Des choses vues, des scènes vécues, des faits lus ou entendus au fil des jours...
© Ramy Zein
Terre brûlée
Le cessez-le-feu a été prolongé de trois semaines à partir de ce dimanche à minuit. Un cessez-le-feu tout relatif, car le texte de l’accord autorise Israël à intervenir militairement pour peu qu’il soupçonne le Hezbollah de « préparer » une action hostile à son égard. Le propre des armées en état de guerre étant de se « préparer » perpétuellement à des actions hostiles, il s’agit ni plus ni moins d’un blanc-seing donné à Tsahal pour mener des attaques quand bon lui semble. Une duperie de plus qui ouvre la voie à toutes sortes d’abus. Ce dont Israël ne s’est pas privé dès le premier instant, provoquant aussitôt la riposte du Parti de Dieu.
Outre les raids, les survols du territoire et les exécutions, y compris de la journaliste Amal Khalil tuée le 22 avril, Tsahal met à profit ce délai supplémentaire pour continuer son entreprise de saccage des villages frontaliers. Dans le but d’empêcher tout retour du Hezbollah près de ses frontières, Israël n’hésite pas à raser des dizaines de localités. Les pelleteuses et les bulldozers se déplacent de maison en maison pour les démolir avec méthode. Les photos de certains villages sont insoutenables pour ceux qui les ont connus. À plus forte raison pour leurs habitants : rien ne résiste à l’acharnement des engins, même pas les champs, les arbres, les routes et les cimetières aux tombes profanées.
Pour mesurer la détresse des personnes qui assistent impuissantes à l’anéantissement de leurs villages, il faut imaginer le même sort réservé à son propre village, à son propre quartier réduit en poussière : ce n’est pas seulement une question de lieu ou de pierres ; c’est une affaire de mémoire, d’identité, de rapport au monde, à la vie. Ce que subissent aujourd'hui les habitants des zones dévastées constitue un traumatisme profond qui dépasse de très loin les limites des pertes matérielles. (25/4/26)
Les soldats et le mulet
Certaines photographies révèlent, parfois à l’insu de leurs auteurs, une vérité essentielle qui va au-delà de la représentation. C’est le cas d’une photo que j’ai vue ce matin sur un site d’information, censée illustrer l’occupation israélienne d’une partie du Sud : on y voit au premier plan des soldats israéliens en train de courir, des armes au poing et des casques vissés sur la tête. Jusque-là, rien que de très ordinaire. Mais en arrière-plan de la patrouille, un acteur inattendu apparaît : un mulet de belles proportions, la robe gris tourterelle, occupé à brouter l’herbe, indifférent à l’escouade qui vient de lui passer sous le museau.
Tout est dit dans cette photo : l’agitation belliqueuse des hommes et la placidité des bêtes, le contingent et l’absolu, la folie et la sagesse, l’éphémère et l’éternel. Ce mulet semble incarner la résistance du Liban face au chaos de l’histoire. (20/4/26)
Les stoïques
Où trouvent-ils leurs forces, ces gens-là ? De quelle étoffe sont-ils faits ? On les voit qui débarquent de leurs voitures surchargées après plus de dix heures de route, considèrent leurs maisons en ruine avec une apparente impassibilité et se mettent aussitôt au travail. Selon l’état des habitations, ils tentent de déblayer une pièce qui servira d’abri à la famille en attendant la reconstruction, ou, si aucun mur ne tient, ils errent parmi les décombres à la recherche d’un meuble à sauver, un document, un souvenir ; puis, au pied des débris, ils entreprennent d’installer une tente avant d’aller trouver une bonbonne de gaz, des bidons d’eau, des vivres.
D’où leur vient ce courage surhumain ? L’attachement à la terre, à la mémoire des lieux où ils ont grandi ? La foi inébranlable qui leur fait dire « hamdéllah » face à toutes les épreuves ? L’adhésion politique à la résistance, coûte que coûte ? Peut-être. L’habitude n’est pas pour rien, non plus, dans leur force d’âme. Voilà un peuple qui, depuis 1978, a connu tellement d’exodes, d’occupations et de destructions qu’il a intégré la catastrophe comme une donnée immuable de l’existence. Aujourd’hui d’ailleurs, alors qu’ils s’installent tant bien que mal dans leurs villages désertés, ils savent que le cessez-le-feu peut voler en éclats d’un moment à l’autre. Ils partiront si nécessaire, mais ils reviendront dès que possible. Rien n’arrêtera leur élan vital. (19/4/26)
Grisaille
Le Liban respire : dix jours de
cessez-le-feu ont débuté ce 17 avril. Mais il ne respire que d’un seul poumon.
Tant d’incertitudes demeurent, à commencer par l’application réelle du cessez-le-feu
sur le terrain. Le précédent du 27 novembre 2024 n’est pas pour nous rassurer :
à peine la trêve conclue, Tsahal s’était livré à des raids et des survols du
territoire, en invoquant une interprétation extensive des termes de l’accord.
Et quand bien même Israël s’abstiendrait de toute action militaire pendant ces dix jours, quelle solution durable peut-on espérer en l’état ? Les positions des uns et des autres sont inconciliables : le Hezbollah exige le retrait de l’armée israélienne et la libération des prisonniers avant toute discussion sur ses armes ; et le gouvernement israélien conditionne son retrait éventuel au démantèlement du Parti de Dieu. Le défi est énorme pour les deux parties et les négociateurs. Espérons que le pragmatisme et la bonne volonté prévaudront, pour une fois, sur la haine et l’aveuglement.
Le temps est à la grisaille ce matin à Beyrouth. Le ciel a pris les couleurs de nos âmes. Pas de lumière possible, mais pas de ténèbres non plus. De l’espoir malgré tout, et une tristesse sans fond face aux souffrances innommables dont nous avons été témoins depuis le 2 mars. (17/4/26)
L’homme qui a dit non
Il a fallu la France pour qu’il dise non.
Il a fallu la France pour qu’il refuse ce
que nous, Libanais de l’intérieur, acceptons contraints et forcés.
Il a dit non, Ali Cherri. Une frappe
israélienne a tué ses parents dans leur appartement de Noueiry le 26 novembre
2024, quelques heures seulement avant le début du cessez-le-feu. Le vieux couple se
croyait à l’abri dans cet immeuble situé au cœur de Beyrouth, loin du fief du
Hezbollah. Ali Cherri aurait pu se murer dans sa peine en maudissant les assassins de ses parents. Mais il a dit non, Ali. Non, ça ne se passera pas comme
cela. Non, les assassins n’échapperont pas à leur responsabilité cette fois. Sa
citoyenneté française lui a ouvert les portes de la justice. Une justice incertaine,
hypothétique, mais une justice quand même. Il a engagé une avocate qui a déposé
une plainte en son nom, auprès du pôle crimes contre l’humanité du tribunal
judiciaire de Paris, pour « attaque délibérée contre un bien de
caractère civil ». Le dossier est solide : dans un rapport paru il
y a deux mois, Amnesty International établit que la frappe du 26 novembre 2024 a
été menée sans avertissement, en violation du droit international humanitaire.
Non, a dit l’artiste plasticien Ali Cherri. Et son « non » revêt pour nous, au Liban, une importance capitale. Cherri déclare avoir déposé sa plainte dans l’espoir de « sortir du cycle de l’impunité », « pour qu’il n’y ait pas d’autres vies perdues dans cette folie ». Rien n’empêchera ni l’impunité ni la folie, mais le « non » de l’artiste résonne comme un appel à la résistance. (13/4/26)
Plus jamais ça
Au moins deux mille Libanais ont perdu la
vie depuis le début du mois de mars. Rien que pendant la journée noire du
mercredi 8 avril, trente-trois enfants ont été déchiquetés par les bombes israéliennes. En tout, ce sont cent soixante-cinq enfants qui ont été fauchés en six semaines de conflit, auxquels s’ajoutent
les centaines de blessés, les milliers de traumatisés, les dizaines de milliers
de déplacés. Israël continue de violer les
lois de la guerre et le droit international en sacrifiant les civils dans son
offensive contre le Hezbollah. Pourquoi s’empêcherait-il de le faire alors qu’il
a toujours joui d’une impunité totale à Gaza, en Cisjordanie et au Liban ?
Si le cessez-le-feu est une urgence et la paix une nécessité, sanctionner les crimes de guerre constitue un impératif absolu. Le gouvernement israélien doit payer pour le sang civil versé en Palestine et au Liban. Netanyahou doit répondre de ses crimes devant un tribunal international. Il faut que le droit s’impose face à la barbarie, non seulement pour rendre justice aux victimes et à leurs familles, mais pour empêcher d’autres massacres à l’avenir. La question dépasse les rives orientales de la Méditerranée ; il s’agit d’un enjeu éthique qui concerne l’humanité entière.
Cette exigence morale ne disculpe pas le Hezbollah de sa responsabilité envers les victimes civiles israéliennes, même si, et il faudrait porter des œillères épaisses pour ne pas le voir, les responsabilités respectives sont incommensurablement disproportionnées. (11/4/26)
Que faire ?
Si je devais croiser le jeune homme idéaliste que j’étais, nul doute qu’il m’accablerait de reproches : Tu te plains, mais que fais-tu ? Sois plus fort que ton destin ! Agis, bon Dieu ! Fais quelque chose ! Tu es responsable de ton existence ! Vouloir c’est pouvoir. Regarde Gandhi. Regarde Martin Luther King.
Il aurait bien raison, mon jeune double. Qu’est-ce que je fais contre les forcenés qui ont pris possession de nos vies en mettant la région à feu et à sang ? Qu’est-ce que je fais pour m’opposer à la fureur des dirigeants qui piétinent de leurs pataugas les cadavres des enfants ? Rien, sinon taper de misérables mots que les partisans des va-t-en-guerre ne liront jamais.
Rien. Il est vrai. Mais que faire d’autre ? M’immoler devant une ambassade ? Inutile. Perpétrer un attentat ? Immoral et contre-productif. Protester dans les urnes ? La démocratie libanaise est une mascarade. Révolutionner avec les révolutionnaires ? Il n’y a plus personne pour brandir l’étendard de la révolte : l’intifada de 2019 a éteint à jamais toutes nos espérances. On sait désormais que la moindre velléité de révolte sera aussitôt étouffée dans l’œuf par les partis communautaires qui se hâteront de la salir ou, pire, de la récupérer.
Impuissant, je suis, impuissants, nous sommes. Voilà notre destin, notre identité de citoyens libanais. Tu peux me mépriser autant que tu veux, jeune rebelle, mais les faits sont là : à part le crime ou le suicide, il n’y a rien à faire sinon briser le silence complice. (3/4/26)
Si fragile
Tant pis pour les drones qui cisaillent le
ciel et les frappes qui secouent Beyrouth : je m’installe sur le balcon au
soleil. Vital, le soleil. Nécessité absolue. On s’accroche à ce qu’on peut dans
le chaos du monde.
Au loin retentit un muezzin, qui éveille
en moi des sensations anciennes, des images paisibles d’un village de la
montagne où, enfant, je passais une partie de mes vacances d’été. Peu après, comme
chaque jour à midi, l’église orthodoxe Saint-Antoine-le-Grand prend le relais
du muezzin en diffusant son chant liturgique, un air lancinant et mélodieux qui,
depuis bientôt six ans, se confond dans mon esprit avec l’image d’un cercueil
blanc ballotté par un fleuve noir. Ralph Mallah fait partie des pompiers tombés
dans l’explosion du port le 4 août 2020. Ses obsèques ont été célébrées dans
cette même église Saint-Antoine-le-Grand : j’entends encore les cris
de douleur, les rafales d’armes automatiques, la zaffé autour de son
cercueil porté par des hommes ivres de colère.
C’est si fragile, la vie, sous nos latitudes. On aime, on construit, on entreprend, on se projette dans l’avenir, puis une catastrophe surgit et tout s’arrête. Notre vie commune a toujours été scandée par les tragédies. Nous avons fini par trouver normal que nos existences soient saccagées régulièrement par des séismes géopolitiques. Et c’est peut-être cela le pire : s’accoutumer à l’inacceptable. (1/4/26)
Liberté de la presse
Trois journalistes libanais circulant dans
le caza de Jezzine ont été pris pour cible par une frappe aérienne. Selon l’armée
israélienne, l’un d’eux, Ali Choueib, était un membre du Hezbollah. À supposer
que Choueib ait constitué une menace réelle pour l’État hébreu, ce qui est loin
d’être avéré, qu’en est-il des deux autres : Fatima Ftouni, reporter, et son
frère caméraman Mohammed ? Tsahal ne dit mot de Fatima et Mohammed, ce qui laisse
supposer qu’ils étaient de simples journalistes dont le seul crime était d’appartenir
à un média propalestinien incarnant la résistance à Israël et aux États-Unis.
Ce n’est pas la première fois que Tsahal
assassine des journalistes libanais sans donner la moindre preuve de leur
implication dans les combats, ni même se sentir obligé de justifier leur « élimination » :
ce fut le cas de Issam Abdallah, reporter à l’agence Reuters, tué le 13 octobre
2023 ; de Farah Omar et Rabih el-Maamari, abattus le 21 novembre 2023 ; de Ghassan
Najjar, Mohammad Reda et Wissam Qassem, ciblés délibérément par deux missiles
le 25 octobre 2024…
Netanyahou aime à présenter son pays comme un bastion de la liberté face à des nations barbares tentées par le totalitarisme et l’obscurantisme. On en déduit que pour lui, comme pour les radicaux qui l’entourent, la seule liberté légitime est de relayer le discours officiel israélien : critiquer la politique de Tel Aviv et de Washington constitue une liberté intolérable passible de peine de mort. (29/3/26)
L’obstination dans le pire
Durant la Guerre des 66 jours, au cours de l’automne 2024, on voyait quelques tentes éparses sur les trottoirs de l’avenue Omar Beyhum qui sépare l’hippodrome du parc des Pins. À présent, il n’y a plus un centimètre carré entre le rond-point Tayyouneh et Barbir qui ne soit occupé par des campements de fortune : deux kilomètres de tentes, de bâches, de chaises en plastique et de matelas empilés. Comme pour protéger l’intimité des réfugiés, une double file de voitures borde la voie, des véhicules souvent vieux et cabossés qui leur ont permis de fuir Dahieh ou le Sud.
Qu’attendent ces familles ? Quelle délivrance espérer alors que Netanyahou et le Hezbollah jouent leur va-tout dans une guerre absurde qui aurait pu être évitée si la raison et le droit avaient prévalu sur l’hubris et la tyrannie ? On imagine les difficultés de leur quotidien : la pluie qui s’infiltre, le vent qui s’engouffre, l’hygiène précaire. Les plus âgés en sont à leur septième ou huitième exode.
L’attente sera longue pour eux, et pour tous ceux qui souffrent, aujourd’hui, à cause de cette guerre, à moins d’un sursaut de conscience qui pousserait les décideurs, non pas à mesurer les conséquences humaines de leur obstination (ce serait naïf d’y croire), mais à se rendre compte que ce conflit est une impasse sur tous les plans. (28/3/26)
Rituel du matin
Fut un temps, pas si lointain, où Riwan me saluait d’un banal « Bonjour » à son réveil. Désormais, notre contact matinal est inauguré par la même interrogation : « Est-ce que l’école est ouverte aujourd’hui ? ». Il a beau se coucher en pensant retrouver ses camarades le lendemain, il sait que les événements de la nuit peuvent amener l’établissement à fermer ses portes. Il est arrivé que la direction nous envoie un message à cinq heures du matin pour nous annoncer que l’enseignement se ferait à distance en raison d’une dégradation subite de la situation.
Une fois instruit du programme du jour, Riwan m’interroge sur la guerre en cours : y a-t-il eu des frappes à Beyrouth ? Est-ce que j’ai été réveillé par les bombes ? Quelles sont les dernières nouvelles du front ?
Ces deux rites accomplis, nous allons petit-déjeuner à la cuisine en essayant de penser à autre chose. La journée peut commencer. (27/3/26)
La grande désillusion
Les intentions israéliennes se clarifient
de jour en jour : occuper le sud du Liban jusqu’au Litani. Les think tanks
radicaux de Netanyahou n’ont rien trouvé de mieux qu’un retour au passé, avec
quelques aménagements inspirés de Gaza, comme la démolition intégrale des
villages et des infrastructures, avec la création d’un no man’s land. Le
paramètre humain ne comptant guère dans leurs calculs stratégiques, ils peuvent
sans ciller envisager d’anéantir toute une région, humains, pierres, patrimoine et vergers compris.
Voilà un gouvernement qui somme l’État
libanais, par le truchement de Washington, de désarmer le Hezbollah, et qui,
dans le même temps, pérennise et renforce le Parti de Dieu en lui donnant une
nouvelle légitimité comme un mouvement de résistance contre l’occupation. Au
lendemain du 2 mars, nombreux étaient les chiites qui critiquaient ouvertement
le Hezbollah ; le discours a bien changé depuis dans la communauté, ce qui
ne dédouane pas le parti des erreurs majeures commises depuis l’an 2000, en
particulier l’ingérence dans le conflit de Gaza.
Tout en étant son pire ennemi, Israël est
aujourd’hui le meilleur soutien du Hezbollah : en l’attaquant quotidiennement
pendant la « drôle de trêve », il a compliqué la tâche du
gouvernement libanais censé amener le parti à déposer les armes par la voie
politique ; en entraînant Trump dans la guerre contre l’Iran, il a
provoqué le retour du mouvement chiite dans la bataille ; et, à présent,
en cherchant à occuper le sud du Liban, il donne à son ennemi une raison d’être
supplémentaire. L’incohérence est totale. À moins que la véritable intention de l’État hébreu ne soit
d’annexer le Liban-Sud et de détourner les eaux du Litani, comme en sont
persuadés beaucoup de Libanais. La stratégie israélienne s’avérerait alors
parfaitement cohérente.
Quoi qu’il en soit, le Liban, qui a bâti des espoirs inconsidérés sur la « trêve » et l’élection de Joseph Aoun, sait désormais qu’il n’est pas près de sortir du cercle vicieux dans lequel il est enfermé depuis 1975. (26/3/26)
Le crépuscule de la raison
La polarisation politique et communautaire
atteint des sommets inquiétants au Liban. La haine déverse sa fange partout :
réseaux sociaux, presse, médias audiovisuels. La manipulation se nourrit de
mauvaise foi, les raccourcis font office d’arguments, le manichéisme
se substitue à la nuance qui, seule, peut rendre compte de la complexité de la
situation. Pas moyen d’avoir une discussion rationnelle avec les radicaux de l’un
ou l’autre camp.
Voudrait-on nous précipiter dans la guerre civile qu’on ne s’y prendrait pas autrement. L’exécutif navigue à vue entre les récifs. Les États-Unis le somment de durcir sa position à l’égard du Hezbollah, alors qu’il n’a pas les moyens politiques et techniques de le désarmer. Tout juste parvient-il à juger pour l’exemple quelques membres du Parti de Dieu, ou à expulser l’ambassadeur d’Iran, ce qui a provoqué une levée de boucliers immédiate dans les rangs chiites.
Le Liban est laissé à l’abandon. L’horizon est sombre, non par absence de solutions, mais parce que les décideurs ne croient qu’à la violence, une violence aveugle et démesurée que le peuple libanais subit dans l’indifférence du monde. En attendant le retour à la raison, dont il ne faut pas désespérer, nous ne pouvons qu’assister impuissants à la dévastation du pays et au massacre des innocents. (25/3/26)
Pourquoi ? Jusqu’à quand ?
Vous êtes l’une des armées les mieux dotées
du monde, disposant de ressources illimitées grâce au soutien de la première
puissance de la planète. Vous avez miné les bipeurs et les talkies-walkies de
votre ennemi, provoquant des ravages dans ses rangs. Vous avez décapité son
organisation en assassinant Hassan Nasrallah. Vous avez déversé sur son pays un
déluge de feu pendant deux mois, puis, quinze mois durant, malgré la trêve,
vous vous êtes appliqué à traquer et exécuter ses membres au Sud et dans la
Békaa. Depuis le 2 mars, vous vous acharnez sur le Hezbollah avec une rare
assiduité, de Dahié à Khiam et de Naqoura à Nabi Chit… Malgré vos moyens
colossaux, vous n’avez pas réussi à neutraliser le Parti de Dieu. Tant s’en
faut : il vous bombarde quotidiennement, parvenant à envoyer ses missiles
jusqu’aux environs de Tel Aviv, et il s’est redéployé au sud du Litani où il
vous oppose une farouche résistance. Tout le monde a compris, sauf vous, que
vous ne pourrez jamais le désarmer par la force. Et pourtant vous continuez de
privilégier la voie des armes. Pourquoi ? Jusqu’à quand ?
Vous êtes une milice qui tire sa légitimité de la lutte contre l’occupation et de la libération en 2000. Mais depuis cette époque, vous avez perdu votre raison d’être en tant que formation militaire, et vous avez entraîné le Liban dans des aventures bien au-dessus de ses moyens : la guerre de 2006, dont votre chef a lui-même jugé le déclenchement comme une erreur d’appréciation, puis, surtout, l’inutile et désastreuse implication dans le conflit de Gaza. Certes, vous avez fait amende honorable en vous abstenant de tout tir vers Israël pendant la trêve, alors que votre ennemi prenait toutes ses aises avec la bénédiction de Washington ; mais vous vous êtes de nouveau jeté dans la bataille le 2 mars, poussé par les raids quotidiens d’Israël et l’assassinat de Khamenei à Téhéran, et le Liban a renoué avec les grandes épreuves. Vous demander de désarmer maintenant serait irréaliste et, dans un sens, immoral. Mais pourquoi ne vous engagez-vous pas clairement à déposer les armes sous condition d’un retrait total d’Israël et d’une cessation définitive de ses violations, avec une garantie américaine et internationale ? Jusqu’à quand continuerez-vous à compromettre vos propres acquis de l’an 2000 et à lier le destin du Liban à la géopolitique régionale ? (22/3/26)
Une classe
118 enfants ont été tués depuis le 2 mars, 365
blessés, certains grièvement : brûlés, amputés, parfois seuls survivants de
leurs familles décimées. Voilà le
prix payé par les enfants du Liban en vingt jours de guerre. Avant ce
nouvel épisode meurtrier, 25 enfants avaient été tués par les frappes
israéliennes durant la prétendue trêve où Tsahal n’a cessé de bombarder
unilatéralement le pays. Et pendant le conflit de l’automne 2024, ce sont plus
de 230 enfants qui ont perdu la vie. Des bilans qui ne disent rien, évidemment,
des montagnes de souffrances cachées derrière l’alignement froid des chiffres macabres.
Rien ne justifie la mort d’un enfant. Encore moins lorsque des solutions diplomatiques auraient pu aboutir
à des résultats plus pérennes. Je suis frappé, en suivant les débats en Israël, de constater que les options envisagées sont toujours les mêmes : occuper
le Liban jusqu’au Litani, envahir le pays jusqu’à Beyrouth, pilonner les
infrastructures pour faire pression sur le gouvernement (comme si l’armée
libanaise avait la capacité de désarmer le Hezbollah), poursuivre les raids
pendant des semaines et des mois. Pas une seule voix parmi les radicaux au
pouvoir pour proposer des négociations sérieuses sous l’égide des Nations-Unies,
de l’Europe et des États-Unis, accompagnées d’une trêve, une vraie celle-là, le
temps que des accords soient trouvés pour aboutir au retrait d’Israël et au désarmement du Hezbollah, avec des garanties internationales sur le respect des engagements
pris.
Le recours systématique à la force manifeste un aveuglement stratégique, une obsession militariste et la puissance des lobbies des armes. Sans oublier les calculs personnels d’un Premier ministre qui perpétue l’état de guerre pour assurer sa survie politique. On n’obtiendra rien par la force ; la paix est la seule voie possible. En attendant que les décideurs le comprennent, les civils continueront de tomber, y compris des enfants : chaque jour, estime l’UNICEF, c’est « une classe d’enfants » qui est tuée au Liban, massacrée pour rien dans un conflit dont le ratio des victimes est de 500 morts libanais pour un mort israélien. (21/3/26)
Ruminer
Que fais-tu ?
Je rumine.
Quoi ?
La débâcle du monde.
Pense à autre chose. Regarde l’éclaircie.
Deux jours de grisaille et voilà le soleil qui pointe son nez.
Mais ce qui arrive est énorme.
Je sais.
Ce n’est pas une simple guerre : c’est
un changement de paradigme, une régression de l’humanité.
N’y pense pas.
Impossible, c’est trop. On a pulvérisé toutes
les limites.
Que tu y penses ou non, qu’est-ce que ça
change ?
Tourner le dos aux événements est une
forme de lâcheté. Il faut se tenir informé, témoigner, briser le silence. L’indifférence
est la complice du crime.
Rien n’arrêtera le crime : tu dois t’en
faire une raison.
Tant pis. Je veux savoir. Je veux parler.
Je veux regarder les assassins dans les yeux.
Mon pauvre ami ! Regarde-toi plutôt dans la glace : on dirait une épave. (20/3/26)
L’épave du salut
Des milliers de Syriens travaillant au Sud
rentrent à contre-cœur dans leur pays. Entre la guerre et la misère, ils ont
fait le choix de la survie, sans illusion sur leur capacité à rebondir dans une Syrie exsangue
où le revenu moyen est de 20 à 40 $ par mois. On les voit massés avec leurs
biens dérisoires au poste-frontière de Joussieh, le regard éteint, le front
soucieux.
Qui se préoccupe de ces laissés-pour-compte ? Ils appartiennent à un pays pauvre, morcelé, instable. Le Liban constitue pour eux la seule planche de salut. Étrange, tout de même, qu’une épave serve de planche de salut, et pourtant c’est le cas. Tout est relatif. Malgré ses crises et ses conflits, en dépit du racisme qu’ils y subissent parfois, les Syriens ne peuvent se passer du Liban. Et le pays du Cèdre, lui non plus, ne peut se passer d’une main-d’œuvre syrienne vitale pour son économie depuis des décennies. Cet équilibre de la nécessité est bénéfique aux deux parties. Beaucoup de Libanais, arc-boutés sur leurs préjugés et leur méfiance, refusent de l’admettre. Il serait temps qu’ils purgent leurs esprits. (19/3/26)
Réalité parallèle
Joe Kent, ancien membre des Forces
spéciales américaines, directeur du Centre national de lutte contre le
terrorisme, vient de remettre sa démission à Donald Trump. Il écrit ceci :
« Je ne peux, en toute conscience,
soutenir la guerre qui se déroule actuellement en Iran. L’Iran ne représentait
aucune menace imminente pour notre nation, et il est clair que nous avons
déclenché cette guerre sous la pression d’Israël et de son puissant lobby
américain. »
Voilà à quoi tiennent nos vies et celles
de nos enfants : des décisions insensées prises par une poignée
d’individus dénués de réalisme et de conscience morale. Au-delà des milliers de
victimes, des fortunes dilapidées en armement, des pertes matérielles évaluées
à des dizaines de milliards de dollars, ce qui effraie, surtout, c’est la haine
générée par la guerre, comme par les conflits de Gaza et du Liban. Quelle est
donc cette paix que nous font miroiter les dirigeants américains et israéliens,
alors qu’ils alimentent contre leurs propres pays une aversion sans égale ?
Quelle logique jette Israël dans une guerre meurtrière et vaine, dont la
conséquence inévitable sera d’exacerber encore plus l’antisémitisme dans le
monde ?
Depuis octobre 2023, j’ai l’impression d’évoluer
dans une réalité parallèle. Ce qui nous arrive est si absurde, tellement
suicidaire, qu’il me paraît incroyable.
Vivement le réveil. (18/3/26)
Bien fait pour vous
Vous êtes chiite, réfugié avec votre
famille à Aramoun, une localité à majorité druze et sunnite des environs de
Beyrouth. Vous avez fui Dahié en catastrophe, emportant ce que vous avez pu
dans votre voiture, soucieux avant tout d’assurer la sécurité des vôtres. Les
jours passent, la guerre promet d’être longue, mais vous vous résignez à votre
sort. Que faire d’autre sinon attendre ? Vous n’êtes pas de ces privilégiés
qui peuvent sauter dans le premier avion pour trouver refuge sous des cieux
plus cléments, ou qui ont les moyens de louer un appartement hors de prix dans
les régions chrétiennes. Alors vous patientez à Aramoun, qui a l’avantage d’être
proche de chez vous, en plus d’offrir des loyers abordables.
Cette nuit, vous êtes réveillé par un immense fracas : Tsahal a bombardé le quartier où vous pensiez être à l’abri. Vos enfants en larmes accourent dans votre chambre. Votre femme vous presse de partir tout de suite, n’importe où, à Beyrouth, dans le Nord. Vous remballez vos affaires et rejoignez votre voiture que vous retrouvez fracassée, les vitres en miettes. Vous ne comprenez pas. La bombe s’est écrasée plus bas dans la rue. Les éclats ne peuvent pas avoir atteint votre véhicule. Vous remarquez alors que la plupart des voitures garées sont intactes. Seules quelques-unes sont dégradées, dont la vôtre.
Vous finissez par apprendre l'amère vérité : ce n’est pas le missile israélien qui a démoli votre voiture, mais des habitants du quartier, furieux d’être bombardés à cause de vous : vous, les déplacés, vous, les chiites, vous les partisans du Hezbollah par définition, car évidemment, vous n’avez pas le droit de démentir le cliché auquel on vous réduit, comme d’autres clichés réduisent les chrétiens, les sunnites et les druzes à des représentations aussi ineptes.
Cette énième guerre qui ravage le Liban n’a pas fini de révéler au grand jour les maux profonds de notre pays. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les immondices charriées par les réseaux sociaux pour s’en convaincre. (17/3/26)