Affichage des articles dont le libellé est Père et fils. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Père et fils. Afficher tous les articles

Apprentissage

 

Le dosage des langues

L’apprentissage bilingue est une affaire de dosage. Depuis les premiers mois de Riwan, sa mère et moi avons pris la décision de nous répartir les langues de sorte qu’il soit exposé également à l’arabe dialectal et au français. Il était important pour nous de lui transmettre les deux langues sans favoriser l’une ou l’autre. Comme j’enseigne la langue de Molière, c’est à moi qu’est échue naturellement la tâche d’initier le garçon au français, à charge pour sa maman de lui apprendre le libanais, assistée en cela par la grand-mère du petit, qu’il voit plusieurs fois par semaine. Le partage s’est avéré efficace dans l’ensemble, mais depuis quelque temps, le français est en train de prendre le dessus sur l’arabe. Riwan s’exprime plus spontanément en français et répond même en français à des personnes qui l’interpellent en arabe. Plusieurs raisons à ce déséquilibre linguistique : la garderie de Riwan privilégie le français, il voit davantage de vidéos francophones (Petit ours brun, Trotro, Caillou, T’Choupi, Didou) et, surtout, son père est plus volubile que sa mère et sa grand-mère réunies…

Pour rééquilibrer la pratique des langues, les rôles ont donc été permutés. C’est désormais au père de parler l'arabe avec le petit, laissant à Nayla et à la mamie le soin de pratiquer la langue française. Un nouveau bilan sera effectué dans quelques mois. 

Quant à l’anglais, aucune crainte : Riwan n’aura pas besoin de l’apprendre. L’anglais viendra à lui de lui-même, prenant sa place et ses aises, occupant son esprit et sa langue. L’anglais ne s’apprend pas ; il s'attrape. Il est partout, dans l’air, au détour de chaque rue, dans les moindres recoins d’Internet. Riwan acquerra l’anglais sans peine, même s’il lui faudra mettre du sien pour passer du global English, facile et rudimentaire, à l’anglais de Shakespeare, autrement plus difficile. (5/1/21)

 

Poches

Comme tous les enfants de son âge, Riwan aime transporter des objets d’un endroit à l’autre. Quand il a reçu son premier vélo, il y attachait une corbeille plate en osier pour y déposer ses menus trésors et les promener dans la maison.

Hier, il a découvert un nouveau plaisir en lien avec cette passion du transport : mettre des choses dans sa poche. Jusque-là, quand ses vêtements étaient dotés de poches, il n’y prêtait guère attention et n'en faisait jamais usage. Or hier, pendant notre vadrouille quotidienne, il m’a réclamé un mouchoir. Je lui en ai donné deux en lui proposant de ranger le deuxième dans sa poche pour plus tard. J’ai tout de suite compris à son regard qu’un déclic venait de se produire. Il a empoché le mouchoir supplémentaire et s’est mis à s’arrêter tous les quelques mètres pour le ressortir, feindre de l’utiliser et l’enfoncer de nouveau dans son short avec des airs affairés et sérieux qui dissimulaient mal son enthousiasme. Le manège a duré ainsi jusqu’à la maison. Et ce matin, en enfilant son nouveau short, il s’est assuré qu’il était muni d’une poche.

Encore un palier de franchi, un jalon de plus séparant l’avant de l’après, une étape dérisoire en apparence pour les adultes oublieux que nous sommes, mais vécue avec émotion et intensité par le principal concerné. (4/5/20)

 

De la chose à son image

Il n’est pas fréquent que mon urbain de petit garçon ait le loisir de contempler longuement le soleil. Hier, tandis qu’un véhicule le transportait chez ses grands-parents à la montagne, il a suivi minute par minute la trajectoire déclinante de l’astre du jour qui entamait sa dernière ligne droite vers la mer. Le silence inhabituel de Riwan trahissait une songerie profonde dont l’un des fruits a fini par surgir sur ses lèvres : il n’a pas de rayons, le soleil !

Il venait de constater le décalage entre la représentation usuelle du soleil, en particulier dans les livres d’enfants qui le figurent hérissé de pointes, et sa réalité visible à l’heure du coucher : un disque aussi ras qu’une tête chauve ! Il en était passablement indigné, comme si on l’avait trompé sur la marchandise.

Entre la chose et son imagerie, Riwan saura désormais que la part de la culture peut être prépondérante au point de porter atteinte à la nature même de l’objet qu’on représente. (28/8/21)

 

Apocope

Riwan est très friand d’apocopes ces temps-ci. Non pas des apocopes communes (vélo, auto, frigo, moto…), mais des apocopes de son cru, comme lorsque qu’il me demande d’éteindre le ventilat’ ou qu’il me révèle avoir vu un hélicop’ de sa fenêtre.

D’où vient cette inclination ? Le plaisir de jouer avec les mots, de les monter et démonter comme des pièces de lego, y est sans doute pour quelque chose. Peut-être s’y ajoute la volonté de reproduire un phénomène amusant dont il aurait pris conscience grâce à des mots familiers comme foot, qu’il connaît sous sa forme complète de football. À moins qu’il ne calque sur les mots communs les diminutifs hypocoristiques propres aux prénoms (Mike pour Mikhaël, Sam pour Samuel..).

Quoi qu’il en soit, il en tire un plaisir évident qui annonce probablement d’autres plaisirs linguistiques du même ordre. (1/10/21)

 

Langues et genres

Depuis quelque temps, quand Riwan parle arabe, il force la voix et prend un ton viril, voire martial. Manifestement, il perçoit l’arabe comme une langue masculine, bien que dans son entourage immédiat, la pratique de l’arabe ne soit l’apanage d’aucun sexe en particulier. Est-ce parce que dans la rue, il rencontre principalement des hommes parlant arabe, et le parlant fort, avec une mâlitude bien orientale, alors que les voix féminines sont beaucoup moins audibles ? Peut-être. L’école n’y est sans doute pas pour rien non plus. Riwan imite probablement un ou des camarades dont l’élocution en arabe le séduirait par sa vigueur masculine.

Riwan me rappelle que les langues sont souvent associées à des genres, des genres variables d’une personne à l’autre et susceptibles d’évoluer dans le parcours des individus. Les noms des langues sont toujours masculins (le français, le portugais, le mandarin…). Ils devraient être à double genre en réalité. (6/10/21)

 

Mimétisme

Il y a une poignée de semaines, quand Riwan me retrouvait après une séparation de quelques heures, il semblait toujours heureux de me revoir, mais il ne se sentait pas obligé d’exprimer sa joie autrement que par un sourire accompagné d’un regard complice.

Depuis sa rentrée scolaire en revanche, à force d’assister à des retrouvailles d’enfants avec leurs parents en fin de journée, les choses ont changé : Riwan imite dorénavant ses camarades et, chaque fois que je vais le chercher à l’école, j’ai droit à des effusions ponctuées d’un sprint dans ma direction et, terme inédit à mes oreilles, d’un « pâpi » bien sonore. Sa joie n’est pas plus grande qu’auparavant, mais désormais, il éprouve le besoin mimétique de théâtraliser nos retrouvailles. (26/10/21) 

 

Friandises visuelles

Riwan a découvert hier la médiathèque publique d’Assabil dans le quartier jésuite. La partie réservée à la littérature jeunesse est accueillante et joliment aménagée. Elle est dotée d’un coin lecture qui a d’emblée attiré notre garçon avec ses poufs en forme d’animaux. Il ne s’est pas fait prier pour s’y vautrer, muni d’un premier livre sur les véhicules ramassé au passage : le volume a tenu dix secondes entre ses mains ! Il faut dire que les livres étaient plus alléchants les uns que les autres ; ils lui tendaient les bras depuis leurs rayons multicolores, et lui n’avait pas la force de résister à leur appel. Inutile de le raisonner en l’invitant à feuilleter un volume jusqu’au bout avant de passer à un autre : il était surexcité, ébloui par tant de friandises visuelles, incapable de voir une couverture sans lui bondir dessus, pour abandonner l’ouvrage aussitôt.

Pendant la demi-heure passée sur place, il a dû ouvrir une trentaine de livres en arabe, en français et en anglais, tandis que ses parents, étourdis par sa versatilité, s’efforçaient de mémoriser la place de chaque opus pour ne pas chambouler le classement. (5/11/21) 

 

Passé simple

Il arrive de plus en plus que Riwan emploie le passé simple pour nous relater un événement (réel ou imaginaire), déclarant par exemple que « les enfants commencèrent à jouer » ou que « le loup dévora les chevreaux ».

Le passé simple est le temps des contes et des histoires que nous lui lisons, et cela a suffi pour qu’il imprègne son langage. Un jour, prochain sans doute, il abandonnera ce temps en percevant l’incongruité de son emploi dans la communication orale. (14/11/21)

 

Envol

Riwan ingurgite un cube de noix de coco et déclare d’un air savant : c’est particulier ! Je me demande où il a déniché ce mot, sans parvenir à en déterminer l’origine avec certitude. 

C’est cela aussi, accompagner un enfant dans sa croissance : perdre peu à peu la possibilité de remonter à la source des mots qu’il emploie. L’enfant prend son envol lexical, après d’autres envols, et avant plein d’autres encore. (19/11/21)

 

Confidences

À la sortie de l’école, Riwan répond de façon laconique à nos questions sur sa journée et ce qu’il a fait en classe. Il est rarement en veine de confidences à ce moment-là. Dans les heures qui suivent et le lendemain en revanche, de lui-même, il nous raconte tel incident qui a eu lieu dans la cour, ou telle activité qu’il a faite avec ses maîtresses. Ce matin par exemple, au petit déjeuner, il nous a raconté que ses camarades K., A. et G. se sont moqués de lui parce qu’il a écrit la lettre B avec des boucles trop petites. Il semblait indigné par les railleries de ses copains, et je me suis demandé alors si la relation tardive de l’incident était due au hasard, ou si Riwan n’avait pas souhaité en parler plus tôt, soit dans une tentative de refouler cette source de désagrément, soit parce qu’il avait besoin d’un peu de temps pour amortir le choc.

Il faudra sans doute des années avant que Riwan n’acquière le réflexe de résumer sa journée comme le font les adultes quand ils se retrouvent le soir après le travail. Pour l’instant, il dit les choses comme elles viennent, de façon éparse, selon le cheminement de ses pensées, de ses émotions et de ses humeurs. (1/2/22)

 

Arabe littéral

Riwan a retenu une phrase d’un conte en arabe étudié en classe : la ouridou an azhaba ila ‘lmadrassati (je ne veux pas aller à l’école). Cela me fait étrange de l’entendre prononcer des mots en arabe classique, lui qui pratique d’ordinaire le dialecte arabe libanais. Et la différence n’est pas bénigne entre les deux. L’équivalent de la ouridou an azhaba ila ‘lmadrassati en libanais est ma béddé rouh aal madrassé. Le terme de négation, les verbes, les prépositions, tout diverge. Seul le mot madrassa est maintenu, non sans modification.

Trilingues, les enfants libanais ? Il faudrait plutôt dire quadrilingues, même si leur langue maternelle n’est pas encore reconnue comme une langue à part entière. (11/2/22)

 

Chiffres

Nous assistons depuis quelque temps à la naissance d’une histoire d’amour qui promet d’être longue et passionnée : celle de Riwan avec les chiffres. Du haut de ses quatre ans, il adore compter et ne s’en prive pas, posant son index sur des séries d’objets pour les dénombrer, s’arrêtant devant les plaques d’immatriculation pour décliner les numéros, comptant en arabe, en français et en anglais avec un plaisir évident, presque sensuel. Quand il va à la bibliothèque, il est attiré par les livres où il est question de nombres. Ses questions sont incessantes : combien font 20 + 20 + 20 + 20 + 20 ? Combien font 9 8 7 3 4 0 ? Quel est le chiffre qui vient juste avant mille ? Tu as quel âge ? Pourquoi il y a écrit 200 sur cette boîte ? etc. Les chiffres lui ouvrent des perspectives inédites, lui révélant une nouvelle dimension de l’existence dont il entrevoit les ramifications et les richesses. (3/3/22)

 

Exclusion

Depuis quelque temps, quand il se rend à l’aire de jeu des Franciscaines, Riwan tourne autour de deux enfants français un peu plus âgés que lui, avec qui il aimerait jouer. Mais eux ne l’entendent pas de cette oreille. Entretenant des liens fusionnels entre eux, ils s’amusent et discutent sans lui prêter attention. Ils ne le repoussent pas, ils ne lui demandent pas de s’en aller. Non. C’est pire : ils l’ignorent, comme s’il n’existait pas, avec une indifférence totale. Innocente cruauté des enfants.

Riwan a fini par se lasser. Aujourd’hui, pour la première fois, il n’est pas allé vers le duo. Il s’est occupé autrement, avec les moyens du bord. Il vient de faire le dur apprentissage de l’exclusion. (13/5/22)

 

Les genres selon Riwan

Prenant un air docte, Riwan me livre du haut de ses quatre ans et demi le fruit de ses observations sociologiques sur les sexes et les genres : les garçons aiment les superhéros et tout ce qui fait peur, alors que les filles aiment les princesses et tout ce qui est joli.

Je fais remarquer à Riwan que ces généralités méritent d’être nuancées : d’un côté il y a des garçons qui aiment les princesses et ce qui est joli, de l’autre certaines filles aiment les superhéros et ce qui fait peur. Sans compter qu’il y a des garçons et des filles qui aiment tout cela en même temps, ou qui n’aiment rien de tout cela.

Riwan m’écoute attentivement, avant de me lancer : oui Papa, mais je pense que c’est très rare ! (5/8/22)

 

Horloge parlante

Ayant reçu en cadeau une montre digitale à l’effigie de Spiderman, Riwan s’est aperçu qu’il lui était beaucoup plus facile de lire l’heure avec des chiffres qu’avec des aiguilles. Sa montre au cadran classique lui permettait de lire l’heure, mais au prix d’un effort de concentration ; plus rien de tel avec sa nouvelle montre : il n’a qu’à lire les chiffres et le tour est joué.

Grisé par son nouveau pouvoir, Riwan a passé le week-end à nous annoncer l’heure toutes les quelques minutes : il est 9 h 33, il est 9 h 39, il est 9 h 44…

Spiderman a transformé notre fils en horloge parlante. (3/10/22)

 

Sonorités et résonances

Il y a deux semaines, Riwan a apporté de la « marmothèque » un livre intitulé Maxime Loupiot qu’il nous a demandé de lui lire, ce que nous avons fait quatre ou cinq fois au cours des jours suivants.

Ce matin, Riwan a inversé les rôles. Il nous a proposé de nous lire lui-même l’histoire de ce petit loup qui veut devenir fleuriste au grand dam de son père. Je pensais naïvement qu’il allait nous raconter l’histoire avec ses propres mots. Quelle n’a été ma stupéfaction en m’apercevant que Riwan avait retenu par cœur de larges pans du texte, nous les récitant avec une facilité étonnante : « Il grondait, les pattes sur les hanches et la queue agitée de tremblements : Nous sommes chasseurs de père en fils depuis cinquante générations ! Tu dois suivre la tradition familiale ! etc… etc… etc… ».

En plus de la prodigieuse mémoire des enfants, cette performance de Riwan prouve que les petits sont autant sensibles à la forme et à la musicalité des mots qu’aux histoires qu’ils véhiculent. Elle nous rappelle en cela que les mots ne sont pas seulement des vecteurs de sens : ils constituent eux-mêmes des générateurs de sens par leurs sonorités et les résonances qu’ils provoquent en nous. (22/10/22)

 

Éclipse

Hier en début d’après-midi, Riwan sort de l’école avec la main en visière, le front bas, les épaules rentrées. Au bout de quelques dizaines de mètres, je lui demande ce qui lui arrive, s’il a mal à la tête.

- Non, c’est pour l’éclipse du soleil, je me protège les yeux.

Rien à dire : les enseignantes ont bien fait leur travail de prévention ! Un peu trop peut-être… (26/10/22)

 

Doudou

Riwan est attaché à son doudou qui l’accompagne depuis ses premiers mois. Pas question d’aller au lit sans son fidèle compagnon. L’ennui, c’est qu’il arrive au doudou de s’égarer sous la couette et il n’est pas rare que Riwan nous réveille en pleine nuit pour retrouver le petit hérisson jaune.

J’ai cru avoir trouvé la solution en plaçant au chevet de Riwan un doudou de réserve, en tous points identique au premier. J’ai expliqué à Riwan que s’il perdait son compagnon pendant la nuit, il n’aurait qu’à prendre l’autre hérisson jaune. Il épargnerait ainsi à ses parents réveils intempestifs et longues insomnies. Riwan a acquiescé, apparemment convaincu.

Quelques nuits plus tard, il nous réveille tout de même à trois heures du matin en se plaignant d’avoir perdu sa peluche. Je lui rappelle notre accord, lui retrouve son hérisson jaune en lui faisant promettre de prendre le doudou de réserve la prochaine fois. La nuit suivante, le cri de Riwan perce la nuit pour nous annoncer fièrement qu’il a perdu sa peluche mais qu’il l’a remplacée par l’autre. Vous pouvez continuer à dormir ! tonne-t-il.

Une demi-heure plus tard, alors que j’étais sur le point de me rendormir, j’entends Riwan hurler triomphalement qu’il a retrouvé son premier doudou ! (25/12/22)

 

Séisme

La terre a tremblé cette nuit. Grosse frayeur pour Riwan qui s’est réveillé en sursaut, tandis que l’immeuble tanguait sur ses fondations et que des objets se fracassaient dans l'appartement. Nous l’avons rassuré de notre mieux, mais pour apaiser sa peur, il avait besoin de comprendre. Nous avons donc tenté de répondre à toutes ses questions, posées d’une voix chevrotante : pourquoi la terre tremble ? Est-ce qu’elle va trembler de nouveau ? Est-ce qu’elle tremble souvent ? Quand elle tremble au Liban, elle tremble aussi en Australie ? Est-ce qu’il y a des pays où elle ne tremble jamais ?...

Nous avons ainsi partagé nos petites connaissances sismiques à trois heures et demie du matin, alors que dans le même temps, une tempête furieuse se déchaînait sur la ville. Riwan a fini par se rendormir. Ce qui ne l’a pas empêché ce matin de reprendre ses questions là où il les avait laissées trois heures plus tôt, avec la même curiosité, la même inquiétude, le même besoin d'apprivoiser l'inconnu. (6/2/23)

 

Bon débarras

Six heures du matin : Riwan sort discrètement de sa chambre, sans passer me voir, ce qui n’est pas conforme à ses habitudes. Pendant la demi-heure qui suit, il ne se signale par aucun mouvement ni aucun bruit, ce qui ne manque pas de me surprendre. Il finit par se manifester, tout sourire, pour m’annoncer qu’il a effectué le travail du jour (additions, soustractions, écriture en français de la date et d’un mot en lettres cursives, écriture en arabe de plusieurs mots, de son nom et des chiffres de un à douze).

- Voilà ! s’exclame-t-il. Je suis tranquille pour la journée ! (16/8/23)

Jeux de rôle


Jeux de rôle

Riwan passe son temps à camper des rôles et à m’en assigner d’office : maintenant je suis un chaton et toi, tu es un chat, maintenant je suis une souris et tu es un lion, je suis un lapin et tu es un cerf, je suis un jaguar et tu es un léopard, je suis le monsieur et tu es le boulanger, je suis Tchoupi et tu es Pilou, nous sommes deux chats, deux chiots, deux pompiers, etc. Les jeux de rôles durent quelques dizaines de secondes chacun, mais ils absorbent Riwan corps et âme, lui dictant toute une panoplie de mimiques, de postures et de sons divers. Si, de mon côté, je n’incarne pas mon personnage avec assez de conviction, je suis rappelé à l’ordre sur un ton sévère : non, parle comme un lion ou parle comme un boulanger ! Ce que je me hâte de faire sous le regard vigilant de mon partenaire.

Ces jeux de rôles sont des révélateurs précieux de l’état affectif et de la personnalité en construction de Riwan Ils ont beau me lasser parfois (leur nombre s’est accru avec le confinement !), j’y trouve souvent du plaisir, en plus d'une matière abondante à réflexion et à discussion avec Nayla (21/2/21)

 

Le petit frère

Riwan s’est inventé un petit frère, non pour s’assurer un compagnon de jeu, mais pour se décharger sur lui de ses tentations coupables. Quand il a envie de faire une bêtise, il accuse ce petit frère de faire lui-même la bêtise en question, ce qui lui permet de nommer l’acte interdit et de s’en délivrer momentanément. Le petit frère, c’est son bouc émissaire. Il lui fait endosser la responsabilité de l’acte virtuel qui le tente. À travers lui, il se purge et régule ses pulsions.

Parfois cependant, la tentation est trop forte et Riwan ne peut résister à la transgression. Il cède alors, en prenant néanmoins la précaution de nous avertir pour parer à nos reproches : Regardez ce que mon petit frère fait, mais moi, je lui dis que ce n’est pas bien !

Riwan finira par se lasser de son stratagème, ou par en mesurer les limites. En attendant, il en profite. Nous aussi. (21/5/21)

 

Fiction

Riwan a toujours été féru de jeux de rôles. S’il fallait comptabiliser le nombre de personnages qu’il a incarnés et qu’il nous a fait incarner, nous rivaliserions sans doute avec tous ses héros de livres, vidéos et contes réunis. Or Riwan vient de franchir un nouveau cap dans la fiction : il ne s’agit plus de nous assigner des rôles en nous sommant de parler et d’agir en conformité avec nos personnages, mais d’élaborer un scénario complet dont nous devons mémoriser les dialogues et les scènes. Je suis Amir, tu es Jad. Je veux entrer sous ta tente, mais toi tu ne veux pas. Alors je t’apporte un cadeau et alors tu acceptes. Puis toi tu sors pour pêcher un poisson. Après tu reviens et tu me le donnes, et moi je le remets dans l’eau parce que le poisson est heureux dans l’eau, etc., etc. Il faut bien retenir son rôle et le jouer avec conviction. Gare aux trous de mémoire : le metteur en scène veille au grain et n’hésite pas à tancer ses acteurs au moindre relâchement.

Le plaisir évident que Riwan tire de ces jeux de rôles révèle combien la fiction comble des besoins essentiels chez lui. En cela rien ne le distingue de l’adulte lecteur de romans ou spectateur de séries télévisées. À ceci près que Riwan, lui, invente et incarne ses propres fictions. (25/6/21)

 

Petit frère (encore)

Faute d’avoir un petit frère, Riwan s’en est inventé un qu’il me somme d’incarner plusieurs fois par jour. La fonction de ce petit frère oscille entre deux rôles principaux : celui de souffre-douleur et celui de faire-valoir. Quand il a besoin de passer sa colère sur quelqu’un, il s’en prend à son cadet imaginaire, tantôt en l’accablant de tous les maux, tantôt en lui prêtant des intentions malignes, ou encore en le punissant pour ses innombrables bêtises. Son frère lui est utile aussi lorsqu’il a besoin de se valoriser dans les tâches quotidiennes en comparant ses performances à celles forcément médiocres de sa créature.

Le petit frère, qui peut s’éclipser à certaines périodes, est omniprésent lorsque Riwan traverse des zones de turbulence, comme en cette période de rentrée scolaire où le cadet imaginaire est sollicité en permanence. (19/9/22)


À la découverte du monde

 

Station

Au cours de notre promenade rituelle dans le quartier, il est une station que mon petit (deux ans et demi) prise entre toutes : la laverie automatique sise rue de Damas. Quand la machine est au repos faute de voitures, Riwan refuse de partir bredouille ; il exige que nous restions sur place, le temps que la Providence nous envoie un ou plusieurs véhicules, et ce n’est jamais de bon cœur qu’il se résigne à quitter les lieux pour continuer son parcours où l’attendent d’autres attractions : un escalier qu’il monte et descend dix fois d’affilée, un muret à l’appui couvert de dalles branlantes, une tour équipée d’ascenseurs panoramiques.

Ce matin, devant la laverie automatique, nous avons été rejoints par un employé de la station-service, un homme dans la cinquantaine au visage buriné par le soleil. J’apprends qu’il est syrien, originaire d’une région limitrophe de l’Irak. Son salaire était modique avant la crise ; il est à présent misérable. Pourtant il ne s’en plaint pas. Un large sourire aux lèvres, le geste fataliste, il m’explique que la patience est la clé du bien-être et qu’il ne sert à rien de se tourmenter. On ajoute du malheur au malheur en s’abandonnant aux idées noires, dit-il. Étonnamment, il ne me parle ni de Dieu ni de foi pour justifier sa soumission tranquille à la réalité du monde, une sérénité qu’il semble puiser dans une sagesse ancienne, fille probable du désert où il a grandi. (18/7/20)

 

Sainte Thérèse

Mon petit Riwan a ajouté une station à notre promenade rituelle : l’Église du Sacré-Cœur. Chaque fois que l’église est ouverte, il m’attrape par la main, me fait gravir les marches du perron et m’entraîne à l’intérieur de l’édifice. Aujourd’hui, près du bénitier, une vieille dame voûtée me prend au dépourvu et pose ses doigts tremblants sur les joues de mon fils, qui se laisse faire avec le sourire. Devant mon air gêné en ces temps de pandémie, elle proclame, confiante : n’ayez crainte, je porte la médaille de sainte Thérèse. (27/7/20)

 

Les barreaux

Riwan aime à contempler le monde depuis la fenêtre de la cuisine. Juché sur un tabouret, il observe les immeubles alentour, la circulation sur l’avenue Sami el-Solh, le parking voisin et son ballet incessant de voitures, le soleil qui se lève derrière les collines à l’est pour sombrer le soir dans une mer de béton, sans oublier les pigeons, les grues, les hélicoptères et tout ce qu’il voit à notre insu. L’ennui, c’est que l’appui de la fenêtre est trop bas : Riwan est prudent, il a peur du vide, mais pour parer à tout risque, nous faisons installer des barreaux à sa fenêtre. La mesure a beau être justifiée, j’éprouve de la honte à lui gâcher le panorama avec des barreaux de prison. J’ai l’impression de trahir sa confiance. Deux jours plus tard, sans qu’il y ait de lien entre les deux événements (consciemment du moins), nous remplaçons le lit du petit par un autre plus grand, dénué de barreaux celui-là. Riwan en est ravi. Grisé par sa libération, il en profite, et en abuse, avec malice, désertant son nouveau lit à tout bout de champ. Des barreaux installés ici, des barreaux enlevés là : nous sommes quittes avec lui. (30/7/20)

 

Aimantation

Promenade dans la réserve municipale de Kornet Chehwan. Riwan est enthousiasmé par l’immense volière où pépient des dizaines de diamants mandarins au bec rouge orange. Il est fasciné – et un peu effrayé – par les braiements d’un âne attaché un peu plus loin. Mais ce qui l’attire le plus, c’est la forêt. Il veut sans cesse quitter le chemin balisé pour s’enfoncer dans les bois, y compris aux endroits les plus escarpés ou envahis par la broussaille. Il semble aimanté par les arbres et la végétation sauvage, lui, le petit citadin qui n’a guère de contact avec la nature si ce n’est le parc de Beyrouth et le jardin de ses grands-parents à Ballouneh. Il y a quelque chose d’animal et de primitif dans sa façon de me tirer par la main pour nous conduire hors des sentiers battus. C’est la première fois que je perçois chez lui un tel élan. Nous avions l’intention de l’emmener en randonnée quand il aura cinq ou six ans. Sans doute allons-nous avancer l’échéance. (19/9/20)

 

Quand meurt une forêt

J’ai emmené Riwan sur la route de Qanatér Zbaydé, du côté de Hazmieh, où se dressent encore les restes d’un aqueduc remontant à l’époque romaine. La voie est coupée à la circulation depuis plusieurs années, ce qui en fait une aire de jeu idéale pour les enfants. On y fait du patin, de la trottinette ou du vélo dans un cadre agréable, avec une vue plongeante sur des terrasses de vergers et une rivière plus ou moins abondante selon les saisons. Mon petit s’en donne à cœur joie sur sa draisienne rouge, s’aidant de ses pieds pour gravir les pentes, s’abandonnant au vertige de la vitesse dans les descentes, jamais trop raides heureusement. Ayant passé ma prime enfance à Hazmieh, j’ai le souvenir d’être allé souvent à l’aqueduc, mais le chemin n’était pas goudronné alors et, surtout, pour atteindre la route de Qanatér Zabydé, on traversait une immense pinède, déserte et stridulante de cigales, qu’on se plaisait à imaginer pleine de périls en tous genres. À présent la forêt est percée d’une voix carrossable et transpercée çà et là de nombreux immeubles sans retrait. Si, dans trente ans, Riwan revient sur les lieux en compagnie de son propre enfant, il ne trouvera probablement plus aucun arbre entre Hazmieh et l’aqueduc, sinon des bougainvillées et des ficus ornant des entrées d'immeubles. (24/10/20)

 

Transfert

Albert Camus observe un chantier maritime dans sa ville d’Oran. Il y voit une allégorie du labeur humain, à la fois nécessaire et futile. « […] changer les choses de place, écrit-il, c’est le travail des hommes : il faut choisir de faire cela ou rien. » L’Été (1954).

Je pense souvent à cette phrase en regardant mon petit déplacer inlassablement une poignée de pompons, qu’il considère comme des cachets de médicaments ou des pièces de monnaie selon les jours. Tantôt il les fourre dans une pochette en feutre, tantôt il les dépose dans une boîte transparente partagée en compartiments. Cette occupation le passionne autant que les histoires et les dessins animés, si bien qu’il peut effectuer des dizaines de transferts sans manifester le moindre ennui.

Entre les ouvriers de Camus et mon petit garçon, il y a un lien indissoluble, celui de la condition humaine. (21/1/21)

 

C’est beau le jardin

Promenade matinale dans le quartier avec Riwan

Près du Café Pénélope, rue Kfoury, il m’entraîne dans un terrain vague envahi par la broussaille. Une demi-heure durant, avec une application passionnée et industrieuse, il rassemble des cailloux, fouille dans les herbes, ramasse des bâtons, creuse des trous, sent (ou fait mine de sentir) des arbustes fleuris… De temps en temps, se rappelant l’existence discrète de son père assis sur un muret au soleil (délice inextinguible des soleils d’hiver), il soulève la tête et s’exclame : c’est beau le jardin !

Son plaisir est à la mesure de sa frustration. Depuis le début du confinement, nous n’avons plus de contact avec la nature. Ni promenade en forêt, ni balade à la montagne. Or comme tous les enfants de son âge, Riwan aime la nature, de façon instinctive, primitive.

On attend l’autorisation de circuler de nouveau pour lui montrer autre chose qu’un terrain vague et des plantes sur un balcon. (13/2/21)

 

Instants de grâce

Riwan n’est pas censé quitter sa chambre avant 6 h du matin. Quand il se réveille plus tôt, ce qui arrive souvent, il allume sa petite torche et consulte l’horloge numérique sur sa table de chevet. Soit le premier chiffre à gauche est encore le 5 et il se recouche immédiatement, soit c’est le 6 et on peut être sûr de l’entendre crier à la cantonade, sur un ton à la fois triomphal et taquin : il est six heures ! Dans la foulée, il appuie sur l’interrupteur du volet pour l’ouvrir. Nous avons droit alors au bulletin météo de la journée : il y a beaucoup de nuages aujourd’hui, il va pleuvoir ou il fait beau temps, le ciel est bleu ou encore il y a beaucoup de vent et de pluie. Parfois, il s’extasie sur la beauté du panorama en nous invitant à le rejoindre, ce que nous faisons pour contempler avec lui les traînées nébuleuses à l’horizon ou la teinte rosâtre des nuages.

Furtifs et dérisoires ? Peut-être. Mais dans les temps durs que nous vivons, ces petits moments de grâce ont une saveur particulière. (4/3/21)

 

Aasfourieh

Retrouvailles avec la nature hier, dans le vaste domaine de Aasfourieh, ancien hôpital psychiatrique. Le lieu est à l’abandon depuis la guerre civile. Des barbelés sont censés le protéger des intrus, mais on peut y accéder sans difficulté par plusieurs brèches dans la clôture.

Les conditions étaient on ne peut plus favorables : il faisait un temps splendide, le soleil brillait sans partage, sans excès non plus. Comme à chaque fois qu’il se promène dans la nature, Riwan était dans un état second, aimanté par la terre, la végétation et tout ce que l’air lui apportait d'ondes, de sons et de parfums. Il s’est livré aussi à l’une de ses activités favorites : collecter et accumuler. Il le fait d’ordinaire avec les cailloux, les coquillages, les pièces et jetons de ses jeux. Cette fois, c’était le tour des fleurs. Il a composé avec soin un bouquet de marguerites, de coquelicots et de cyclamens.

Des rumeurs prétendent que la propriété a été rachetée par une entreprise immobilière qui projette d’y construire une résidence de luxe. Vu le nombre réduit d’espaces verts dans la capitale et ses environs, rêvons plutôt que le domaine soit transformé en parc public, ou alors qu’il demeure tel quel, oublié de tous, pour le grand bonheur des promeneurs clandestins. (7/3/21)

 

Parcours initiatique

Lorsque je dépose Riwan à la garderie, je me gare un peu loin de l’établissement pour nous offrir une petite promenade matinale avant de nous séparer. Riwan commence par observer une à une les trois vitrines d’une boulangerie qui aurait dû ouvrir il y a plusieurs mois et dont l’inauguration a été reportée sans arrêt en raison du confinement et de la crise. Puis il se dirige vers un poteau électrique sur lequel est fixé un disjoncteur flanqué d’un signal lumineux : quand le témoin rouge est allumé, cela signifie que le générateur du quartier est en marche. Le générateur est d’ailleurs visible de l’autre côté de la rue, que Riwan ne manque pas de pointer du doigt en me déclarant, selon les jours : écoute papa, il n’y a pas d’électricité aujourd’hui, le moteur est en marche. Ou : le moteur est éteint, on n’entend rien, il y a de l’électricité. L’étape suivante est une boutique qui a perdu sa façade vitrée lors de l’explosion du 4 août ; sept mois plus tard, il arrive encore à Riwan de me rappeler qu’ici, la vitrine était cassée et qu’on voyait des débris de verre au sol. La garderie se situe dans la rue perpendiculaire où nous nous engageons à présent. Là, Riwan a l’habitude de saluer la demi-douzaine d’agents de sécurité détachés à la protection d’un ministre en exercice habitant face à la garderie.

Un magasin qui n’arrive pas à ouvrir à cause de la crise, un signal de groupe électrogène, une vitrine pulvérisée dont le souvenir demeure intact, une pléthore de gardes du corps pour protéger un ministre… Cette promenade rituelle du matin a tout d’un parcours initiatique pour un petit garçon appelé à grandir dans un pays hors norme. (19/3/21)

 

Dialogue antique et silencieux

Riwan et la lune sont de vieux copains depuis la nuit des temps.

Hier soir, pendant le dîner, la lune s'est levée derrière les collines et Riwan l’a accueillie avec ses exclamations habituelles, à la fois enthousiastes et fascinées. Il faut dire qu’elle était belle, la lune, hier, pleine comme une joue gourmande, d’un éclat singulier, striée de minces filaments nébuleux qui l’effleuraient tels des murmures ou des caresses.

Riwan a exigé qu’on éteigne la lumière pour pouvoir contempler le spectacle à son aise. Il est resté ainsi un long moment, appuyé contre la fenêtre, absorbé par son tête-à-tête avec la lune. Nous les avons laissés tranquilles, parlant à voix basse pour ne pas déranger leur dialogue antique et silencieux. (29/3/21)

 

Électricité

Riwan vient de découvrir une vidéo de T’choupi intitulée « La Coupure de courant » dont le scénario l’a particulièrement intrigué. En voici le pitch : un dimanche matin, T’choupi et sa famille se retrouvent sans électricité en raison d’une panne générale due à la neige. Le petit héros n’a jamais vécu une expérience semblable. Tout excité, il propose qu’on allume la cheminée. S’ensuit une série d’activités plaisantes comme apporter du bois pour lancer le foyer, faire griller des marrons sur le feu, etc. Or l’électricité est bientôt rétablie et T’choupi ne cache pas sa déception : « C’était mieux avant, s’exclame-t-il, c’était plus marrant ! ». Devant le chagrin de leur fils, les parents décident de se priver de courant pendant toute la journée : « On dit que c’est un dimanche sans électricité ». Cette décision ramène instantanément le sourire au visage lunaire du héros.

Inutile d’expliquer combien cette vidéo a paru surréaliste à mon petit garçon libanais qui, en trois ans et quatre mois d’âge, n’a pas connu un seul jour sans coupure de courant. (8/4/21)

 

Sait-il ?

Des drapées de cyclamens éclairent de leur teinte lilas les bordures épargnées par le labour. Là, un amandier dont les fruits arrivent à maturité, plus loin un cognassier, un pêcher et un prunier en fleurs. Une glycine blanche ruisselle sur la haie, des oliviers déploient leurs frondaisons aux reflets bleuâtres. Et au milieu de ce jardin, comme il en est des centaines dans la montagne libanaise, un petit garçon assis sur une chaise, une serviette autour du cou, livré aux mains expertes de sa grand-mère qui lui raccourcit les franges.

Sait-il, cet enfant, le prix de ce moment où, trônant au milieu d’un jardin sous le ciel bleu, il entend le cliquetis d’une paire de ciseaux mêlé au gazouillis des oiseaux provenant de la chênaie attenante, dans ce qui est sans doute l’un des plus beaux salons de coiffure au monde ?

Non probablement. Les enfants ne savent pas. Et quand ils commencent à savoir, il est déjà trop tard. (18/4/21)

 

Magie

Riwan découvre un peu par hasard la "Badinerie" de Bach, morceau court d’à peine une minute et demie, et c’est l’emballement immédiat. Il l’écoute d’abord avec cette même attention recueillie qu’il réserve aux nouvelles histoires, le corps figé, les yeux captifs d’on ne sait quel monde intérieur, puis, comme je m’y attendais, il exige que je lui repasse le morceau en boucle. Sortant de son inertie, il se met à se trémousser au rythme de la musique avec plus de frénésie que sur ses incontournables "A Ram Sam Sam" et "Que fait ma main ?" qui lui plaisent, justement, par leur rythme accéléré.

Magie de la musique. Abolition du temps et des frontières. Un organiste saxon compose une pièce musicale à Leipzig en 1739 : la partition traverse les siècles, parvient aux oreilles d’un petit garçon libanais de trois ans et quatre mois qui, aussitôt, l’adopte avec enthousiasme et en fait son morceau fétiche. Nos pauvres mots nécessitent tant d’apprentissage, de décodage, de traductions, d’interprétations, pour être compris à travers le temps et l’espace. La musique, elle, n’a besoin de rien. Elle est, et tout s’éclaire. Ce n’est pas Riwan qui me contredira, lui qui s’escrime pour déchiffrer les lettres de l’alphabet arabe et français, alors que la musique n’a aucun secret pour lui, hormis la glose accessoire qui l’accompagne et dont il aura tout le loisir de faire le tour plus tard. (21/4/21)

 

Manifestation

Riwan nous a souvent accompagnés dans les sit-in du centre-ville au début de l’Intifada, mais aujourd’hui, pour la première fois de sa courte existence, il s’est trouvé embarqué dans une manifestation rue de Damas. Les manifestants criaient hassané, hassané, fal tasqot al-hassané (à bas l’immunité), en référence à l’immunité des grands officiers et des hommes politiques que le juge Tarek Bitar souhaite interroger dans le cadre de l’enquête sur la double explosion du 4 août, et qui refusent de comparaître en se retranchant derrière leur immunité statutaire ou parlementaire.

Riwan m’a demandé pourquoi les gens autour de nous n'étaient pas contents. Que pouvais-je lui dire ? Que les oligarques font bloc pour empêcher l'enquête d'avancer ? Que les pontes de la République refusent d'assumer leurs responsabilités devant le peuple et devant l’histoire ?... Je me suis contenté de lui répondre que les manifestants défilaient pour réclamer la vérité et la justice. (14/7/21) 

 

Église

Depuis quelque temps, l’église du Sacré-Cœur est devenue l’une des destinations favorites de mon petit (trois ans et huit mois). Il est rare qu’au cours de notre promenade quotidienne, il ne réclame pas d’aller à l’église, ce que j’accepte volontiers à condition que nous nous installions au dernier rang et veillions à ne pas déranger les fidèles. Quand l’église est vide, je laisse Riwan errer parmi les travées, ce qu’il fait avec un plaisir évident, jetant des coups d’œil sur les vitraux, les colonnes, l’autel et toutes les perspectives que lui ouvre la dimension imposante du sanctuaire. Une fois, il a cédé à l’envie de courir dans l’allée centrale, provoquant un boucan incongru avec ses claquements de sandales ; devant mes reproches, il a promis de ne plus le répéter et, à présent, pour se déplacer vite, il adopte le déhanché vigoureux d’un marcheur sportif pressé d’atteindre la ligne d’arrivée.

Un autre jour, notre irruption a coïncidé avec la messe de 17 h 30. Riwan a suivi l’office avec beaucoup d’intérêt, ce qui ne l’a pas empêché de faire le tour de notre banc, de grimper dessus et d’en redescendre une bonne centaine de fois. Seuls les chants liturgiques parvenaient à l’immobiliser un tant soit peu : il les écoutait debout, les mains posées sur le banc de devant. C’est d’ailleurs au terme de l’un de ces chants en arabe qu’il s’est retourné pour me déclarer sur un ton ébahi : c’est beau, papa !

J’ignore si cette émotion éprouvée par Riwan était strictement musicale (le chant était beau en effet) ou si elle marquait autre chose, l’amorce d’un élan spirituel par exemple, mais je me souviendrai longtemps de son expression empreinte de fascination et de joie. (21/8/21)

 

L’attention au monde

Riwan a donné le bon exemple ce matin : il a pris le temps de regarder par la fenêtre en observant le ciel, tandis que ses parents s’affairaient à gauche et à droite sans guère lever le nez du sol.

Le garçon a été justement rétribué de ses contemplations. Il a vu ce que ni sa mère ni son père n’avaient remarqué. Alors que l’un et l’autre étaient absorbés par leurs tâches, ils l’ont entendu s’écrier Wow ! avant de les inviter à le rejoindre. Wow en effet : un magnifique arc-en-ciel colorait intensément la grisaille, surgissant de la mer avec grâce et vigueur pour plonger dans les lointaines nuées. C’est la première fois que Riwan repère lui-même un arc-en-ciel et le montre à ses parents.

L’attention au monde sépare les enfants d’hier de ceux d’aujourd’hui. Les premiers passaient beaucoup de temps à regarder par la fenêtre (de la maison comme de la voiture), alors que les seconds ont souvent les yeux rivés à des écrans qui les distraient du dehors. Riwan, lui, n’a pas encore atteint l’âge où l’on oublie le ciel ; pourvu que les jeux vidéos, les tablettes, les téléphones portables et autres appareils magnétiques ne l’en détournent jamais. (15/12/21)

 

Neige

Première sortie à la neige pour Riwan Il n’a pas débarqué l’esprit vierge sur le tapis blanc : il était accompagné de tout un imaginaire littéraire et télévisuel lié à la neige, plus particulièrement aux bonhommes de neige et aux batailles de boules de neige dont il avait découvert maintes versions depuis ses premiers livres. Dans son sac, il avait même prévu une boîte contenant une carotte, deux boutons et un abaisse-langue chipé à sa mère qui allaient servir de nez, d’yeux et de bouche au bonhomme.

Mais au-delà de la culture, il y a la vie et le contact avec la réalité brute : Riwan était heureux d’enlever ses moufles pour toucher la neige et la pétrir. Il y appliquait les mains pour voir ses empreintes, comme il contemplait les empreintes de ses pas. Il a pris un égal plaisir à grimper sur les buttes pour jouer au chat perché, à rouler sur lui-même en embrassant la neige à chaque rotation, à courir aussi, en riant quand sa botte était engloutie par la matière mi-molle mi-dure.

Seule ombre au tableau dans cet espace splendide : les skidoos qui, parfois, venaient troubler la quiétude des lieux avec leurs décibels vrombissants et leurs puanteurs de mazout. Mais on a tâché de ne pas y prêter attention. Il fallait bien payer son petit tribut à la société. (31/12/21)

 

Grève

Nouvelle journée de grève générale aujourd’hui. Demain et vendredi, l’école de Riwan restera fermée en raison d’une grève des professeurs cette fois.

Nous avons expliqué le sens du mot « grève » à Riwan : le terme résonne agréablement à ses oreilles. Il est à fond pour les revendications des salariés et ne trouve aucun problème à sacrifier des journées d’école pour leur permettre d’obtenir leurs droits ! (2/2/22)

 

Le glaneur

Un petit garçon à vélo sur les chemins tranquilles des environs de Aajaltoun : des maisons de pierre, des rochers de karst, des terrasses d’arbres fruitiers – tiges gringalettes attendant le miracle du printemps –, et en arrière-plan, d’un blanc irréel, la chaîne enneigée du Mont-Liban. Riwan s’en donne à cœur joie sur son vélo orange, et je me dis que rien n’arrêtera sa chevauchée fantastique démarrée une demi-heure plus tôt.

Pourtant si. Quelque chose l’a arrêtée : Riwan a repéré un tapis de glands sous un chêne, ce qui a instantanément réveillé en lui son instinct de glaneur. Abandonnant sa bicyclette, il s’est livré à l’une de ses activités favorites : ramasser, rassembler, fourrer dans ses poches, enfourner dans une boîte... L’excursion à deux roues s’est transformée en moisson de trésors, dans un silence recueilli perturbé seulement par les pépiements des moineaux. (13/2/22)

 

Saveurs du Chouf

Escapade de deux jours dans les hauteurs du Chouf. Des paysages grandioses embaumés par le genêt, des forêts de chênes et de sapins à perte de vue, des maisons en pierres égayées de bougainvillées et de lauriers roses, et partout le silence, une qualité de silence qui vous donne l’impression de faire un avec la terre et le ciel...

Riwan a passé deux heures dans une ferme pédagogique où il a découvert le matté, grimpé sur un érzél, effectué une promenade à dos d’âne, donné à manger à des chèvres (dont un chevreau tout blanc de dix jours) et goûté de l’huile essentielle de lavande distillée sur un feu de bois sous ses yeux... (12/6/22)

 

Pause

Début des grandes vacances pour Riwan.

Pendant deux mois et demi, nous ne prendrons plus le chemin de l’école, lui à vélo, moi cavalant à ses côtés. Nous ne croiserons plus la dame au chien, ni le vieux monsieur prenant le soleil près du Musée qui demande invariablement à Riwan de lui prêter sa bicyclette. Nous ne verrons plus le petit garçon qui, en début d’année, se faisait porter par son père et qui, à présent, file à trottinette tandis que son père court après lui. Nous ne serons plus dépassés par des papas juchés sur des trottinettes électriques avec leurs enfants casqués. Nous ne saluerons plus les gardiens qui, longtemps, ont pris notre température et qui maintenant se contentent de jeter un coup d’œil distrait sur les badges et les masques…

Tout est fini pour cette année.

Mais tout recommence bientôt. 

Riwan grandit. La vie continue. (28/6/22)

 

 

Attirance

Tous les matins, sur le chemin du centre de loisirs, Riwan et moi faisons un crochet par l’église Saint-Joseph du quartier éponyme. Le même rituel se renouvelle chaque jour : arrivés au seuil de l’église, Riwan me fait signe de ne pas faire de bruit, l’index sur la bouche et les sourcils dressés, puis nous pénétrons dans le sanctuaire désert où filtre une lumière douce qui se mêle aux parfums de bois, de cire, d’encens et de vieilles pierres.

Riwan choisit un banc, s’y installe. Puis commence une série immuable de questions dont il a entendu cent fois les réponses : pourquoi Jésus est sur la croix, pourquoi il n’a pas de vêtements, qui est ce monsieur sur ce tableau, et cette dame ?... Les cierges l’intriguent tout autant : pourquoi les gens allument des bougies ? Quel rapport entre les flammes et les prières ? Et cette cabane (le confessionnal), qui dort dedans ? Et ce petit bassin (le bénitier), à quoi il sert ?

Riwan a toujours manifesté une attirance pour les églises. Leur espace lui plaît, le comportement singulier des fidèles, les statues, les tableaux. Une attirance plus esthétique que spirituelle, me semble-t-il, même si nul ne sait ce qui se trame secrètement dans l’âme d’un enfant. (22/7/22)

 

Arc-en-ciel

Riwan attrape le ballon que je viens de lui lancer.

Soudain ses traits se figent : il regarde quelque chose derrière moi, la mâchoire pendante, les yeux écarquillés.

- Qu’est-ce qu’il y a ?

- Un arc-en-ciel papa !

Je me retourne : en effet, un splendide arc-en-ciel déverse sa cargaison de couleurs parmi les récifs des nuages gris. Au même moment, Riwan se précipite dans la maison pour annoncer la bonne nouvelle à grands cris, obligeant tous les habitants des lieux à se poster aux fenêtres pour contempler le merveilleux spectacle… (9/10/22)

 

Musique

Comme tous les enfants, Riwan est très attiré par la musique. Or depuis quelques semaines, son tropisme musical prend une tournure particulière : d’auditeur enthousiaste toujours prêt à pousser la chansonnette, il s’essaie à présent à la composition. Et cela n’arrête pas ! Dès le matin, il fredonne des airs qu’il improvise et nous réclame de les enregistrer sur nos appareils pour en garder une trace, car il est conscient en même temps de leur caractère volatil. Les airs qu’il invente sont très variables, mais qu’ils soient monotones, répétitifs, subtils ou captivants, ils ont tous en commun de présenter une structure cohérente, avec un début, une phrase mélodique et une fin.

Hier soir, alors que je lui lisais une histoire, Riwan m’a demandé de lire moins fort : je me suis aperçu alors qu’il était en train de fredonner à mi-voix. Et ce matin, juché sur son vélo, il s’est rendu à l’école en s’accompagnant de sa propre musique, répétant la même série de notes d’un air absorbé. Ce qui ne l’a pas empêché d’entonner de temps en temps un très patriotique koullouna lélwatan, en hommage à la fête de l’Indépendance demain. (21/11/22)

 

 

Lingala

Si on m’avait dit que mon fils me parlerait en lingala un jour ! C’est pourtant ce qui est arrivé il y a quelque temps, quand Riwan m’a sorti ceci sans préambule : Olélé olélé moliba makasi luka luka mboka na yé mboka mboka kasai Eeo ee eeo bénguéla aya oya oya yakara a oya oya konguidja a oya oya…

Il s’agit en fait des paroles d’une chanson congolaise qu’il avait entendue et retenue par cœur à l’école. Nous l’avons téléchargée et depuis, régulièrement, Riwan réclame de l’écouter.

À trop se plaindre (et il y a de la matière), on oublie que notre époque est aussi formidable par certains de ses aspects, comme de faciliter, grâce à Internet, la diffusion et le partage de la culture universelle. Car si la Toile charrie beaucoup d’inepties et d’abjections, elle favorise en même temps la circulation du savoir, et Riwan me l’a joliment rappelé avec son Olélé olélé… (1/12/22)

 

Déguisement

Nayla a accompagné notre fils à une fête déguisée à l’occasion de la Sainte-Barbe. Riwan a revêtu la tenue complète de Twisting Tiger, joueur des Supa Strikas. Nayla, elle, s’est déguisée en… médecin ! Sachant qu’elle est médecin elle-même, la démarche m’a paru curieuse au premier abord. Mais, à bien y réfléchir, elle n’est pas si absurde que cela. On se déguise principalement pour autrui, et si les gens ne vous connaissent pas, ce qui était le cas en l’occurrence, la blouse blanche constitue un déguisement comme un autre. C’est en tout cas ce que m’a soutenu Nayla, qui n’avait pas l’air troublée outre-mesure de se déguiser en elle-même.

Riwan et Nayla sont rentrés heureux de la fête, avec un gobelet au fond tapissé de coton et semé de graines de blé, symbole d’abondance et de vie. (3/12/22)

 

Saint Charbel

Les Sœurs Franciscaines ont aménagé dans un coin de leur campus un oratoire sous la forme d’une grotte, où l’on peut se recueillir devant la statue de saint Charbel assis, un livre sur les genoux. Riwan fréquente cet endroit depuis ses premiers pas, et il sait qu’il ne doit pas pénétrer dans la grotte. Les notions de prière, de recueillement et de sacré lui sont familières, même s’il n’en saisit pas encore bien l’objet. Je ne ressens donc pas le besoin de lui rappeler à chaque fois la nécessité de respecter la sacralité des lieux.

J’ai tort apparemment, car dimanche dernier, sans avoir eu le temps de réagir, j’ai vu Riwan pénétrer dans la grotte, contourner la statue du saint et lui entourer irrévérencieusement les épaules comme on le ferait avec un membre de la famille.

Pour seule justification de son inconduite, Riwan m’a expliqué qu’il avait depuis longtemps envie de voir ce que lisait saint Charbel. Voilà chose faite et, promis, on ne l’y reprendrait plus. (20/12/22)

 

Météo du Brésil

Les intempéries au Liban ont ravivé l’intérêt de Riwan pour la météo. Tous les matins depuis le début de la semaine, il réclame de voir les prévisions météorologiques et, pendant un long moment, il s’abîme dans la contemplation des chiffres et des illustrations, non sans nous annoncer la température et l’état du ciel durant les jours à venir.

Ce matin, il a souhaité voir, en plus, la météo du… Brésil ! Allez savoir pourquoi ! L'effet du Mondial peut-être. En tout cas, ce fut pour lui l’occasion de découvrir les différences saisonnières entre les deux hémisphères, ce qui l’a beaucoup intrigué.

On pointe souvent, à juste titre, les dangers d’Internet pour les enfants. On ne souligne pas assez son immense mérite en matière d’apprentissage et de découvertes. Riwan peut en témoigner, lui qui nous renvoie sur la Toile chaque fois que nous peinons à satisfaire sa curiosité. (2/2/23)

 

La bataille des œufs

Riwan attendait avec impatience « la bataille des œufs », tradition libanaise liée au dimanche de Pâques. Le principe en est simple : après le déjeuner, les convives se munissent d’un œuf dur et tentent de briser l’œuf de leurs adversaires en percutant l’une ou l’autre de ses extrémités. Quand les deux bouts de son œuf sont cassés, on se trouve éliminé. Est déclaré vainqueur celui dont l’œuf survit en dernier au matraquage, partiellement ou totalement.

Riwan a été déçu par ce duel d’œufs, car il s’en faisait une autre idée : les œufs, il pensait que les convives se les lançaient crus à la figure avant d’aller prendre une douche… (9/4/23)

 

Transports en commun

Riwan vient de passer une semaine à Paris. Au-delà des attractions et des sites qu’il a visités (tour Eiffel, aquarium du Trocadéro, cité des Sciences, zoo de Vincennes, Montmartre, théâtre de la Gaîté, le jardin des Plantes, le jardin d’acclimatation…), il a eu l’occasion de découvrir un phénomène totalement inédit pour lui : les transports en commun ! Métro, bus, train, tramway, funiculaire, bateau, il a tout pris, se rendant compte par la même occasion qu’on pouvait vivre dans une grande ville sans avoir besoin de se déplacer en automobile.

Ce qu’il avait connu jusque-là comme modes de déplacement, c’était sa trottinette, son vélo et la voiture. Rien d’autre. Les transports en commun sont inexistants ou archaïques au Liban : les lignes de bus ne couvrent qu’une mince partie du territoire, les vans interurbains sont plus proches des cercueils ambulants que des véhicules de transport, il n’y a pas de métro, pas de chemin de fer, pas de liaisons maritimes entre les villes côtières... Encore un échec retentissant à inscrire au passif des dirigeants libanais qui ont négligé le transport collectif au bénéfice de l’automobile, donc des importateurs de voitures liés au pouvoir. 

Ce n’est pas l’argent qui nous a manqué depuis l'Indépendance : c’est la vision et la volonté politique, dans le domaine des transports en commun comme dans tout ce qui concerne le secteur public. (20/4/23)

 

 

Rugby

Riwan a découvert le rugby aujourd’hui, et il n’en revient pas d’être passé à côté d'un jeu aussi merveilleux. Ses pulsions débordantes de petit mâle ont trouvé dans le rugby un exutoire inégalable à côté duquel le football, avec son trop-plein d'interdits, paraît bien frustrant. Depuis ce matin, il n’en démord pas. Il veut sa partie de rugby à toute heure et dans n’importe quelle condition, même à deux, même sans ballon ovale, même sous un toit (il pleut sur Beyrouth).

J’appréhende le jour où il découvrira les joies de la boxe. (30/4/23)

 

Orgue

Il y a un an et demi, nous avons offert à Riwan un orgue dans le but de le sensibiliser à la musique, en attendant qu’il ait l’âge de prendre des cours de piano. Ce qui s’est produit a déjoué nos prévisions : très vite, sans qu’on ait eu besoin de le guider ou de le motiver, Riwan s’est mis à explorer les possibilités du clavier. Il y passait de plus en plus de temps, prenant plaisir aux sonorités qu’il faisait naître sous ses doigts. Peu à peu, il s’est mis à composer des morceaux de musique, simples et répétitifs, mais où il manifestait un sens évident de l’harmonie, du rythme et de la durée des sons. Son plaisir s’accroissait à mesure qu’augmentait sa maîtrise de l’instrument, il pouvait rester longtemps sur sa chaise à pianoter, les sourcils froncés, les lèvres pincées.

À présent, il n’y a pas un jour sans que Riwan commence sa journée par un récital d’orgue ! Le rituel est immuable. Il commence par nous demander sur un ton ferme qui ne tolère aucune objection : Vous voulez que je vous joue de la musique ? Nous répondons oui de concert (un seul oui ne lui suffit pas). Et le voilà parti pour quelques minutes d’improvisation, après quoi, sur le même ton sec, il nous somme de livrer nos impressions, forcément positives.

Jusqu’où le mènera cette expérience ? Nous l’ignorons, mais il est clair que cette méthode autodidacte n’est pas dénuée d’intérêt. (17/5/23)

 

Kozhaya

De vieilles pierres taillées dans la roche avec l’obstination de l’espérance. Des sentiers embaumés de genêts, serpentant au pied des falaises parmi les chênes et les pins. Des cascades, des chants d’oiseau, le bourdonnement continu de la rivière au creux du vallon. Un enfant cavalant devant soi, portant au vent une partie de soi, qui cumule des kilomètres et des kilomètres dans ses petits mollets, grimpant ici, slalomant là, coursant partout des ombres à lui seul visibles. La lune surgie au sommet de la montagne en plein nuit, irréelle, fascinante. Un bonheur simple, banal presque, et pourtant sublime et indépassable, avec la certitude que la vie, la vraie, réside ici et nulle part ailleurs. (5/6/23)

 

Défier le soleil

Déambulation hier parmi les ruines de Aanjar. Subtile concordance entre l’harmonie des vestiges omeyades, la grâce volatile des arcades et la douceur de la brise se faufilant parmi les pins sylvestres du domaine. Peu de visiteurs, un silence parfait, troublé seulement par le souffle dans les branchages et, de temps en temps, jaillis de nulle part, les cris de l’enfant défiant le soleil. (18/6/23)