Des choses vues, des scènes vécues, des faits lus ou entendus au fil des jours...
© Ramy Zein
La vie de l’autre
Dans la nuit du vendredi au samedi, un
commando héliporté israélien a effectué un raid à Nabi Chit, dans la Békaa. Le
but de l’opération n’était ni de détruire une infrastructure du Hezbollah ni d’enlever
un cadre du parti : il s’agissait de récupérer la dépouille de Ron Arad,
un pilote israélien capturé par le mouvement Amal en 1986 et disparu depuis.
Bilan de l’expédition ? Quarante et
un morts, dont nombre de civils alertés par le bruit et exécutés avec des
armes silencieuses. Un ouvrier syrien, sa femme et ses quatre enfants figurent
parmi les victimes. Des habitants de la région ont également été abattus alors
qu’ils tentaient de résister à l’incursion.
Quarante et un morts pour tenter de récupérer les ossements d’un pilote disparu il y a quarante ans. Cette tragédie ne signe pas seulement l’échec d’une opération militaire qui n’a pas atteint son objectif ; elle constitue un effondrement éthique, un de plus, en illustrant une conception essentialiste et hiérarchisée de l’espèce humaine : l’étranger n’est pas seulement l’ennemi ; il est perçu comme appartenant à une humanité de second rang dont on peut disposer à sa guise, quitte à sacrifier des dizaines de ses membres, y compris civils, pour récupérer les restes d’un seul homme... Rarement la vie de l’autre aura compté aussi peu. (9/3/26)
La fin et les moyens
Washington reproche au président libanais
de ne pas avoir mis à profit ses quatorze mois de mandat pour démilitariser le
Hezbollah, sans préciser de quelle manière Joseph Aoun aurait pu désarmer le Parti
de Dieu. Est-ce par la force ? Quelle force ? L’armée libanaise a-t-elle
les moyens de cette mission périlleuse ? Et, surtout, peut-elle courir le
risque d’entraîner le pays dans une nouvelle guerre civile en s’attaquant au
principal parti de la communauté chiite ? Ne risque-t-elle pas, en plus,
de provoquer une scission confessionnelle dans ses propres rangs, comme on l’a
vu en 1976 et 1984 ?
Le recours à la force n’étant pas envisageable, le pouvoir libanais aurait-il pu obtenir le désarmement du Hezbollah par la persuasion politique, alors qu’Israël n’a cessé de cibler le parti depuis le début de la trêve ? Le Hezbollah a été créé par l’Iran et dépend du régime de Téhéran, c’est incontestable, mais il s’agit aussi d’un parti libanais qui a eu le temps, en quarante-quatre ans d’existence, d’écrire sa propre histoire dans le sud et dans l’est du pays. Des centaines de ses membres sont morts pour libérer le Liban de l’occupation israélienne entre 1982 et 2000, des milliers sont tombés sur les champs de bataille en 2006 et depuis octobre 2023. Comment demander aux familles de ces combattants, à leurs compagnons de lutte, à la population qui les soutient, de déposer les armes alors qu’Israël continue de les tuer, de les occuper, de les bombarder, de raser leurs villages ?
Bref, on exige de Joseph Aoun l’impossible et on lui reproche de ne pas l’accomplir. La démilitarisation du Hezbollah est une nécessité pour le Liban. L’unité et la stabilité du pays en dépendent. Mais on se trompe en croyant y parvenir par la force, au lieu d’enlever au Parti de Dieu sa raison d’être en garantissant l’intégrité du territoire et la sécurité de ses frontières. (7/3/26)
Déréliction
Tsahal a sommé les habitants de la
banlieue sud de quitter leurs maisons. En moins d’une heure, tous les axes
autour de Dahieh étaient bouchés. Partout des véhicules surchargés de
passagers et de bagages tentaient d’avancer, pare-chocs contre pare-chocs, en
direction du nord ou de l’est. Le chemin du sud leur était interdit en revanche : le communiqué de l’armée
israélienne a menacé de mort toute personne qui s’aventurerait à prendre la
route de Saïda.
Ainsi, des dizaines de milliers de familles, réduites à l’état de bétail humain, ont été brutalement chassées de leurs foyers et jetées sur les routes. On leur fait payer, de façon injuste et absurde, les ripostes dérisoires du Hezbollah à la gigantesque agression israélienne. Tsahal reproduit au Liban le schéma de Gaza, disposant des populations civiles comme d’une variable d’ajustement, dans un mépris total des conventions internationales. Le ministre des Finances Bezalel Smotrich, incarnation de la haine aveugle et féroce qui a pris les commandes de son pays, nous a promis de transformer la banlieue sud de Beyrouth en un nouveau Khan Younès. J’ignore ce qu’il y a de pire : l’enfer qu’il nous promet, ou sa jubilation d’avoir rasé une ville de deux cent cinquante mille habitants.
C’est désormais officiel : les Libanais sont livrés sans défense à une tyrannie broyeuse que rien ne semble pouvoir arrêter. Les seules puissances susceptibles de nous aider, la France et l’Europe, n’ont pas les moyens de le faire, et les États-Unis, maîtres du jeu, ont pris fait et cause pour leur allié de toujours. J’ai rarement éprouvé un tel sentiment d’abandon en tant que citoyen libanais. Nous sommes victimes d’un alignement de planètes noires nommées Trump et Netanyahou. (6/3/26)
Le bal des hypocrites
Cet énième round de la guerre avec Israël
aura fait des heureux : la classe politique libanaise qui, dans sa
majorité, œuvrait en douce pour le report des élections législatives prévues
initialement en mai prochain. Des mois durant, nous avons assisté à un
spectacle tristement familier : d’un côté, des responsables qui vous
proclament, le regard grave et la main sur le cœur, leur détermination à
maintenir l’échéance à sa date ; de l’autre, les mêmes individus qui se
concertent dans le secret des cabinets pour échafauder le meilleur scénario d’ajournement
sans heurter la population.
La guerre vient de leur offrir le plus imparable
des prétextes : un conflit ravivé, des zones inaccessibles, des tensions
politiques exacerbées. Que demander de plus ? Les affrontements n’avaient
pas achevé leur deuxième tour d’horloge que, déjà, la sentence tombait d’en
haut : renvoi du scrutin. Reste à obtenir l’aval du Parlement, qui sera
une simple formalité.
Et tant qu’à faire, puisque report il y a, allons-y pour deux ans, soit un demi-mandat. Ce qui correspond, affirment tous les journaux, à un souhait américain : Washington aurait suggéré aux décideurs locaux de consacrer la première année de l’ajournement à la démilitarisation du Hezbollah, et la deuxième à la préparation des élections législatives.
Cela dit, regretter le report serait accorder trop de crédit à une démocratie libanaise qui souffre de mille travers : achat de voix autorisé par l’article 62-2 de la loi électorale, découpage des circonscriptions sur mesure, absence de contrôle sur les dépenses de campagne, accès aux médias inégalitaire, chantage à l’emploi, menaces, agressions… Le déni de démocratie ne s’arrête pas au tripatouillage du calendrier. Il est partout, jusque dans les textes de loi et leur application. (5/3/26)
Saletés géopolitiques
À l’aube du 27 novembre 2024, avec le
début de la trêve, beaucoup de Libanais avaient cru naïvement que le
cessez-le-feu tiendrait bon. Candeur excusable car le point de référence,
alors, était le 14 août 2006 qui avait mis fin à trente-trois jours de conflit
entre Israël et le Hezbollah. Certes, après la guerre de 2006 et pendant
dix-sept ans, Israël avait commis trente mille violations de la résolution 1701 :
survols quotidiens du territoire libanais, incursions navales dans les eaux
territoriales, franchissements de la Ligne bleue par des
patrouilles et des engins de terrassement. De son côté, le Hezbollah avait
maintenu ses armes et ses infrastructures militaires au sud du Litani, au
mépris de la même résolution 1701 qui stipulait la démilitarisation de cette zone.
Il n’empêche que, de manière globale, la Ligne bleue était restée paisible et
la population libanaise, comme celle de la Galilée, avait pu mener une vie à
peu près normale.
Rien de tel depuis le 27 novembre 2024,
car si le Hezbollah s’est gardé de tout tir vers Israël pendant quinze mois (à
l’exception de deux roquettes sur Kfarchouba le 2 décembre 2024), s’il a
entrepris d’évacuer le sud du Litani en concertation avec l’armée libanaise,
Israël, lui, a poursuivi ses raids et ses agressions comme si de rien n’était, tuant
des centaines de Libanais, occupant des pans du territoire, empêchant les
habitants de rentrer chez eux dans de nombreux villages. La dissymétrie est
tellement flagrante entre l’attitude des deux belligérants qu’on éprouve de la honte,
non pas pour le gouvernement israélien qui s’est depuis longtemps affranchi de
toute barrière morale, mais pour les États-Unis, parrains de la trêve, dont la complaisance
avec l’exécutif israélien n’a jamais été aussi criante : après avoir
permis à Netanyahou de commettre l’innommable à Gaza et lui avoir donné le feu vert
pour l’annexion à venir de la Cisjordanie, Trump lui laisse désormais le champ libre
au Liban.
Le Hezbollah porte une part de responsabilité dans la situation actuelle : il n’a pas évacué le sud du Litani après la guerre de 2006 ; il s’est ingéré inconsidérément dans le conflit de Gaza le 8 octobre 2023 ; il a mis fin à sa longue retenue en lançant six missiles sur Israël dans la nuit du dimanche au lundi. Mais il faut faire preuve d’un aveuglement total ou d’un parti pris évident pour ne pas reconnaître que la responsabilité majeure du désastre incombe à Israël qui continue, avec l’aval des États-Unis, de se comporter en maître absolu du Proche-Orient, loin de toute volonté de négociation en vue d’une paix véritable.
Et qui paie, comme toujours, le prix de ces saletés géopolitiques ? Les innocents qui tomberont par centaines dans ce nouveau conflit ; les déplacés du Sud qui, par dizaines de milliers, ont été arrachés à leurs maisons et leur terre ; l’ensemble de la population libanaise dont la vie, encore une fois, est mise sens dessus dessous sans aucun espoir à l’horizon. (4/3/26)
Les nouveaux barbares
Nous avons été réveillés vers trois heures
du matin par une série d’explosions dans la banlieue sud. Riwan s’est précipité
dans notre chambre, tout tremblant, puis il m’a entraîné au salon pour voir les
colonnes de fumée qui s’élevaient dans le ciel.
Le Hezbollah a subi pendant quinze mois
des attaques de la part d’Israël, qui a tué des centaines de ses membres. Durant
quatre cent cinquante-cinq jours, il a rongé son frein pour ne pas répondre aux
agressions quotidiennes, s’abstenant de toute riposte sous la pression du
gouvernement libanais et des États-Unis. Et voilà que cette nuit, pour la
première fois depuis le 2 décembre 2024, il a envoyé six missiles sur Israël. Oubliant
qu’il avait lui-même commis plus de dix mille violations du cessez-le-feu, l’État hébreu s’est
aussitôt déchaîné sur le Liban, entraînant la mort de trente et une personnes.
Compte tenu de la situation du pays, le Hezbollah a eu tort de lancer ces missiles qui, du reste, n’ont servi à rien. Mais les torts incombent surtout au gouvernement israélien et à ses soutiens internationaux, les États-Unis en tête, qui lui laissent les mains libres à Gaza, en Cisjordanie et au Liban, fermant ainsi la porte à toute solution pacifique et durable.
Arc-bouté sur ses armes qu’il refuse de déposer malgré les accords de Taëf, le Hezbollah ne semble pas avoir compris que le monde a changé. Trump, Poutine et Netanyahou nous ont fait entrer dans une nouvelle ère, qui renoue, en réalité, avec la plus ancienne de toutes : celle de la barbarie et des empires, où le plus fort impose sa volonté au plus faible au mépris de la justice et des droits humains. Nous sommes à un tournant fatidique de l’histoire : soit l’humanité parvient à faire prévaloir le dialogue et le droit pour régler les conflits, soit elle court à sa perte en se soumettant à la loi de la jungle. (2/3/26)
Le vendeur de mouchoirs
Zaher est Syrien et il a dix ans. Je l’ai
vu arriver de loin, fonçant sur son vélo rouge déglingué. Le parc était désert
en cette après-midi pluvieuse et il avait visiblement besoin de compagnie.
J’étais avec Riwan, lui aussi juché sur sa bicyclette blanche. Il nous a tourné
autour un moment, nous lançant des sourires, avant d’aborder Riwan pour
l’interroger sur ses freins, ses phares, sa sonnette, autant d’équipements qui
manquent à son propre cycle. Il manque bien d’autres choses au garçon,
plus essentielles. Au fil de la conversation, j’apprends que Zaher ne va pas à
l’école. Son père le fait travailler pour subvenir aux besoins de la famille.
Il vend des maharem (des paquets de mouchoirs) une partie de la journée,
en attendant d’être placé chez un garagiste ou un épicier. Il me confie qu’il
aurait voulu continuer l’école pour devenir avocat et défendre les plus
faibles. Mais c’est comme ça, fait-il avec un geste résigné.
C’est comme ça, en effet. C’est comme ça dans
un pays qui s’achète une bonne conscience en se dotant d’une législation soucieuse
des droits de l’enfant, mais qui ne se donne ni les moyens ni la peine de faire
appliquer ses propres lois. Les Zaher du Liban, mineurs déscolarisés et
exploités, se comptent par dizaines de milliers, non seulement des Syriens et
des Palestiniens, mais beaucoup de Libanais également. À quoi bon s’occuper d’une
population née pour servir qui alimente une main-d’œuvre bon marché ? C’était
déjà le cas il y a des lustres. Ce sera le cas pendant de longues années
encore.
C’est comme ça, au pays du non-droit. (20/2/26)
Le vin nouveau et les vieilles outres
Pour financer la revalorisation des
salaires dans le secteur public, le gouvernement n’a rien trouvé de mieux que d’augmenter
la TVA et la taxe sur l’essence. Ce qu’on donne d’une main, on le soutire de
l’autre. Un tour de passe-passe qui n’amuse personne, à commencer par les
principaux bénéficiaires : sitôt l’annonce faite à l’issue du Conseil
des ministres, des mouvements de protestation se sont déclenchés partout dans
le pays.
Le système d’imposition libanais est l’un des plus injustes au monde. Il repose essentiellement sur la taxation des biens de consommation, ce qui affecte indistinctement tous les contribuables, quels que soient leurs revenus. Au lieu d’appliquer un prélèvement progressif et de combattre la fraude fiscale, on surcharge les plus modestes pour mieux épargner les plus riches qui, eux, s'empressent de placer leurs fortunes dans des sociétés offshore.
Ce gouvernement, comme tous les précédents, n’est que l’émanation de l’oligarchie corrompue qui dirige le pays. Il en défend les intérêts et les privilèges. Tant qu’il n’aura pas engagé des réformes de fond visant à éradiquer la corruption et à instaurer un véritable État de droit, tout espoir de changement restera vain. (17/2/26)
Chatara
Tripoli a été endeuillée à deux reprises
en quinze jours. Le 24 janvier, un immeuble s’est écroulé à Qobbeh, entraînant
la mort de deux personnes ; et hier, un autre bâtiment s’est effondré à
Bab el-Tabbaneh, avec un bilan bien plus lourd : quatorze corps sans vie
ont été extraits des gravats. Qobbeh et Bab el-Tabbaneh font partie des
secteurs les plus déshérités de la ville.
Ce double drame est symptomatique d’un
pays qui avance à la va-comme-je-te-pousse. Tout le monde est concerné par ce
laisser-aller aux conséquences tragiques : les propriétaires qui négligent
les travaux d’entretien ; la municipalité qui n’inspecte pas régulièrement
les bâtiments vétustes ; la justice et les forces de l’ordre qui ferment
les yeux sur les surélévations interdites et les aménagements non autorisés ;
les hommes politiques qui font pression sur les organismes officiels pour dispenser
leurs partisans de telle ou telle obligation…
Au-delà de la mauvaise gouvernance, le problème principal du Liban réside dans l’incivisme généralisé. On se croit malin en échappant à une contrainte légale, on se félicite de compter parmi ses relations un député qui couvre ses manquements à la loi, on se répète « je ne suis pas le seul » (Chou wé2fit 3layyé ?) pour se donner bonne conscience. Et au final : on se retrouve avec seize morts sur les bras.
Quand la chatara se substitue à la citoyenneté, qu’on ne s’étonne pas de vivre dans l’un des pays les plus défaillants du monde. (9/2/26)
Trêve unilatérale
Après avoir abondamment bombardé le Liban de phosphore blanc en 2023 et 2024, Israël vient de saturer d’herbicides des champs et des vergers qui bordent la frontière. L’État hébreu se justifie en parlant de mesure de routine destinée à éradiquer la végétation dense qui pourrait servir de couverture à des infiltrations armées. Or les analyses des échantillons prélevés révèlent des concentrations de glyphosate vingt à trente fois supérieures aux normes, ce qui manifeste une volonté évidente de polluer le sol et les nappes phréatiques. Condamnant les épandages israéliens, la Finul pointe les risques sanitaires pour ses troupes et la population locale.
Cet empoisonnement méthodique de la terre confirme la stratégie israélienne : empêcher tout retour des habitants dans les villages frontaliers. Un crime environnemental qui s’ajoute aux dix mille violations du cessez-le-feu commises par Israël depuis le 27 novembre 2024 : frappes aériennes, survols d’avions de chasse et de drones, tirs d’artillerie, incursions de patrouilles, enlèvements de civils, maintiens de positions militaires en territoire libanais. En quatorze mois de "trêve", les attaques israéliennes ont tué 331 personnes, dont 13 enfants, sans compter près de mille blessés.
Le gouvernement israélien ne veut pas la paix. Il affiche le même mépris pour le droit international et les peuples de la région. Son unique obsession est d'imposer sa volonté par la force, avec la bénédiction et le soutien des États-Unis. (7/2/26)
Promotion au mérite
Une fonctionnaire des douanes est
actuellement poursuivie pour faits de corruption, blanchiment d’argent et abus
de pouvoir. On lui reproche notamment une transaction immobilière suspecte :
un courtier en douane lui aurait vendu un lotissement coûteux à Kornet Chehwan
deux à trois fois moins cher que son prix réel, ce qui laisse supposer un
dessous-de-table. L’examen de ses avoirs aurait révélé également un
enrichissement illicite : la dame possède une fortune et des propriétés à
l’étranger incompatibles avec ses revenus.
La présomption d’innocence doit bénéficier à
l’accusée, c’est entendu. Mais de là à ce que le gouvernement la nomme… directrice
générale des Douanes ! C’est pourtant ce qui vient d’arriver. Une personne
fortement soupçonnée de s’être enrichie grâce à des malversations liées à son
poste aux Douanes, se retrouve propulsée à la tête de cette institution réputée
pour sa corruption endémique ! Une promotion que l’heureuse élue doit à sa
proximité avec un grand parti politique chrétien représenté par quatre
ministres au gouvernement. Et comme pour ajouter la provocation à l’indécence,
la nouvelle directrice générale des Douanes a célébré sa nomination lors d’une
cérémonie filmée, une coupe de champagne à la main, en rendant hommage au
président de la République qui a appuyé sa candidature (comme l'ensemble du gouvernement, à l'exception du ministre de la Justice, M. Adel Nassar).
La nomination de cette fonctionnaire est d’autant plus incompréhensible que, par ailleurs, elle est poursuivie pour négligence dans le dossier de l’explosion du port de Beyrouth : on l’accuse d’avoir contribué, par son inaction, à la catastrophe du 4 août 2020 qui a entraîné la mort de plus de deux cents personnes.
Voilà donc le nouveau Liban qu’on nous promet chaque soir et chaque matin, beaux discours et déclarations solennelles à l’appui. Hormis les bonnes intentions affichées en haut lieu, il est difficile de déceler le moindre changement concret dans les pratiques de l’État. Avec cette lamentable nomination, nous avons même la preuve du contraire : les vieux démons continuent de hanter les coulisses du pouvoir. (16/1/26)
Le prince saoudien
Nul n’ignore la servilité des hommes politiques libanais envers les puissances étrangères. Dès le XIXe siècle, ils ont pris le pli de s'appuyer sur leurs tuteurs étrangers pour asseoir
leur pouvoir et leur fortune ; en contrepartie, ils exécutent à la lettre
les directives de
leurs protecteurs, se muant en pions fidèles sur l’échiquier local. Les jolis
mots de « liberté », d’« indépendance » et de
« dignité » sont bons pour les discours ; la réalité a des
exigences plus pragmatiques.
Une nouvelle preuve de cette inféodation à l’étranger vient d’éclater au grand jour sous une forme singulièrement grotesque : un garagiste du Akkar, Moustafa al-Hassian, s’est fait passer pour un prince saoudien proche de la cour wahhabite. Avec la complicité d’un dignitaire religieux bien connu, Cheikh Khaldoun Oraymet, il a pu entrer en contact téléphonique avec plusieurs responsables politiques et hommes d’affaires sunnites. Ces derniers, croyant avoir affaire à un délégué du pouvoir saoudien, ont suivi ses « conseils » lors des consultations parlementaires pour la désignation du Premier ministre. Certains lui ont même versé des sommes importantes (on parle de centaines de milliers de dollars), en espérant obtenir les faveurs de Riyad et des contrats juteux.
Ce scandale pourrait prêter à sourire s’il n’était le symptôme d’un mal profond qui ronge le Liban. La dépendance à l’égard de l’étranger ne porte pas seulement atteinte à la crédibilité du pays ; elle menace son unité et sa stabilité en nourrissant les dissensions, l’incurie et la corruption. Tant que nous serons gouvernés par des hommes sous influence, nous resterons ce que nous sommes : un peuple divisé dans un État bancal. (7/1/26)
Le ventre est encore fécond
Quatre adorables fillettes en uniformes
scolaires. On devine derrière elles la pelouse d’un terrain de foot, avec, en
arrière-plan, un joli bâtiment coiffé de tuiles rouges. Le tout sous un ciel d’un
bleu intense. L’image est agréable, elle respire la sérénité, mais la suite tranche
brutalement avec cette atmosphère paisible :
- Est-ce
que tu vas prendre une photo avec l’arbre de Noël ? demande l’une des
petites écolières à une camarade aux cheveux tressés en nattes.
La réponse fuse sur un fond de chants
religieux :
- Que Dieu m’en garde ! Moi, je n’imite
pas les infidèles (kouffar) !
Deuxième question adressée à une autre
fille :
- Où vas-tu passer le congé du jour de l’An ?
- Inchallah à la maison, parce que nous
sommes musulmans et que nous ne participons pas aux fêtes des polythéistes (mouchrikine).
Tout cela relève évidemment d’une mise en scène orchestrée par un adulte, qui a imposé à ces enfants un discours de haine en arabe classique, qui plus est dans l’enceinte d’un établissement scolaire. Des gamines de cinq ans sont ainsi conditionnées à percevoir les chrétiens comme des païens et des impies, dans une ville où cohabitent des sunnites, des chrétiens et des alaouites.
Cette vidéo n’est pas représentative des musulmans de Tripoli, tant s’en faut, mais elle constitue le symptôme d’un mal qui persiste au Liban, dans toutes les communautés du pays, quoi qu’on en dise et quoi qu’on se berce d’illusions. (19/12/25)
Les apatrides
À la faveur d’un décret présidentiel, Gianni Infantino, président de la FIFA, vient d’être naturalisé libanais pour services rendus à la nation. La décision est justifiée : l’homme est marié à une Libanaise (Lina al-Achkar) dont il a quatre enfants. De plus, la FIFA s’est engagée à financer la construction d’un stade ultramoderne de vingt mille à trente mille places à Beyrouth, à charge pour la fédération nationale de fournir le terrain. Aucun problème donc. Le Liban ne se déshonore pas en comptant Gianni Infantino parmi ses citoyens, comme il s’était déshonoré dans les années 90, sous la férule syrienne, quand des cohortes d'individus ont été naturalisées indûment pour des raisons communautaires et électoralistes. Là où le bât blesse, en revanche, c’est qu’au moment où Infantino obtient un troisième passeport d’un simple claquement de doigts, il y a des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants qui vivent au Liban depuis leur naissance, dont la mère est libanaise, mais qui, eux, sont privés de la nationalité de leur pays car leur père est étranger, avec toutes les conséquences qu’on imagine dans leur vie quotidienne. Comment ne pas comprendre leur amertume et leur colère face à ce décret présidentiel ?
Le plus cocasse dans l’affaire est que les propres enfants de Gianni Infantino, privés jusque-là de la nationalité libanaise, vont devenir libanais, non par leur mère libanaise, mais par leur père italo-suisse naturalisé libanais ! On peut difficilement concevoir un système plus absurde, plus injuste et plus misogyne, dont l'unique motivation est de maintenir l'équilibre démographique entre les communautés, car les naturalisations par la mère, si elles devaient avoir lieu, profiteraient surtout aux musulmans. Voilà sur quoi est bâti notre pays : la peur de l'autre. (9/12/25)
Silence, on tue !
Une femme de vingt et un ans a été ébouillantée avec de l'huile par son mari. Une photo de la malheureuse, prise sur son lit d’hôpital peu
avant sa mort, la montre totalement couverte de pansements, une momie blanche
où l’on devine, çà et là, quelques morceaux de chair violacée et tuméfiée.
Cet homicide, comme tous les féminicides,
aurait pu être évité si la justice et la société n’avaient pas failli à leurs
devoirs. Et quelle faillite ! L'épouse ébouillantée était loin d'être la seule victime de l'individu ; il avait été marié et
divorcé deux fois avant elle. Sa première femme vient de faire une déposition glaçante, où elle raconte les tortures qu’elle subissait : son mari la battait férocement, attachait ses mains avec un câble électrique, lui donnait
des coups de marteau sur les jambes, introduisait des aiguilles sous ses
ongles, l’électrocutait à lui faire perdre connaissance, après quoi il la
réveillait avec un seau d’eau froide. La deuxième épouse décrit d’autres actes
de barbarie : des coups de poing sur le visage, la tête cognée contre le mur,
des entailles au couteau sur le corps, et cela dès le premier jour de mariage,
qui a duré un seul mois. Quant à la troisième femme, la brûlée vive, les
enfants du bourreau, qui vivaient sous le même toit que le couple, racontent les
scènes d’horreur auxquelles leur père les obligeait à assister : il
dénudait sa femme, la bâillonnait pour l’empêcher de crier et, après lui
avoir entravé les mains et les pieds, il la battait, la fouettait, l’électrocutait,
l’ébouillantait, la brûlait avec de la braise, la tailladait avec une pince à
charbon qu’il lui enfonçait dans la chair.
Pendant des années, avec trois épouses successives, cet homme a commis l’effroyable et personne n’a rien fait pour mettre un terme à sa barbarie sadique et criminelle. On a laissé un monstre agir impunément pendant plus de dix ans. Silence de la famille. Silence des voisins. Silence du clergé. Silence de l’école. Silence de la police. Silence des médias.
Cette histoire tragique est parvenue miraculeusement à nos oreilles. Combien de milliers d’autres resteront captives du silence ? Notre passivité collective fait le lit de l'abomination. (6/12/25)
Les saints anonymes
Vous suivez depuis deux jours les déplacements du pape au Liban. Des images lisses, convenues, sans guère d'aspérité. Une organisation au cordeau qui laisse peu de place à l’imprévu. Des serrements de mains, des bénédictions, des prières. Même les grands rassemblements à Harissa et à Bkerké vous paraissent d’une perfection un peu froide et cérémonieuse. Le pontife est sympathique pourtant. « Proche du cœur », comme disent les Libanais. On le dit humble, sensible, à l’écoute des autres, mais les mesures de sécurité et les impératifs logistiques l’ont cantonné dans son rôle liturgique et rituel.
Et voilà que subitement, ce mardi matin, surgit la lumière. Une lumière intense, pénétrante, qui vous prend aux tripes. Une lumière incarnée par une femme, une religieuse nommée Marie Makhlouf, supérieure de l’hôpital psychiatrique de la Sainte-Croix. Alors qu’elle prononçait son discours à l’adresse du pape installé sur l’estrade auprès d’elle, elle s’est interrompue à plusieurs reprises, la voix étranglée par l’émotion. Les larmes baignaient ses yeux et ses phrases, elle se faisait violence pour réfréner ses sanglots. Évoquer ses protégés, pour la plupart oubliés de leurs propres familles et exclus du monde, raconter les difficultés financières de l’institution, la douleur et la frustration qui sont son lot quotidien, malgré la foi, malgré l’espérance, c’était au-dessus de ses forces, et il y eut à cet instant-là comme une brèche dans le mur, un moment de vérité humaine. La communion profonde et transcendante qu’on attendait, elle s’exprimait là, devant nos yeux embués, entre le pape et la religieuse (par le regard, par les paroles, par le geste), entre nous, témoins derrière leurs écrans, et les deux personnages sortis soudain de leur rôle social pour s'inscrire au cœur de l’Être. (2/12/25)
Le Soûri
Qu’est-ce qui s’est passé au juste ?
Qui a commencé ? On l’ignore. Toujours est-il qu’une altercation a eu lieu
entre un Syrien mineur et deux lycéens de l’International College, école
prestigieuse de Beyrouth. Comme, manifestement, les deux jeunes gens n’ont pas réussi
à prendre le dessus sur le Soûri, l’un d’eux a fait appel au chauffeur
de son père, qui se trouve être le conseiller de l’ancien Premier ministre Najib
Mikati. Ni une ni deux, les trois individus retrouvent le Syrien : le
chauffeur se met à le battre à bras raccourcis, avant d'inviter le fils de
son patron à continuer le travail, et c’est là où les images (filmées par l’autre
lycéen) deviennent insoutenables : le jeune homme s’acharne sur sa victime avec
une brutalité effarante, une rafale interminable de coups de poing et de pied dont la
violence n’a d’égale que l’extrême rapidité. Le Syrien n’oppose pourtant aucune
résistance. On le voit assis, la tête dans les mains, encaissant les coups en
silence, conscient sans doute d’être le maillon faible de la chaîne, parce qu’il
est pauvre, parce qu’il est syrien, parce qu’il est en situation irrégulière
selon toute probabilité.
Malheureusement pour les trois agresseurs, les images ont fuité : elles ont tourné sur les réseaux sociaux, acculant les autorités à réagir. La justice s’est saisie de l’affaire et la police a arrêté le chauffeur, tandis que Najib Mikati et l’International College condamnaient fermement l’agression. L’IC a même exclu l’élève impliqué. Autant de mesures saines et rassurantes, mais dont on ignore si, une fois la poussière retombée et l’attention publique portée ailleurs, elles seront encore de mise.
Si le chauffeur et son protégé n’avaient pas été aveuglés par leur haine, le premier aurait compris qu’il battait un semblable, et le second, au lieu de tabasser un immigré syrien, se serait rappelé que la richesse exige un minimum de décence et d’humilité à l’égard des plus démunis. (13/11/25)
Les Routes du Pape
Les Libanais se plaignent régulièrement de
l’état de leurs routes semées de bosses, d’ornières et de nids-de-poule, aux
revêtements si désagrégés par endroits qu’elles s’apparentent plus à des pistes
agricoles qu’à des routes en bonne et due forme. Les pouvoirs publics ont
coutume de rétorquer que les caisses sont vides et que le gouvernement n’a pas
les moyens de réhabiliter toutes les voies du pays. Les Libanais comprennent
ces arguments, eux qui ne se sont pas encore remis de la crise. Ils se résignent
et ils attendent le faraj, le jour de la délivrance.
Or voilà que depuis quelques semaines, on
assiste à un spectacle aberrant : les engins du ministère des Travaux
publics sont mobilisés en masse pour la réfection de certaines voies urbaines et interurbaines, y compris, parmi elles, des voies qui n’en ont guère besoin. On goudronne à tout-va des chaussées
en bon état et on néglige, ailleurs, des routes fortement dégradées. Que s’est-il passé ?
Pourquoi ce sursaut soudain et néanmoins incongru ? La raison en est
simple : le Liban attend la visite du Pape Léon XIV à la fin de ce mois.
Partout où la papamobile passera, on a décidé de refaire les routes à neuf,
abstraction faite de leur état initial. Et tant pis pour le reste du pays.
Dommage que le Pape ne séjourne pas un mois entier au Liban et qu’il ne soit pas convié dans chaque village du littoral, de la montagne et de la Békaa. Nous disposerions pour les fêtes d’un réseau nickel de routes impeccables dans toutes les régions, y compris dans les zones lointaines habituellement oubliées du gouvernement central. (11/11/25)
Au royaume de la chasse
Officiellement, la chasse est interdite au Liban. En réalité, elle continue d’être pratiquée à grande échelle dans toutes les régions du pays. Mieux : il n’y a pas une méthode de chasse illégale qui ne soit infligée à nos oiseaux, qu’il s’agisse de la chasse à la glu, des filets, des pièges ou des appeaux électroniques, entre autres procédés cruels et non sélectifs dont les répercussions sont catastrophiques sur notre faune. Les responsables font la sourde oreille et, quand ils sont acculés à s’expliquer par quelque journaliste ou militant écologique, ils se payent de déclarations outrées sans rien entreprendre de décisif pour faire cesser le massacre.
L’éternelle excuse brandie par le pouvoir est le manque de moyens. Pas assez d’effectifs, véhicules insuffisants, absence de financement. Ce n’est là qu’un prétexte, bien entendu. La lutte contre la chasse illégale n’est simplement pas une priorité au pays du Cèdre. Il n’y a nulle volonté politique d’y mettre un terme, d’abord parce que l’environnement a toujours été le dernier de nos soucis, ensuite parce qu’en période pré-électorale, il n’est jamais bon de fâcher une frange considérable de l’électorat. (8/11/25)