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Francophone blues (2009)

 



Texte paru dans Liban, des mots entre les maux, Paris, Riveneuve Continents, n° 9, octobre 2009


Jalil s’engage dans la rue Emir Bechir bordée par la mosquée el-Amine et la cathédrale Saint-Georges. Il tourne à droite au niveau de la Blom Bank et descend la rue Maarad jusqu’à la place de l’Etoile où s’élève la tour de l’horloge ; de là, il rejoint le palais municipal, fait un crochet par Foch et Allenby avant de se diriger vers Bab Idriss. Il cherche en vain les vestiges du vieux Beyrouth dans ces lieux flambant neufs : l’ancien balad a été vidé de sa population et transformé en zone touristique pour les plus riches ; les souks où affluaient jadis les miséreux et les nantis, les petites ménagères et les grandes bourgeoises, les provinciaux à keffieh et les cadres en costume, où se bousculaient des vendeurs à la sauvette, des mendiants loqueteux, des portefaix, des diseuses de bonne aventure, des cireurs de chaussures, où de larges secteurs étaient réservés aux marchands de légumes, aux bouchers, crémiers, pâtissiers, fripiers, artisans de toutes sortes, où des légions de gagne-petit se retrouvaient à l’heure du déjeuner dans des bouis-bouis rustiques qui résonnaient des voix d’Oum Kalthoum et de Abdel-Halim, ce cœur trépidant du vieux Beyrouth est devenu, à la faveur de la reconstruction, un décor d’opérette clinquant et artificiel où s’alignent des restaurants et des boutiques de luxe, avec çà et là une galerie d’art pour investisseurs avisés, un magasin de téléphones portables, une échoppe de souvenirs, une agence de voyages, une banque. Les autres quartiers de la capitale ne sont pas mieux lotis, où des centaines de vieilles demeures ont été rasées par les mêmes promoteurs immobiliers : on a détruit des joyaux d’architecture, des merveilles de grâce et d’harmonie, pour ériger à leur place des buildings sans âme destinés à la spéculation. En ce début de juin 2009, il est même question d’aménager en parking le jardin public de Sanayeh, dont les jacarandas et les eucalyptus ont vu défiler des générations d’amoureux et d’enfants depuis l’époque ottomane.

Jalil longe des gratte-ciel en chantier qui lui rappellent les tours de Dubaï, il pousse jusqu’à Aïn el-Mreyssé, monte la rue Graham en direction de Hamra, contourne le parc de l’ancienne ambassade de France où se dresse à présent l’Ecole Supérieure des Affaires, inaugurée en 1996 par MM. Chirac et Hariri. Il s’arrête un instant devant l’entrée principale de l’école située rue Clemenceau. Le pas hésitant, il s’approche du grand portail, regarde à travers la grille. Ses yeux s’acclimatent peu à peu à la pénombre. L’endroit est calme, désert ; il n’entend que des cris d’oiseaux, des bruissements de feuilles, des remuements dans les branchages. Une odeur d’humus et de résine lui parvient en même temps que des bouffées d’air humide. Ses mains s’agrippent aux barreaux ; il a envie de pousser le portail et de pénétrer dans le parc : il emprunterait cette allée qu’il distingue à droite du bâtiment central, il s’enfoncerait parmi les bosquets, flânerait à l’ombre des pins et des ficus.

Jalil se demande pourquoi cet espace vert n’a pas été aménagé en jardin public. Les locaux hérités de l’ambassade auraient pu accueillir une bibliothèque ou un centre culturel plutôt qu’une business school fréquentée par une poignée d’étudiants. À travers les barreaux du portail, il imagine une fillette juchée sur des rollers, un groupe de retraités assemblés autour d’un trictrac, un petit garçon déguisé en Zorro qui croise le fer avec une armée de fantômes ; un peu plus loin, assise sur un banc, une jeune femme est plongée dans la lecture d’une revue, ses pieds déchaussés ramenés sous elle, tortillant ses longs cheveux noirs d’une main fébrile. Un couple de lycéens débouche d’une allée, un joggeur les dépasse, des rayons filtrés par les arbres pianotent sur la surface aigue-marine d’un plan d’eau.

Un souvenir remonte à sa mémoire : des années plus tôt, alors que la guerre battait son plein à Beyrouth, il a traversé la ligne de démarcation pour venir déposer une demande de visa ici même, dans ce bâtiment de l’ancienne ambassade. Il a fait la queue pendant plusieurs jours de suite, sous la mitraille et les bombes, avant de pouvoir accéder à l’intérieur du sanctuaire. Des heures et des heures à attendre un tour qui ne venait pas, devant ce sinistre portail noir gardé par des paras français armés jusqu’aux dents. Lui et ses compagnons poireautaient en rang d’oignons, serrés les uns contre les autres pour se protéger des resquilleurs, l’oreille rivée aux bruits des combats dont ils redoutaient à chaque instant qu’ils s’étendent au secteur de l’ambassade. Quand un obus s’écrasait dans les parages, on se précipitait vers les immeubles de la rue Clemenceau, mais on ne pouvait pas rester longtemps à l’abri : la file se reconstituait à vue d’œil et il fallait la réintégrer au plus vite si on ne voulait pas perdre sa place. Certains profitaient de la confusion pour avancer de quelques têtes ; des querelles éclataient, on s’engueulait, on s’insultait, on se bousculait en prenant à témoin les soldats français qui toisaient la mêlée avec une parfaite indifférence. Les paras se moquaient de voir les indigènes s’étriper entre eux, pourvu qu’ils se présentent un à un à l’embouchure du goulot. Je ne veux voir qu’une seule tête, tonnaient-ils sous leurs bérets rouges. S’il y en a deux qui se présentent à la fois, on les renvoie dos à dos en bout de queue. Tenez-le-vous pour dit. Vous êtes en territoire français ici. Votre bordel, vous le laissez à la porte. Pigé ?

Pigé.

Ils n’aimaient guère le bordel, les frénséwiyés. Il n’empêche qu’un matin, pour ne pas se faire chouraver sa place, et aussi, peut-être, pour montrer à ces farauds de Français que les autochtones n’étaient pas des sauvages, un médecin à la retraite proposa de dresser la liste des personnes présentes selon leur ordre d’arrivée ; plus besoin de faire la queue pendant des heures, argua-t-il, chacun attendrait son tour tranquillement, sans stress ni bousculade. L’initiative fut acceptée par tous. Le docteur entreprit aussitôt de relever les noms des présents et ceux des retardataires qui continuaient d’affluer vers le portail. La queue n’avait plus lieu d’être : les gens formaient des cercles, discutaient, s’asseyaient sur le trottoir, allaient et venaient en grillant une cigarette. De mémoire d’homme, on n’avait jamais vu une foule aussi détendue devant l’ambassade de France. 

A l’heure de l’ouverture, un béret rouge passa la tête par l’entrebâillement du portail, surpris de ne pas voir la file habituelle. Le médecin lui soumit la liste en lui expliquant que les demandeurs de visa allaient se présenter selon leur ordre d’arrivée ; il lui désigna le numéro 1, qui se tenait prêt à franchir le sas, puis les numéros 2 et 3 patientant un peu plus loin. Le soldat jeta un coup d’œil sur la liste où s’alignaient une centaine de noms en lettres latines. Moue dubitative. Plissement perplexe du front. Tressaillement énigmatique des sourcils. Bref conciliabule avec l’autre gardien. Le verdict tomba bientôt, implacable : C’est pas vous qui faites la loi ici, mettez-vous en rang, je ne veux voir qu’une seule tête.

L’effet de la sentence fut immédiat. D’une assemblée paisible et courtoise, la foule se métamorphosa instantanément en une meute de fauves prêts à s’entre-dévorer pour atteindre le portail de l’ambassade. Les mal classés montèrent à l’assaut (ils n’avaient rien à perdre), les mieux classés en firent de même (la meilleure défense c’est l’attaque), le tout sous le regard bleu céruléen des dieux de l’Olympe qui contemplaient le spectacle sans remuer un cil. Le vieux médecin avait beau rappeler ses compatriotes à l’ordre en brandissant la liste, sa voix fêlée était couverte par le raffut de la foule ; la cohue finit par se résorber en une file conforme à la volonté des gardiens : une seule tête à la fois. Le docteur et Jalil se retrouvèrent en queue de peloton.

Les paras, il est vrai, pouvaient faire preuve d’humanité en certaines occasions : ils dispensaient d’attente les vieilles dames, les personnes prises de malaise, les mères accompagnées de leurs bambins, mais aussi, selon l’humeur du jour, les jeunes femmes en tenue légère dont les tranches de peau lisse et les regards implorants avaient le don de faire fléchir ces colosses au cœur d’argile.

Lorsqu’au bout de plusieurs jours d’affilée, Jalil se retrouva enfin dans le Saint des Saints, la salle barricadée où l’on délivrait les visas, face à une virago trônant derrière un hygiaphone, il crut être parvenu au bout de ses peines. C’était sans compter avec la vigilance scrupuleuse de l’administration consulaire. La guichetière, du bout des lèvres, lui signifia qu’il manquait un tampon sur un papier, un tout petit tampon sur un tout petit papier, mais sans lui, désolée monsieur, nous ne pouvons pas donner suite à votre demande, au suivant.

Jalil a finalement obtenu son visa, mais il n’en avait pas terminé avec les queues pour autant : chaque année en France, il devait se pointer à quatre heures du matin devant l’hôtel de police du 5e arrondissement pour renouveler sa carte de séjour, et chaque année, malgré toutes ses précautions, c’était la même histoire : il manquait toujours quelque chose à son dossier, ce qui l’obligeait à faire une deuxième queue pour le dépôt, et une troisième pour le retrait de la carte, soit en tout au moins trois journées gâchées, plus de vingt heures d’attente, souvent dans le froid et sous la pluie, avec cette angoisse permanente d’être refoulé in extremis après avoir fait le pied de grue depuis l’aube. Au renouvellement de la carte de séjour s’ajoutaient d’autres formalités du même acabit, comme la demande de « visa de sortie » que tout résident étranger, à l’époque, se devait d’obtenir avant de quitter le territoire français.

Jalil était persuadé que les choses avaient changé depuis. Or au mois de novembre 2001, en visite à Paris, il eut la stupeur de voir rue Miollis une queue d’étudiants qui s’étirait sur plusieurs dizaines de mètres. Il pleuvotait ce jour-là, la température avoisinait le zéro, et les jeunes étudiants se tenaient immobiles, grelottants, protégeant de leur mieux leurs précieux dossiers. Il apprit en interrogeant certains parmi eux que la file commençait à se former dès la veille à onze heures du soir. Aucun ne se plaignait cependant. Venus pour la plupart de pays où l’humiliation était le pain quotidien des faibles, où la violation des droits de l’homme prenait des formes autrement plus graves que les files d’attente et les tracasseries administratives, ils prenaient leur mal en patience ; la France pouvait disposer d’eux à sa guise du moment qu’elle leur entrouvrait les portes de son éden.

Jalil s’est laissé dire que les cartes de séjour se renouvelaient sur convocation désormais. À croire ses anciens camarades d’université installés à Paris, les étudiants ne font plus d’interminables queues pour déposer leurs demandes ; les longues files ont disparu rue Miollis et ailleurs en France, comme elles ont disparu devant le consulat français de Beyrouth : on n’ouvre pas davantage la porte aux étrangers, les conditions pour obtenir un titre de séjour ou un visa ne sont pas moins draconiennes, le traitement des dossiers n’a rien perdu de sa rigidité bureaucratique, mais les postulants sont mieux reçus, dorénavant, à l’entrée du paradis. Jalil en a fait l’expérience lui-même en ce mois de juin 2009 : après avoir appelé le 1214 pour obtenir un rendez-vous au consulat, il s’est retrouvé quarante jours plus tard dans une salle climatisée et pratiquement déserte ; il a patienté quelques minutes, installé sur un siège confortable, avant d’être appelé à un guichet où une dame avenante a examiné son dossier sans se départir un instant de son sourire d’hôtesse. Ce qui n’a pas empêché l’aimable guichetière de refouler Jalil sur-le-champ, d’une manière courtoise mais ferme, car l’un de ses « justificatifs » n’était pas conforme à la réglementation Schengen : le passeport valable jusqu’en 2013, le billet d’avion aller-retour, le certificat d’hébergement, la carte d’identité de l’hébergeant français, les relevés de comptes avec le cachet de la banque, le carnet d’épargne, la carte bancaire, les bulletins de paye, la fiche familiale d’état civil, les anciens visas, les titres de propriété immobilière, l’assurance voyage à hauteur de 30.000 euros couvrant les frais de rapatriement et l’admission d’urgence à l’hôpital, tout cela n’avait pas suffi, il manquait à son attestation professionnelle la « garantie de l’employeur que l’employé reprendra ses fonctions au Liban » à son retour de congé. Désolée monsieur, nous ne pouvons pas donner suite à votre demande. Jalil, penaud, céda sa place au suivant, un garçon agité de tics, pâle et nerveux comme s’il allait passer un oral devant un jury de concours.

- Est-ce que je peux vous aider ?

Un gardien a surgi d’une guérite et s’avance dans sa direction. Jalil le remercie d’un geste de la main. Il jette un dernier coup d’œil sur le parc de l’ancienne ambassade, puis il se retourne, cherche autour de lui, cherche en vain la silhouette d’un jeune homme de dix-sept ans, un dossier de visa sous le bras, prêt à tout pour rejoindre le pays de ses rêves. Il ne voit personne dans les parages, sinon les deux agents de sécurité qui surveillent l’entrée de la banque BBAC.

Jalil s’aperçoit qu’il lui reste un quart d’heure pour rejoindre l’hôtel Cavalier, rue Abdel-Baki, où il a rendez-vous avec le correspondant d’un quotidien français. Le journaliste souhaite l’interviewer sur « la francophonie libanaise dans le cadre de la désignation de Beyrouth comme capitale mondiale du livre par l’Unesco » (sic). Jalil a souri en apprenant l’objet de l’entretien, d’abord à cause de cette formule saugrenue de Beyrouth capitale mondiale du livre, ensuite parce qu’on ne l’a jamais interrogé sur autre chose que la francophonie au Liban, son statut d’auteur francophone, l’état du français dans le pays, sa vision de la francophonie et de son avenir. À croire que ses livres se réduisent à la langue qui les articule et que sa pensée se limite à sa situation de francophone.

Jalil se demande s’il aura la patience de débiter son sempiternel discours sur le sujet. Des bribes de phrases s’agrègent dans son esprit puis éclatent comme des bulles de savon : français implanté depuis des siècles. Culture et savoir. Passerelle entre les civilisations. Valeurs humanistes incarnées par la France. Villepin au Conseil de sécurité. Droits de l’homme. Barrage contre la déferlante anglophone…

Il va falloir se rappeler tout cela, composer des phrases joliment troussées, faire bonne figure. Faire attention aussi : Jalil se promet de tenir sa langue ; il se gardera de dire ce qu’il pense à ce journaliste, que les lecteurs francophones sont de plus en plus rares au pays du Cèdre, que le nombre de locuteurs francophones ne se maintient guère mieux, que même si le français comme langue d’enseignement est répandu sur tout le territoire, la francophonie libanaise est cantonnée en grande partie à une zone géographique bien déterminée, voire à une communauté particulière. Il ne lui dira pas que les milieux francophones, souvent bourgeois et conservateurs, sont loin de refléter la diversité socioculturelle du pays, pas plus qu’il n’évoquera la littérature libanaise de langue française, trop inégale à ses yeux, partagée entre des œuvres transgressives, substantielles, passionnantes, et des productions stéréotypées qui sacrifient à des canons obsolètes ou, pire, à la préciosité et au maniérisme. Il ne s’étendra pas davantage sur sa frustration d’auteur marginal dont les livres sont inaccessibles à la majorité des siens, ni sur sa situation de dépendance à l’égard des instances de consécration parisiennes, ni sur ces nationalistes bien-pensants qui lui reprochent son aliénation identitaire et son acculturation occidentale, comme si écrire en français impliquait obligatoirement le rejet de la culture arabe et qu’à l’inverse, l’usage de l’arabe excluait toute forme de mimétisme culturel.

A mesure qu’il s’éloigne de l’Ecole Supérieure des Affaires, la conviction s’ancre en lui qu’il devra se taire encore une fois. La boucler comme il l’a toujours fait pendant la guerre. Fermer sa gueule. Question de tranquillité et d’équilibre. La devise de Joyce est son viatique depuis les années noires du conflit : Exil, silence et ruse. Exil intérieur, silence drapé de prudentes paroles, ruse permanente avec force sourires et dérobades : il ne dira pas ce qu’il pense de la presse francophone du Liban, ni des tenants du tout arabe qui confondent langue et culture, ni de la manière dont les médias français couvrent l’actualité du pays, ni de la politique étrangère de la France, ni d’Israël, ni du Hezbollah, ni des Hariri, ni de rien du tout qui tienne à quoi que ce soit. Quand on est ce qu’il est, on tourne sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler. Ou alors on écrit une œuvre de fiction, une nouvelle par exemple, en prêtant ses opinions à un personnage imaginaire qu’on appellerait Amir ou Fouad.

Jalil traverse la place Barghout, rejoint la rue de Rome et s’achemine à pas lents vers l’église Saydet el-Wardiyyé. La francophonie, cher monsieur, c’est l’ultime rempart contre l’uniformisation culturelle du monde, c’est le triomphe de l’être sur le temps et l’histoire, c’est l’intelligence en partage… Oui, très bien ça : la francophonie, c’est l’intelligence en partage. Jalil se prépare à l’entrevue en se dirigeant vers Le Cavalier. Le soleil éclaire le fronton de l’église. Le sourire lui revient. Amer. Cynique.

Liban, des mots entre les maux, Paris, Riveneuve Continents, n° 9, octobre 2009

© Ramy Zein


De la représentation au réel: retour sur un massacre, 2014




La civilisation, c’est la justice. La culture, c’est la mémoire. Nous avons bradé la justice, nous avons perdu la mémoire.


Texte publié dans Culture et barbarie - L'Orient Littéraire, n°100, Beyrouth, Editions de l'Orient des Livres, octobre 2014

Le 21 octobre 1990, à l’aube, des individus armés font irruption dans l’appartement de Dany Chamoun, opposant politique de renom. On l’entraîne vers un coin du séjour, on lui bourre le corps de balles silencieuses avant de mitrailler sa femme Ingrid. De leurs deux enfants accourus, alertés par le bruit, l’aîné, Tarek, sept ans, est abattu à bout portant. Julian, âgé de cinq ans, cherche à s’échapper. Il court en hurlant vers sa chambre, se jette sous son lit et rampe jusqu’au mur. On le tire par la cheville. L’enfant se débat ; il est immobilisé par une décharge qui lui ensanglante la tête et le thorax. Laissé pour mort, il expirera peu après dans l’ambulance. Les seules survivantes du massacre sont la gouvernante et la dernière-née du couple, un bébé d’un an, dont on ne saura jamais si elle a été épargnée par les tueurs, ou si, comme il était communément admis alors, les hommes ne l’avaient pas vue dormant dans son berceau.

Le récit de ce massacre, lu dans la presse, m’a bouleversé plus que tout autre depuis le début de la guerre. Ce n’était pas la tuerie la plus meurtrière pourtant. En quinze ans de conflit j’avais eu connaissance d’un tas d’autres massacres ; ma mémoire grouillait – grouille encore – d’une multitude de scènes imaginées à partir de relations orales ou écrites de carnages perpétrés dans différentes régions du pays : des dizaines d’hommes alignés contre un mur sommairement exécutés, tout un village exterminé à l’arme blanche, une explosion de voiture piégée faisant plus de cinquante victimes, des centaines de familles anéanties en quelques heures dans un camp de réfugiés...

Malgré l’atrocité de ces massacres, je ne me souviens pas de m’être jamais senti concerné par aucun d’eux. Peiné, oui, indigné, sans doute, effrayé quelques fois, révolté, stupéfait, mais jamais concerné en tant qu’individu. Ces événements ne me touchaient pas, ils me paraissaient lointains, pour ainsi dire irréels. Les signes linguistiques qui les désignaient dans les médias me semblaient renvoyer à un référent abstrait, une notion théorique relevant de l’Idée de la guerre. Pudeur ou défaut d’information, les comptes rendus de ces tueries étaient le plus souvent pauvres en détails et se contentaient de quelques formules laconiques : "seize habitants de S. ont été sauvagement assassinés dans leurs maisons par un commando non identifié", "les cadavres égorgés d’une famille ont été découverts dans un ravin sur la route de G.". Suivaient parfois, selon l’obédience du journal qui rapportait la nouvelle, des accusations directes ou voilées contre l’autre camp, des commentaires outrés sur le caractère "horrible", "odieux", "monstrueux", "abominable" ou "inqualifiable" du crime. La récurrence de ces adjectifs galvaudés et d’adverbes à l’avenant, associée à des conventions d’écriture au moins aussi rigides (on "déplore", "malheureuses victimes", "baignant dans leur sang"...), combinée à des prises de position politiques franches ou implicites, avait pour effet d’épaissir un peu plus la cloison symbolique dressée entre moi et les événements. Les faits rapportés étaient non seulement, dans la plupart des cas, réduits à quelques indications sur le lieu du massacre, le nombre des morts, leur confession religieuse, les instruments du crime, à l’exclusion de tout détail sur le déroulement et les circonstances de la tuerie ; ils étaient de surcroît farcis de clichés stylistiques et d’éléments idéologiques qui les rattachaient à la mythologie de la Guerre plutôt qu’à des faits avérés.

Avec le massacre du 21 octobre 1990 en revanche, s’il y eut profusion de commentaires, d’adjectifs et d’accusations plus ou moins voilées, il y eut dans la presse des comptes rendus précis de l’événement, ce qui était dû sans doute à la notoriété de Dany Chamoun et au contexte politique de l’assassinat. En lisant les journaux, je découvris, seconde par seconde, le déroulement concret d’une succession d’actes qui conféraient au récit une réalité matérielle irréductible. Le crime n’était pas vrai ; il était réel. Il me concernait. Je le voyais, je m’y voyais.

Ce qui m’a le plus marqué dans le récit du massacre, ce sont les détails touchant à la résistance du petit garçon et sa tentative de fuite. La panique de cet enfant, sa course éperdue, sa précipitation sous le lit, sa terreur au moment où la main de l’homme lui a agrippé la cheville, ses efforts pour s’en libérer, ses derniers instants de vie... Je n’arrivais pas à me défaire de ces visions. Il y avait en elles quelque chose d’incompréhensible, de littéralement impensable. Elles dépassaient les limites, non de la cruauté, ni de l’inhumanité, ni de l’abjection, mais simplement du possible. Le drame de Julian a reculé dans mon esprit la frontière du "possible". Possibles étaient pour moi, parce que connus, les massacres des civils, y compris "des enfants, des femmes et des vieillards", selon la trilogie de l’innocence consacrée par les médias ; impossible en revanche était cette scène où un homme traquait un petit garçon après avoir assassiné son frère sous ses yeux, le happait par la cheville, le tirait de sa cachette, restait sourd à ses supplications, sourd à ses appels au secours, vidait son chargeur dans son corps de cinq ans. Des faits similaires s’étaient sans doute produits auparavant, mais je n’en avais jamais appris que les bilans chiffrés, l’identité des victimes, l’endroit où ils avaient eu lieu, et quelques autres indications extrinsèques qui les situaient dans la représentation générale de la Guerre sans rien révéler, ou si peu, de leur réalité brute.

Mon désarroi était d’autant plus grand que le crime, je le savais d’expérience, allait demeurer impuni. Les assaillants et leurs complices ne seraient pas retrouvés. Même pas recherchés. Recherchés par qui d’ailleurs ? Les autorités légales à qui revenait cette tâche – et qui avaient amorcé un semblant d’enquête pour donner le change – étaient contrôlées depuis le début de la guerre par les différents partis engagés dans le conflit et leurs bases arrière régionales, donc par ceux-là mêmes qui commanditaient les assassinats et les massacres. Je ne pouvais espérer aucune réparation de ce côté-là : ni arrestation, ni aveu, ni procès, ni reconnaissance publique du crime.

Cet homme qui avait pourchassé un enfant jusque dans sa chambre, qui l’avait extirpé de son refuge et l’avait vu se débattre avant de l’achever de son arme silencieuse, cet homme, je n’avais même pas la consolation de me dire que sa mauvaise conscience l’accablerait de remords et qu’il souffrirait a posteriori de son acte. Tant d’issues s’offraient désormais à lui : il pouvait se persuader qu’il n’était qu’un simple exécutant, un sicaire loyal, que s’il avait refusé la mission, quelqu’un d’autre s’en serait chargé à sa place, sans parler des sanctions qu’il aurait subies. Il pouvait se convaincre qu’en participant à l’élimination de cet opposant et de ses descendants, il avait débarrassé la terre d’une engeance ennemie coupable d’avoir commis des massacres au moins aussi abjects, et susceptible, qui plus est, à la faveur d’un nouveau retournement de la situation politico-militaire, de rééditer ses crimes. L’opération à laquelle il avait participé, pour atroce qu’elle fût, aurait servi à épargner la vie de milliers d’innocents ! Tant de choses il pouvait se dire. Les ressources de l’autojustification sont inépuisables. Infiniment inventifs les accommodements avec la conscience.

Dans le meilleur des cas, pensais-je, l’homme qui avait poursuivi le petit garçon, qui l’avait arraché à son abri pour lui perforer le corps de balles, cet homme pourrait un jour venir à résipiscence, négocier une amnistie avec son Dieu, se jouer le jeu poignant de l’âme rachetée et prête à passer devant le Tribunal du Très-Haut. Je songeais aussi que l’individu allait probablement être liquidé par ses chefs, comme il est de coutume dans ce genre d’opérations où l’exécutant, malgré la chaîne préventive des intermédiaires qui le sépare du grand ordonnateur, en sait toujours trop, et constitue par conséquent une menace potentielle pour sa hiérarchie. Mais cette éventualité ne m’apaisait guère. Je ne voulais pas d’un homme mort. Je le voulais vivant, cet assassin, les yeux grands ouverts sur son crime. Mes fantasmes réparateurs me représentaient des scènes où je le voyais enchaîné sur une chaise, une lampe braquée sur lui. On lui montrait des photos de Julian avant le drame (gamin blond qui joue, qui pose avec sa famille, qui sourit à l’objectif), puis de Julian sans vie (cadavre livide criblé de balles), on exigeait de lui qu’il racontât son crime en s’arrêtant longuement sur chaque détail. On lui demandait d’imaginer son propre enfant à la place de Julian, soumis au même calvaire et voué au même sort. Seule sa repentance réelle et sincère aurait pu m’apaiser ; je l’imaginais tel que je brûlais de le voir : contrit, effondré, accablé par son acte, honteux de survivre à sa victime.

Mais il n’y eut pas de réparation. J’ai vécu seul avec la frayeur de l’enfant traqué, la course vers la chambre, la reptation affolée sous le lit, l’immobilité contre le mur, le souffle retenu, la sensation de la main posée sur la cheville, la lutte désespérée contre la force qui l’aspire, la vue du canon pointé sur lui, l’impuissance, les cris, les tirs, les brûlures, la brume acide qui brouille les images ultimes et enfonce dans les tumultes de la douleur, dernières attaches au monde.

Alors que jusque-là les vapeurs opaques du discours conventionnel (partisan, rhétorique, moral) m’avaient empêché de saisir dans leur réalité intrinsèque les crimes commis pendant la guerre, ce massacre m’a mis rétrospectivement, par déduction, face à la matérialité brute de tous les autres. Je me souviens par exemple que deux ans plus tard, lors de la commémoration du dixième anniversaire des massacres de Sabra et Chatila, j’étais à l’étranger en train d’écouter les nouvelles de la BBC. A la fin du journal, on annonça la rediffusion d’un reportage réalisé sur le vif au lendemain du carnage, puis j’entendis s’élever une voix d’homme aiguisée par l’émotion, au débit frénétique, qui décrivait le charnier découvert dans les deux camps ; il parla de fosses communes recouvertes d’une mince couche de sable, de corps exhumés par centaines, de cadavres égorgés, éventrés, mitraillés, tailladés ; il parla de membres épars que les secouristes recueillaient en plein soleil dans des sacs en plastique, ici un pied, là une main, une épaule, une tête, des membres qui pour beaucoup, ajouta-t-il, appartenaient à des enfants en bas âge, y compris des nourrissons. Je coupai la radio. D’un bond je me levai et ouvris la fenêtre. Avec avidité je me mis à observer l’animation de la rue, comme si j’avais voulu me fondre dans le spectacle ordinaire de la ville, dans ces silhouettes filant seules ou par paires avec leurs histoires si prodigieusement différentes de la mienne.

Sans en prendre conscience, je venais de me rappeler la mort du petit Julian, et ce souvenir intact, lancinant, avait déteint sur les images suscitées par l’émission de la BBC. Malgré les articles et les reportages que j’avais lus, vus ou entendus pendant dix ans sur les massacres de Sabra et Chatila, je n’en avais jamais perçu la réalité qu’à travers des images furtives, des représentations aussi figées et symboliques que des pictogrammes. Une force en moi me retenait de franchir ce stade de la signification au-delà duquel se déployait l’immense étendue d’une réalité crue où des êtres humains étaient poursuivis, rattrapés, acculés à un mur, immobilisés au sol, violés, mitraillés, égorgés, dépecés. Je voyais ces scènes à présent, je les voyais, les revoyais, et tremblais de la même stupeur ulcérée qui, deux ans plus tôt, s’était emparée de moi lorsque j’avais appris la mort de Julian ; les victimes avaient des visages désormais, des yeux, des bouches, des voix ; les victimes avaient existé avant d’être des cadavres entassés dans des fosses communes, elles avaient couru, elles avaient appelé au secours, elles avaient demandé grâce, elles avaient lutté en cherchant à fuir, elles s’étaient vues blessées, mutilées, elles avaient vu leurs proches exécutés sous leurs yeux ; entre le début de l’assaut et la retraite des assassins, un temps s’était écoulé sur lequel j’avais fait l’impasse jusque-là, qui constituait pourtant, par-delà les bilans chiffrés et les exploitations multiformes du massacre, l’identité ultime de l’événement ; la tuerie n’était plus un nombre à quatre chiffres, ni un nom de lieu ajouté à la longue liste des carnages et des génocides du vingtième siècle ; elle n’était plus un élément d’analyse politique rattaché froidement à d’autres faits d’histoire contemporaine dans le cadre d’un tableau de la situation géopolitique du Proche-Orient brossé par quelque spécialiste patenté sur un plateau de télévision ; elle n’était plus un instrument de propagande employé dans le but d’accabler la sauvagerie des uns pour mieux promouvoir la cause des autres ; elle n’était plus le thème d’un prêche moral pris dans les fadeurs d’un discours convenu et abstrait ; elle n’était plus le sujet d’une ode héroïque où la victime devenait martyre, la mort sacrifice, la douleur résistance, le sang élixir abreuvant la terre des braves dans l’attente d’une moisson de liberté.

La tuerie n’était plus rien de tout cela. Elle était devenue elle-même, une réalité nue et brute. Un massacre envisagé dans son déroulement concret.

Des comme Julian, petits ou grands, hommes ou femmes, il n’y en a pas eu des dizaines depuis le début de la guerre (et après sa fin officielle), il n’y en a pas eu des centaines, il y en a eu des milliers, des milliers d’âmes en peine qui errent dans les oubliettes de nos villes hâtivement reconstruites, attendant qu’un jour on veuille bien se rappeler leur calvaire et juger leurs bourreaux.

Il faut pardonner pour aller de l’avant, rétorquent les pragmatiques à l’intention des esprits chagrins qui réclament justice pour les innocents sacrifiés. Mais comment pardonner à des anonymes ? Comment absoudre des fantômes ? Pour dire « je vous pardonne », plus encore pour penser « je vous pardonne », il faudrait qu’il y ait quelqu’un derrière ce « vous », qu’il y ait quelqu’un pour se lever et répondre à l’appel de ce « vous ».

Je pense à toi, Julian, petit squelette gisant dans la montagne du Chouf. Je pense à toi en me disant que les vrais barbares, ce ne sont pas les hommes qui t’ont assassiné, c’est nous qui t’avons oublié. Nous qui avons laissé les criminels de guerre s’autoamnistier avant de faire main basse sur les institutions de la République. Nous qui avons participé au complot du silence, toléré l’intolérable, nous soumettant à l’infamie sans remuer le petit doigt. La civilisation et la culture, dont nous nous réclamons avec complaisance, ne sont pas affaire d’arts, de lettres, de raffinement, de bonnes manières ou que sais-je encore ? Elles se mesurent à la volonté de protéger les plus faibles et de rendre justice aux opprimés. La civilisation, c’est la justice. La culture, c’est la mémoire. Nous avons bradé la justice, nous avons perdu la mémoire. Je m’incline devant ton corps meurtri Julian, comme devant les tombes des innocents oubliés. Pardonnez-nous et dormez en paix. 

Culture et barbarie - L'Orient Littéraire, n°100, Beyrouth, Editions de l'Orient des Livres, octobre 2014