© Ramy Zein
Manipulation
Netanyahou a déclaré hier sur Fox News que certains villages chrétiens du Liban-Sud ont demandé à être annexés par Israël. Il s’agit évidemment d’un grossier mensonge dont l’objectif est de consolider les liens entre les chrétiens évangéliques conservateurs, représentants de ce qu’on appelle le « sionisme chrétien », et l’État d’Israël.
C’est bien mal connaître les chrétiens du Liban, viscéralement attachés à leur pays, que de croire aux sornettes du Premier ministre israélien. Beaucoup ne portent pas le Hezbollah dans leur cœur, mais de là à souhaiter une annexion israélienne, il y a un pas que nul n’est disposé à faire. Même les membres de l’ALS qui ont fui le Liban avec leurs familles en 2000 et qui sont aujourd’hui installés en Israël, même ces anciens collabos, chrétiens et chiites, ne rêvent que de rentrer dans leur pays.
Face à ce dernier mensonge de Netanyahou, qui fait suite à des centaines d’autres, comment accorder le moindre crédit aux engagements israéliens pris dans le cadre de la déclaration d’intention signée à Washington le 26 juin dernier ? Comment ne pas soupçonner Tel Aviv de chercher à gagner du temps pour perpétuer l’occupation du Sud ? Le temps a été le meilleur allié des Israéliens à Jérusalem-Est et en Cisjordanie ; espérons qu’il n’en sera pas de même au Liban et que nos dirigeants sauront déjouer les pièges qui leur sont tendus. (6/7/26)
Mona Khalil
À 76 ans, Mona Khalil aimait passionnément
la nature de son pays. Elle militait dans des associations vouées à la protection
de l’environnement et de la vie sauvage, parmi lesquelles sa propre fondation
de « Orange House ». On la voyait sillonner le littoral du Liban-Sud
pour s’assurer que rien ne menace la reproduction et la survie des tortues
marines. Une grande partie de sa vie, elle l’aura consacrée à la préservation
de la biodiversité, mais aussi au service de la communauté locale dans les
régions d’Al-Qleileh et Mansouri.
Mona Khalil ne faisait pas de politique.
Elle n’émargeait à aucun parti. Elle est morte, pourtant, sous le feu des
frappes israéliennes, comme des milliers de civils libanais. Sa maison familiale
de Mansouri, dans le caza de Tyr, a été dévastée par une bombe le 4 juin
dernier. Une maison sans miliciens, sans armes, sans infrastructure militaire. Après deux semaines d’hospitalisation, elle vient de succomber à ses blessures.
Le narratif israélien tente de faire croire que Tsahal cible exclusivement le Hezbollah ; Mona Khalil rappelle que la réalité est tout autre. Israël a fait au Liban ce qu’il a fait à Gaza : sacrifier des dizaines de milliers de civils et ravager des centaines de villages pour atteindre ses ennemis. On n’oubliera pas.
Le combat de Mona Khalil, d’autres le poursuivront après elle. C’est le meilleur hommage qu’on puisse lui rendre. Et la meilleure résistance qu’on puisse opposer aux puissances de la mort. (19/6/26)
Jeu de dupes
Un jour on nous dit que Trump s’emploie à freiner les ardeurs belliqueuses de Netanyahou, un autre on apprend que Trump a donné le feu vert au Premier ministre israélien pour frapper la banlieue sud. Tantôt on nous affirme que le président américain dissocie le dossier libanais du conflit avec l’Iran, tantôt on nous explique que Washington utilise les frappes contre le Hezbollah pour faire pression sur Téhéran. D’un côté Israël exige que l’armée libanaise étende son contrôle sur tout le sud du pays, de l’autre il cible nos officiers et nos soldats, comme cela s’est produit le 6 juin à Khardali où trois militaires libanais ont été tués. Venez discuter face à face avec les Israéliens, et vous verrez s’ouvrir devant vous les portes de la paix, nous promettait-on ; le pouvoir libanais a franchi ce pas sans aucun préalable et, en retour, il n’a rien obtenu sinon la perpétuation de la guerre et l’extension de la zone d’occupation.
Qui manipule qui ? Qui ment à qui ? Qui sait vraiment ce qu’il fait ? Où nous conduit cette diplomatie de l’improvisation et de l’incohérence ? Pourquoi n’instaure-t-on pas un vrai cessez-le-feu qui créerait un climat favorable à la discussion ?
Impression tenace d’un gigantesque jeu de dupes et d’un énorme gâchis : depuis le début des pourparlers entre le pays du Cèdre et l’État hébreu, des centaines de civils ont été fauchés au Liban. (8/6/26)
Indécence
Un ministre israélien (Itamar Ben Gvir,
encore lui) s’est insurgé contre l’accord de cessez-le-feu conclu hier à Washington.
Reprochant à Netanyahou sa soumission à Trump, il a proposé au Premier ministre
israélien de se rendre à Washington avec des enfants déplacés de Kyriat Shmona
pour sensibiliser le président américain aux malheurs de son pays.
L’idée de M. Ben Gvir n’est pas mauvaise : la souffrance des enfants, quels qu’ils soient, est intolérable, et il est bon que le monde sache ce qu’éprouvent les petits garçons et les petites filles de Kyriat Shmona. L’ennui est qu’il n’y a pas de commune mesure entre le sort dévolu aux enfants d’Israël et celui infligé aux enfants du Liban. Si M. Netanyahou se rend à Washington accompagné de petits Israéliens du Nord, M. Joseph Aoun devrait s’y rendre en compagnie de 250 cercueils blancs, ceux des enfants tués par les frappes israéliennes depuis le 2 mars 2026. (5/6/26)
Tristesse et indignation
Lundi matin, la maîtresse de Riwan annonce aux élèves que l’armée israélienne risque de bombarder la banlieue sud : ils ne doivent pas s’inquiéter s’ils entendent des explosions. Un garçon bondit alors de sa chaise en criant de joie. La nouvelle l’exalte visiblement, ce qui heurte plusieurs de ses camarades. Du haut de ses huit ans, Riwan lui explique qu’il a le droit d’être contre le Hezbollah, mais pas d’approuver Israël quand son armée attaque le Liban en tuant des milliers de civils, dont des centaines d’enfants.
Voilà ce que Riwan m’a rapporté au retour de l’école, avec un mélange de tristesse et d’indignation. J’ai tenté de le consoler en lui disant que son camarade ne mesurait sans doute pas la gravité de ses propos et de son attitude. Mon argument l’a-t-il convaincu ? Il n’en a plus reparlé en tout cas. (3/6/26)
La journée des dupes
Journée de grande tension au Liban hier. Le matin,
nous apprenons que Netanyahou et son ministre de la Défense ont donné le feu
vert à Tsahal pour attaquer la banlieue sud de Beyrouth. Aussitôt un vent de
panique souffle sur Dahieh : les habitants quittent précipitamment leurs foyers
et des cortèges se forment pour fuir le secteur, bloquant toutes les voies
environnantes. Les heures passent et jusqu’en fin d’après-midi, nous guettons
avec angoisse les premières frappes.
En soirée, Trump annonce via Truth Social qu’un
accord de cessez-le-feu a été conclu entre les belligérants : Tel-Aviv s’engage
à épargner Dahieh et, en contrepartie, le Hezbollah s’abstient de tout tir sur le
nord d’Israël. Un cessez-le-feu partiel, donc, qui laisse le champ libre à l’État hébreu dans le sud et l’est du pays.
Les Libanais sont déstabilisés par cette série de menaces, volte-face, fausses joies et accords minés. Ils ont l’impression que les Américains naviguent à vue et que les Israéliens, en imposant des conditions draconiennes (désarmer le Hezbollah sous le feu), cachent des intentions occultes. Beaucoup ont désespéré de toute solution prochaine ; d’autres, optimistes invétérés, continuent de miser sur la capacité des États-Unis à régler durablement le conflit israélo-libanais.
En attendant, le Liban vit comme il a toujours vécu, dans la peur et l’incertitude. (2/6/26)
Barbarie
Tandis qu’Israël poursuit son offensive et
que les combats font rage autour du Litani, le ministre israélien Itamar Ben
Gvir a déclaré que le temps était venu pour « raser la banlieue sud de
Beyrouth ». Cette déclaration est symptomatique d’une pensée primitive et
brutale dominée par l’instinct de violence, au détriment des faits et de la raison.
En quoi Israël serait-il avancé s’il « rasait » la banlieue sud ? Sa sécurité serait-elle davantage assurée ? Le Hezbollah cesserait-il de bombarder la Galilée ? Non. Raser intégralement la banlieue sud permettrait, en revanche, d’extérioriser la haine insatiable et la rage dévastatrice de ses dirigeants les plus extrémistes, sans aucun bénéfice pour l’État hébreu.
Clausewitz disait que la guerre était « la continuation de la politique par d’autres moyens ». Cela est vrai quand elle repose sur des stratégies rationnelles ; mais quand elle se transforme en outil de destruction aveugle, elle devient une barbarie pure et simple. (31/5/26)
Stylé
Lors d’une visite dans un lycée de
Beyrouth, une élève de première m’a confié qu’elle aimait beaucoup mon style. Flatté par le compliment, j’ai
souhaité en savoir plus sur ce qu’elle appelait mon style ; était-ce le
choix des mots, la tournure des phrases, le rythme des textes, la tonalité, le registre ?
Ah non, non, fit-elle sans l’ombre d’une confusion. Je ne parlais pas de ça ! Je parlais de votre style vestimentaire.
Me voilà sacré « écrivain stylé » par une représentante de la jeune génération !... C’est toujours ça de pris. (30/5/26)
Lexicographie
Le dictionnaire Larousse définit le cessez-le-feu
comme un « arrêt des hostilités ».
Dans le dictionnaire de Tsahal, le
cessez-le-feu signifie : « Je fais ce que je veux, quand je veux, comme
je veux. »
Il est vrai que l’histoire de l’humanité
est émaillée de cessez-le-feu rompus ou partiellement respectés, mais le
conflit actuel a totalement vidé le terme de son sens : Israël n’a jamais cessé
le feu et ne semble pas décidé à le faire, en invoquant une interprétation pour
le moins abusive des accords de trêve. Quant au Hezbollah, il ne paraît guère
disposé, comme il l’avait été avant le 2 mars, à se faire canarder sans riposte.
On se retrouve donc face à la même situation d’avant la trêve, à ceci près que
la capitale et ses environs sont relativement épargnés.
Cette combinaison meurtrière de mauvaise
foi et de mauvaise volonté a entraîné des morts par centaines, des blessés par
milliers, des destructions colossales. Des civils – femmes et enfants compris –
tombent chaque jour, et on ne voit pas le bout d’un conflit qui, comme tous les
précédents, a provoqué des calamités incommensurables sans atteindre aucun de ses
objectifs.
À quel moment les Israéliens comprendront-ils qu’ils n’obtiendront rien par la violence ? S’ils étaient assurés de payer judiciairement et financièrement le prix de leurs crimes de guerre en Palestine et au Liban, ils l’auraient compris depuis longtemps. (27/5/26)
Amnistie et quotas communautaires
Les commissions parlementaires planchent
laborieusement sur une loi d’amnistie qui désengorgerait les prisons et
rendrait justice à des milliers de prisonniers oubliés entre les murs de
Roumieh et d’ailleurs. Les principaux bénéficiaires de cette loi sont les
islamistes impliqués dans des affaires de terrorisme, de complots contre la sûreté
de l’État, d’attaques contre l’armée libanaise ou, pour
les cas les moins graves, d’appartenance à des cellules extrémistes et de
diffusion de propagande jihadiste. Tous n’ont pas du sang sur les mains et
certains croupissent en prison depuis de nombreuses années, au titre de la « détention
provisoire ».
La communauté sunnite étant la première concernée par la loi, les représentants des partis chrétiens et chiites se sont hâtés d’exiger leur part de l’amnistie, les uns en réclamant le droit au retour pour les Libanais réfugiés en Israël depuis 2000, les autres en plaidant pour la libération des détenus arrêtés pour trafic de stupéfiants dans la Békaa : une logique de quotas communautaires qui a toujours sévi au Liban, en particulier depuis les accords de Taëf, mais qui, en l’occurrence, n’est pas dénuée de légitimité morale.
La loi aurait dû être votée aujourd’hui au Parlement ; elle est ajournée pour plus de concertations. Le système politique libanais, basé sur le donnant-donnant entre les groupes communautaires, a visiblement atteint ses limites. Les députés peinent à trouver la formule magique qui contenterait toutes les parties. (21/5/26)
Le dernier jour
Les terminales du Grand Lycée Franco-Libanais
ont fêté à leur façon leur dernier jour d’école : un groupe d’élèves
cagoulés a dûment saccagé une salle et démoli plusieurs portes au passage. Un
autre – ou était-ce le même ? – a forcé l’entrée d’une classe de troisième
où des collégiens planchaient sur un examen, avant d’y lancer un fumigène,
provoquant la terreur parmi eux.
Pourquoi ce déchaînement soudain ?
Réaction explosive à la violence symbolique d’un système scolaire, aliénant et
coercitif, subi depuis la maternelle ? Rébellion contre l’ordre bourgeois
incarné par les maîtres et les parents ? Effet d’entraînement dans un
contexte festif ? Contrecoup de la guerre ? Reproduction mimétique de
pratiques occidentales ?… Il faudrait connaître les élèves concernés pour
le savoir.
Ce phénomène n’est pas rare au Liban, mais
cette année, pour le grand malheur du GLFL, les images du ramdam ont fuité et
se sont retrouvées sur les réseaux sociaux, dont on connaît le pouvoir
amplificateur. L’établissement a dû faire face à une avalanche de critiques
parfois mesurées, souvent excessives et malveillantes. Des milliers d’internautes
se sont transformés en autant de procureurs prompts à porter des jugements
simplistes, sans rien connaître du contexte ni des faits.
En même temps, nous sommes au Liban :
dans quelques semaines, l’affaire sera oubliée. (16/5/26)
Incurie
Je l’ai aperçu sur un trottoir de Aïn
el-Rémméneh, courbé sur un déambulateur, emmitouflé dans un manteau élimé et une
vieille écharpe alors qu’il faisait 25°C. Il semblait assez jeune, mais tout en
lui respirait la maladie : la silhouette lourde, le teint terreux, le
geste lent. Ses yeux hagards ont croisé les miens et j’ai compris qu’il avait
besoin d’aide. Était-il perdu ? Cherchait-il son chemin ? Avait-il fait
tomber quelque chose qu’il n’arrivait pas à ramasser ?
D’une voix essoufflée qui sortait par bribes de ses lèvres, il m’a expliqué qu’il voulait simplement traverser la rue et qu’il n’y arrivait pas. J’ai regardé autour de moi : en effet, les véhicules garés formaient une barrière compacte qui l’empêchait de rejoindre la chaussée. La partie abaissée du trottoir (le « bateau »), aménagée pour les poussettes et les fauteuils roulants, était également obstruée par une voiture, comme partout à Beyrouth.
L’homme au déambulateur a dû parcourir plusieurs dizaines de mètres pour pouvoir traverser la rue. La première des quatre rues qu’il lui restait encore à franchir pour parvenir à sa destination. (15/5/26)
La maison
Hussein Ali Faqih a construit sa maison
pierre par pierre à Srifa, dans le sud du pays. Tout l’argent qu’il mettait de
côté, il le consacrait à cette demeure qui était sa raison d’être, sa fierté,
sa boussole. Il était heureux d’offrir à sa famille un toit digne et des murs
solides qu’il pourrait, un jour, léguer à ses enfants.
Mais la guerre est passée par là. La guerre
qui a été décidée, déclenchée et menée sans lui. De sa maison, fruit de longues
années de travail et de sacrifices, il ne reste rien qu’un tas de décombres.
À 87 ans, Hussein ne pouvait se résoudre à abandonner les vestiges de son « beyt » détruit. Chaque jour que Dieu faisait, et jusqu’à la tombée de la nuit, on le voyait errer parmi les ruines, déplaçant les pierres, cherchant un objet à sauver. Quand la fatigue le prenait, il s’allongeait à même les débris et, fermant les yeux, il s’imaginait encore chez lui, dans sa maison d’avant, dans le temps d’avant la catastrophe.
Son cœur a lâché au bout de deux semaines. Trop de peine, trop d’amertume, trop de colère. Il est mort, Hussein Ali Faqih, accablé par le désespoir. Il n’aura pas eu le temps de reconstruire sa maison. À présent, il repose dans cette terre du Sud qu’il aimait, dont les souffrances continueront, elles, longtemps après lui. (6/5/26)
