Ces derniers, croyant avoir affaire à un délégué du pouvoir saoudien, ont suivi ses « conseils » lors des consultations parlementaires pour la désignation du Premier ministre. Certains lui ont même versé des sommes importantes (on parle de centaines de milliers de dollars), en espérant obtenir les faveurs de Riyad et des contrats juteux. (7/1/26)