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Chroniques palestiniennes

  

La grande illusion

Jérusalem-Est, occupée par Israël, compte près de trois cent mille Palestiniens pour deux cent mille juifs. L’objectif israélien est d’inverser ces chiffres afin que les juifs soient majoritaires également dans la partie orientale de la ville. Pour ce faire, l’État hébreu multiplie les expulsions et les restrictions à l’encontre des Arabes, tout en facilitant l’installation des colons juifs. Or s’il parvient en général à contenir la colère des Palestiniens, cette colère vient d’échapper à son contrôle après les menaces d’éviction qui ont visé des familles arabes du quartier Cheikh Jarrah.

La force des Israéliens les dessert plutôt qu’elle ne leur rend service. Se croyant invincibles grâce à leur supériorité militaire, leur armement nucléaire et le soutien inconditionnel des États-Unis, ils ne ressentent pas le besoin de faire les concessions nécessaires pour régler le problème israélo-palestinien de façon durable. En gagnant du temps, ils pensent créer une situation irréversible en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, alors qu’en réalité, ils sont en train de compromettre l’existence même de l’État hébreu à long terme. La seule garantie pour la sécurité d’Israël, c’est la paix, une paix juste qui ne nourrit pas de rancœurs et de désirs de revanche. Espérons pour les Israéliens qu’ils ne le comprendront pas trop tard.

Quant à la kyrielle de pays arabes qui, sous la pression de l’administration Trump, ont amorcé un processus de normalisation avec Israël, ils ont peut-être servi leurs intérêts étroits, mais ce faisant, ils ont donné un blanc-seing au gouvernement de M. Netanyahou pour qu’il poursuive impunément sa politique de colonisation et de discrimination. Ces pays arabes n’ont pas agi en faveur de la paix, comme on a pu vendre leur démarche dans le monde, mais pour la perpétuation d’un état de guerre où le plus fort impose ses conditions au plus faible. (13/5/21)

 

Les semeurs de haine

C’est un petit garçon sur les ruines de sa maison à Gaza. Il récupère dans un récipient jaune quelques menus objets rescapés de la catastrophe. Il semble concentré au début de la séquence, puis, quand on lui demande s’il était à la maison au moment de l’explosion, il répond que non et sa voix se craquèle, son visage se crispe, des battements de paupières trahissent les larmes qu’il ne veut pas montrer. Alors il se met à marteler le récipient avec un objet en bois, comme s’il n’arrivait pas à trouver les mots justes, ni la force de les dire. Il finit par tourner le dos à la caméra, emportant avec lui son trésor, le dernier lien avec sa maison perdue.

Comment va-t-il gérer son traumatisme, ce petit garçon errant dans les ruines ? Et cet autre garçon brûlé dans l’incendie de sa maison à Jaffa ? Et les centaines d’enfants blessés, endeuillés, épouvantés ? À quoi s’accrocheront-ils lorsqu’ils seront en âge de comprendre ? À quel discours, à quelle idéologie, à quelle haine vengeresse ? (16/5/21)

 

Défense

Toutes les guerres que l’État d’Israël a menées ont été présentées comme des guerres de « défense », son armée se nomme « armée de défense », ses raids, ses incursions, ses invasions, ses éliminations, tout est défensif dans les agissements israéliens, rien n’est offensif, rien n’est agressif. Au fil des décennies, l’État d’Israël s’est construit l’image d’un petit David vulnérable et persécuté face à un monstrueux Goliath omnipotent et barbare. Ce faisant, il a annexé le Golan et Jérusalem-Est, foulé aux pieds toutes les résolutions de l’ONU, transformé Gaza en une prison à ciel ouvert et poursuivi sa colonisation de la Cisjordanie sans montrer la moindre disposition à reconnaître les droits des Palestiniens.

Israël ne semble pas avoir compris que la meilleure défense n’est pas l’attaque, comme le dit le fameux adage, mais la paix, une paix négociée et juste qui garantirait la sécurité des deux peuples. Espérons que les hommes de bonne volonté en Israël prendront le dessus, un jour, sur Netanyahou et ses semblables. (19/5/21) 

 

Aberration historique

Un citoyen libanais a été condamné par le tribunal militaire à un an de prison ferme pour avoir épousé une Palestinienne portant la nationalité israélienne.

Techniquement, le verdict est justifié par la loi : le Liban est en état de guerre avec Israël et tout contact avec des ressortissants de l’État hébreu est proscrit. Mais éthiquement, le verdict ne tient pas : l’homme a rencontré sa future femme en Allemagne, où elle exerce le métier d’infirmière. Il ne l’a donc pas épousée comme résidente d’Israël, où il n’a jamais mis les pieds, mais comme résidente d’Allemagne où elle vit avec sa famille depuis de nombreuses années. De plus, elle fait partie des Arabes de 1948, ceux qui sont restés sur leur terre après la Nakba : elle est donc arabe et palestinienne. Lui nier ce double statut est une aberration historique bien plus criminelle que l’acte incriminé ! (18/12/21)

 

Logique communautaire

L’État hébreu rend éligibles à la citoyenneté israélienne des Russes dont seul un grand-parent appartient à la communauté juive. M. Avigdor Lieberman, ministre des Finances, propose même d’assouplir les conditions d’entrée en Israël pour les résidents de l’ancienne Union soviétique n’ayant qu’un arrière-grand-parent juif.

Pendant que des Slaves russophones vaguement juifs sont autorisés à s’installer en Terre sainte, des hommes et des femmes natifs de Palestine, descendants de familles résidant en Palestine depuis des siècles, se voient refuser le droit au retour. Quant aux réfugiés nés dans les camps de l’exil, ils sont, a fortiori, interdits d’accès à la terre de leurs ancêtres.  

Israël a poussé la logique communautaire jusqu’à l’absurde. Si la situation n’était pas aussi tragique pour les Palestiniens, on pourrait y voir l’un des sommets insurpassables du grotesque humain, produit par la déraison, la discrimination et la lâcheté internationale. (5/10/22)

 

Au plus près

Un jeune Palestinien venu du camp de Rachidiyyé s’est donné la mort à Naqoura. Il a choisi cette localité côtière située à la frontière avec Israël pour mourir au plus près de son pays, pour sentir l’odeur de la Palestine avant de partir. Toute sa vie il aura espéré fouler la terre de ses ancêtres ; il a fini par se tuer aux portes de son rêve, de son identité, de lui-même. (12/10/22)

 

Argent vs mérite

Kenneth Roth, soixante-sept ans, ancien procureur, a dirigé pendant près de trente ans Human Rights Watch, une ONG dédiée à la défense des droits de l’homme dans le monde.

M. Roth était pressenti pour occuper le poste de « chercheur principal » sur les droits humains au Centre Carr de la Kennedy School, qui dépend de l’université d’Harvard. Nul mieux que lui ne pouvait prétendre à ce poste. Mais le doyen de la Kennedy School, M. Douglas Elmendorf, a fini par mettre un veto sur sa candidature pour ne pas contrarier les grands donateurs pro-israéliens de son institution. Car Kenneth Roth et Human Rights Watch sont régulièrement accusés par Israël et ses partisans de publier des rapports jugés trop favorables aux Palestiniens. En 2021, HRW avait qualifié d’apartheid le système de séparation mis en place par l’État hébreu, ce qui avait profondément déplu à Israël où des voix se sont élevées pour taxer d’antisémitisme Human Rights Watch, oubliant au passage que M. Kenneth Roth était lui-même juif.

Cette histoire en dit long sur la puissance de l’argent dans le système universitaire américain, où les grands donateurs ont la capacité d’infléchir l’orientation politique et la gestion interne des établissements. Quand on laisse l’argent décider à la place de l’intelligence, on sape les fondements mêmes de l’enseignement universitaire. (22/1/23)

 

Sidération

Offensive du Hamas contre Israël ce matin. Des commandos palestiniens ont réussi à franchir une frontière réputée invulnérable, dont la sécurisation a coûté des fortunes. On en sait peu à cette heure, mais il semblerait qu’un grand nombre de soldats et de civils aient été tués, notamment parmi les participants à un festival de musique à la lisière de Gaza. Des Israéliens auraient également été capturés et emmenés dans l’enclave. La sécurité est une obsession nationale en Israël : comment expliquer cette défaillance des renseignements et de l’armée ? Si l’on se fie aux images diffusées par la télévision, ce n’est pas une simple brèche dans la citadelle de l’État hébreu, c’est un immense rempart qui vient de s’effondrer sous les yeux incrédules du monde. (7/10/23)

 

Crimes de guerre

L’opération du Hamas aurait été militairement légitime s’il s’était contenté de cibler et d’enlever des soldats. Mais ce n’est pas le cas de toute évidence. Les commandos palestiniens ont pris pour cible des civils également, commettant ainsi une faute morale doublée d’une erreur stratégique. Justifier l’agression, le massacre et l’enlèvement de centaines de civils, quels qu’ils soient, c’est renoncer à son humanité. On ne peut se résoudre aux crimes de guerre. Faut-il pour autant se dispenser de réfléchir aux causes des événements afin d’éviter leur réitération ? L’offensive du 7 octobre est indissociable de la politique israélienne envers les Palestiniens depuis des décennies, une politique de colonisation et d’oppression qui a provoqué des milliers de morts, alimenté les frustrations de tout un peuple et encouragé l’extrémisme dont on vient de voir les conséquences tragiques. (9/10/23)

 

Et après ?

Une fois que les Palestiniens auront fini d’enterrer leurs morts en se demandant jusqu’à quand ils continueront de subir leur destin de peuple occupé, spolié, déraciné et opprimé,

Une fois que les Israéliens auront fini d’enterrer leurs morts en se demandant jusqu’à quand ils continueront de subir les soubresauts d’une histoire tragique dont ils pensaient avoir tourné la page,  

Une fois que les pays occidentaux auront fini de traiter Israël comme un pays à part qui peut s’affranchir des lois internationales parce que le peuple juif a été victime de l’une des pires barbaries de l’histoire, rejetant sur les Palestiniens la responsabilité historique de leur propre crime,

Une fois que les antisémites auront fini d’échafauder leurs théories racialistes, réduisant les juifs des cinq continents, dans leur irréductible diversité, aux membres d’une cabale secrète vouée à tisser des complots pour parachever sa mainmise sur le monde,

Une fois que les dirigeants arabes auront fini de célébrer avec componction Jérusalem et la Palestine, un keffieh sur les épaules et la main sur le cœur, tout en sacrifiant la cause palestinienne sur l’autel de leurs intérêts économiques et politiques, 

Une fois qu’en Occident, on aura fini de condamner le terrorisme du Hamas comme si cette condamnation était la fin de tout, la vérité absolue au-delà de laquelle il ne serait pas nécessaire ni permis de réfléchir aux racines du mal, étouffant ainsi toute pensée constructive visant à éviter d’autres massacres et d’autres conflits à l’avenir,

Une fois que certains médias d’Europe et des États-Unis auront fini d’établir une hiérarchie insoutenable entre les victimes civiles selon qu’elles appartiennent au peuple israélien ou palestinien,

Une fois que la frontière libanaise aura fini d’être le théâtre d’une représentation dont personne n’est dupe, à commencer par ses principaux acteurs, mais où tombent chaque jour des combattants des deux bords qu’on couvrira de fleurs et de discours pour faire oublier qu’on leur a arraché la vie alors que les voies diplomatiques, qui finiront par prévaloir, auraient pu, et dû, être adoptées dès le premier instant,

Une fois qu’on aura sonné la fin du round actuel, le nième round depuis 1948…

Que va-t-on faire pour éviter de nouveaux massacres, de nouveaux pilonnages, de nouveaux exodes ? Va-t-on choisir d’autres voies que la violence et la haine ? Va-t-on miser, enfin, sur la paix, le dialogue, la justice ?

La réponse est connue, hélas, et à moins d’un miracle, auquel il faut obstinément œuvrer et croire, l’histoire continuera de nous vomir à la figure. (18/10/23)

 

In corpore

À Gaza, des familles s’inspirent d’un funeste rituel apparu en Ukraine pendant les premières semaines du conflit avec la Russie : il s’agit d’écrire les noms des enfants sur leurs corps (le dos et l’avant-bras principalement), au stylo-bille, afin qu’on puisse les identifier s’ils venaient à être défigurés par les bombes. Dans un reportage tourné à Gaza, on voit des hommes et des femmes tracer des lettres arabes et latines sur les membres frêles de leurs enfants.

Contraste troublant entre ces images anodines qu’on croirait tournées dans un centre aéré et l’horreur des perspectives qu’elles laissent entrevoir. Les lettres tracées à même la peau tendre des petits rappellent les tatouages de sinistre mémoire, ou les noms gravés sur des plaques portées au cou.

Acte lourd de sens que ces inscriptions in corpore. On peut y voir une conjuration du sort, un défi à la mort, une profession d’amour dans un contexte tragique. Selon les autorités locales, plus de deux mille enfants ont déjà péri dans la bande de Gaza depuis le début des hostilités. (23/10/23)


Soutien empoisonné

C’est un fait historique, la communauté juive a été relativement moins stigmatisée dans le monde arabe qu’en Occident, où l’antisémitisme a longtemps imprégné les mentalités avant de culminer avec les horreurs des camps nazis. Voilà pourquoi l’antisémitisme que l’on constate aujourd’hui chez certains Arabes et musulmans constitue une aberration. Dans de nombreux cas d’ailleurs, il relève d’une confusion entre juif, sioniste et Israélien.

Un imam français a eu la misérable idée de publier sur Facebook une citation des hadiths, vieille de plus de mille ans, qui en appelle à combattre et tuer les juifs. Cet homme ignore sans doute tout le mal qu’il a fait, non seulement à la France et aux juifs, mais aussi au peuple palestinien et à la communauté musulmane qu’il prétendait soutenir. Son égarement rappelle celui des terroristes qui ont frappé l’Occident à plusieurs reprises (États-Unis en 2001, Espagne en 2004, Londres en 2005, Paris en 2015, Nice en 2016), et qui, en plus de tuer des innocents et de traumatiser des populations entières, ont nui de manière profonde et durable aux Arabes et aux musulmans dans le monde. Cet imam n’a pas versé de sang, mais il a appelé à le faire, ce qui revient au même. Les Palestiniens de Gaza se seraient passés de son soutien empoisonné. Comme il se doit, il a été arrêté, placé en garde à vue et condamné à huit mois de prison avec sursis. On espère que son exemple fera réfléchir ses semblables, non seulement antisémites, mais aussi islamophobes et racistes de tous poils, si prompts à cracher leur venin dans une période qui a besoin, au contraire, de pondération et d’apaisement. (2/11/23)

 

Layan et ses sœurs

Un reportage montre des enfants amputés dans la bande de Gaza. Une petite fille, Layan, supplie en larmes qu’on lui « rattache les jambes » en découvrant ses moignons couverts de pansements. Dans le bombardement qui a dévasté sa maison de Khan Younès, elle a perdu ses deux sœurs, Ikhlas et Khitam. Leur mère n’a pu les identifier que grâce aux boucles d’oreilles de l’une et aux orteils de l’autre. Minuscule échantillon d’une souffrance inouïe. (5/11/23)

 

 

 

Les justes

Sans en être surpris, je suis frappé par les milliers de juifs qui, partout dans le monde, critiquent ouvertement la politique du gouvernement israélien à Gaza et en Cisjordanie. Ils condamnent les crimes de guerre commis par le Hamas, mais dénoncent en même temps l’occupation israélienne et l’oppression du peuple palestinien, exigeant l’arrêt immédiat de l’offensive meurtrière à Gaza. À Washington, des juifs brandissent des écriteaux où l’on peut lire « Cessez-le-feu immédiat », « Non à la guerre, non à l’apartheid », « Ma douleur n’est pas votre arme », « Pas de génocide en mon nom ». Ces juifs anonymes, rejoints par des figures plus célèbres comme Bernie Sanders, Judith Butler, Gideon Levy, Shlomo Sand, Rony Brauman, Sylvain Cypel, Michèle Sibony, Arié Alimi, Noam Chomsky, Norman Finkelstein, Esther Benbassa, Dominique Vidal, Michel Warschawski et tant d’autres, incarnent une conscience humaine affranchie de toute emprise communautaire ou nationale.

En plus de défendre l’universalité des droits humains, ces hommes et ces femmes opposent un rempart à l’antisémitisme : leur exemple prouve aux judéophobes combien les juifs sont divers, qu’ils ne sont pas tous des « partisans inconditionnels » d’Israël et que pour eux, une vie palestinienne ne vaut pas forcément moins qu’une vie israélienne. À ce titre, au lieu d’être stigmatisés comme des traîtres, ils devraient être honorés comme des justes parmi les justes. (8/11/23)

 

La voie du pire

Une école comme il en est des milliers dans le monde : de longs couloirs desservant des classes, bordés par une balustrade qui donne sur une cour où l’on devine un préau et une rangée d’arbres. Mais cette école n’est pas comme les autres : elle se trouve à Gaza, elle abrite des réfugiés et elle vient d’être bombardée. Les images montrent des vitres brisées, des chambranles disloquées, des gravats jonchant le sol, la toiture effondrée du préau. La caméra balaie les lieux puis vire à droite, avant de s’arrêter sur un corps sans vie à l’entrée d’une classe, étendu sur le dos, le ventre dénudé. Un peu plus loin, à l’intersection de deux couloirs, un homme gît aux côtés d’un enfant inerte, un garçon de huit ou neuf ans. Les plans s’enchaînent, insoutenables : ici une femme et un nourrisson, immobiles. À trois mètres de là, un amas indistinct de cadavres. Dans l’escalier, un garçon vivant, les yeux écarquillés par l’effroi. À l’étage inférieur, d’autres corps, petits et grands, d’autres tranches de peau nue, d’autres traces de sang. Certains cadavres sont entremêlés, plusieurs sont couverts de poudre grise.

Ce qui se passe sous nos yeux est une honte pour l’humanité. Israël a le droit de se défendre contre la barbarie du Hamas, répètent à l’envi Netanyahou et ses soutiens. Mais l’État hébreu se défend en commettant d’autres barbaries contre une population civile qui n’est pour rien dans les attaques du 7 octobre et qui n’a pas les moyens de se défendre, elle. Israël est en train de semer une haine incommensurable qui, tôt ou tard, à moins qu’il n’entende la voix de la raison d’ici là, lui vaudra d’autres massacres et d’autres traumatismes.

Les prétendus amis des Israéliens ne les aident pas, comme ils ne les ont jamais aidés, en les encourageant dans la voie du pire. L’État d’Israël a été créé pour offrir un refuge au peuple juif longtemps persécuté. Au lieu de quoi Israël est devenu, sous Netanyahou, l’une des principales causes de la montée de l’antisémitisme dans le monde. (18/11/23)

 

Le cycle de la violence

La trêve entre Israël et le Hamas se prolonge, permettant la poursuite des échanges d’otages et de prisonniers. On est bouleversé par ces images d’enfants et d’adolescents embarqués malgré eux dans une histoire tragique vieille de soixante-quinze ans, et qui retrouvent enfin leurs familles après cinquante jours de captivité pour les Israéliens, des mois et des années d’incarcération pour les Palestiniens. On aimerait croire qu’ils dépasseront un jour leurs traumatismes.

Ces silhouettes frêles sont une honte pour tous ceux qui, depuis des décennies, ont misé sur la violence et l’oppression plutôt que sur le dialogue et la justice. Le plus désolant est que beaucoup parmi ces jeunes victimes prendront un jour la place de leurs aînés, chacun sous son drapeau, chacun à son poste, comme plusieurs générations avant eux et d’autres générations après eux, perpétuant sans fin le cycle de la violence. (5/11/24)

 

Mondialisation

Curieux destin que celui des ouvriers thaïlandais otages du Hamas : fuyant la pauvreté dans leur pays, ils ont débarqué en Israël pour labourer les terres d’un kibboutz limitrophe du territoire palestinien de Gaza. C’est là qu’un matin de shabbat, ils ont été enlevés par des miliciens islamistes, retenus captifs sous les bombes cinquante jours durant et libérés finalement par les Brigades Al-Qassam. On les voit à présent en pleine nuit, sous les feux des projecteurs, étreignant avec ferveur leurs geôliers encagoulés, avant d’embarquer dans des véhicules de la Croix-Rouge en direction de l’État hébreu d’où ils seront rapatriés à Bangkok…(30/11/23)

 

On ne sait rien

Chaque jour nous parviennent de Gaza des images qui nous prennent à la gorge : un garçon de huit ans qui s’agenouille auprès de son petit frère mort, le couvre de baisers puis supplie en sanglots qu’on l’enterre avec lui. Une petite fille criblée d’éclats d’obus, le regard épouvanté, qui demande si elle fait un cauchemar ou si elle est dans la réalité. Une femme qu’on arrache au cadavre de son enfant… On ne sait rien de la guerre tant qu’on n’en connaît pas chaque récit, chaque douleur, chaque deuil. Tous les jours, des hommes, des femmes et des enfants sont fauchés par les armes, ensevelis sous les décombres, blessés, mutilés, errant sur les routes à la recherche d’un introuvable refuge. Ce sont eux, la guerre, non les bombardements qu’on voit de loin, ni les déclarations des hommes politiques, ni les reportages qui détaillent les tactiques militaires et les mouvements de troupes. Eux seuls incarnent la guerre dans sa chair et sa monstruosité.

Malgré les images de Gaza qui saturent nos rétines, on ne sait pas grand-chose des souffrances endurées depuis des semaines, on ne sait rien des milliers de vies saccagées, écrasées, anéanties, réduites à des chiffres dans des bilans macabres. 

Et le monde regarde, complice ou impuissant. (4/12/23)

 

Bouclier humain

Les responsables israéliens tentent de justifier le massacre des innocents en affirmant que le Hamas utilise des « boucliers humains » afin de se protéger des raids punitifs. C’est comme si, pour neutraliser un gang de dangereux criminels qui auraient pris en otage les élèves d’une école, on choisissait de bombarder l’école jusqu’à la niveler au sol. Sans compter – élément supplémentaire qui souligne l’absurdité de l’argument – qu’on parle d’un territoire à la densité extraordinaire : « Les civils n’ont aucun endroit sûr où aller à Gaza », déclare à ce propos Mirjana Spoljaric, présidente du CICR, lors d’un déplacement dans l’enclave hier. (5/12/23)

 

La faim

« Tout le monde à Gaza a faim. Sauter des repas est la norme, et chaque jour est une recherche désespérée de moyens de subsistance. » Voilà ce que révèle le PAM (Programme Alimentaire Mondial) qui précise, par ailleurs, que « plus d’un demi-million de personnes est confronté à des conditions d’insécurité alimentaire aiguë catastrophiques ». Chaque jour avant la guerre, il entrait à Gaza en moyenne cinq cents camions chargés de nourriture et de produits de consommation courante. Le chiffre a été divisé par cinq. Seuls cent camions pénètrent désormais à Gaza en raison des procédures draconiennes imposées par les autorités israéliennes.

Israël procède avec l’approvisionnement comme avec les bombardements : il sacrifie la population civile pour atteindre le Hamas, selon une stratégie inhumaine qui n’en a pas moins le mérite de la cohérence. Ce qui n’est ni humain ni cohérent en revanche, est l’attitude des grandes puissances appelant Israël à la retenue, mais n’exerçant aucune pression réelle pour obtenir la protection des civils. Une duperie médiatique aux conséquences criminelles. (9/1/24)

 

Une certaine idée de l’homme

Docteur en philosophie politique, professeur de sciences politiques à l’université de Tel Aviv, le député juif israélien Ofer Cassif fait partie de ces intellectuels qui, en Israël, réclament un traitement plus juste de la population palestinienne, seul moyen à leurs yeux d’assurer durablement la paix dans la région. Antisioniste, Cassif milite pour la création d’un État binational et laïc qui garantirait une égalité absolue entre citoyens juifs et arabes. Ses opinions, et son hostilité à la colonisation de la Cisjordanie, lui ont souvent valu d’être agressé, y compris par la police israélienne qui l’a tabassé en avril 2021, entraînant son hospitalisation. Le député de gauche vient de subir un nouveau passage à tabac par les agents de l’ordre pendant une manifestation.

Existe-t-il un courage plus grand pour un homme politique, pour un homme tout court, que de se dresser contre son propre pays quand celui-ci s’égare ? Ofer Cassif appartient à cette lignée de héros qui se sacrifient, non pour un parti, non pour une patrie, mais pour une certaine idée de l’humanité. (20/1/24)

 

Démence

Tandis qu’à Paris, des responsables américains, égyptiens, israéliens et qataris poursuivent d’intenses pourparlers en vue d’une trêve, des hommes politiques israéliens menés par Itamar Ben-Gvir prônent la recolonisation de Gaza et l’expulsion des Palestiniens.

Commencé le 7 octobre, l’affrontement continue entre la raison et le jusqu’au-boutisme. La première, vaillante et obstinée, tente de frayer son chemin à travers les mines ; le second, obtus et brutal, écrase tout sur son passage. Chaque jour, on guette la victoire de la raison ; chaque jour, la démence reprend le dessus et fait entendre ses vociférations haineuses jusqu’aux confins de la terre. (29/1/24)

 

Logique brutale

Plus les jours passent, plus il paraît évident que l’unique issue à la crise de Gaza, et au conflit israélo-palestinien, passe par la négociation. Mais Netanyahou ne croit pas au dialogue. Il n’a jamais cru à la paix. Il ne connaît que le langage de la force. Quand la supériorité militaire est de votre côté et que vous pouvez compter sur le soutien indéfectible de la plus grande puissance militaire du monde, pourquoi vous embêter à engager des négociations qui vous conduiront inéluctablement à faire des concessions ? Il vous suffit d’imposer votre volonté à coups de bombes. Voilà le raisonnement à court terme de Netanyahou. Une logique brutale et obtuse qui sévit depuis des décennies et qui a conduit les peuples israélien et palestinien au désastre actuel. (28/1/24)

 

Venez me chercher

Une famille fuit les combats dans la ville de Gaza et se retrouve face à des chars israéliens. La voiture est aussitôt criblée de balles : tous les passagers sont tués sur le coup, à l’exception d’une adolescente de quinze ans, Layan, et de Hind, une petite fille de six ans. Layan contacte le Croissant-Rouge palestinien : « Ils sont en train de tirer sur nous, dit-elle en pleurant. Le tank est juste à côté de moi. Nous sommes dans la voiture, le tank est juste à côté de nous. » Les standardistes entendent alors une rafale d’arme automatique et, simultanément, les cris de Layan touchée mortellement. Quand les opérateurs rappellent, c’est Hind qui répond. Elle est blessée et, sur les enregistrements, on entend sa voix fluette demander de l’aide : « J’ai tellement peur, s’il vous plaît, venez me chercher. »

Hind Rajab est restée longtemps seule dans le véhicule, parmi les cadavres de sa famille, au milieu des combats, en proie à la souffrance physique et à l’horreur de voir les corps inertes des siens couverts de sang, avec l’espoir malgré tout qu’on vienne la « chercher ». Une ambulance a bien été envoyée sur les lieux, mais un obus l’a pulvérisée à son tour, tuant les deux jeunes secouristes Youssef Zeino et Ahmed el-Madhoun. Le Croissant-Rouge assure pourtant que l’ambulance avait reçu le feu vert de l’armée israélienne.

Ce matin, soit douze jours plus tard, les chars israéliens ont évacué la zone et on a pu venir « chercher » Hind, comme elle avait supplié les secouristes de le faire. Mais Hind avait rendu son dernier souffle. Hind n’était plus qu’un petit corps sans vie dans la Kia noire perforée de balles, un cadavre parmi ceux des siens, parmi des milliers d’autres entassés depuis le 7 octobre. Combien d’heures, de jours peut-être, a-t-elle survécu à ses blessures ? Quelle a été son épouvante à la nuit tombée, parmi les dépouilles de sa famille, dans l’obscurité totale d’une ville-fantôme ? A-t-elle survécu assez longtemps pour sentir les relents des corps sans vie autour d’elle ? À quel moment a-t-elle lâché le téléphone, son dernier lien avec le monde des vivants ? Combien de fois a-t-elle sombré avant d’émerger à une conscience de moins en moins longue, de moins en moins lucide ? À quel instant a-t-elle poussé son dernier souffle, seule, assiégée par le néant ?... Oublier son agonie, détourner les yeux de ses dernières heures, ce serait tuer Hind une deuxième fois. Contrairement aux milliers d’enfants massacrés à Gaza, Hind a un prénom, Hind a une histoire. Par elle, les enfants martyrs de Gaza existent. Ils ont un visage. Ils sortent de l’anonymat des chiffres muets. (10/2/24)

 

Trafiquants solidaires

Les fournisseurs de haschich marocains ont décidé de boycotter Israël en raison de la guerre à Gaza, privant les dealers israéliens de leur précieux chanvre. Ces derniers se plaignent à présent d’une perte estimée à plusieurs dizaines de millions de shekels. Interrogé par la chaîne de télévision israélienne N12, un trafiquant du Rif a déclaré ceci : « Pourquoi serait-il permis aux Israéliens de gagner leur vie en vendant du haschich marocain, alors que nos frères palestiniens souffrent de la faim et vivent dans des conditions inhumaines ? Achetez-le ailleurs. Nous ne vendons plus de haschich aux Israéliens. »

Le pouvoir marocain a beau coopérer avec Tel-Aviv malgré le mépris de Netanyahou pour les Palestiniens et leurs droits, le peuple marocain, lui, n’a pas renoncé à son devoir de solidarité envers les habitants de Gaza. Y compris les trafiquants du Rif. L’immoralité n’est pas toujours là où l’on croit. (21/2/24)

 

Aaron et Joe

Aaron Bushnell, soldat américain de vingt-cinq ans, s’est immolé hier devant l’ambassade d’Israël à Washington. Il entendait protester contre le supplice infligé au peuple palestinien et le soutien des États-Unis au gouvernement de Netanyahou. Aaron Bushnell est décédé à l’hôpital quelques heures plus tard. Il avait légué ses économies au Palestine’s Children Relief Fund.

Ce jeune homme n’était ni palestinien, ni arabe, ni musulman. Il a grandi au sein d’une famille chrétienne conservatrice qui résidait dans la collectivité religieuse de la Community of Jesus. Il était connu pour son combat contre l’injustice sociale. Son sacrifice interpelle les consciences libres et nous renvoie à nos résignations coupables, à notre petit confort d’aquoibonistes qui s’accommodent d’un post ou d’une signature au bas d’une pétition pour réclamer la fin de la guerre à Gaza. Il pointe aussi l’inaction criante des pays arabes comme occidentaux.

L’histoire retiendra qu’un jeune Américain de vingt-cinq ans a été tellement choqué par les massacres de Gaza qu’il s’est brûlé vif en guise d’ultime protestation, alors qu’à six kilomètres du lieu de son sacrifice, un homme de quatre-vingt-un ans, président des États-Unis, n’a éprouvé, lui, ni gêne ni culpabilité face à l’extermination des civils, pas assez en tout cas pour suspendre les livraisons d’armes à Israël et contraindre Netanyahou à stopper ses tueries dans l’enclave palestinienne. (26/2/24)

 

On ne pourra pas dire

De longues colonnes d’enfants munis de récipients attendent leur ration d’eau potable. Une foule massée autour d’un chaudron de soupe brandit des casseroles dont beaucoup resteront vides. Des mains grattent le sol poussiéreux pour récolter quelques pincées de farine. Des centaines de personnes envahissent la plage dans l’espoir de récupérer des vivres parachutés en mer...

Le cabinet de guerre israélien affiche la même détermination dans son projet d’anéantir le Hamas. Les faits sont là pourtant : les principales victimes sont les civils, et la conséquence ultime des opérations militaires – il faut avoir la mémoire courte pour l’ignorer – sera d’engendrer encore plus de violence à l’avenir. Nous sommes en train de vivre l’une des pires défaites de l’humanité. Les Américains ne pourront pas dire qu’ils ne savaient pas. Ni les Européens. Ni les Arabes. (29/2/24)

 

Par quelle haine insatiable

Aube sanglante à Gaza. Vers quatre heures jeudi matin, une foule affamée s’est précipitée sur un convoi d’aide humanitaire. Alors que des hommes s’agrippaient aux camions pour accéder aux vivres, des tirs ont éclaté, tuant près de cent dix personnes. Les victimes ont été fauchées par des balles israéliennes, ce que ne conteste pas l’État hébreu, expliquant néanmoins que les soldats avaient été pris de panique devant le flot humain, ajoutant que nombre de personnes sont mortes piétinées ou écrasées par les camions.

Quelles qu’en soient les circonstances, la responsabilité de ce drame incombe au pouvoir israélien qui a transformé Gaza en un champ de ruines aux infrastructures anéanties, où l’accès à l’eau potable, à la nourriture, aux soins, est rendu extrêmement difficile. Les aides acheminées sont freinées sans cesse par des barrages militaires, ne répondant que de manière infime aux besoins colossaux d’une population maintes fois déplacée, épuisée par les bombardements et des conditions de vie inhumaines.

Je pense à cette mère de famille qui a vu son mari sortir précipitamment, au petit matin, pour tenter de rapporter un peu de farine, et qui, une heure plus tard, apprend que son homme est mort sans avoir pu soulager la faim de ses enfants.

Par quelle haine insatiable sont-ils portés ceux qui, pour punir le massacre de mille deux cents personnes, en expédient trente mille autres à la mort (chiffre provisoire), dans leur majorité des civils innocents qui n’ont rien à voir avec le 7 octobre, rasant leurs villes et leurs villages ? De quelle étoffe sont-ils faits, ceux qui ont le pouvoir de mettre un terme à ces souffrances et qui restent les bras croisés, se fendant d’un communiqué ou d’une déclaration de temps en temps pour se donner bonne conscience ? De quelle bêtise sont-ils nourris ceux qui se prétendent amis d’Israël et qui laissent Netanyahou compromettre l’avenir de son propre peuple en s’obstinant dans la voie du pire ? L’humanité est décidément bien triste. Triste, aveugle et désespérante. (2/3/24)

 

Les mobiles de la folie

À chaque jour son récit, à chaque jour son massacre et sa peine. Hier à l’aube, dans le camp de Nousseirat à Gaza, trente-six membres d’une même famille partageaient leur dernier repas avant le lever du soleil et le début du jeûne. Ils ignoraient qu’ils prenaient là leur dernier repas tout court : leur maison a été ciblée par une frappe israélienne la réduisant en ruines. Les victimes, dont plusieurs enfants, résidaient dans différentes localités de Gaza. Elles avaient trouvé refuge dans cette maison où elles pensaient être à l’abri.

Cette énième tragédie ne fera certainement pas fléchir le pouvoir israélien. Pour expliquer l’obstination du gouvernement de guerre à poursuivre l’offensive coûte que coûte, on a invoqué diverses raisons, parmi lesquelles la soif de vengeance (soif inextinguible apparemment, car le ratio actuel est de trente yeux pour un œil et trente dents pour une dent) et la détermination à briser le Hamas pour empêcher de nouvelles attaques, ambition illusoire car même à supposer que le Hamas soit éradiqué un jour, rien, jamais, n’empêchera de nouvelles attaques tant que perdureront l’oppression et la spoliation du peuple palestinien. Une autre raison est avancée pour expliquer le jusqu’au-boutisme israélien : le calcul machiavélique de Netanyahou qui entend assurer sa survie politique, fût-ce au détriment de son propre pays, de son propre peuple et des otages encore détenus par le Hamas. On parle également d’un complot visant à vider la bande de Gaza pour accaparer le territoire et ses richesses souterraines, etc. 

Il est une raison que personne n’invoque et qui pourrait expliquer, elle aussi, la poursuite de la guerre et le soutien d’une partie importante de la population israélienne à la politique de Netanyahou : la fierté blessée d’une nation humiliée par le fiasco du 7 octobre, elle qui était habituée aux victoires spectaculaires comme celles de 1948 et 1967, qui aimait à se reconnaître dans l’image d’un pays invincible pour mieux oublier des siècles de persécution et d’ostracisme. Israël a eu mal pour ses civils tués le 7 octobre. Mais il a souffert également de constater l’incroyable amateurisme de ses organes de sécurité et de ses services de renseignement, un amateurisme qui écorne son image dans le monde et son récit national. C’est cela aussi que les Palestiniens payent de leur sang aujourd’hui. (17/3/24)

 

Lâches et complices

Le jour même où le secrétaire d’État américain arrive en Israël pour négocier une possible trêve à Gaza, le ministre israélien Bezalel Smotrich annonce la saisie de huit cents hectares de terres en Cisjordanie afin d’y implanter de nouvelles colonies, alors que trois cents autres hectares viennent d’être saisis à proximité de la colonie de Maale Adoumim.

L’État hébreu se sait tellement au-dessus des lois qu’il n’hésite plus à provoquer la communauté internationale, y compris l’allié américain. Ce faisant, il trahit l’inaction des grands pays occidentaux, car si ces derniers se fendent de rhétorique pour dénoncer la colonisation de la Cisjordanie qui réduit en miettes la perspective d’un État palestinien, ils ne prennent aucune mesure concrète afin d’y mettre un terme. Les responsabilités n’ont jamais été aussi bien établies : les puissances occidentales sont ou bien lâches au point de ne pas oser exercer la moindre contrainte réelle sur Tel Aviv, ou bien complices volontaires de la colonisation et du traitement infligé au peuple palestinien, ou les deux à la fois. Non seulement l’Europe et les États-Unis tournent le dos aux principes qu’ils revendiquent à cor et à cri, mais ils compromettent l’avenir du pays qu’ils prétendent protéger. (23/3/24)

 

Amalgame

L’Algérie a proposé l’adhésion pleine et entière de la Palestine aux Nations-Unies, la Palestine ne bénéficiant à ce jour que du statut « d’État non-membre observateur ». Sans surprise, les États-Unis ont mis leur veto à cette proposition. De son côté, Israël a convoqué les ambassadeurs des pays du Conseil de sécurité de l’ONU ayant voté en faveur de l’initiative algérienne, dont l’ambassadeur de France. Le message adressé aux diplomates affirme qu’« un geste politique aux Palestiniens et un appel à reconnaître un État palestinien – six mois après le massacre du 7 octobre – est une prime au terrorisme ». Une assertion qui illustre bien l’amalgame entre le Hamas et le peuple palestinien entretenu par Tel Aviv. L’État hébreu ne cesse d’agir comme si le 7 octobre avait été commis, non par des commandos djihadistes, mais par l'ensemble des Palestiniens qui peuplent Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem-Est.

Netanyahou et son gouvernement de guerre se trompent : l’édification d’un État palestinien ne serait pas une « prime au terrorisme ». Elle constituerait au contraire la meilleure protection contre le terrorisme et l’unique moyen de garantir durablement la paix et la sécurité des deux peuples. (22/4/24)

 

La marque de Caïn

Amos Goldberg est professeur d’histoire de l’Holocauste à l’Université hébraïque de Jérusalem. Dans un article paru en hébreu le 17 avril et qui vient d’être repris en français sur le site de Swiss policy research, M. Goldberg emploie le terme de « génocide » à propos des événements en cours à Gaza depuis le mois d’octobre, car, argue-t-il, « le rythme et le niveau des massacres aveugles, des destructions, des déportations massives, des déplacements, de la famine, des exécutions, de l’élimination des institutions culturelles et religieuses, de l’écrasement des élites (y compris l’assassinat de journalistes) et de la déshumanisation généralisée des Palestiniens créent une image globale de génocide, d’écrasement intentionnel et conscient de l’existence palestinienne à Gaza ». Amos Goldberg va plus loin en estimant que l’histoire juive est « désormais tachée de la marque de Caïn, du "crime des crimes", qui ne pourra être effacée de son front. En tant que telle, elle sera jugée pendant des générations ».

Que va-t-on rétorquer à M. Amos Goldberg, universitaire israélien, historien de l’Holocauste ? Comme il est difficile de discréditer l’homme et ses propos, on cherchera probablement à emmurer sa parole derrière des remparts de silence. Le silence est plus efficace que la critique : la critique nomme, le silence ignore. Le débat perpétue, l’omerta tue, et en cela, elle est la meilleure alliée des négateurs.  (9/5/24)

 

L’autre chemin

Alors que depuis des mois seules les armes parlent à Gaza, que s’amoncellent des dizaines de milliers de cadavres, que des otages attendent leur libération dans l’enfer des bombes, que les haines et les aveuglements sont à leur comble, deux hommes nous indiquent une autre voie malgré les terribles épreuves qu’ils ont traversées : le Palestinien Aziz Abou Sarah et l’Israélien Maoz Inon.

Aziz a perdu son frère aîné Taysir, mort sous la torture dans une prison israélienne. Longtemps il a été dévoré par la colère et le désir de vengeance, jusqu’au jour où il a rencontré des juifs très différents des soldats et des colons qu’il connaissait. Maoz, lui, a perdu ses parents dans l’attaque du 7 octobre, ainsi que de nombreux amis et connaissances. Alors qu’il était terrassé par le deuil, il a reçu un mot de soutien posté par Aziz sur sa page Facebook. Il y a répondu, ils ont échangé des messages et, depuis, une amitié est née entre les deux hommes. Lors d’une rencontre avec Aziz à Bruxelles, Maoz a déclaré : « Nous devons briser le cercle vicieux de la violence, de la peur et de la haine ». C’est à cela, justement, qu’ils œuvrent l’un et l’autre.

Le jour où le pouvoir dans cette région du monde sera entre les mains d’hommes et de femmes qui partagent les mêmes valeurs que Maoz et Aziz, l’espoir sera enfin permis. En attendant, les bellicistes continueront de semer la mort, les soldats d’occuper des terres, les industriels de vendre des armes et les propagandistes de répandre leurs mensonges. (18/5/24)

 

Vent debout

Le 13 mai 2024, des colons ont pris d’assaut des camions humanitaires au passage de Tarkumiya entre Israël et la Cisjordanie. Choqués par cette attaque, des militants israéliens du mouvement « Debout ensemble » ont décidé de se regrouper chaque jour pour protéger les convois d’aides aux Palestiniens. Ces hommes et ces femmes, comme des dizaines de milliers de leurs semblables, nous rappellent l’existence d’un autre Israël dont la voix est devenue inaudible. Ils redonnent foi en l’humanité et ravivent l’espoir d’une paix possible au Proche-Orient. Alors que Netanyahou a réussi à décourager beaucoup de progressistes et de pacifistes israéliens, ces militants, eux, restent debout face à la haine. (21/5/24)

 

L’espoir et la malédiction

Alors que la communauté internationale, y compris les plus indéfectibles alliés d’Israël, réclame un cessez-le-feu définitif à Gaza et l’interdiction de nouvelles colonies en Cisjordanie, le gouvernement de guerre israélien prend l’exact contre-pied de cet appel, donnant l’impression d’un retour à la case départ : il intensifie son offensive à Gaza en se redéployant dans des secteurs évacués il y a plusieurs semaines et, en Cisjordanie, il vient d’autoriser les colons à occuper trois implantations dont ils avaient été expulsés en 2005 : Sa-nur, Ganim et Kadim, situées à proximité de Jénine et Naplouse.

D’un côté, le projet politique ambitieux de créer deux États côte à côte, perspective rationnelle qui cristallise une aspiration unanime à régler une fois pour toutes un conflit meurtrier vieux de soixante-seize ans ; de l’autre une obstination à maintenir un statu quo qui a prouvé sa dangerosité pour les deux peuples israélien et palestinien. L’avenir d’une part, le passé de l’autre. L’espoir d’un côté, la malédiction de l’autre. Avec, hélas, des dirigeants sur place et des leaders internationaux qui ne sont pas à la hauteur de leur responsabilité historique. (23/5/24)

 

Précision

Rafah vient de vivre en un seul assaut ce que la bande de Gaza subit depuis des mois : Tsahal a massacré près de quarante-cinq civils pour éliminer deux responsables du Hamas. Des corps brûlés vifs, des enfants broyés, un bébé décapité. Comme d’habitude, ce qu’on appelle la communauté internationale proteste et condamne, mais n’entreprend rien de concret pour imposer un cessez-le-feu. De son côté, le cabinet de guerre israélien se félicite d’avoir supprimé deux cadres de l’ennemi avec des « munitions de précision » sur la base de « renseignements précis » (sic), sans trouver dans l’hécatombe des civils de quoi le détourner de sa stratégie jusqu’au-boutiste.

On a l’impression que le temps s’est arrêté au Proche-Orient. Plus rien ne bouge, plus rien ne pense. Les jours ne se suivent plus : ils s’agrègent, ils s’accumulent, creusant sous leur poids une fosse commune où s’entremêlent les charniers des innocents. (28/5/24)

 

La veuve de Rabin

La guerre se poursuit à Gaza, entraînant des souffrances humaines inversement proportionnelles aux accomplissements militaires. Rarement conflit aura été aussi meurtrier pour des résultats aussi ténus. Netanyahou s’obstine pourtant dans cette voie du pire qui a dévasté le territoire palestinien et sacrifié sa population civile. Les morts se comptent par dizaines de milliers. Les blessés graves, les amputés, les mutilés, les handicapés, les traumatisés à vie forment un immense peuple d’ombres et de douleur. Le conflit prolonge de surcroît le calvaire des otages, dont plusieurs sont morts sous les bombes.

Pendant que le gouvernement de Netanyahou poursuit ses opérations militaires à Gaza, une autre guerre a lieu en Palestine, plus précisément en Cisjordanie. Le Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme dénombre plus de cinq cents Palestiniens tués par les colons et les forces de l’ordre depuis le 7 octobre dans les territoires occupés. « Les meurtres, les destructions et les violations généralisées des droits humains sont inacceptables et doivent cesser immédiatement », a déclaré hier le Haut-Commissaire Volker Türk. Les colons multiplient les exactions contre les Palestiniens : intimidations, vandalisme, expulsions, incendies, humiliations, agressions physiques, entraves à la liberté de mouvement (800 km2 de terre n’ont pu être récoltés selon le Guardian, ce qui a privé de leurs revenus des milliers de familles palestiniennes). Du côté israélien, vingt-quatre personnes ont trouvé la mort pendant la même période au cours d’affrontements avec les Palestiniens en Cisjordanie, dont huit membres des forces de sécurité.

Qu’on est loin du rêve de paix incarné par Yasser Arafat et Yitzhak Rabin ! Rabin dont la veuve a toujours refusé de serrer la main du même Netanyahou, qu’elle estimait moralement coupable de l’assassinat de son mari. (5/6/24)

 

Ratios glaçants

L’armée israélienne annonce avoir libéré quatre otages lors d’une « opération spéciale difficile de jour » dans deux endroits différents de Nousseirat, « au cœur d’un quartier de civils avec des terroristes armés ». Ces quatre hommes de vingt-cinq à quarante ans avaient été enlevés dans la rave party organisée à la frontière avec Gaza le 7 octobre dernier. On imagine le soulagement des familles après deux cent quarante-cinq jours d’un calvaire pétri d’angoisse, d’attente et de faux espoirs.

Voilà pour le côté lumineux de cette opération qui a eu lieu hier samedi. Car il y a un côté obscur qu’on pouvait prévoir rien qu’en lisant le communiqué de l’armée où il est question d’intervention parmi des « civils » en plein « jour ». Le double raid de Tsahal dans le camp de Nousseirat a provoqué la mort d’au moins deux cents réfugiés selon le rapporteur spécial de l’ONU dans les territoires palestiniens, dont des femmes et des enfants, en plus de quatre cents blessés. Les images des lieux dévastés montrent l’ampleur de l’attaque.

À ce jour, Israël a tué trente fois plus de Palestiniens que les mille deux cents Israéliens tués le 7 octobre. Pour chaque otage libéré hier, au moins cinquante Palestiniens ont été sacrifiés et cent Palestiniens blessés. Ces ratios glaçants reflètent l’importance que Tsahal accorde aux vies humaines, selon qu’elles appartiennent au peuple israélien ou palestinien. (9/6/24)

 

Survie

Les bombardements israéliens à Gaza ont anéanti les infrastructures du territoire, y compris les puits et les canalisations. Dans certains secteurs, notamment à Jabalia, les habitants doivent parcourir des kilomètres à pied pour remplir des bidons d’eau. Une eau souvent polluée qui provoque des maladies chez les plus fragiles et pourrait, selon la directrice exécutive de l’Unicef, entraîner une hécatombe parmi les enfants.

Une canicule sévit au Proche-Orient depuis plusieurs jours : on imagine les besoins accrus en eau, les longues marches sous le soleil, le poids des récipients, les renoncements à l’hygiène et à la dignité imposés par la pénurie. Non, en fait, on n’imagine pas, ou on imagine mal ce qu’on n’a jamais vécu. Derrière les morts par dizaines de milliers, derrière les légions de blessés et de mutilés, il y a le combat quotidien de tout un peuple pour la survie dans des conditions inhumaines. (15/6/24)

 

Annexion

1270 hectares de terres palestiniennes viennent d’être saisis par Israël dans la vallée du Jourdain. C’est la plus grande saisie de terres en trente ans. Depuis le début de l’année, l’État hébreu a mis la main sur 23,7 km2 de la Cisjordanie où vivent désormais environ un demi-million d’Israéliens (pour trois millions de Palestiniens). Ce sont là des faits qui confirment le projet annexionniste du gouvernement israélien, mais qui ne vaudront à Israël aucune sanction de la part des puissances occidentales, simplement de vagues réserves exprimées du bout des lèvres.

Le monde dit libre est complice d’une situation intolérable. En fermant les yeux sur cette annexion rampante, non seulement il plante un clou supplémentaire dans le cercueil de la paix, mais il compromet la sécurité du peuple israélien qui sert de prétexte à cette politique expansionniste. Beaucoup d’Israéliens l’ont d’ailleurs bien compris : un grand nombre parmi eux sont opposés à la colonisation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est, certains luttant même contre la spoliation des Palestiniens au sein d’organisations non-gouvernementales et de partis politiques. Hélas, ces hommes et ces femmes qui ont choisi la voie de la raison sont aussi impuissants que les Palestiniens face à Benjamin Netanyahou, Itamar Ben Gvir, Bezalel Smotrich et autres extrémistes qui, eux, peuvent compter sur la connivence des grands décideurs internationaux. (4/7/24)

 

Accouchements post-mortem

Dans la nuit du vendredi au samedi, une Palestinienne enceinte de neuf mois a été grièvement blessée par une frappe israélienne dans le camp de Nousseirat. Transportée à l’hôpital el-Awda, elle a succombé à ses blessures. Une échographie a révélé que le cœur du bébé battait encore : les médecins ont pratiqué une césarienne sur le corps sans vie pour en extraire un petit garçon.

Cet accouchement post-mortem rappelle le drame de la petite Rouh, née dans des conditions similaires à Rafah en avril dernier : maison bombardée, mère décédée, césarienne en urgence... À cette différence près que Rouh, prématurée et placée en couveuse, s'est éteinte au bout de quelques jours.

Voilà neuf mois et demi que l’horreur se décline sur tous les modes dans la bande de Gaza, sans que personne, aucune institution internationale, aucune puissance mondiale, ne parvienne à y mettre un terme, à supposer que la volonté existe réellement d'arrêter cette boucherie. (21/7/24)

 

Qu’est-ce qu’un terroriste ?

Le ministre des Finances israélien, Bezalel Smotrich, estime qu’il serait « justifié et moral » de bloquer les aides humanitaires acheminées vers Gaza jusqu’au retour des otages israéliens, même au risque de condamner deux millions de civils à mourir de faim. Des propos rapportés hier par The Times of Israel.

Cette déclaration met en lumière le paradoxe fondamental d’une certaine rhétorique israélienne : d’un côté, on qualifie de terroriste le Hamas parce qu’il s’en est pris aux civils israéliens le 7 octobre 2023 ; de l’autre, on considère « justifié et moral » de viser les civils palestiniens. Les Israéliens radicaux ne veulent pas seulement vaincre l’ennemi, objectif naturel de toute guerre ; ils nient l’humanité de cet ennemi au point de légitimer l’éradication de sa population civile. Une démarche qui relève, par définition, du terrorisme.

Pour comprendre cette contradiction, il faut revenir aux déclarations du même Smotrich après la tragédie de Douma en 2015 : des colons avaient incendié une maison palestinienne, tuant un nourrisson et ses parents, en plus de brûler grièvement son frère de cinq ans. Commentant l’assaut et son bilan meurtrier, Smotrich a estimé que les agressions contre les Palestiniens ne pouvaient être qualifiées de terroristes car, selon lui, le terrorisme s'applique à « la seule violence perpétrée par un ennemi dans le cadre d'une guerre contre nous » (B'Sheva, décembre 2015). Autrement dit, ce n'est pas la nature de l'acte qui définit le terrorisme, mais l'identité de son auteur : est terroriste un Palestinien qui s'en prend à des civils israéliens ; n'est pas terroriste un Israélien qui attaque des civils palestiniens. Raisonnement absurde et néanmoins conforme à la pensée radicale en Israël. 

Tandis que j’écris ces lignes, Beyrouth est secouée par un double bang supersonique d’une violence exceptionnelle, accompagné d’un rugissement d’avions à basse altitude. Tsahal cherche à terroriser la population libanaise pour faire pression sur le Hezbollah, soumettant les Libanais à la même logique d’indissociation entre civils et militaires incarnée par les extrémistes du gouvernement israélien, Smotrich en tête. (6/8/24)

 

Une guerre contre la population

Un homme tient les brides d’un âne blanc qui tire sa charrette antédiluvienne. Il fait partie des soixante mille personnes chassées du secteur est de Khan Younès sur ordre de Tsahal. Ses traits sont marqués par l’épuisement, sa voix frôle la cassure. C’est son quinzième déplacement en dix mois, révèle-t-il à la caméra. « Nous sommes des civils et nous ne sommes pas responsables de cette situation, dit-il. Votre guerre est avec le Hamas, pas avec nous. Nous sommes le peuple. Pourquoi sommes-nous impliqués ? »

Ce Palestinien a résumé toute l’aberration tragique de la situation à Gaza depuis des mois : les civils n’ont rien à voir avec l’offensive meurtrière du 7 octobre, et pourtant ce sont eux qui en payent le prix fort avec un bilan humain effroyable. Ce matin encore, une école de Gaza-ville a été bombardée par l’armée israélienne qui ciblait des membres du Hamas : les autorités locales chiffrent à quatre-vingt-treize le nombre des victimes, parmi lesquelles des femmes et des enfants. Il n’y a pas de conflit militaire sans mort de civils, c’est un fait historique ; mais quand les victimes sont en majorité des civils innocents, ce n’est plus une guerre entre deux armées, c’est une guerre contre la population. (10/8/24)

 

Pogrom

Une centaine de colons armés et vêtus de noir ont fait une incursion criminelle dans un village isolé de Cisjordanie, entre Naplouse et Qalqiliya, tuant un jeune Palestinien de vingt-trois ans, en blessant grièvement un autre, incendiant des voitures, des infrastructures et des terrasses sous le regard terrorisé des villageois. Cet incident n’a rien d’exceptionnel. Le Haut-Commissariat de l’ONU et de nombreuses ONG israéliennes signalent régulièrement des agressions contre les habitants : plusieurs centaines de Palestiniens ont été tués par les colons et les forces de l’ordre en Cisjordanie depuis le 7 octobre.  Sans parler de la colonisation et de l’annexion des territoires qui constituent en soi une violence caractérisée. Sans parler non plus des discours haineux proférés par des hommes politiques comme Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir qui encouragent les débordements des extrémistes.

Le plus surprenant dans cette attaque, somme toute assez banale, est l’indignation unanime qu’elle a suscitée en Israël et dans le monde, à croire qu’il s’agissait d’un événement inédit dans les territoires palestiniens. On a même entendu le président israélien dénoncer un « pogrom », ce qui est remarquable de la part d’un homme qui a jugé les habitants de Gaza collectivement responsables des attaques du 7 octobre. La raison de ce tollé général est simple : l’assaut a été filmé en partie par des caméras de surveillance. Il ne s’agit donc pas d’un fait rapporté par l’ONU et les ONG que les officines de la propagande peuvent discréditer à loisir ; il s’agit d’actes filmés, avérés de manière incontestable.

Seule l’image est reine aujourd’hui. Ce qui n’est pas saisi par les objectifs est privé de caution, donc d’existence. Malheur à qui crève loin des caméras. (17/8/24)

 

Desseins

Sans y croire, on espérait voir monter la fumée blanche du côté de Gaza ; sans surprise, on voit monter la fumée noire du côté de la Cisjordanie, où l’armée israélienne mène une opération d’envergure qui a déjà entraîné seize morts, de nombreux blessés et des dégâts énormes dans les habitations et les infrastructures. Les ruines et les images se confondent : celles de Faraa et de Rafah, de Jénine et de Jabalya, de Toulkarem et de Beit Hanoun, de Nour Chams et de Khan Younès…

Netanyahou et ses alliés s’obstinent dans la même stratégie dont ils sont les seuls à ne pas constater l’aberration et l’inefficience. Ils demeurent persuadés que la violence est la seule réponse à la menace, que seules les bombes peuvent assurer la sécurité d’Israël. Voilà des lustres que les gouvernements israéliens, ceux de Netanyahou en particulier, ne misent que sur la force, avec le résultat qu’on connaît : encore plus de haine, encore plus d’attentats, encore plus de morts. Ou bien ils sont aveugles au point de ne pas voir que la paix est la seule issue possible. Ou bien ils ne veulent pas la paix et cherchent à perpétuer le conflit pour accaparer les territoires palestiniens à plus ou moins long terme. Dans les deux cas, ils font fausse route et exposent les populations civiles, palestinienne et israélienne, à un avenir de sang et de larmes. (29/8/24)

 

Souffrances intimes

Six des otages israéliens ont été retrouvés morts dans les galeries de Gaza et trois policiers ont été assassinés alors qu’ils se déplaçaient en Cisjordanie. La mort, d’ordinaire plus vorace avec les Palestiniens, n’a pas épargné les Israéliens ces derniers jours. Si les camps sont différents et les causes antithétiques, la douleur est la même pour les familles endeuillées. La souffrance d’une mère qui a perdu son fils, la souffrance d’un père, d’un frère, d’une sœur, d’un enfant, ces souffrances intimes n’ont pas de nationalité. L’expérience commune de la douleur transcende toutes les attaches symboliques. Encore faudrait-il en prendre conscience, malgré la haine compréhensible, les indignations légitimes et les hostilités séculaires. Le chemin de la paix commence par la reconnaissance de l’autre dans son humanité, se poursuit par l’instauration de la justice et se consolide par la fraternité transcommunautaire. On n’en a jamais été aussi loin. (1/9/24)

 

Mourir dans la lumière

Une activiste américano-turque de vingt-six ans, Aysenur Ezgi Eygi, militait au sein d’une ONG propalestinienne en Cisjordanie, International Solidarity Movement. Elle était animée par un désir de justice pour le peuple de Palestine. Hier vendredi, elle participait à une manifestation hebdomadaire contre l’expansion des colonies israéliennes. Une balle tirée par les forces d’occupation a mis un terme à son combat et à sa vie. L’armée israélienne s’est justifiée en disant que ses soldats « avaient répondu par des tirs en direction de l’instigateur principal des violences qui avait lancé des pierres sur eux et présentait une menace », ce que l’ONG d’Aysenur a démenti, affirmant qu’il n’y avait pas eu de jets de pierres dans les minutes précédant la mort de la jeune fille.

Les forces d’occupation israéliennes considèrent donc comme légitime de tirer à balles réelles sur des manifestants qui leur lancent des pierres (à supposer que ce fût le cas) ; on comprend dès lors le bilan humain en Cisjordanie depuis le 7 octobre : plus de 660 morts côté palestinien et 23 Israéliens. Autre enseignement de ce fait divers tragique : pour mourir dans la lumière, pour ne pas crever dans le silence des lâchetés et des compromissions internationales, vous avez intérêt à porter un passeport étranger et non une vulgaire carte d’identité palestinienne, ce qui est le cas de cette jeune militante qui possédait une nationalité en or, la meilleure des près de deux cents nationalités du monde pour ne pas mourir incognito : la nationalité américaine.

La mort d’Aysenur est un scandale. La mort des Palestiniens ne l’est pas moins. Le mutisme qui enveloppe les crimes est aussi grave que les crimes eux-mêmes. Trop de silence couvre les corps des innocents. (7/9/24)

 

Un peuple d’ombres dans le sable

Des milliers de civils vivent sous des tentes, entassés sur un terrain sablonneux à Gaza, un bout de terre qu’on leur a désigné comme une « zone humanitaire ». Ils s’y croient à l’abri, préservés des tanks, drones, avions et autres engins de mort. Tous sont des réfugiés, déplacés d’innombrables fois, mais ici, ils sont tranquilles, ils ont la garantie d’avoir la vie sauve en attendant la fin de cet interminable conflit. C’est du moins ce qu’on leur a dit. Ils ne seront pas écrabouillés par une bombe, ils n’auront pas la douleur d’enterrer leurs enfants.

Or voilà qu’hier, en pleine nuit, un bombardement aérien a ciblé ce camp d’al-Mawassi, creusant deux énormes cratères là où se serraient des tentes. Les survivants se sont retrouvés ensevelis sous le sable, tentant de remonter à la surface, s’efforçant de dégager les leurs au milieu des cris. Quarante cadavres ont été extraits des cratères, parmi lesquels des responsables du Hamas, assure l’armée israélienne, sans dire un mot des civils sacrifiés.

Depuis le mois d’octobre, la priorité de Tsahal est de frapper le Hamas sans répit, même si la traque de l’ennemi entraîne beaucoup plus de morts dans la population civile. La fin justifie les moyens pour le gouvernement de guerre israélien. Netanyahou et ses ministres feignent d’ignorer que la fin (éradiquer le Hamas) est illusoire et que les moyens (sacrifier les civils) sont criminels.      

Toute la journée d’hier, on a vu dans le camp d’al-Mawassi un peuple d’ombres fouiller le sable à la recherche d’un corps disparu, ou d’un bien perdu, un matelas, un vêtement, un ustensile de cuisine. Des spécimens rampants d’une infra-humanité qui n’émeut plus personne.

Après avoir identifié le corps de sa sœur tuée dans l’attaque, Taghrid Abou Assi adresse ce qu’elle appelle un « message au monde » depuis l’hôpital Nasser de Khan Younès : « S’ils veulent nous exterminer, qu’ils le fassent, parce que nous sommes fatigués, nous sommes épuisés, nous sommes impuissants. » (11/9/24)

 

Demandeurs d’asile

Le journal Haaretz nous apprend que l’armée israélienne envoie sur le front des demandeurs d’asile africains qui, en échange de leur engagement volontaire, se voient promettre une résidence permanente dans l’État hébreu. Le journal précise néanmoins qu’aucun de ces immigrés n’a obtenu de résidence permanente à ce jour.

L’initiative de l’armée israélienne est techniquement compréhensible : la mobilisation générale a fragilisé l’économie du pays en ralentissant les activités de service et de production. Recourir à des mercenaires étrangers permettrait à des soldats israéliens de retrouver leurs postes. Et le stock de chair humaine est considérable : on estime à trente mille le nombre de demandeurs d’asile en Israël.

Si la procédure est justifiable sur le plan économique, nul besoin de grande démonstration pour établir son caractère profondément immoral. Une immoralité de plus dans ce que la postérité retiendra sans doute comme l’une des guerres les plus sales de l’histoire. (17/9/24)

 

Honte

Netanyahou qualifie de honteuse la position de la France qui, par la voix d’Emmanuel Macron, s’est prononcée en faveur d’une suspension des livraisons d’armes à Israël.

On déduit de cette déclaration que M. Netanyahou n’éprouve lui-même aucun sentiment de honte face au bilan humain de ses opérations militaires à Gaza, en Cisjordanie et au Liban. Envoyer des dizaines de milliers d’innocents à la mort, ce n’est pas honteux. Tuer des milliers d’enfants palestiniens et libanais, ce n’est pas honteux. Mobiliser une armada effroyablement disproportionnée pour raser des villages et des quartiers entiers, briser des peuples, les jeter sur les routes, les exposer à la faim, aux épidémies, au malheur, ce n’est pas honteux.

En revanche, tenter de ramener à la raison un chef de guerre insensé et omnipotent, c’est honteux. Appeler à épargner les civils, principales victimes de ce déchaînement de violence, c’est honteux. Favoriser une sortie de crise par les négociations, œuvrer pour un règlement juste du conflit au Proche-Orient et enlever ainsi toute raison d’être aux extrémismes de tous bords, c’est honteux.

De deux choses l’une : ou bien Netanyahou et ses semblables sont frappés d’une maladie qui les empêche de percevoir d’autres souffrances que celles de leur peuple, même quand le ratio des innocents sacrifiés est largement supérieur chez les populations d’en face. Ou bien ils perçoivent les souffrances d’autrui et décident de les ignorer cyniquement. Dans les deux cas, ils sont très mal placés pour qualifier de honteuse la position de la France. (6/10/24)

 

Bilan du 7 octobre

Première commémoration des attentats du 7 octobre en Israël.

Bilan de cette tragédie ? Plus de mille deux cents morts, un échec retentissant pour Tsahal et les renseignements israéliens, une souffrance incommensurable pour les survivants et les familles des victimes, une épreuve terrible pour les otages et un traumatisme collectif de grande ampleur.

Conséquences de l’événement ? Une gigantesque manipulation politique qui a réussi à transformer le premier responsable du désastre, Benyamin Netanyahou, en sauveur de la nation. À quoi s’ajoute une contre-offensive d’une violence extrême, semant bien plus de morts et de dévastations que l’assaut du 7 octobre.

Enseignements tirés ? Aucun. On espérait une remise en question de la stratégie israélienne appliquée depuis des décennies, qui consiste à noyauter la Cisjordanie en vue de l’annexer, à submerger progressivement Jérusalem-Est, à isoler Gaza de la Cisjordanie et du monde, à tout faire, en somme, pour empêcher un accord de paix global et la création d’un État palestinien. Au lieu de quoi on a obtenu exactement l’inverse : encore plus de violence, d’oppression et de colonisation. Les responsables israéliens ont vu, pourtant, à quelle catastrophe conduisait leur politique niant l’existence et les aspirations légitimes de tout un peuple. Ils ont vu combien la voie belliciste était suicidaire pour les Israéliens et criminelle pour les Palestiniens. Cela n’a servi à rien. On ne change pas de cap. Non seulement on s’obstine dans l’erreur, mais on accélère la course vers l’abîme.

Il est des circonstances où la force constitue une faiblesse. La force d’Israël est sa faiblesse aujourd’hui : elle lui donne l’illusion qu’il peut imposer sa volonté au mépris du droit international. Tragique illusion dont le 7 octobre est le fruit amer. Israël ne connaîtra jamais la paix tant qu’il n’aura pas rendu justice aux Palestiniens.

 

Les fantômes de l’histoire

Cent cinquante artistes et intellectuels juifs allemands ont signé une pétition pour dénoncer la politique de Berlin au Proche-Orient et le climat de maccarthysme instauré en Allemagne qui cherche à museler toute voix critique à l’égard d’Israël.  

L’Allemagne a une dette colossale envers le peuple juif pour les raisons historiques qu’on connaît. C’est tout à l’honneur de l’État allemand que de reconnaître les crimes du Troisième Reich et de tenter de les réparer. Il faut être nazi, négationniste ou antisémite pour ne pas comprendre l’attitude juste et saine de l’Allemagne.

Là où l’approbation le cède à l’incompréhension, c’est quand l’Allemagne soutient l’État d’Israël même lorsqu’il se livre à des crimes de guerre, en plus de poursuivre sa politique de spoliation et d’oppression du peuple palestinien. Par leur complaisance envers Netanyahou et son gouvernement, les responsables allemands se rendent complices des exactions commises contre les populations civiles palestinienne et libanaise. À Berlin, on agit comme si critiquer Israël impliquait une remise en question de la repentance allemande, ce qui constitue une double aberration, d’abord parce que le peuple juif n’est pas réductible à l’État hébreu, et, surtout, parce qu’on ne rend pas justice à la mémoire des juifs sacrifiés dans les camps nazis en cautionnant les crimes contre l’humanité, mais plutôt en œuvrant pour la libération du peuple palestinien et pour l’instauration de la concorde entre les deux peuples.

Il faut espérer que les dirigeants allemands finiront par adopter une approche plus équilibrée du conflit israélo-arabe. En attendant, le peuple allemand doit vivre avec ce paradoxe et supporter ses conséquences : c’est le pouvoir israélien actuel qui est le premier responsable de la propagation de l’antisémitisme dans le monde ; et c’est ce pouvoir israélien que l’Allemagne soutient au nom de la lutte contre l’antisémitisme ! (16/10/24)

 

Les morts-vivants

Il y a des images qui vous hantent en cristallisant vos sentiments de colère, de honte et d’incompréhension. Dieu sait si nous en avons porté en nous, des images de cette nature, depuis le 7 octobre 2023 et bien avant, images qui ne disparaissent jamais, nichées dans les recoins de la mémoire pour ressurgir à la faveur de la moindre secousse, comme des sédiments exhumés par les ondes.

Les images obsédantes de ces trois derniers jours sont celles des longues colonnes de réfugiés fuyant l’enfer de Jabalia bombardée et asphyxiée par l’armée israélienne. On connaît la souffrance de ce peuple qui paye collectivement et abominablement, depuis bientôt quatre cents jours, l’attaque du 7 octobre. Mais ce que montrent ces images, ce ne sont ni des cadavres, ni du sang, ni des explosions cataclysmiques : c’est la misère d’une population épuisée, ce sont des visages qui n’ont plus rien à exprimer, des milliers de morts-vivants cheminant à pied, des femmes drapées de noir, des enfants au regard sombre, de pauvres bagages sur des charrettes tirées par des ânes. Peu d’hommes dans ce cortège d’humanité brisée : les témoins racontent que beaucoup ont été arrêtés en chemin. Une dame, calme et digne, révèle que les soldats les ont humiliés sur la route, les couvrant de poussière avec leurs véhicules, leur demandant où se trouvaient leurs chefs assassinés Ismaïl Haniyeh et Yahya Sinwar.

Appartiennent-elles encore à l’espèce humaine, ces créatures au dos courbé avançant en troupeaux silencieux, chassées d’ici, de là, d’ailleurs, méprisées, annihilées, n’ayant pour survivre que le minimum, et qui, à la nuit tombée, connaîtront peut-être le sort de tant de leurs semblables déchiquetés par des missiles ?

En déshumanisant les Palestiniens, les Israéliens se déshumanisent eux-mêmes. Ils nous apportent ainsi la pire des nouvelles : on n’apprend rien de l’histoire. On n’apprend rien de sa propre histoire. (27/10/24)

 

Marchands d’armes

Israël a déjà déboursé vingt-sept milliards de dollars dans cette guerre. Rien que l’opération lancée au Liban le 23 septembre lui a coûté sept milliards de dollars, principalement en armes et en munitions. Une heure de vol pour un F-15, F-16 ou F-35 se chiffre en dizaines de milliers de dollars, tandis qu’une seule bombe larguée par ces appareils vaut entre cent et deux cent mille dollars l’unité… 

À qui profitent ces dépenses ? D’abord aux marchands d’armes, américains en tête, qui ont par conséquent tout intérêt à la poursuite de la guerre. De là à ce qu’ils exercent des pressions pour que se prolongent les opérations militaires à Gaza et au Liban, il y a un pas dont nul ne peut exclure qu’il ait été franchi. (2/11/24)

 

Mandats d’arrêt

La Cour pénale internationale a lancé des mandats d’arrêt contre Netanyahou, ainsi que son ancien ministre de la Défense Yoav Gallant et le chef du Hamas Mohamad Deif, les accusant de « crimes de guerre et crimes contre l’humanité ». Ce que les Palestiniens, les Libanais et beaucoup d’Israéliens voient, ce que le monde entier voit, à commencer par les juges de la CPI, à savoir le massacre des innocents à Gaza et au Liban, certains en Israël s’obstinent à l’ignorer. Les faits sont là pourtant, visibles, documentés, référencés, indubitables. Netanyahou et ses semblables auront beau intensifier leur propagande et mobiliser tous leurs soutiens internationaux, ils n’empêcheront pas la vérité d’éclater, et la vérité est la suivante : le Hamas a commis des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité le 7 octobre 2023, Israël n’a cessé d’en commettre depuis cette date, entraînant la mort de quarante fois plus d’innocents en Palestine et au Liban que les civils israéliens tués, à quoi s’ajoutent les destructions de masse comme on en a rarement connu. Voilà les faits. Plutôt que de les nier et de poursuivre les massacres, le pouvoir israélien doit les reconnaître pour assumer ses responsabilités et faire cesser le carnage, avant de s’atteler au projet urgent d’une paix juste et définitive au Proche-Orient. Vœu pieux, sans doute, mirage dans le désert, minuscule chant de serin dans les aubes enfumées de bombes. Mais qu’on regarde l’histoire contemporaine : on avait désespéré de voir tomber le mur de Berlin, le rideau de fer, le régime de Pinochet, l’apartheid, Kadhafi… Et tous se sont écroulés comme des châteaux de cartes. Il ne faut jamais désespérer de l’impossible. (22/11/24)

 

Génocide

Amnesty international vient de publier un rapport de trois cents pages où elle accuse Israël d’avoir commis un « génocide » contre le peuple palestinien à Gaza. Le document se base sur un examen approfondi des opérations militaires menées entre octobre 2023 et juillet 2024. La Convention de 1948 sur le génocide stipule que les faits de génocide sont constitués quand des crimes s’avèrent commis « dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel ». Selon Amnesty international, la qualification de « génocide » est justifiée par l’intention délibérée d’anéantir les Palestiniens de Gaza, qui constituent 40 % de la population palestinienne vivant sous l’autorité israélienne. L’ONG estime que Tsahal s’est rendu coupable de trois des cinq actes interdits par la Convention de 1948 : il a commis des « meurtres » et des « atteintes graves à l’intégrité physique ou mentale », de même qu’il a imposé aux habitants de Gaza « des conditions de vie destructrices » à travers la restriction de l’aide humanitaire et la dégradation systématique des infrastructures essentielles. 

Pour parvenir à ses conclusions, Amnesty international explique qu’elle s’est fondée sur les récits de deux cent douze personnes victimes et témoins, sur des entretiens avec des professionnels de santé et des acteurs humanitaires, sur des preuves visuelles et numériques aussi (vidéos, photos, réseaux sociaux), à quoi s’ajoute l’analyse des discours d’officiels israéliens, en particulier vingt-deux déclarations de hauts responsables qui justifient des actes génocidaires. Agnès Callamard, secrétaire générale de l’ONG et professeure à l’université Columbia, se défend de tout parti pris politique. « Mois après mois, dit-elle, Israël a traité les Palestiniens de Gaza comme un groupe sous-humain, indigne des droits humains et de leur dignité, démontrant ainsi son intention de les détruire physiquement. »

Plusieurs historiens et chercheurs ont employé ce terme de génocide à propos de la guerre de Gaza : Amos Goldberg (professeur d’histoire de l’Holocauste à l’Université hébraïque de Jérusalem), Lee Mordechai (professeur d’histoire à l’Université hébraïque de Jérusalem), Jeffrey Sachs (professeur d’économie à l’Université de Columbia), Omer Bartov (chercheur sur l’Holocauste et le génocide à l’Université Brown), etc. Ce dernier a déclaré dans un entretien avec Karan Thapar que l’action de Tsahal à Gaza combine « des actions génocidaires, du nettoyage ethnique et de l’annexion » (The Wire, 7 octobre 24).

Les responsables israéliens contesteront sans doute le terme de « génocide », mais ils ne pourront pas contester la réalité des crimes de guerre commis contre la population civile palestinienne, dont plusieurs dizaines de milliers de personnes, parmi lesquelles un très grand nombre d’enfants, ont été tuées en connaissance de cause. Ils ne pourront pas contester les plus de cent mille blessés, ni le saccage du territoire, ni les privations de nourriture, d’eau, d’électricité, de logement, d’installations sanitaires, de gaz, de carburant, de matériel médical. Les mots sont contestables, en particulier ceux qui charrient des horreurs actées par l’histoire, mais les faits, eux, vus, enregistrés, documentés, ne peuvent pas être contestés. Netanyahou devra en répondre un jour, comme tous les gouvernements qui, à un titre ou à un autre, l’ont soutenu dans son entreprise. La puissance militaire, l’hégémonie politique et l’omerta médiatique peuvent imposer le silence un temps. Elles ne peuvent pas étouffer la vérité tout le temps.  (5/12/24)

 

Responsabilité

Amnesty International, Human Rights Watch et Médecins sans frontières accusent Israël de commettre des actes de nature génocidaire, ce que nie fermement le gouvernement de Netanyahou. Au-delà d’Israël et de la Palestine, l’enjeu concerne l’humanité entière : il s’agit de savoir si les criminels pourront, oui ou non, échapper à leurs responsabilités devant la justice. Il s’agit de savoir si le négationnisme peut, oui ou non, effacer le supplice de dizaines de milliers de civils, dont une grande partie de femmes et d’enfants morts dans des conditions atroces. Et, à partir de là, il faudra répondre à une question simple qui engage toutes les nations de la terre : jusqu’où peut-on massacrer des innocents sans en subir les conséquences ? (20/12/24)

 

Grands, vous l’êtes

Vous ne saurez jamais qui je suis. Vous ne lirez jamais ces mots. Je voudrais vous dire, pourtant, combien j’ai été ému de vous voir rassemblés à Tel Aviv, criant votre colère contre le gouvernement de Netanyahou, exprimant votre indignation d’appartenir à un pays engagé dans une guerre « impérialiste ». Impérialiste, c’est vous qui l’avez écrit sur l’une de vos banderoles, comme vous avez écrit « Nettoyage ethnique », « Arrêtez la guerre », « Tuer des enfants, bombarder des hôpitaux, jouer à la victime »…

Parmi vous, on a interrogé un médecin, une psychothérapeute, une cinéaste, tous tenant le même discours, tous dénonçant les crimes contre l’humanité commis par le tandem Trump-Netanyahou.

Grands, vous l’êtes. Et essentiels, car vous nous permettez de ne pas perdre l’espoir. Aussi minoritaires soyez-vous, vous démontrez que le peuple d’Israël ne se reconnaît pas tout entier dans les thèses nationalistes, messianiques et expansionnistes du pouvoir.

Merci pour cette petite lumière dans nos ténèbres. (16/3/26)

 

Réalité parallèle 

Joe Kent, ancien membre des Forces spéciales américaines, directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme, vient de remettre sa démission à Donald Trump. Il écrit ceci : « Je ne peux, en toute conscience, soutenir la guerre qui se déroule actuellement en Iran. L’Iran ne représentait aucune menace imminente pour notre nation, et il est clair que nous avons déclenché cette guerre sous la pression d’Israël et de son puissant lobby américain. »

Voilà à quoi tiennent nos vies et celles de nos enfants : des décisions insensées prises par une poignée d’individus dénués de réalisme et de conscience morale. Au-delà des milliers de victimes, des fortunes dilapidées en armement, des pertes matérielles évaluées à des dizaines de milliards de dollars, ce qui effraie, surtout, c’est la haine générée par la guerre, comme par les conflits de Gaza et du Liban. Quelle est donc cette paix que nous font miroiter les dirigeants américains et israéliens, alors qu’ils alimentent contre leurs propres pays une aversion sans égale ? Quelle logique jette Israël dans une guerre meurtrière et vaine, dont la conséquence inévitable sera d’exacerber encore plus l’antisémitisme dans le monde ?

Depuis octobre 2023, j’ai l’impression d’évoluer dans une réalité parallèle. Ce qui nous arrive est si absurde, tellement suicidaire, qu’il me paraît incroyable.

Vivement le réveil. (18/3/26)