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Scènes de rue

 

On a des sous

Avenue Bechara el-Khoury, trois garçons basanés, pieds nus, hèlent un van qui poursuit son chemin. L’un d’eux brandit un billet de mille livres en hurlant : on a des sous, on a des sous ! Le van freine, fait marche arrière et les embarque. (6/7/20)

 

Crédit

Dans un village du Kesrouan, sur la vitrine d’un boucher, la photo de sainte Thérèse de Lisieux dont les reliques ont fait jadis le tour des églises locales. Sous la photo, une citation de la petite Thérèse : « Je n’ai jamais donné au Bon Dieu que de l’amour, et il ne me rendra que de l’amour. » Juste à côté de l’affiche, cet avertissement manuscrit : « La maison ne fait pas crédit. » (8/7/20)


Regard

Un homme âgé assis sur un banc. Son visage est bouffi, ses lèvres exsangues, entrouvertes sur un souffle que j’imagine court. Ses yeux captent les miens et ne les lâchent plus. Je détourne le regard, passe mon chemin, mais au moment de disparaître à l’angle d’un immeuble, je jette un dernier coup d’œil sur l’individu. Il me fixe encore de son regard d’outre-tombe, comme un vieux remords. (11/7/20)

 

Voyages

Sous le pont de Cola, je longe un car qui exhale une puissante odeur de mazout. Je devrais presser le pas et m’en écarter ; je ralentis au contraire, me laisse envelopper par l’effluve chimique qui m’évoque des souvenirs de voyages. Je revois des rangées de pullmans rutilants dans des gares routières en Turquie, au Maroc, en Malaisie, en Pologne... L’odeur du mazout comme un parfum de large et de liberté. (13/7/20)

 

Le skieur de Tahwita

Près des terrains municipaux de Tahwita, un skieur nautique d’un genre nouveau. Penché en arrière pour résister à la traction, il glisse sur une mer de bitume, tiré, non par un hors-bord, mais par deux chiens piaffant d’impatience. Le jeune barbu tient le palonnier d’une main, de l’autre son téléphone portable qu’il ne quitte pas des yeux. (26/11/20)

 

Message

Expérience troublante hier. J’ai d’abord croisé un homme qui ressemblait beaucoup à mon oncle H., décédé en novembre 2019 : la même carrure fatiguée d’ancien lutteur, le même crâne dégarni, la même face rougeaude et pleine. Quelques minutes plus tard, je suis tombé sur une dame blonde dont les traits fins, les yeux clairs et la silhouette potelée couverte de noir m’ont évoqué d’une manière irrésistible ma grand-mère disparue en 1992.

Les deux personnes portaient leur masque sur le menton. J’ai eu l’impression que l’une et l’autre – mais peut-être était-ce une autosuggestion – me dévisageaient avec insistance, comme si elles cherchaient à me dire, ou à me signifier quelque chose. (26/2/21)

 

Animalerie

Non loin de l’hôpital Makassed, mon œil est attiré par la vitrine d’une animalerie : quatre tortues énormes se partagent l’espace d’une petite cage où elles sont réduites à se chevaucher. Juste à côté, un chat adulte est enfermé dans une cage minuscule, le poil blanc, le regard morose, sans aucune possibilité de mouvement sinon de tourner sur lui-même, la tête poussée vers le bas par les barreaux supérieurs de sa prison. Des animaleries comme celle-ci, j’en vois souvent dans les rues de Beyrouth. Les bêtes y sont gardées dans des conditions déplorables, au vu et au su des organismes concernés qui ne font rien pour mettre un terme à cette situation.

Durant mon enfance, dans les années soixante-dix, les gens avaient coutume de brocarder l’unique association dédiée à la défense de la cause animale. Qu’on s’occupe des êtres humains avant de s’occuper des bêtes ! s’exclamait-on. À quoi les amis des bêtes rétorquaient que la protection des animaux n’était pas incompatible avec la défense des droits humains, bien au contraire. Depuis cette époque lointaine, d’autres associations de même inspiration ont été fondées, le regard collectif sur l’animal a évolué, mais le chemin est encore long avant que les droits les plus rudimentaires des animaux ne soient respectés sous nos latitudes. (27/2/21)


Le panier suspendu

Rue Msaytbeh (dans le quartier du même nom), je suis tombé sur un objet que je n’avais plus vu à Beyrouth depuis des lustres : un panier en osier muni d’une corde fixée à son anse servant de monte-charge pour les courses. Dans mon enfance, on voyait partout ce panier qu’on suspendait aux fenêtres et aux balcons en déroulant la corde jusqu’à l’épicerie au bas de l’immeuble, ou à proximité. Le dékkanjé le réceptionnait, y trouvait de l’argent (quand le paiement ne s’effectuait pas à crédit) et un bout de papier où était griffonnée la liste des produits désirés. Le temps d’être rempli et le panier remontait avec les articles et la monnaie. La commande pouvait se faire oralement : tout le quartier apprenait alors qu’Émm Samir avait besoin de 200 g de kashkaval, d’une demi-douzaine d’œufs et d’un kilo de tomates, mais « pas trop mûres comme la dernière fois, Allah ykhallik ya Abou Fouad ».

Cette pratique a presque disparu. Aujourd’hui, l’épicier reçoit les commandes par WhatsApp et envoie son petit livreur chez les clients. Dans les familles bourgeoises, c’est l’employée de maison qui descend chercher les produits. L’émancipation progressive de la femme n’est pas étrangère non plus à la disparition du panier volant : les femmes ne sont plus cantonnées au foyer ; elles travaillent, sortent régulièrement, font elles-mêmes leurs courses.

Le panier suspendu de la rue Msaytbeh m’a ramené un tas de souvenirs. Il m’a fait penser, aussi, que cet outil aurait pu connaître une deuxième jeunesse au temps du coronavirus et du confinement. (26/3/21)


Klaxons

À Beyrouth, on corne comme on respire. Il existe peu de villes où l’avertisseur porte aussi mal son nom. Ici, le klaxon ne sert pas à « avertir », ou si peu. Sa fonction principale n’est pas d’alerter sur un danger, mais d’exprimer son mécontentement. Les Beyrouthins sont tellement accoutumés aux claquesons (Queneau) qu’ils n’y prêtent guère attention. Ils ont acquis une immunité collective qui les met à l’abri de ce désagrément sonore.

Ce n’est pas le cas des étrangers en visite au Liban qui sursautent à chaque coup de klaxon. La semaine dernière, l’université a reçu une professeure française qui a dispensé un séminaire de littérature. La dame s’adressait à son auditoire dans une salle du deuxième étage donnant sur la rue de Damas encombrée de véhicules. Les fenêtres étaient grandes ouvertes et de temps en temps, un klaxon rageur retentissait, déclenchant en réponse un autre non moins furibard, et souvent un troisième, et un quatrième. L’enseignante se figeait à chaque fois, jetait un coup d’œil inquiet au dehors, se demandant quel drame urbain pouvait bien se dérouler au pied de la Faculté des Lettres pour justifier un tel concert de cornes. Au bout de plusieurs interruptions, elle a fini par s’y faire, se disant sans doute qu’il s’agissait d’une coutume locale dont il serait malséant de se plaindre devant les étudiants autochtones qui, eux, affichaient une indifférence imperturbable au vacarme de la ville. (20/12/21)

 

Beyrouth-Rome

En relisant les Nouvelles romaines d’Alberto Moravia, je me suis laissé aller à une songerie décalée sur Rome et Beyrouth.

Rome est la ville aux sept collines. Beyrouth aussi peut revendiquer plusieurs collines : Achrafieh, Msaytbeh, Tallét al-Khayyat, Tallét el-Drouz, Batrakiyeh, Al-Malaab, As-Sarail, etc. Rome a sa roche Tarpéienne d’où l’on précipitait les condamnés à mort. Beyrouth a sa falaise de Raouché d’où les désespérés se jettent dans le vide.

D’autres points communs existent : les deux villes se situent au centre-ouest des pays dont elles sont les capitales ; le climat est comparable ; la mer n’est pas éloignée de Rome, elle enveloppe Beyrouth de toutes parts... Mais une différence majeure sépare les deux cités : l’une a préservé son patrimoine architectural qui lui procure aujourd’hui une identité reconnaissable entre toutes. L’autre a sacrifié le sien sous la pression des promoteurs qui ont rasé des centaines de demeures historiques pour ériger à leur place des immeubles et des tours. La capitale libanaise présente désormais un aspect hétéroclite qui fait penser au mot de Nadia Tuéni dans Au-delà du regard : « Beyrouth fut à l’architecture ce que l’écriture automatique fut à la littérature. » (22/2/22)

 

Librairies

Une nouvelle librairie vient de fermer ses portes : l’emblématique Way in de la rue Hamra, fondée en 1971. Que les librairies disparaissent l’une après l’autre n’a rien de surprenant. Ce qui étonne est d’en voir encore ouvertes. La crise et la lecture numérique n’expliquent pas tout. J’ai été élevé dans l’idée que le livre constituait un passage obligé vers le savoir, le développement personnel et l’épanouissement intellectuel. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le livre a perdu son capital symbolique et sa place au cœur de la vi(ll)e.

Il y avait quatre librairies à Badaro quand j’étais enfant : Sélection, Omnia, Phénicie et Moutrane. La première est devenue un café, la deuxième une pizzeria, la troisième un local désaffecté et la quatrième ne vend plus de livres (elle n’en a jamais beaucoup vendu en réalité). (1/3/22)

 

Fardeau

Enfants à vélo, joggeurs encasqués, baigneurs dans les criques, pêcheurs sur les récifs, couples appuyés sur la rambarde ou prenant un selfie : c’était cet après-midi sur la corniche. La mer, calme et étincelante, avait repris ses atours d’été.

Au niveau de l’université américaine, je remarque un individu traînant par la main un homme plus âgé (son père ? son grand-père ?). Le pas hésitant et le regard égaré du vieux monsieur semblent indiquer un problème de sénilité ou d’Alzheimer. Ce qui frappe le plus est l’attitude de son accompagnateur, car si le jeune homme le tient par la main, il n’est clairement pas avec lui. Suspendu à son téléphone, il tire son fardeau humain au rythme de sa conversation, sans lui lancer un coup d’œil. 

Je les ai croisés une première fois entre le phare et le port de Aïn el-Mreissé. Une demi-heure plus tard, sur le chemin du retour vers Raouché, je les ai revus. Rien n’avait changé : la même indifférence mécanique du promeneur, la même confusion du promené. (16/10/22)

 

Porosité

Combien de peuples au monde célèbrent la victoire des Pays-Bas et de l’Argentine au Mondial comme des triomphes nationaux, sans avoir rien de néerlandais ni d’argentin ? Hier soir, au Liban, des cortèges de voitures ont sillonné les rues en klaxonnant pour fêter la qualification des Pays-Bas, drapeaux orange brandis aux fenêtres, avant que des feux d’artifice n’embrasent le ciel en hommage à l’Argentine qui a vaincu l’Australie 2-1 !

Le destin des petits pays est de vivre par procuration la gloire des plus grands, ce qui explique en partie ces démonstrations festives. Mais on peut y voir aussi la porosité d’une nation ouverte aux influences étrangères jusqu’à la négation de soi. Ce qui vaut pour la politique vaut aussi pour le sport. (4/12/22)

 

Femme au cimetière

Je l’ai vue en longeant le petit carré de cimetière, avenue Jamal Abdel-Nasser : une vieille dame en noir assise sur une pierre près d’une tombe. Elle ne nettoyait pas le marbre, ne disposait pas de fleurs artificielles, ne murmurait pas de prières en hochant la tête. Elle ne lisait même pas la Fâtiha, la main sur la dalle. Elle était là, simplement assise, l’air absorbé par ses pensées. 

Un seul élément détonnait dans ce tableau atemporel : posé aux pieds de la dame en noir, adossé à la tombe, un smartphone diffusait des versets coraniques qui se mêlaient aux bruits de la circulation. (4/5/24)

 

Sourire

Un scooter dévale à vive allure l’avenue Sami el-Solh. Le conducteur porte un masque chirurgical, ce qui m’étonne, car sa vitesse excessive et l’absence de casque signalent plutôt un comportement à risque. Quand il arrive à mon niveau, je comprends mon erreur : le jeune homme ne porte pas de masque. Il tient entre les dents le bord d’un gobelet de café, étirant les lèvres comme pour sourire ; et peut-être sourit-il, en effet, tant son air narquois semble défier le monde et la mort. (10/5/24)


Baath

Dans une rue de Ras el-Nabeh, je tombe sur le siège du Baath à Beyrouth, parti au pouvoir en Syrie depuis le coup d’État de 1963. Il est 7 h 30 du matin. Un jeune homme est posté à l’entrée. Assis sur une chaise en rotin, le tuyau d’un narguilé aux lèvres, il a les yeux rivés sur un smartphone qui diffuse une série télévisée arabe. En passant devant lui, j’entends une voix féminine larmoyante se plaindre de la trahison de son homme.

À voir le peu de conviction que ce vigile met à la tâche, je me demande si ses supérieurs sont davantage pénétrés de leur mission. Croient-ils encore à la doctrine du Baath, les baathistes de Beyrouth ? La connaissent-ils seulement, la doctrine de leur parti ? Tandis que je m’éloigne en direction du centre-ville, je songe à cette époque de l’histoire arabe moderne où des penseurs comme Michel Aflak, Salaheddine al-Bitar, Zaki al-Arsouzi et Akram Hourani défendaient des idées et des projets panarabes. Leur idéologie était bâtie, non sur l’appartenance ethnique ou religieuse, mais sur des principes séculiers et progressistes visant à l’égalité sociale et à l’émancipation des peuples. Si on avait suivi la voie tracée par ces hommes, les pays arabes ne se seraient pas trouvés face à cette unique alternative aujourd’hui : la dictature ou la guerre. (25/5/24)

P.S. : Le siège du Baath sera détruit par un missile israélien le 17 novembre 2024.

 

La passagère

Une vieille guimbarde file sur l’autoroute du Nord non loin de Batroun. Sur le siège avant, à côté du chauffeur, un adolescent et deux enfants en bas âge sont encaqués entre le dossier et le pare-brise, à la merci du premier freinage. Sur la banquette arrière… une vache. Pas un veau, une vraie vache comprimée dans cet espace improbable, qui sort sa tête par la fenêtre.

Aucun sourire à bord. Les passagers semblent absorbés par la route, indifférents aux ricanements des automobilistes. (28/10/25)

 

La Dame au chien 

C’est une sans-abri familière aux promeneurs de la corniche. On la voit souvent traîner dans les parages, les cheveux blonds défaits, la bouche édentée. Elle parle fort, d’une voix caverneuse éraillée par les cris et le tabac, riant aux éclats pour un rien avec des gestes qui se veulent virils.

Ce matin, pour la première fois, je l’ai vue étendue sur un banc, flanquée d’un fouillis improbable de vieilles couvertures et de sacs en plastique. Elle était endormie, les lèvres étirées par un sourire, non pas un rictus de sommeil mais un franc sourire qui semblait adressé au soleil à peine levé. Face à elle, recroquevillé sur une chaise, un chien blanc, genre caniche ou bichon maltais : il se dégageait de ce tableau une impression de sérénité et de bien-être qui contrastait avec la misère des deux personnages.

J’ai poursuivi mon chemin jusqu’au stade al-Nahda. À mon retour, une heure plus tard, la dame était encore là, mais le soleil avait perdu sa douceur matinale : le visage souriant n’était plus visible parmi les couvertures et le chien, l'œil torve, avait déserté sa chaise pour trouver refuge à l’ombre du banc. (11/10/25)


Cyclus Libanus

Depuis quelques semaines, en marchant dans les rues de Beyrouth, j’ai l’impression d’être ramené aux années 90 où l’on ne pouvait pas faire deux pas sans être assailli par le vacarme des pelleteuses et des marteaux-piqueurs. Les chantiers sont partout : ici une immense fosse d’où surgira bientôt un immeuble ou une tour, là un bâtiment en cours de restauration, plus loin un local évidé qui accouchera d’une boutique avant les fêtes. Rue de Damas, on peut voir des affiches annonçant le lancement des travaux pour l’édification du BEMA (Beirut Museum of Art). L’État n’est pas en reste : les chantiers publics sont omniprésents, sur la voirie, à l’aéroport, dans les transports collectifs…

Après la ruine, la reconstruction, et après la reconstruction, la ruine : voilà le cycle naturel du Liban depuis les années 70. Un cycle qui n’aurait pas été possible sans l’extraordinaire vitalité et le non moins extraordinaire aveuglement des Libanais. Car depuis 1975, le pays du Cèdre n’a pas connu une seule période de paix réelle susceptible de garantir une perspective de stabilité suffisamment longue pour permettre, sans crainte d’un nouveau conflit ou d’une crise majeure, le lancement de projets ambitieux de reconstruction. Et pourtant, à chaque répit, les Libanais se retroussent les manches et se remettent à bâtir à tout crin, obstinément, imperturbablement. Ainsi d’aujourd’hui : rien n’est réglé entre le Hezbollah et Israël, ce qui n’empêche pas les promoteurs de construire, les investisseurs d’investir, les particuliers de créer ou de rénover des entreprises, quitte à perdre en un clin d’œil, comme cela est arrivé à maintes reprises durant le demi-siècle écoulé, le fruit de leurs efforts. J’ignore s’il faut louer les Libanais pour cet increvable dynamisme, ou pointer leur incapacité à poser un regard lucide sur leur passé et leur avenir. (2/11/25)