2750 tonnes de nitrate d’ammonium
ont explosé au port. Un séisme terrible a secoué la ville. J’ai vu l’explosion
de ma fenêtre, un champignon nucléaire qui envahit le ciel avant de se résoudre
dans une immense fumée rougeâtre. Fracas de vitres brisées, impacts d’objets au
sol, cris de panique et, inévitablement, des souvenirs de la guerre qui
remontent.
Sonnerie du téléphone. C’est
ma mère, sous le choc. Elle était dans son lit quand les vitres ont explosé, la
couvrant d’éclats. Elle me supplie de descendre à la cave avec Nayla et le
petit. Sa voix tremble, elle sanglote. Je la rassure : Nayla et Riwan sont
loin de Beyrouth.
Je me rends à pied chez
elle. Les rues sont jonchées de gravats et de débris de verre. Des silhouettes
hagardes errent parmi les immeubles. On entend des sirènes d’ambulances, des
alarmes de voitures. Devant la pharmacie Alouf, un attroupement de blessés. Un
jeune homme allongé par terre, couvert de sang, attend les premiers soins.
Nayla a déposé Riwan à
la maison avant de se précipiter à l’Hôtel-Dieu. J’imagine dans quelles
conditions elle soigne et opère. La télévision a diffusé des images de l’hôpital
qui a reçu plus de quatre cents blessés en moins d’une heure : les corps sont
partout, à même le sol, sur le comptoir de l’accueil, sur les bureaux. La nuit
sera longue.
La déflagration a fait des dizaines
de morts et des milliers de blessés. Le port et ses environs sont ravagés. Du
malheur qui s’ajoute aux malheurs d’une année maudite. (4/8/20)
Le meilleur et le pire
La beauté et la laideur sous le toit
effondré de Beyrouth.
La beauté des jeunes volontaires
armés de seaux et de pelles qui déblaient le verre et les gravats, dont
beaucoup viennent de loin – Akkar, Nabatiyyeh, Békaa – pour prêter main forte
aux habitants sinistrés, sans parler des étrangers en grand nombre.
La laideur sans nom de la classe
politique qui a mené le pays au fond du gouffre. (5/8/20)
Le sorcier venu de l’ouest
Aujourd’hui, vers 13 h 30, j’ai vu Emmanuel Macron dans le cadre
apocalyptique d’un quartier sinistré. Contraste saisissant entre la sidération
des Beyrouthins et la prestance du président français. L’homme maîtrise son
geste, sa voix, sa parole : une assurance qui tranche avec la débâcle
ambiante. On a envie de prêter foi à son discours, on a envie de croire que son
soutien proclamé au peuple libanais se traduira par une pression déterminante
sur la classe politique. On sait qu’il n’en sera rien, mais on veut croire au
génie du sorcier venu de l’ouest. (6/8/20)
Tout n’est pas perdu
Des récits, des images, des
souffrances qu’on se prend en plein cœur depuis des jours. On est gonflé de
larmes qui ne sortent pas.
Je m’accroche à la photo de cette
infirmière de l’hôpital Saint-Georges serrant contre elle trois prématurés.
Pamela Zeinoun s’est extraite des gravats pour se précipiter sur les couveuses
ensevelies sous les décombres, d’où elle a réussi à dégager trois nouveau-nés
miraculeusement indemnes ; elle les a serrés contre elle et, frayant un
chemin parmi les débris, elle a descendu les marches dans la pénombre jusqu’à
la guérite du gardien à l’entrée de l’établissement. Elle a essayé en vain de
joindre un hôpital qui pourrait accueillir ses trois prématurés, puis elle a
parcouru plusieurs kilomètres à pied avec ses petits avant d’embarquer dans une
voiture qui les a conduits à un hôpital de la proche banlieue. Les trois bébés
sont sains et saufs. Je n’aurais pas supporté de perdre l’un d’eux, dira-t-elle. Sans
cesse je vérifiais qu’ils respiraient tous les trois.
Ce qui bouleverse dans la photo est
le contraste entre l’extrême fragilité de ces enfants abandonnés sur le sein de
leur sauveuse et l’extraordinaire puissance de l’infirmière qui les porte avec
calme et détermination, un roc d’amour face au désastre. La clarté qui illumine
son visage a quelque chose de marial. Pamela Zeinoun a transcendé l’Histoire. Tout n’est pas perdu. (7/8/20)
Averse
Il a plu abondamment à Beyrouth
cette nuit, phénomène rare en plein mois d’août. La pluie comme un baume sur la
plaie béante de Gemmayzé et de Mar Mikhaël. Ou comme une calamité
supplémentaire pour les centaines de logements ouverts aux quatre vents. (10/8/20)
Quarante ans plus tard
Je suis passé hier devant mon
ancienne école à Achrafieh. Elle n’a pas été épargnée par l’explosion : vitres
éclatées, murs effondrés laissant à découvert des salles de classe avec leurs
tableaux et leurs pupitres. Que de fois, pendant la
guerre, les élèves ont été évacués en catastrophe de ces mêmes salles en
raison d’une reprise soudaine des combats ! Qu’est-ce qui a changé depuis ?
Rien. Les mêmes dirigeants sont au pouvoir. Les mêmes oligarques. Les mêmes
partis communautaires. (13/8/20)
Déchirer le ciel
Ce matin, vers 9 h 15, une salve d’explosions
secoue la ville. J’attrape mon petit (deux ans et demi) et je le mets à l’abri
dans l’entrée, loin des fenêtres. Les détonations se poursuivent de plus belle,
bientôt accompagnées de sirènes hurlantes. C’est un accrochage de toute
évidence, mais entre qui ? Où ? Pourquoi ? Mon imagination s’emballe,
j’envisage toutes sortes d’hypothèses : le quartier général des FSI a été
pris d’assaut par des extrémistes… à moins que ce ne soit une caserne de l’armée…
ou un convoi officiel ciblé par une attaque. Riwan est crispé, l’oreille
tendue ; il m’observe et me demande : c’est quoi ce
bruit ? Je lui réponds que je ne sais pas, mais qu’il ne doit pas s’inquiéter,
nous n’avons rien à craindre là où nous sommes.
Quand le baroud s’achève enfin, au
bout d’une bonne vingtaine de minutes, j’apprends qu’il s’agissait d’un feu d’artifice
en l’honneur de l’un des jeunes pompiers décédés le 4 août. Du boucan pour
exorciser la douleur, en somme. Du boucan pour porter aux oreilles du néant le
scandale d’une mort insupportable. Votre fils a vingt ans, il est beau comme un
dieu : votre fils a été ramassé en morceaux, il est enfermé dans une
boîte. Il faut déchirer le ciel. Il faut exploser l’univers. Le vacarme vous
donne l’illusion d’une claque à la mort. (15/8/20)
Elias Khoury
Il avait quinze ans ; il s’est
éteint hier au terme d’une longue agonie. Il aura tenu deux semaines après
l’explosion. J’écoute les témoignages de ses camarades, je vois ses photos de
garçon souriant, d’une beauté éblouissante et tragique. La douleur ne s’est pas
endormie pour se réveiller. La colère n’a pas décru pour m’embraser de nouveau.
Ça ne passe pas. Ça ne passera pas. Tout ce qu’ils nous ont fait depuis la
guerre. Tout ce qu’ils nous ont fait depuis trente ans. Et cette explosion qui
apporte une preuve de plus, mais combien meurtrière celle-là, de leur indignité
absolue. (20/8/20)
L’inconscient de la ville
Trois semaines après l’explosion, on
ne voit plus guère de gravats ni de tessons de verre dans le quartier.
Pourtant, si l’on y regarde bien, il n’y a pas un bout de chaussée, pas un
fragment de trottoir qui ne soient couverts d’infimes débris de verre. Ils sont
partout, témoins de la catastrophe, à peine visibles et pourtant là, comme l’inconscient
affleurant d’une ville en état de choc. Seuls les remarquent les parents qui
promènent leurs petits et qui ont naturellement les yeux rivés au sol où se
posent les pieds fragiles de leurs enfants.
Les prochaines pluies achèveront de
nettoyer les rues et les trottoirs. Aucun cyclone ne purgera les mémoires en
revanche. (27/8/20)
À un instant près
Un mois déjà.
J’ai croisé S. à l’université
aujourd’hui. Elle a perdu son appartement le 4 août. Il n’en reste plus rien,
plus rien, répète-t-elle, tandis que ses mains esquissent un geste vague, comme
pour mimer le néant qui a englouti son foyer. Elle n’était pas chez elle au
moment de l’explosion. Son fils, lui, avait quitté le domicile une demi-heure
plus tôt, traversant les quartiers de Mar Mikhaël et de Gemmayzé en direction
de Aïn el-Mreissé. À peine est-il arrivé à Hamra que le ciel s’est déchiré. À
quelques minutes près, j’aurais perdu mon fils, me confie-t-elle d’une voix brisée,
avant de se détourner pour dissimuler ses larmes. Je n’ai trouvé aucun mot
(quel mot ? quel mensonge ?) pour la réconforter. Des récits comme
les siens, il y en a des centaines qui circulent en ville, autant d’histoires
qu’il faudrait consigner, enregistrer, sauver de l’oubli afin de garder vives
la mémoire et la colère, car c’est bien là le péril qui guette les habitants de
Beyrouth, c’est bien sur cela que misent les coupables : la lassitude, le
désespoir, l’abandon. Comme après la guerre. (4/9/20)
Les pompiers du port
Je l’ai croisé à Aïn el-Rémmaneh.
Son visage m’a dit quelque chose et ce vague souvenir a tracé son chemin de feu
dans mon esprit, réveillant une peine que je croyais éteinte alors qu’elle
était simplement enfouie. L’homme que je venais de voir était David Mallahi, le
frère de Ralph Mallahi, jeune pompier de vingt-trois ans disparu dans l’explosion
du port. David était apparu dans plusieurs entretiens télévisés à l’époque,
dévasté, pleurant son frère unique, et j’avais été bouleversé par son
témoignage.
Ralph est tombé avec neuf de ses
compagnons : Sahar Younès, qui s’apprêtait à se marier ; Charbel
Karam, père de deux petites filles ; Elie Khouzami, qui avait célébré ses
noces deux semaines plus tôt ; Joe Bou Saab, ami d’enfance de Ralph ; Joe
Noun, Mithal Hawwa, Ramy Kaaki, les deux frères Najib et Charbel Hitti. Ces
jeunes font partie des deux cent quinze victimes fauchées par l’explosion du 4
août.
Officiers, magistrats, hommes
politiques : beaucoup de « responsables » savaient que des
tonnes de nitrate d’ammonium étaient entreposées dans le hangar numéro 12. Et
ils n’ont rien fait. Ni pour les évacuer, ni pour les neutraliser.
Répondront-ils un jour de leur négligence criminelle ? On en doute. Voilà
des mois que les familles endeuillées assistent à un cirque
médiatico-judiciaire dont l’unique effet est d’ajouter de la confusion à la
confusion en diluant les responsabilités. (29/4/21)
Cynisme et arrogance
Un an depuis l’explosion du port.
Plus de deux cents morts, des milliers de blessés, des destructions
cataclysmiques, et aucune responsabilité établie à ce jour. Dans cette affaire
comme dans d’autres, la classe politique libanaise s’est montrée à la hauteur
de sa réputation. Non seulement elle n’a rien fait pour permettre
l’établissement de la vérité, mais au contraire, elle a recouru à tous les
stratagèmes possibles pour entraver l’enquête. Dernière manœuvre dilatoire en
date : réclamer que les responsables politiques soient déférés devant la
Haute Cour de justice, institution fantoche connue pour son inertie et sa
soumission au pouvoir.
Le pire n’est pas là pourtant. Le
pire est le cynisme et l’arrogance des dirigeants politiques qui, tout en
s’ingéniant à obstruer le travail de la justice, multiplient les déclarations
et les communiqués pour assurer que la vérité sera établie, les coupables
punis, la justice faite ! Ils se dérobent à leurs obligations et, dans le
même temps, ils se présentent en défenseurs des victimes. En plus de tout le
reste, les familles endeuillées doivent supporter cette mascarade où
l’hypocrisie le dispute à l’indécence. Comment ne pas comprendre leur colère,
comment ne pas soutenir leur lutte jusqu’au bout ?
L’espoir est un combat de chaque instant. (4/8/21)
Ligne rouge
Les proches des victimes du port se
sont fait tabasser jusqu’au sang à proximité de l’Unesco où devait se tenir une
séance de l’Assemblée nationale. Un jeune homme indigné, frère d’une victime,
raconte qu’il a été agressé par des individus en civil qui ont menacé de mort
les manifestants s’ils s’avisaient d’injurier le chef du Parlement.
Les hommes politiques ont donc le
droit de s’immiscer dans la justice, de privatiser à leur compte des pans
entiers de l’administration, de pratiquer le clientélisme, l’affairisme, le
népotisme, l’inféodation à l’étranger… et ceux qui ont perdu des êtres chers
n’ont même pas le droit de proférer une injure à leur égard.
Le Liban n’est pas encore tout à
fait une dictature, mais certains font de leur mieux pour qu’il le
devienne. (14/8/21)
Bibliothèque
orientale
Comme
beaucoup d’édifices d’Achrafieh, la Bibliothèque Orientale située dans le
quartier jésuite a souffert de l’explosion du 4 août. Les travaux de
restauration viennent de s’achever et la BO peut de nouveau accueillir ses
lecteurs.
En voyant la
vieille dame requinquée grâce à l’aide d’institutions françaises, mes pensées m’ont
transporté un quart de siècle en arrière, dans les années 90, quand je passais
des journées entières à consulter le fonds francophone de la bibliothèque pour
rédiger un ouvrage sur la littérature libanaise. La salle de lecture m’offrait
alors un havre de paix qui contrastait avec le tumulte d’une ville en pleine
reconstruction. Souvent je suspendais mon travail pour m’abandonner à des
rêveries sans fin, avant que le devoir ne me ramène à ma tâche.
Il y a un
temps pour la mort. Il y a un temps pour la vie. La BO vient de renaître.
Puisse-t-elle survivre longtemps à nos démences. (4/4/22)
Réveil
Depuis deux
ans, aucune enquête n’a pu être menée à bout pour établir les responsabilités
dans l’explosion du port. Aucune inculpation, aucune condamnation. La justice
est paralysée par les ingérences politiques.
William
Noun, frère d’un pompier mort le 4 août 2020, est coupable, lui, d’avoir haussé
la voix devant le palais de Justice pour protester contre l’inaction des juges,
brandissant métaphoriquement la menace de « faire sauter le palais ».
Avec une diligence hors pair, la justice, soudain réveillée de sa léthargie, a
mis en branle tous ses services pour mettre le dangereux individu sous les
verrous. (14/1/23)