L'origine du mal
Ayman Ghazali a quarante et un ans. Il réside dans le Michigan depuis 2011. Son corps est aux États-Unis mais son
esprit demeure au Liban. Ayman vit dans la crainte permanente pour sa famille installée à Machghara :
la guerre fait rage entre le Hezbollah et Israël qui multiplie ses raids
meurtriers. Le bilan humain ne cesse de croître. Les images sont terribles, la
colère énorme, l’angoisse dévorante.
Heureusement, il y a le travail. Rien de
mieux que le travail pour vous distraire de vos pensées. Ayman est cuisinier
dans un petit restaurant de Dearborn Heights. Il est sérieux, aimable, apprécié
de tous. Il s’accroche comme il peut aux gestes du quotidien, aux échanges avec
les clients. Mais dès qu’il a un moment de libre, il se jette sur son téléphone
pour suivre les nouvelles de là-bas.
Il aurait pu tenir ainsi jusqu’à la fin
de la guerre, entre les exigences salvatrices du labeur et les idées noires
liées au Liban. Mais une tragédie allait bientôt le foudroyer : le jeudi 5
mars, un raid israélien sur Machghara a tué ses deux frères Kassem et Ibrahim,
ainsi que ses neveux Ali et Fatima. C’était la fin de tout pour Ayman. La vie s’est
arrêtée en un instant. Il a abandonné son travail, s’est retranché chez lui
avec sa douleur insoutenable.
Le jeudi 12 mars, aveuglé par la souffrance et la haine, Ayman
a pris le volant de son pick-up Ford F-150, chargé de matériaux inflammables et
de bidons d’essence, pour foncer sur la grille d’entrée de « Temple
Israel », une synagogue réformée des environs de Detroit. Le véhicule s’est
engouffré dans une allée du domaine. Les agents de sécurité ont tiré sur lui,
la camionnette a pris feu. Les versions divergent quant aux raisons de sa mort :
s’est-il suicidé ? a-t-il été abattu ? Toujours est-il qu’il est mort
d’une balle dans la tête.
Ayman s’est trompé de cible. Confondre les juifs américains et les extrémistes au pouvoir en Israël est aussi aberrant que réduire les musulmans américains aux fondamentalistes de Daesh. Ce drame illustre, en tout cas, la souffrance humaine générée par cette guerre interminable. Et il pointe, de façon flagrante, la responsabilité directe de Netanyahou dans la recrudescence de l’antisémitisme dans le monde. (15/3/26)