Je ne suis pas un mécréant
Nouvelle victime de la crise, un
homme s’est suicidé en pleine rue à Beyrouth, dans le quartier de Hamra. La
photo du malheureux à terre, le visage flouté, circule sur les réseaux sociaux.
J’observe sa chemise, son jean, ses chaussures ; je l’imagine en train de
les enfiler avant de sortir de chez lui. Cette vision me bouleverse autant que
son acte. Je le vois ouvrir la porte, un poids énorme sur ses épaules, sur
sa poitrine : il descend les escaliers, sort de l’immeuble, marche vers
son destin. A-t-il rencontré une connaissance sur son chemin ? A-t-il
croisé un sourire, un regard, une parole ?
L’homme a pris soin de couvrir son
visage avec une serviette au moment de se donner la mort, dans un ultime geste
de pudeur ou de protestation. Craignant sans doute la réprobation de ses
coreligionnaires, il a laissé à proximité un extrait de son casier judiciaire –
vierge – annoté de cette phrase : « Je ne suis pas un mécréant. »
(3/7/20)
Adossé à l’enceinte d’une école sur l’avenue Sami el-Solh, cheveux en
bataille et barbe grise, il y a un homme assis au milieu d’un fouillis de sacs,
de couvertures et de bouteilles en plastique. Il ne tend pas la main. Il ne
sollicite pas les passants. Son regard est rivé aux bennes d’ordures situées à
quelques mètres de lui.
Des chiffonniers qui tirent leur subsistance des déchets, on en voit de
plus en plus à Beyrouth. Ils surgissent des bas-fonds comme des relents de
notre mauvaise conscience. (4/7/20)
Signe
Une fenêtre qu’on ouvre au petit
matin, la fraîcheur de l’aube, un croassement de corbeau dans le bosquet en
contrebas. Soudain retentit une sirène d’ambulance, comme un rappel à la
réalité d’un pays qui sombre. (5/7/20)
L’illusionniste
Tarik el-Jdidé, à
proximité du stade municipal, un pâtissier remplit chichement des cornets de
glace devenue trop chère. Il compense la rareté de la matière par l’ampleur du
geste : le bras se lève très haut, puis, dessinant une large courbe dans l’air,
il plonge au fond du bac fumant dont il ne retire qu’une maigre boulette. Du
théâtre, de la solennité, et un peu de glace : au chaland de juger s’il
perd au change. (9/7/20)
Piège
Achraf est agent d’entretien. Il
vient du Bangladesh. Je l’ai toujours vu souriant, vif, l’air heureux. Il y a
un an, il a fait venir sa jeune épouse et tout semblait aller pour le mieux.
Jusqu’à l’hiver dernier où l’on s’est mis à lui verser son salaire, non plus en
dollars américains, mais en monnaie locale qui n’a cessé de se dévaluer depuis.
En échange de ses dix heures de travail quotidien, six jours sur sept, il
touche à présent l’équivalent de cinquante dollars par mois et doit puiser dans
ses maigres économies pour survivre. Sa silhouette s’est alourdie, sa gaieté a
disparu, ses sourires sont empreints de tristesse. Le piège s’est refermé sur
lui comme sur des centaines de ses compatriotes. Seul salut possible : son
rapatriement au Bangladesh, rendu difficile en raison des restrictions liées à
la pandémie et du prix exorbitant des billets d’avion. (14/7/20)
Urgence
La municipalité de Ghobeiry annonce
le recrutement de quarante agents de propreté. L’offre d’emploi est mise
en ligne sur le site de la mairie. En quelques heures, mille candidatures
affluent, dont un grand nombre de femmes, d’étudiants et de personnes âgées.
Avant la crise, seuls les travailleurs immigrés occupaient ces postes jugés
trop pénibles, sous-payés et, surtout, mal vus. La nécessité a changé la donne.
Ménager son amour-propre est devenu un luxe. Le regard de l’autre, l’estime de
soi, la fierté familiale, on n’y pense plus guère. L’humanité est revenue à ses
besoins primaires : manger, boire, dormir à l’abri. Rien d’autre ne compte
désormais. (16/7/20)
Les forces de l’ordre
Six cent cinquante employés de l’hôpital
américain de Beyrouth ont été licenciés d’un coup. Les chaînes de télévision
recueillent leurs témoignages en direct devant la prestigieuse institution.
Pour prévenir tout débordement, la direction a fait appel aux forces de l’ordre
dépêchées en nombre sur les lieux. Ces militaires et ces policiers, prêts à réprimer
des citoyens sans défense, sont les mêmes qui protègent la classe politique
responsable du grand désastre. (17/7/20)
Empathie
D., une amie danoise,
souffre d’hyper-empathie. La peine des autres est littéralement la sienne et
tout ce qu’elle a d’énergie, de ressources intellectuelles, de moyens
matériels, il faut qu’elle le mobilise pour tenter d’y remédier sur-le-champ.
Ce n’est ni posture caritative ni démarche compassionnelle réfléchie ; elle est
tout simplement poreuse à la souffrance d’autrui. En temps normal, son syndrome
d’empathie excessive l’accapare ; il devient étouffant en temps de crise. Je
viens d’en avoir une nouvelle démonstration : alors que notre ami commun
G. et moi-même commentions les problèmes de l’heure (l’inflation, la
paupérisation, le Covid-19, les licenciements massifs), je l’ai vue se
décomposer sur sa chaise, les joues en feu, une expression de détresse absolue
dans le regard. À la prochaine rencontre, je serai plus vigilant dans le choix
de nos sujets de conversation. (23/7/20)
Exil
Pas un jour ne passe sans que j’entende
parler d’un exil ou d’un projet d’exil. Tel jeune homme a déposé une demande d’émigration
au Canada, telle famille s’est envolée pour le Danemark, tel couple de
médecins s’apprête à s’installer aux États-Unis. Rien de nouveau sous le
soleil ; le Liban est un pays d’émigration depuis toujours, chaque crise
est suivie d’une vague migratoire vers des cieux plus cléments : la chute
du cours de la soie au XIXe, la Première Guerre mondiale et la grande
famine de 1915-1916, la guerre de 1975, l’invasion israélienne de 1982, les
combats interchrétiens de 1990, le conflit de 2006… Chacun de ces épisodes a
provoqué un exode massif de Libanais.
Ma famille en est un exemple parmi d’autres,
à commencer par mes deux grands-pères, l’un débarqué aux États-Unis en 1917, le
second mort à Abidjan en 1951. La crise actuelle ne fait pas exception. Des
dizaines de milliers de Libanais se sont expatriés au cours des derniers mois.
Beaucoup d’autres partiront encore dans les prochaines années. Puis, tôt ou
tard, s’ouvrira une nouvelle ère de prospérité qui entraînera le retour de
nombreux émigrés ou de leurs descendants. C’est ainsi. C’est notre éternel
retour à nous, une part de notre identité et de notre chagrin collectif, mais
aussi de notre force, car si le Liban a survécu à toutes ses épreuves, c’est
entre autres grâce à ces millions de Libanais qui se sont exilés au fil des
décennies. (31/7/20)
Seule
Une petite fille de deux
ans a été abandonnée par son jeune père sur le parvis d’une église dans un
village du Akkar. On l’a retrouvée en pleurs, pieds nus, serrant sa gourde
contre elle. On imagine la souffrance de cette enfant quand son père s’est
éloigné à grands pas, la laissant seule dans un lieu inconnu et désert. L’a-t-il
embrassée avant de partir ? L’a-t-il étreinte, caressée ? Lui a-t-il
demandé pardon ? L’homme, âgé de vingt ans, a été arrêté quelques heures
plus tard. Il a invoqué le chômage et la misère pour justifier son acte. Il n’avait
plus de quoi payer le lait et les couches. Un cas parmi des milliers dans un
pays en pleine paupérisation.
Quoi qu’il arrive
désormais dans la vie de cette gamine, il y aura eu ça : l’abandon, l’effroi, la
déchirure. (25/8/20)
Des corps à la mer
Nouveau drame de l’émigration
clandestine : une embarcation de fortune est tombée en panne au milieu de
la mer, entre le Liban et Chypre. Pas d’eau ni de nourriture à bord pendant
cinq jours ; les passagers avaient été empêchés d’emporter leurs bagages et
leurs provisions par le passeur. Plusieurs personnes ont succombé à la chaleur
et à la déshydratation. Leurs corps ont été abandonnés à l’eau. L’un d’eux
vient d’être repêché par la Défense civile au large de Saadiyyat. Une rescapée
raconte comment son fils de deux ans est mort dans ses bras. Ses lèvres étaient
boursouflées et blanches, sa langue tuméfiée lui sortait de la bouche. Elle a
été contrainte de jeter son corps à la mer.
Le temps de la douleur n’est pas
encore venu pour cette mère. Elle parle trop pour quelqu’un qui sait. La
douleur la terrassera plus tard, quand les mots se seront épuisés à tourner en
rond, quand les journalistes et leurs caméras auront disparu. La brume se
dissipera alors autour de l’enfant décomposé, la sidération se résoudra dans le
silence et la mère, soudain, saura. (17/9/20)
Ce qu’on attend
Voilà des mois qu’on a perdu
l’habitude d’espérer. En se levant le matin, on ne se demande plus si la
journée apportera une bonne ou une mauvaise nouvelle ; on guette avec
appréhension la mauvaise nouvelle du jour. Celle d’aujourd’hui est double. Après
avoir gelé les dépôts en devises, les banques restreignent désormais les
retraits en monnaie locale. Et les consultations parlementaires pour désigner
le Premier ministre ont été ajournées d’une semaine faute d’accord politique. (15/10/20)
Requiem pour l’intifada
La Révolution a un an.
Qu’est-ce qui a changé depuis ? Rien. Nous sommes revenus à la case départ,
avec les mêmes dirigeants aux commandes. Ils ont gagné. Ils gagnent toujours.
Le pays est tellement désespéré qu’il a renoncé à se soulever contre les hommes
qui l’ont conduit à la ruine. On réclamait des réformes, un renouvellement de
la classe politique, des poursuites judiciaires contre les corrompus.
Désormais, on n’aspire plus qu’à un peu de stabilité pour rester debout.
Impression étouffante
d’être pris entre les crocs d’un prédateur dont rien ni personne ne peut vous
sauver. (17/10/20)
Feue la révolution
Le 17 octobre 2019,
les Libanais sont descendus spontanément dans la rue pour protester contre la
fameuse taxe du WhatsApp. Treize mois et demi plus tard, les mêmes Libanais ont
perdu 90 % de leur pouvoir d’achat. Ils subissent de plein fouet la pauvreté,
le chômage, les pénuries. Les motifs de protestation et de manifestation sont
infiniment plus nombreux et plus vitaux que les quelques cents quotidiens sur
les communications WhatsApp. Personne ne bouge pourtant. Pourquoi ? Que
s’est-il passé entre-temps ? Bien sûr, il y a eu le Covid-19 et les
différents épisodes de confinement. Mais le corona n’explique pas tout. Si les
Libanais ont retrouvé leur passivité légendaire face aux exactions et
turpitudes du régime qu’ils subissent, c’est qu’ils ont perdu l’espoir de s’en
débarrasser. Ils ont compris qu’ils avaient affaire à des forces machiavéliques
capables de tout pour les empêcher de se mobiliser et de réclamer leurs droits,
n’hésitant pas à utiliser la menace, la violence physique, l’exacerbation des
tensions communautaires, l’instrumentalisation de la révolte à des fins
politiques, etc. La nation se réveillera-t-elle de nouveau un jour ?
Se dressera-t-elle encore une fois contre le gang de ploutocrates qui l’ont
mise à genoux ?... On peut toujours rêver. (3/12/20)
Noël
Nayla a décidé cette année de fabriquer elle-même les décorations de Noël.
Les santons, figurines, boules et autres ornements des ans passés sont restés
dans leurs cartons. Armée d’une paire de ciseaux et d’un pot de colle, elle a
créé les personnages de la crèche et toutes sortes d’objets chatoyants avec du
papier recyclé, des pompons colorés, des bouts de tissu, du coton et des
abaisse-langue. Le résultat est beau, malgré son aspect artisanal, ou
grâce à lui. La démarche de
Nayla a du sens dans le contexte actuel, en plus de présenter un intérêt
certain pour Riwan. (8/12/20)
Les bus à impériale
Avant la série de catastrophes qui s’est
abattue sur le pays, on voyait des bus à impériale promenant des touristes dans
les rues de Beyrouth. Ils étaient beaux, ces bus rouges à deux niveaux,
arborant fièrement les mots City Sightseeing en lettres d’or. Ils n’avaient
rien à envier à leurs semblables des capitales européennes. On était heureux de
les voir s’arrêter devant le Musée, Raouché ou la cathédrale Saint-Georges pour
embarquer et débarquer des visiteurs étrangers. La plupart du temps ils
étaient presque vides, mais elle était rassurante, cette petite flotte de bus
rouges, comme le signe d’une certaine normalité, la promesse d’un retour du
Liban sur la carte touristique mondiale.
Or hier, en rentrant à pied de Sin
el-Fil, j’ai découvert les bus à impériale gisant sur un terrain vague, parmi
les herbes sauvages et les flaques d’eau, pareils à de vieux pachydermes mis à
la retraite après avoir paradé sous les chapiteaux des cirques. Ils étaient
trois véhicules à sillonner Beyrouth au temps de la prospérité. Ils sont
désormais trois épaves à l’abandon qui attendent des jours meilleurs. Cette
vision crépusculaire m’a saisi comme un funeste présage. (22/12/20)
Les panneaux vides
Depuis quelques semaines, en prenant
l’autoroute du Sud, je suis frappé par la disparition des affiches
publicitaires. Les panneaux sont toujours là, de part et d’autre de la voie,
mais les publicités géantes qui les recouvraient se sont évaporées. On pourrait
s’en réjouir, tant cette succession ininterrompue d’affiches défigurait le
paysage. Or ce n’est pas le cas. D’abord parce que les squelettes de métal
encombrent tout autant la vue avec leurs sinistres rectangles grisâtres où
traînent çà et là des résidus de papier sale ; ensuite parce qu’ils nous
rappellent les effets de la crise qui n’a pas fini de désintégrer le pays. Chacun
de ces panneaux vides nous renvoie à notre triste réalité. (29/12/20)
La chape
Contraste frappant entre
la beauté de ces journées d’hiver baignées de soleil, qui succèdent à une
longue période de pluie et de grisaille, et la morosité d’une époque où tout
porte à la tristesse, depuis la crise économique aux conséquences multiples,
jusqu’au Covid-19 qui fauche à tout-va, en passant par le confinement général
dont on mesure mal les répercussions psychiques sur la population, sans oublier
le spectacle pathétique des dirigeants censés servir leur pays et qui
s’arc-boutent sur leurs positions avec l’obstination obscène du coprophage
agglutiné à sa bouse. (23/1/21)
Constat
Le constat amer est sur toutes les
lèvres : les Émirats ont envoyé une sonde sur Mars et le Liban est
incapable d’assurer l’électricité vingt-quatre heures sur vingt-quatre !
On a beau se dire que
les Émirats arabes unis constituent une autocratie, qu’ils sont assis
sur une fortune colossale et que leur population autochtone est homogène, cela
ne suffit pas à justifier notre fiasco monumental. Nous avions tout pour
réussir : le niveau d’éducation, le plurilinguisme, les capitaux,
l’ouverture sur le monde, le soutien de la diaspora… et nous avons tout raté.
Tout rater alors qu’on était privé de tout au départ n’est pas sans logique.
Mais tout rater quand on avait tout pour réussir est une aberration
impardonnable. (12/2/21)
La cigale et la fourmi
La fourmi s’est serré la ceinture
toute sa vie pour mettre de l’argent de côté. Elle savait que, l’âge venant,
elle ne pourrait compter sur personne et qu’elle devait, en mère prévoyante,
songer à l’avenir de sa progéniture. Résultat de son labeur assidu et de ses
sacrifices : elle s’est fait dévorer ses réserves par les rats et les cafards.
La cigale, elle, n’a rien à
regretter. Elle a profité de la vie, elle a vécu heureuse. On ne lui a dérobé
que des miettes.
Qu’avez-vous fait de votre
jeunesse ? demanda la cigale à la fourmi.
Je travaillais pour ne manquer de
rien, je me privais jour et nuit.
Vous vous priviez, répliqua la
cigale en ricanant.
J’en suis fort aise. Eh bien…
pleurez maintenant ! (14/2/21)
Désespoir
Ana lah nott aal hdoud (Je vais sauter par-dessus la frontière). Le jeune
Hussein a griffonné ces quelques mots sur une feuille quadrillée avant de
franchir la Ligne bleue. Un peu plus tard, il s’est fait arrêter par l’armée
israélienne. Jusqu’à l’année dernière, Hussein travaillait dans un restaurant à
Beyrouth en louant une chambre à Achrafieh, ce qui lui permettait de subvenir à
ses besoins et d’aider sa famille. Avec le confinement et la crise, il s’est
retrouvé au chômage et a dû rentrer dans son village de Hébbarié où
l’attendaient l’ennui et le dénuement.
Ce fait divers en dit
long sur le mal-être de la jeunesse libanaise prête à tout pour fuir un pays dévasté.
Tout, y compris traverser la frontière au péril de sa vie. Le père de Hussein,
ancien membre de l’ALS (milice supplétive de l’État hébreu), a dû lui présenter
Israël comme un pays de cocagne. C’est poussé par la misère que le père avait
collaboré avec l’armée d’occupation, comme des milliers de ses semblables à l’époque,
chrétiens et musulmans. C’est acculé par la même misère que le fils a décidé de
« sauter » par-dessus la Ligne bleue. (1/3/21)
Mystère chimique
Le dollar a percé pour la première
fois le plafond des dix mille livres. Les prix suivent la même courbe et les
personnes, nombreuses, qui doivent grappiller à gauche et à droite pour nourrir
leur famille (nourrir seulement, on n’aspire plus à rien d’autre), se
retrouvent dans une situation littéralement intenable.
Non qu’il faille se soucier de leur
sort, mais il est à se demander comment les hommes politiques arrivent à
trouver le sommeil. Les laboratoires pharmaceutiques devraient se pencher sur
leurs cas, car il y a sans doute dans le métabolisme de ces individus quelque
secret chimique susceptible d’aider les chercheurs à perfectionner les
propriétés des somnifères. (3/3/21)
Erreur de cible
Depuis quelques jours,
on coupe de nouveau les routes un peu partout, compliquant encore plus
l’existence d’une population à bout de souffle. Pour faire simple : des
gens expriment leur ras-le-bol en pourrissant la vie d’autres gens. Ce qui est
pour le moins paradoxal, car il est évident que les responsables de la
situation où se trouve le pays ne sont dérangés en rien par les barrages
humains et les pneus brûlés. Seuls en souffrent les citoyens ordinaires qui se
voient ainsi doublement victimes : de l’oligarchie corrompue et des
coupeurs de routes.
La question se pose
alors, comme elle n’a cessé de se poser depuis le début de l’Intifada :
pourquoi les insurgés ne ciblent-ils pas en priorité les résidences et les
sièges des dirigeants politiques ? Pourquoi s’en prennent-ils au vieux
type qui se rend à un centre de vaccination ou à la jeune femme qui tente de
rejoindre son travail, plutôt que d’organiser des sit-in massifs et permanents
là où leur mobilisation aurait un sens ? Si c’est la peur qui les empêche
d’affronter directement les chefs politiques et leurs troupes, qu’ils ravalent
leurs slogans et qu’ils rentrent chez eux : on ne fait pas de révolution
en s’attaquant aux victimes mais aux bourreaux. (6/3/21)
Trop demander
Ce matin, peu avant huit
heures et demie, une trentaine d’individus sont amassés devant une banque de
l’avenue Sami el-Solh. Ce n’est pas une métaphore : ils sont littéralement
collés les uns aux autres pour défendre leur place et faire barrage aux éventuels
resquilleurs.
La banque pourrait
installer un distributeur de numéros, ou demander au portier de distribuer
lui-même des numéros à partir de huit heures. Cela contribuerait à déstresser
les gens, à préserver ce qui reste de leur dignité et à les protéger du
Covid-19. +* Mais c’est sans doute trop demander à une banque qui, comme toutes
les autres, a fait main basse sur les comptes en devises des épargnants, avec
la complicité de la Banque du Liban et des partis au pouvoir depuis les années
1990. (9/3/21)
Désolation
Pendant un cours en ligne, je me
suis surpris à éprouver un sentiment inédit envers les étudiants, eux qui
m’avaient toujours inspiré de l’espoir, de la curiosité, de l’affection : je
les imaginais dans leur vie future, je m’identifiais à leurs aspirations, je
les accompagnais dans leurs projets. Or là, soudain, face à leurs initiales ou leurs
photos figées dans des bulles sur la plateforme de Microsoft Teams, j’ai été
submergé par un sentiment nouveau : la désolation. Quelle est donc leur
vie aujourd’hui, les jeunes Libanais ? Isolement, privations,
frustrations, et sans doute, pour beaucoup parmi eux, la souffrance de voir
leurs parents dans des situations difficiles. Quant à l’avenir, quel futur
peuvent-ils envisager s’ils n’arrivent pas à fuir vers d’autres cieux ?
Quelles perspectives leur offre ce pays dont ils sont les otages ?
« Désespérer une jeune âme est
un crime qui passe tous ceux qu’il a commis jusqu’ici », déclare
Cherea à propos de Caligula dans la pièce éponyme de Camus. Voilà précisément
ce qu’ont fait les dirigeants libanais : désespérer la jeunesse du Liban, qui
doit se faire violence pour croire encore à l’avenir dans un pays en pleine déroute. (5/3/21)
Les feux éteints
Collision entre un taxi-service et
une moto rue de Damas. Le motocycliste est à terre, couché sur le dos,
incapable de se relever. Le chauffeur, petit et bedonnant, fait les cent pas
autour de son véhicule, l’air désemparé, un portable collé à l’oreille. Même
avant la crise, la condition de ces deux hommes ne devait pas être brillante.
Avec un dollar à plus de dix mille livres, on imagine sans peine les
difficultés de leur existence. Et voilà que le sort leur assène un nouveau
coup.
Sans doute ont-ils une part de
responsabilité dans l’accident, mais l’imprudence n’explique pas tout. La
voiture et la moto se sont percutées devant le ministère des Affaires sociales,
à l’intersection des rues de Damas et de Badaro, un carrefour régulé d’ordinaire
par des feux de circulation. Or les feux étaient éteints au moment de la
collision, comme ils le sont de plus en plus à Beyrouth. (10/3/21)
Lassitude
Le dollar frôle les quinze mille
livres. Les supermarchés sont pris d’assaut par une population saisie de
panique, dont les salaires oscillent désormais entre cinquante et deux cents
dollars. On assiste à des scènes de cohue et de pugilat autour des rares
produits subventionnés encore disponibles. Partout des files s’étirent, devant
les stations d’essence, les épiceries, les boulangeries, les pharmacies. J’ai
vu un homme s’éloigner du Hawa Chicken de Furn el-Chebbak en serrant une
précieuse barquette d’œufs, l’air accablé et dégoûté.
Accablés et dégoûtés, voilà des mots
qui résument bien l’état des Libanais face à la crise et à l’inertie des
responsables. (17/3/21)
Effondrement
Faute de crédits suffisants,
certaines institutions publiques n’arrivent plus à payer le combustible de
leurs groupes électrogènes, si bien qu’elles en sont réduites à suspendre leurs
activités chaque fois qu’il y a une coupure de courant, et les décrochages sont
nombreux ces temps-ci. Les gens venus accomplir des formalités doivent attendre
le retour de l’électricité, et plus l’attente est longue, plus les files
s’allongent dans des salles peu aérées, cela quand on respecte son tour, car
souvent c’est la cohue dans ces lieux. Des personnes sont obligées de revenir
plusieurs jours de suite au même service pour achever ce qui, en temps normal,
aurait dû prendre quelques minutes.
Défaillances de l’EDL, délitement de
l’État, pourrissement général, et le nouveau gouvernement se fait toujours
attendre cinq mois après la désignation du Premier ministre. Les partis
politiques se renvoient la responsabilité du blocage, suspendus à l'on ne sait
quel oracle delphique ou quelle instance internationale. (25/3/21)
La honte
Au cours des dernières semaines, j’ai
vu défiler de nombreuses vidéos montrant des rixes et des cohues dans les
supermarchés autour des produits subventionnés. J’éprouvais à chaque fois la
même tristesse pour les acteurs de ces scènes, et la même colère envers les
responsables politiques qui nous ont conduits là, sans avoir, eux, à en venir
aux mains pour un sac de sucre ou un bidon d’huile.
Mais aujourd’hui, c’est un sentiment
nouveau qui m’étreint : la honte. La vidéo qu’on m’a envoyée ne circule
pas seulement sur les réseaux sociaux libanais. Elle a été diffusée par une
chaîne d’information panarabe et tourne en boucle dans plusieurs pays ; elle a
été vue par des millions de personnes en Arabie saoudite, aux Émirats, au
Koweït. Nous sommes devenus la risée des peuples qui, jadis, admiraient la
prospérité du Liban, son rayonnement culturel, son système éducatif, son
dynamisme éditorial, son attractivité touristique. Nous suscitons des
moqueries, voire pire, de la pitié, chez ceux-là mêmes qui rêvaient de nous
égaler. Jamais nous n’étions tombés aussi bas. Ce pays, considéré autrefois
comme le phare de l’Orient, est désormais un trou noir.
(5/4/21)
Soldats
Sans l’armée libanaise, le Liban s’écroulerait en quelques heures. Comment
rend-on grâce aux soldats ? Comment les remercie-t-on d’incarner le
dernier rempart de l’unité nationale ? En réduisant leur pouvoir d’achat
jusqu’aux limites de la misère, en rationnant leur nourriture dans les
casernes, en les privant d’interventions chirurgicales, en les contraignant à
prendre un deuxième emploi pour survivre… Après avoir ruiné le pays, on
s’attaque désormais à ses fondements. (5/4/21)
Du mot à la chose
Certaines formules magiques suffisent
à faire briller les yeux : fresh dollar en fait partie.
Il y a quelque chose d’agréable et de rafraîchissant dans ces deux mots, comme
une limonade glacée par temps de canicule, ou une bonne salade de légumes
fraîchement coupés. On ne l’entendait guère avant la crise ; aujourd’hui
l’expression est sur toutes les lèvres, colportée tel le code secret du
bonheur. Le billet vert était une denrée commune jusqu’à l’automne 2019 :
on s’en procurait à tous les coins de rue, on vous rendait votre monnaie en
dollars dans les stations-services, il vous était égal de payer en dollar ou en
devise locale. À présent il vous faut mille subterfuges pour mettre la main sur
du fresh dollar, le dollar en espèces s’entend, qu’on voit et qu’on
touche, pas celui des banques rebaptisé lollar, qui est à l’argent
ce que le mot est à la chose.
Nombre de magasins vous vendent
leurs produits contre du fresh dollar exclusivement. On est
prêt à vous céder des appartements luxueux moitié prix pourvu que vous aligniez
des liasses vertes. Et si vous faites partie des privilégiés qui touchent
leurs salaires en devises sonnantes et trébuchantes, ou qui reçoivent des
mandats de l’étranger via Western Union ou MoneyGram, alors vous êtes le
roi du monde. (6/4/21)
Le salut par la crise
L’horizon politique est
toujours aussi bouché et la situation économique aussi sombre. Alors on se
console comme on peut face au marasme. Une méthode efficace consiste à dresser
la liste des bienfaits engendrés par la crise, car il en existe et ils sont
nombreux : la fin du vaste mensonge collectif bâti
sur une prospérité factice qui ne tenait qu’à des ingénieries financières
fumeuses ; l’ébranlement d’un système qui épuisait les ressources du pays
et paralysait ses institutions ; la mise à nu de la classe politique dont
la corruption et l’incompétence sont établies comme jamais ; la remise en
question d’un mode de vie centré sur la consommation de produits importés au
détriment de la balance commerciale et de l’environnement ; le
renforcement des liens de solidarité ; la revitalisation de l’artisanat ;
la stimulation de la production locale et de l’entrepreneuriat…
Avant la crise, on se
croyait condamné à un statu quo perpétuel. Un petit (tout petit) espoir est
permis désormais. Pourvu qu’il ne soit pas balayé comme nos espérances
d’après-guerre, lorsque nous avons raté l’occasion historique de bâtir
un État de droit fondé sur le mérite et la justice. (9/4/21)
L’impossible
Or, nous le savons désormais, la révolution est
impossible au Liban. D’abord parce que les grands partis politiques bénéficient
d’une assise populaire non négligeable, dont ils s’assurent la loyauté par
toutes sortes de procédés qui vont de l’intimidation à la gratification, en
passant par le conditionnement mental et l’exacerbation de la fibre
communautaire. Ensuite, ces mêmes partis peuvent compter sur des centaines
d’escouades bien rodées pour faire barrage aux protestataires, tantôt par la
violence, tantôt par la ruse, en infiltrant les insurgés afin de récupérer leur
mobilisation en vue de la diriger contre un adversaire politique. S’ajoute à
cela l’absence de projet commun susceptible de fédérer tous les
révolutionnaires (dont les aspirations sont parfois contradictoires) et
d’entraîner derrière lui une population libanaise partagée entre la passivité
et le scepticisme.
Bref, on ne peut qu’attendre et espérer un sursaut de
conscience de la part de nos fossoyeurs, ou l’intervention providentielle d’un
deus ex machina qui délivrerait le pays des ténèbres. (12/4/21)
Le vieux chiffonnier
Baromètre
Les feux de signalisation
constituent un indicateur fiable de l’état du pays. Avant 1975, Beyrouth
s’était dotée d’un réseau important de feux tricolores qui cohabitaient avec
les inamovibles agents de la circulation postés aux grands carrefours. Puis la
guerre a éclaté et les feux ont disparu, balayés avec d’autres marqueurs
d’urbanité. J’ai appris à conduire en 1983-1984 dans une ville sans feux et
quand je me rendais en France pour mes études, j’étais déstabilisé par ces
étranges poteaux lumineux qu’il m’arrivait d’ignorer en tant que piéton ou
cycliste, ce qui me valait injures et engueulades bien méritées.
Avec le retour à l’ordre sous la
férule syrienne dans les années quatre-vingt-dix, les feux ont repris du
service progressivement. En quelques années, toute la capitale s’est couverte
de feux tricolores que la population rechignait à respecter au début, avant de
s’y accoutumer petit à petit sans jamais s’y conformer totalement. Or à présent
que le Liban s’enfonce dans la crise, on voit de nouveau s’éteindre l’un après
l’autre les feux de signalisation, car la société responsable de leur entretien
manque de fonds depuis que les parcmètres, son autre domaine d’exploitation,
ont cessé de fonctionner. Les Beyrouthins réapprennent ainsi à conduire sans
feux, ce qu’ils n’ont guère oublié à vrai dire. Il en résulte certes des
bouchons et des accidents, mais dans l’ensemble, la population s’accommode
assez bien de la nouvelle réalité qui constitue, en fait, sa seule réalité de
référence et la norme historique de la circulation à Beyrouth. (1/5/21)
Le vieux Beyrouth
Première visite au centre-ville
depuis des mois. J’ai vu des rideaux baissés, des vitrines brisées, des locaux
incendiés, des barbelés, des chicanes, des blocs de béton, des entrées d’immeubles
condamnées par des panneaux, des graffitis traînant çà et là sur les murs, vestiges
dérisoires d’une révolution avortée par l’effet conjugué du coronavirus et des
manœuvres politiciennes. Partout, le silence et le vide, même aux abords du
Cinemacity jadis grouillant de monde : le complexe a été emmailloté dans une
immense bâche blanche, façon Christo, en attendant des jours meilleurs. La
place de l’Étoile, elle, est bunkérisée de tous côtés par la police du
Parlement dépendante de M. Nabih Berri, héritage du
régime des milices qui a sévi pendant la guerre.
Cela dit, ce ne sont ni le soulèvement
ni la crise qui ont tué le centre-ville. Le vieux Beyrouth était déjà mort et
enterré bien avant. Dans les années 90, Solidere avait rasé une grande partie
des souks pour les remplacer par des galeries marchandes modernes, foulant aux
pieds un large pan de notre mémoire. (6/5/21)
Pénurie
Aucune station d’essence ouverte sur
l’autoroute du Sud hier après-midi, si bien que des automobilistes ont dû
abandonner leurs véhicules sur le bas-côté. Les rares stations ouvertes dans le
pays sont prises d’assaut par des files interminables de voitures. Le problème
n’est pas lié seulement à l’importation ; il tient aux subventions de
l’essence, dont des rumeurs insistantes assurent qu’elles vont être levées
bientôt, entraînant une multiplication par trois ou quatre du prix à la pompe.
Les distributeurs préfèrent stocker le carburant pour le revendre plus cher.
Idem pour nombre de stations qui prétendent être à sec quand leurs réservoirs
sont pleins à craquer. La panique des automobilistes fait le reste.
La situation démontre, encore une
fois, l’impuissance des autorités qui ne peuvent ni inspecter les stations
d’essence faute d’effectifs suffisants, ni contrôler les distributeurs qui
bénéficient de complicités dans les organismes de l’État, ni même faire des
annonces claires à court terme, donnant l’impression de naviguer à vue. La
pénurie montre aussi la fragilité d’un pays qui a tout misé sur le transport
individuel, négligeant depuis sa création les transports collectifs. Si, dans
les années de la « Reconstruction » (qu’a-t-on reconstruit au juste
?), on s’était préoccupé de soulager les voies urbaines et interurbaines par
des projets ambitieux visant à améliorer les transports publics, nous n'en
serions pas là aujourd’hui, à la merci de la première rumeur venue. Ce n'était
pas l’argent qui manquait à l’époque, mais la volonté, la vision et, surtout,
le sens du bien commun.
Un ratage monumental de plus à
inscrire au passif de la classe politique libanaise qui, décidément, dans
quelque domaine que ce soit, n'a pas été à la hauteur de ses responsabilités. (10/5/21)
Fête
Naguère, à la fête du Fitr, on
voyait des familles se promener autour du parc des Pins. Les enfants
endimanchés dégustaient des épis de maïs ou des barquettes de lupins en
songeant aux nouveaux jouets qui les attendaient chez eux. Certaines années, on
installait des manèges en périphérie du parc, côté Beyhum ou Kaskas.
Rien de tout cela hier après-midi. À
peine quelques enfants visibles dans le secteur du Horch ou dans les rues de
Basta et Msaytbeh : ici une fillette à tutu, un sac fluo en bandoulière,
prenant des airs de dame. Là un garçon qui poursuit des ombres, une
mitraillette à la main.
Le Liban n’est pas à la fête. Les
gens comptent leurs sous, retiennent leur souffle, guettent le moindre signe
d’en haut qui leur redonnerait espoir. Or les dieux sont aux abonnés absents
depuis plusieurs mois. Ils ne semblent pas pressés de redescendre sur terre, ni
de redresser le temple qu'ils ont saccagé de leurs propres mains. (14/5/21)
La fin du mensonge
La crise est en train de modifier en profondeur notre rapport aux objets. Même si nous sommes loin de leur
frugalité paysanne, je retrouve dans notre nouveau mode de vie les réflexes de
mes grands-parents soucieux d’éviter le gaspillage, rétifs à jeter quoi que ce
soit, cantonnant leurs achats à la stricte nécessité. Les
ménages libanais surveillent de près leur consommation : ils réapprennent à faire durer les choses, à ne plus les
remplacer dès qu’elles accusent une petite baisse de performance ou que leur
modèle semble dépassé. On découvre qu’une machine en panne peut être réparée
avant d’être expédiée à la décharge, tout comme les habits, les chaussures, les
meubles. On se rend compte que les produits locaux, alimentaires, textiles ou
autres, n’ont pas à rougir devant les produits importés qui monopolisaient
jadis les rayons et les vitrines. Les ports de Beyrouth et de Tripoli ne sont
plus envahis par des milliers de conteneurs transportant des articles
accessoires, sinon superflus.
Le Liban a cessé d’être un pays vivant au-dessus de
ses moyens, dans le mensonge d’une prospérité illusoire alimentée par des montages
financiers du type « schéma de Ponzi ».
Pourvu que le retour à la normale, s’il advient un jour, ne s’accompagne pas
d’une nouvelle régression. (18/5/21)
Les rayons vides
La pénurie de médicaments continue
de plus belle : les rayons des officines sont dégarnis et les pharmaciens
fatigués de répéter aux clients Nous n’avons plus ce médicament. Tellement
fatigués que beaucoup ont préféré mettre la clé sous la porte. On parle de
centaines de pharmacies définitivement fermées.
Des doigts accusateurs pointent
tantôt la Banque du Liban qui limite les crédits accordés aux importateurs de
médicaments pour protéger ses maigres réserves en dollars, tantôt les
importateurs eux-mêmes soupçonnés de dissimuler leurs stocks, ou encore les
contrebandiers qui exportent les médicaments subventionnés avec la complicité
de certains distributeurs. Sans oublier la panique, qui est probablement la
principale cause de la pénurie : au début de la crise, craignant de
manquer, les malades chroniques ont dévalisé les pharmacies pour stocker les
médicaments chez eux, provoquant ainsi la rupture qu’ils redoutaient, phénomène
bien connu qu’on voit se reproduire de manière cyclique avec l’essence.
Il y a aujourd’hui des personnes
dont l’unique occupation, du matin au soir, est de courir les pharmacies à la
recherche d’un médicament indispensable à un parent souffrant de cardiopathie,
de diabète ou d’hypertension. Ils ne protestent pas, ne se révoltent pas, ne se
mobilisent pas pour faire pression sur les autorités. Ils savent qu’il n’y a
rien à espérer des pouvoirs publics. Alors ils courent, ils sillonnent le
territoire, en silence. (23/5/21)
Faire comme si
Un raffut du diable a secoué hier la
quiétude du quartier : battements de tambour, cornes de brume, hurlements.
On s’est précipité aux fenêtres en pensant à une manifestation. Il s’agissait
en fait d’une vingtaine de lycéens paradant pour marquer la fin de leur
scolarité.
Ils ont à peine vu l’école depuis
octobre 2019, ils sont privés de perspectives sur tous les plans, leurs parents
rament, leur pays sombre. Cela n’a pas empêché ces jeunes de faire comme
si, d’y croire encore. Leur joyeux tintamarre est un pied-de-nez à la
réalité. (29/5/21)
Le retour des bus à impériale
Je n’imaginais pas les revoir de
sitôt, ces bus rouges destinés à promener les touristes dans les rues de
Beyrouth. La dernière fois que je les avais aperçus, c’était au mois de
décembre : ils gisaient sur un terrain vague de Tahwita, promis à un sort
misérable de rouille et de poussière.
Or non, ils sont bel et bien
revenus, assurant de nouveau la navette entre Raouché et Mathaf en passant par
le centre-ville. Une pénurie d’essence frappe le pays, il n’y a jamais eu aussi
peu de touristes au Liban, la Banque mondiale qualifie la situation libanaise d’une
des « pires crises économiques au monde depuis 1850 », et pourtant,
nous faisons circuler des bus à impériale arborant en lettres d’or les mots
City Sightseeing, des mastodontes aussi massifs que vides, ne s’arrêtant que
pour débarquer et embarquer des fantômes. (2/6/21)
De vie ou de mort
Ce n’est plus une affaire de
restrictions et de contraintes. C’est une question de vie ou de mort. Les
hôpitaux manquent d’équipements et de produits. Des patients sont privés
d’opérations indispensables. Les soignants prescrivent des scanners et des
examens qui ne pourront pas être réalisés. Des malades chroniques n’ont plus
accès aux médicaments. On informe les personnes sous dialyse que leur
traitement ne sera plus assuré d’ici quinze jours. L’un des plus grands CHU du
Liban, l’Hôtel-Dieu de France, vient d’annoncer la fermeture de son laboratoire
pour les patients externes. Sans parler de l’exode massif des médecins et des
infirmières, ni du lait introuvable pour les nourrissons, à qui on donne du
lait de substitution nuisible à leurs organes en développement
(fromage dilué, yaourt coupé à l’eau, lait de riz ou d’amande).
Au cours de l’année 2020, l’édifice
se défaisait pierre par pierre. À présent des pans entiers de murs s’écroulent.
En attendant l’effondrement terminal, les préposés au sort du pays ergotent, à
coups de communiqués incendiaires, sur les prérogatives constitutionnelles des
uns et des autres. Le Liban vacille sur ses fondements, mais pour eux, la farce
continue. (4/6/21)
Ni avec toi ni sans toi
En marge d’une soutenance de thèse,
discussion à bâtons rompus avec des collègues. L’inévitable question surgit
très vite, celle que tout le monde se pose à Beyrouth depuis un an :
est-ce que vous pensez à l’exil ?
Les réponses se classent en trois
catégories. Il y a les déterminés qui ont déjà pris les mesures nécessaires
pour s’expatrier prochainement. Il y a ceux qui, au contraire, excluent la
possibilité d’émigrer pour des raisons pratiques ou familiales. Et puis il y a
les indécis qui temporisent, hésitent, se débattent dans les rets redoutables
du fameux « ni avec toi ni sans toi ». Ils vous déclarent que s’ils
sont malheureux ici, rien ne leur garantit qu’ils le seront moins ailleurs. Ils
vous confient leurs craintes, leurs espoirs et, en dépit de tout, leur
attachement à ce pays dont ils n’arrivent pas à se défaire.
La situation est encore plus
compliquée pour les parents d’enfants en bas âge. Quelle que soit la décision
prise, ils le savent, c’est le destin de leurs petits qu’ils engagent. De
manière durable, sinon définitive. On peut jouer à pile ou face avec sa propre
vie ; pas avec celle de ses enfants. (5/6/21)
Une série sans fin
Les files s’allongent de jour en
jour devant les stations d’essence. Les gens stockent le carburant chez eux, le
marché noir prospère, la contrebande vers la Syrie bat son plein. Les Libanais
sont cernés de partout. Un problème émerge : ils déploient des efforts
surhumains pour s’y adapter. Puis un autre, plus grave, se manifeste et ils
plient l’échine, avant qu’un troisième ne surgisse et ne les oblige à se serrer
un peu plus la ceinture, à consentir encore plus de sacrifices. La série semble
sans fin. (15/6/21)
À chacun sa fable
On se demande comment
les partisans des hommes politiques parviennent à concilier leur attachement à
leurs chefs et les conditions de vie désastreuses qu’ils subissent au
quotidien par leur faute. Sans doute absolvent-ils leurs zaïms de
toute responsabilité sous l’effet de la propagande en se disant que les
fautifs, ce sont les autres. À chacun sa fable. (21/6/21)
Le temps opaque
Jamais depuis la guerre
on n’a eu autant de peine à se projeter dans un avenir proche. L’opacité est
totale, que cela concerne la situation politique, la crise économique, le
naufrage de la livre, les pénuries (essence, médicaments, denrées alimentaires).
On dérive vers l’inconnu sans la moindre prise sur les événements.
La rentrée prochaine
paraît bien lointaine. Il y a un mois, grâce à la campagne de vaccination menée
par l’université, nous tablions sur une rentrée normale en
« présentiel ». Or rien n’est moins sûr. Pourrons-nous remplir nos
réservoirs pour nous déplacer et donner des cours ou y assister ? Les
routes seront-elles ouvertes ? Les tensions entre les partis politiques
resteront-elles sous contrôle ? Les familles auront-elles le loisir de
penser à autre chose qu’à leur survie immédiate ?
On parle de plus en plus
d’un nouveau semestre en ligne. Mais en même temps, qui nous garantit que la
connexion Internet sera encore disponible, ou que les groupes électrogènes des
quartiers pourront suppléer aux défaillances de l’EDL ?
Des questions sans
réponse pour des vies sans repères dans un pays sans direction. (24/6/21)
Les taxis du ciel
L’armée est l’unique
institution publique qui inspire encore confiance aux Libanais. Non seulement
pour ses faits d’armes contre les extrémistes salafistes qui menaçaient nos
frontières, mais aussi parce qu’elle constitue la seule garante de la sécurité intérieure,
en plus d’incarner au mieux la cohésion nationale. Or l’institution militaire
traverse une crise financière sans précédent. Ses soldats vivent dans le
dénuement : leur nourriture est rationnée dans les casernes, leur
couverture médicale se limite au strict minimum, ils sont contraints de prendre
un deuxième emploi pour survivre.
Afin d’assurer la
continuité de sa mission, l’armée propose désormais des vols touristiques en
hélicoptère à cinquante dollars la personne. Voilà à quoi est réduite l’armée
qui a défait Daesh dans l’Anti-Liban : offrir des prestations touristiques
aux heureux détenteurs de billets verts. (1/7/21)
Réseaux sociaux
Une vidéo suscite beaucoup d’émoi au
Liban depuis quelques jours : on y voit un homme de Tripoli portant sa
fille de trois ans reliée à un concentrateur d’oxygène. La petite, asthmatique,
souffre d’insuffisance respiratoire, et les coupures d’électricité obligent son
père à courir d’un quartier à l’autre, selon l’alimentation des secteurs, pour
brancher l’appareil de l’enfant. Au chômage depuis des mois, il n’a pas les
moyens d’assurer l’électricité à son foyer en continu.
Le combat de ce père a suscité un
vaste élan de solidarité à travers le pays : un habitant de Tyr a envoyé
un générateur à son compatriote du Nord, des aides ont afflué de partout, de
l’argent, des propositions d’hébergement. Certaines célébrités se sont aussi
manifestées, quoique de manière un peu trop ostensible.
Cette histoire rassure sur la
permanence de l’esprit d’entraide au Liban. Mais dans le même temps, elle en
dit long sur la société du spectacle qui ne réagit au malheur que lorsqu’il est
mis en scène. Derrière l’arbre de ce père qui se bat pour la survie de sa fille
et qui a eu la bonne idée de s’exprimer sur les réseaux sociaux, il y a une
forêt gigantesque de malheurs cachés qui, eux, demeureront dans l’ombre et
privés de secours. À l’ère du tout-image, ce qui ne se voit pas n’existe pas. (2/7/21)
Les représentants du peuple
Le dollar continue son
envolée, frôlant les dix-sept mille livres hier. Le salaire minimum au Liban
est désormais de quarante dollars américains et le salaire moyen dépasse
péniblement les cent dollars (alors qu’ils étaient respectivement de quatre
cent cinquante et de mille trois cents dollars). C’est avec cela que les gens
sont supposés vivre.
Les Libanais ne peuvent
en vouloir qu’à eux-mêmes, aiment à répéter les cyniques, rappelant que les
responsables politiques actuels ont été élus par le peuple. C’est oublier que
si, effectivement, l’oligarchie en place tire sa légitimité des urnes, sa représentativité
est toute relative en raison de plusieurs failles dans le processus électoral
: une loi inique et un découpage territorial sur
mesure, un taux d’abstention élevé, des pratiques miliciennes d’intimidations
et de menaces contre les opposants, du chantage aux aides et à l’emploi,
l’inégalité d’accès aux médias, la fraude, l’achat des voix, la disproportion
des moyens financiers engagés dans la campagne… (26/6/21)
Voiture
Vu l’acuité et la durée
de la pénurie d’essence, à quoi s’ajoute l’absence de perspective rassurante à
cet égard, le bon sens et la raison auraient supposé que le Liban s’attelle à
réduire sa consommation de carburant en développant le transport alternatif.
Nous n’avons pas les moyens à ce stade de lancer un chantier de métro, mais
plusieurs pistes auraient pu être explorées depuis le début de la crise dont le
coût aurait été bien moindre que les répercussions de la pénurie sur
l’économie : prendre des mesures incitatives en faveur du covoiturage,
restaurer la ligne ferroviaire entre Tripoli et Beyrouth, instaurer une ligne
maritime entre les grandes villes (pour la plupart côtières), mobiliser une
flotte de pullmans réguliers à prix réduit (beaucoup de gens, notamment les
femmes, ne sont pas habitués aux minibus), aménager des pistes cyclables dans
les espaces urbains.
Or rien. Aucun projet,
aucune proposition dans ce sens. Et nul ne s’en étonne. Nous sommes tellement
conditionnés à considérer la voiture privée comme le moyen de transport par
excellence, que notre horizon d’attente collectif s’arrête à la pompe des stations-services.
Les grandes crises génèrent historiquement des évolutions dans les mentalités.
La nôtre n’a pas encore bougé dans ce domaine. (3/7/21)
À la bougie
8 h 30, ministère de la Justice. Je
prends place dans une longue queue pour faire légaliser des documents traduits.
Or la file n’avance pas. Au bout d’un bon quart d’heure, un gendarme nous
informe que l’employé chargé des authentifications est bien à son poste, mais
que le groupe électrogène est en panne. Là-dessus il tourne le dos et rejoint
ses collègues sans nous donner aucune consigne. Les gens se regardent,
perplexes. Faut-il rester sur place ? Revenir plus tard ? Attendre le
retour du courant ? Se rassembler en cercle pour une
prière œcuménique à l’adresse de la Fée Électricité ?
Or voilà que ledit employé sort du
bâtiment et nous annonce qu’il va se procurer des bougies à l’épicerie du coin.
Je crois d’abord à une plaisanterie. Mais non. Le monsieur s’éclipse et revient
peu après en brandissant un paquet de bougies !
Une heure plus tard, je me retrouve
au guichet de ce vaillant fonctionnaire qui vérifie mes documents à la lueur
vacillante d’une bougie, avant de les tamponner et de me les rendre. (9/7/21)
Pour quelques litres d’essence
La contrebande et le marché noir siphonnent
le carburant disponible, ce qui provoque des queues interminables devant les
stations. Les autorités laissent faire, invoquant le manque de moyens pour masquer
leur inertie et leur incompétence.
Ce matin, à l’aube, un jeune homme a
payé de sa vie l’incurie du pouvoir. Mahmoud Dalbani patientait devant une
station Coral sur l’autoroute du Sud en direction de Beyrouth. Un camion
surpris par la file a percuté plusieurs véhicules de plein fouet, dont le sien,
fauchant le jeune homme dans sa vingt-septième année.
Qu’aura été la vie de ce garçon
depuis le début de la crise ? La pauvreté, les privations, les pénuries en tout
genre… et finalement la mort pour quelques litres d’essence. (24/7/21)
Des mots pour Beyrouth
Place Samir Kassir,
centre-ville : récital de poésie arabe en hommage à Beyrouth. Le monde vacille,
la ville explose, ses habitants sombrent dans une crise inédite, et l’on trouve
encore des hommes et des femmes pour seriner imperturbablement les mêmes vers
éculés sur la beauté de Beyrouth, la résistance de Beyrouth, Beyrouth oum
el-charaéh (mère des lois) et autres périphrases galvaudées, le tout
déclamé avec une emphase qui accuse la fausseté de l’ensemble. J’avais l’impression
d’assister à un spectacle parodique.
On aurait pu penser que les
calamités abattues sur nos têtes rendraient obsolètes les vieux clichés sur
Beyrouth et pousseraient les poètes à chercher une expression plus
sincère, plus juste, en adéquation avec leur vécu personnel. Mais ayant dit
cela, il faut se demander si la reproduction mécanique des stéréotypes ne cache
pas, au fond, une volonté de revendiquer ses racines, un peu comme Aragon
revenant à la versification régulière quand la France s’est trouvée en péril
pendant la Deuxième Guerre mondiale. (26/7/21)
Hiatus
D’un côté, un revenu minimum tombé à
trente dollars par mois et un salaire moyen à cent dollars. Une inflation à
trois chiffres. Un pouvoir d’achat anéanti. Des malades privés de médicaments
et de soins vitaux. Une électricité publique pratiquement à l’arrêt. Une
pénurie d’essence et de mazout alimentée par le marché noir. Des centaines de
milliers de jeunes sans travail, dont la seule obsession est de fuir le pays.
Des enfants souffrant de malnutrition. Des denrées de base devenues hors de
prix. Une administration qui se décompose. Un État qui se délite.
Et de l’autre côté, une classe politique
incapable de s’entendre pour former un gouvernement depuis un an, qui vous
parle de rotation de portefeuilles, de maroquins réservés à telle communauté,
de tiers de blocage, de quotas et de proratas. (8/8/21)
Trente ans plus tard
Soirée à la bougie hier. Le
générateur du quartier était à court de mazout. Nous avons fait le deuil de l’EDL,
à présent nous apprenons à nous passer du générateur. Je n’avais pas connu de
soirée à la chandelle depuis la lointaine époque de la guerre interchrétienne
de 1990 entre Aoun et Geagea. Je me rappelle mes longues veillées de lecture sous
les bombardements, allongé sur un matelas dans un couloir de l’appartement
familial, déchiffrant les caractères d’un livre de poche à la lumière d’une
bougie. L’une d’elles a failli me brûler vif d’ailleurs : je m’étais
endormi en lisant Les Désarrois de
l'élève Törless, la flamme a léché l’édredon qui a
flambé instantanément, ce qui m’a réveillé en sursaut.
L’électricité ne nous a pas beaucoup
manqué à vrai dire : on s’est passé avec bonheur de la navigation
compulsive sur Internet et des sinistres nouvelles télévisées. (13/8/21)
Torches humaines
À Tleil, dans le Akkar, l’armée
libanaise saisit un dépôt clandestin d’essence. Les soldats emportent le
carburant dans des camions-citernes et le résidu est laissé aux habitants qui se
précipitent en nombre pour récupérer ce qui peut l’être. Tandis que la nuit
tombe, des centaines d’individus s’affairent autour des nappes d’hydrocarbures
à la lumière de leur téléphone : on recueille le précieux liquide à la
cuiller dans des récipients de fortune, on trempe une éponge dans une flaque et
la presse au-dessus d’un bidon en plastique. Qu’on imagine le dénuement de ces
jeunes gens réduits à récolter de l’essence centilitre par centilitre en pleine
nuit. Et, à présent, qu’on imagine le pire : une explosion ! Une
déflagration gigantesque qui transforme en torches des dizaines de personnes.
Bilan de la catastrophe : trente morts et une centaine de blessés.
La tragédie de Tleil confirme ce qu’on
savait déjà sur l’ampleur du marché noir, l’inertie des autorités qui ont
mis des mois à réagir, la misère qui sévit au Akkar depuis des lustres dans l’indifférence
générale… Mais on est surtout atterré devant l’étendue de la souffrance
humaine, celle des grands brûlés dont le calvaire ne fait que commencer, celle
des familles qui, en plus de perdre des êtres chers, les ont perdus dans des
conditions atroces qui rendent le deuil difficile, sinon impossible. (15/8/21)
La file
Il y a un panorama que je retrouve
régulièrement depuis des années, comme on revoit une vieille connaissance dont
on apprécie la compagnie. Il s’agit d’une ligne de crête sur les hauteurs du
Metn, visible depuis le Kesrouan. À un endroit particulier, on repère
distinctement une pinède, avec un cortège d’une cinquantaine de pins dévalant
une légère dépression vers un col ras qui constitue le point le plus bas de la
crête.
Aujourd’hui, à l’aube, en retrouvant
ce panorama familier, j’ai cru voir, non plus un alignement d’arbres, mais une
file de silhouettes faisant la queue pour obtenir quelque denrée vitale. Cela n’a
duré qu’une fraction de seconde, le temps de m’apercevoir que ma perception du
paysage était contaminée par l’actualité. (17/8/21)
Le 4X4 et le vieux tacot
Près du ministère de la Justice, rue
de Damas, une station-service est officiellement fermée au public depuis le
début de la pénurie. En réalité, elle reste secrètement ouverte aux amis du
propriétaire : on y remarque souvent des voitures faisant le plein en
catimini. Hier, justement, un individu dissimulé derrière des lunettes de
soleil, parlant au téléphone, se faisait remplir le réservoir de son 4x4
rutilant. Un vieux chauffeur de taxi surgit là-dessus avec son tacot improbable.
Malgré les efforts des employés pour camoufler leur trafic, il les a surpris et
s’est garé derrière le véhicule de luxe en réclamant d’être servi à son tour.
Le contraste était frappant entre sa guimbarde déglinguée et la Land Cruiser qui
la surplombait. Comme on le rembarrait, le vieil homme s’est mis à protester,
crier son indignation, supplier d’une voix brisée. Les employés sont restés de
marbre. Il a fini par s’en aller. Ce chauffeur réclamait de l’essence pour
gagner sa pitance dans les conditions difficiles qu’on imagine. On l’a laissé
repartir bredouille. (20/8/21)
Pots-d’essence
Depuis que l’armée et les forces de
l’ordre se sont enfin décidées à combattre le marché noir, pas un jour ne passe
sans que l’on découvre des quantités colossales d’essence et de mazout cachées
un peu partout. Dernier coup de filet en date : on a mis la main sur un
million et demi de litres d’essence répartis dans trente-huit citernes
souterraines près de Zahlé. Le propriétaire appartient à une grande formation
politique, ce qui corrobore les rumeurs selon lesquelles les stocks de
carburant étaient destinés à soudoyer les électeurs dans la perspective du
prochain scrutin législatif, les pots-d’essence s’ajoutant aux
pots-de-vin habituels. (25/8/21)
Tumeur
Sit-in des malades du cancer devant
l’ESCWA (organisme dépendant de l’ONU) à Beyrouth. Nombre de leurs médicaments
sont devenus introuvables. Leurs traitements, quand ils sont disponibles, ne
bénéficient plus d’une couverture suffisante pour permettre aux plus démunis de
payer leur quote-part, qui est, à titre d’exemple, de cinq cent mille livres la
séance de chimio, soit le quart ou le tiers d’un salaire moyen au Liban.
Pendant que des hommes et des femmes
réclament le droit de se battre contre le cancer, la classe politique est
occupée à consolider son pouvoir en alimentant un autre cancer, celui du
confessionnalisme. (27/8/21)
Ali Ghazali
Une querelle éclate devant une
station-service à Adloun (caza de Saïda). Un vieil élu nommé Ali Ghazali
intervient pour séparer les automobilistes et calmer les esprits mais, sous le
coup de l’émotion, il s’effondre au milieu de la cohue. Son cœur a lâché. Un
mort de plus qui s’ajoute à la longue liste des Libanais fauchés par la pénurie
d’essence.
Ali Ghazali est victime de l’incurie
des pouvoirs publics et de leur connivence avec les mafias du marché noir. Les
autorités libanaises ont laissé prospérer la contrebande sur tout le
territoire, aggravant ainsi la pénurie qu’elles ont provoquée en ruinant le
pays par leur mauvaise gouvernance et leur corruption. Si
le Liban était un État de droit, les familles qui ont perdu un être cher devant
une station d’essence pourraient intenter un procès contre les artisans de
leurs malheurs. Or le Liban n’est pas un État de droit. Il n’est même plus
un État tout court. (29/8/21)
Pourriture au grand jour
Des pharmacies et des distributeurs
pharmaceutiques dissimulent des caisses entières de médicaments subventionnés
pour les vendre plus cher. Ils privent ainsi des malades de remèdes
indispensables, parfois vitaux, dans le but d’accroître leurs bénéfices.
Certains vont même jusqu’à stocker du lait pour enfants, devenu denrée rare au
Liban.
Depuis quelques jours, les autorités
se sont réveillées de leur léthargie suspecte pour multiplier les descentes
dans les dépôts pharmaceutiques, provoquant un déballage médiatique à vous
retourner l’estomac. On découvre, par exemple, qu’un entrepôt à Aïn el-Mreissé
recelait des centaines de boîtes périmées contre le cancer. Le propriétaire a
préféré laisser expirer ces médicaments dans son arrière-boutique plutôt que de
les vendre au tarif subventionné, alors que le traitement en question avait
complètement disparu du marché.
Des individus cupides et véreux, il en
existe partout sur la planète, mais ce n’est pas partout qu’on trouve des
administrations publiques qui laissent le champ libre aux escrocs et aux
rapaces, soit par négligence, soit par complicité. On a toujours su qu’il y
avait quelque chose de pourri au royaume du Liban. Désormais la pourriture
s’étale au grand jour, nous cernant de toutes parts. (30/8/21)
La pompe à voix
Dans la région de Batroun, une
station-service se fait remarquer en réservant l’une de ses pompes aux…
avocats ! Tiens donc ! Pourquoi les avocats et pas les infirmières ou
les enseignants ? Renseignement pris, l’épouse du propriétaire est
candidate aux élections de l’Ordre des avocats de Tripoli et elle utilise la
station de son époux pour s’attirer les faveurs de ses confrères. Seuls peuvent
profiter de ce privilège les avocats inscrits au barreau de Tripoli, à l’exclusion
de tous les autres.
Cette pompe à voix offre un
avant-goût des procédés qui seront mis en œuvre lors des prochaines élections
législatives. (2/9/21)
Au grand maximum
Le cours en ligne débute à 15 h. Je
profite du temps qui me reste pour répondre à quelques mails. Soudain une
coupure de courant. Je ne m’affole pas : le générateur du quartier prendra
la relève, comme il le fait régulièrement depuis deux semaines. Or plusieurs
minutes passent et toujours pas d’électricité. J’appelle le responsable du
groupe électrogène qui m’informe être en rupture de mazout, mais, m’assure-t-il
sur un ton enjoué et confiant, il devrait être livré d’ici une heure au
grand maximum !
D’ici une heure au grand maximum,
mon cours aura commencé. Ni une ni deux, je saute dans mes vêtements, emporte
mon ordinateur, dévale les sept étages de l’immeuble et me précipite à l’université,
située à vingt minutes de marche. Je gravis les escaliers à toute allure et me
rends à la salle 308, celle-là même où j’étais censé donner mon cours s’il
avait été programmé en « présentiel ». La salle est verrouillée. J’essaie
une dizaine d’autres portes avant que l’une d’elles, enfin, cède. Vite, je
branche mon ordinateur, m’installe, me connecte sur Teams. Il est pile 15 h.
Les vignettes des étudiants apparaissent sur l’écran. Le cours peut débuter. Je
suis, pour quelques secondes, le plus heureux des hommes.
À mon retour chez moi vers 18 h 30,
je constate qu’il n’y a toujours pas de courant. L’heure au grand maximum
s’est étirée jusqu’à quatre heures. L’électricité sera rétablie finalement aux
alentours de 21 h. (9/9/21)
Crise dans l’éducation
Le corps enseignant subit une
hémorragie sans précédent. Où qu’on aille, on entend les mêmes histoires de
professeurs expatriés - ou sur le départ - et d’écoles qui cherchent en
vain des remplaçants, même sans expérience, même sans diplômes. Une de mes
étudiantes en deuxième année de Lettres a été recrutée au débotté par une institution
prestigieuse de la capitale, Notre-Dame de Nazareth : l’enseignante qu’elle
remplace a trouvé un poste à l’étranger, disparaissant sans préavis du jour au
lendemain.
Hier, dans les labyrinthes d’un
ministère, j’ai croisé un jeune professeur de biologie de l’École antonine de
Aajaltoun : il vient de présenter sa démission pour rejoindre un
établissement du Koweït. Avec seulement trois ans d’expérience, on lui a offert
des conditions de travail mirobolantes. Il faudra des années avant que le Liban
ne se rétablisse, me dit-il sensément. Moi, entre-temps, j’aurai mis
un peu d’argent de côté pour mon avenir.
Comment retenir les enseignants en
relevant leurs salaires, sans surcharger les familles qui ont déjà du mal à
payer les scolarités ? Tel est le dilemme auquel sont confrontées les
écoles. Seule la conciliation de ces deux impératifs permettra de sauver ce qui
reste d’un système éducatif au bord de l’effondrement. (20/10/21)
Suppléance
Après la mince éclaircie
qui a suivi la formation du gouvernement Mikati en septembre, la situation
s’est de nouveau dégradée au Liban. Des partis contestant la probité du juge
Bitar, chargé de l’enquête sur l’explosion du port, ont estimé opportun de paralyser
le pays en boycottant le gouvernement. Les monarchies pétrolières du Golfe ont
bondi sur le premier prétexte venu pour infliger au Liban une punition
collective qui affecte le peuple sans atteindre leurs ennemis du Hezbollah. Les
hauts magistrats se livrent à des batailles juridiques aussi vaines
qu’ubuesques dont le premier effet est de montrer l’étendue de leur dépendance
à l’égard de la classe politique.
Le sentiment général est
à l’épuisement. On est las. Las et désespéré. On voudrait faire abstraction de
la triste réalité du pays, mais comment l’oublier quand tout vous la rappelle
et que vous ne savez pas de quoi demain sera fait ? (11/11/21)
Partir
Auparavant, les étudiants nous demandaient
des lettres de recommandation pendant leur dernier semestre d’études, lorsqu’ils
entreprenaient des démarches pour trouver du travail ou continuer leur cursus en
France. Depuis la rentrée, nous assistons à un nouveau phénomène : les
jeunes nous sollicitent dès la première ou la deuxième année. Ils ne veulent
même plus attendre la fin de leur licence ou de leur master pour prendre le
large.
Derrière cette impatience, on devine
la pression des parents qui ont le souci d’éloigner leurs enfants d’un pays en
pleine tourmente, effrayés aussi par les événements de Tayyouneh la semaine
dernière. Car la classe politique libanaise déploie une ingéniosité sans
pareille pour empêcher tout retour à l’ordre, renversant la table chaque fois
qu’un compromis semble s’esquisser, brandissant le spectre d’une nouvelle
guerre civile après avoir provoqué la débâcle économique, comme si la
paupérisation générale ne lui suffisait pas. (22/10/21)
Riyad vs Téhéran
Sous la pression des
monarchies du Golfe, Georges Cordahi a présenté sa démission : il avait
tenu des propos favorables aux Houthis, alors qu’il n’était pas encore
ministre, ce qui avait déplu à Riyad et ses alliés.
Le camp saoudien a
remporté une manche contre le camp iranien. On attend avec appréhension la
suite du match, un œil sur le gouvernement, l’autre sur le taux du dollar.
(3/12/21)
Génie de la censure
Un vlogueur libanais s’est vu
confisquer son passeport à l’aéroport de Beyrouth. Son crime ? Il avait
tourné en dérision le passeport libanais dans une vidéo, se demandant s’il
devait s’en servir pour caler une table ou nettoyer une fenêtre, ou encore
comme sous-verre, éventail, mouchoir, etc.
La satire de M. Braidi n’a rien d’infamant.
Elle ne fait que traduire de manière sarcastique la réalité d’un passeport qui
ne permet plus de passer beaucoup de ports, sans compter qu’il
est délivré par des autorités coupables d’avoir précipité le pays dans l’abîme.
Il est donc injustifié de lui retirer son document de voyage, à supposer qu’il
soit opportun de s’en prendre à un jeune humoriste de vingt-deux ans pour une
vidéo potache, quand de hauts responsables politiques sont toujours aux
manettes du pays malgré leurs prévarications notoires.
M. Braidi a fini par récupérer son passeport.
Il peut remercier la police libanaise qui, en voulant sanctionner son
impertinence, lui a offert un surcroît d’exposition et des milliers d’abonnés
en plus ! Insondable génie de la censure et de la répression. (17/12/21)
La débrouille
Pour tenir face à la tempête, les
Libanais ont à leur disposition quatre bouées de sauvetage : d’abord les
aides familiales provenant de l’étranger, qui se chiffrent à plusieurs
milliards de dollars annuels. Même un transfert modeste de cent dollars, ce qui
est à la portée de tous les expatriés ou presque, peut aider une famille à
boucler ses fins de mois. À cela s’ajoute la circulaire 158 de la Banque du
Liban, qui assouplit les restrictions bancaires en autorisant le retrait de
quatre cents dollars en espèces par mois. La solidarité locale joue un rôle
important aussi, et cela à tous les niveaux, de la cellule familiale aux
associations caritatives qui couvrent le territoire pour prodiguer des
médicaments, des produits alimentaires, des vêtements ou du combustible. Et
enfin, la vente de biens personnels, notamment les bijoux, permet à beaucoup de
familles de garder la tête hors de l’eau. Tous les joailliers confirment l’augmentation
du nombre de personnes qui poussent leurs portes pour vendre une bague, un
bracelet ou une livre d’or.
La classe politique n’ayant cure du
peuple, le peuple se débrouille tout seul. Et cela ne date pas d’hier. (26/12/21)
Le pays désossé
Au Liban, on appelle « régar » la
plaque d’égout, un terme emprunté au français « regard de chaussée » qui
désigne la bouche d’accès à la voirie. Or les régars font l’objet de
vols croissants depuis le début de la crise. Un couvercle d’égout, c’est
cinquante kilos de fonte, ce qui peut rapporter gros sur le marché des
ferrailleurs. Où qu’on aille désormais, on tombe sur des cavités béantes, quand
on n’a pas le malheur de tomber dedans. On imagine les risques pour les
piétons, notamment les enfants et les personnes âgées.
Les municipalités n’ont pas les
moyens de remplacer les couvercles dérobés. Alors on rafistole, on bouche les
trous avec des plaques de bois, on empile des roues pour signaler le danger. Mais
le pillage ne s’arrête pas là : les vols concernent aussi d’autres
équipements publics, des canalisations, des câbles, des bennes…
Le pays se fait littéralement
désosser. (3/1/22)
Rationnement du rationnement
L’EDL nous gratifiait jusque-là de
deux à trois heures de courant par jour. C’étaient des heures pleines, sans une
minute de moins. Or depuis le début de la semaine, l’électricité nous est
prodiguée par tranches de trente minutes ou de trois quarts d’heure.
Nous nous étions fait une raison de
n’avoir jamais plus d’une heure d’affilée prodiguée par l’EDL. Visiblement,
nous devons nous habituer à des alimentations d’une demi-heure. C’est quoi la
prochaine étape ? Un quart d’heure ? Dix minutes ?
Si la majorité des Libanais sont
abonnés à des générateurs, certains foyers pauvres dépendent exclusivement de
l’électricité publique. Des milliers de familles doivent donc se contenter de
ces minuscules parenthèses de lumière. (12/1/22)
Désenchantement
La crise qui secoue le
Liban depuis plus de deux ans n’a pas affecté seulement le pouvoir d’achat des
Libanais. Elle a bouleversé leur vie tout entière, rognant leurs ailes,
bouchant leurs horizons, limitant leurs ambitions, les poussant à l’exil. Quel
que soit leur domaine d’activité ou de création, ils se heurtent désormais à
des murs épais qui les condamnent à des existences étriquées et sans souffle. Après
l’effervescence des années de prospérité, les voilà pris dans l’aridité des
années de crise. Les regards sont lucides. Le monde désenchanté. (13/1/22)
Le temps d’un soupir
Qu’est-ce qui a provoqué ce miracle ? Un sursaut
de conscience de la part des partis concernés ? Une conséquence des
négociations de Vienne qui semblent avancer dans le bon sens ? Chacun y va
de son interprétation. Le fait est là en tout cas : les ministres vont se
retrouver bientôt autour de la même table. Et, pour parfaire notre insigne
félicité, le dollar a dégringolé à moins de vingt-cinq mille livres. (16/1/22)
Prière de ne
pas siffler
La crise a
des manifestations drôles parfois : rue Basta, sur la devanture d’une
quincaillerie, un panneau manuscrit invite les chalands à ne pas siffler de
surprise en découvrant le prix d’un article.
Littéralement,
pour l’histoire : يرجى عدم التصفير عند سماع
السعر
Est-ce là un
simple trait d’humour, un clin d’œil cathartique aux passants pour braver le marasme
(« l’invulnérabilité victorieusement affirmée du moi », disait
Freud), ou une requête sérieuse née d’un agacement bien réel ? Probablement
un mélange des trois. (16/2/22)
Fêlures
Les
apparences sont sauves. Ils parviennent encore à donner le change par leur mise
correcte et leurs sourires de façade. Mais il suffit de discuter un peu avec
eux pour déceler leurs fêlures intérieures. La lassitude s’entend dans leurs
voix, le désespoir imprègne leurs propos, ils ont mal à leur vie.
On ne sait
pas à quel point la crise a miné des êtres et saccagé des existences. (27/4/22)
Diaspora
Plus de
vingt mille passagers ont atterri à l’aéroport de Beyrouth hier. Cette
affluence record tient à la pandémie qui a empêché les expatriés de rendre
visite aux leurs pendant deux étés successifs. Elle s’explique aussi par le
vaste élan de solidarité qui a poussé la diaspora à venir au pays pour soutenir
les Libanais de l’intérieur : les valises regorgent de médicaments, de
nourriture pour enfants et de toutes sortes de produits devenus introuvables ou
hors de prix. Les poches sont remplies de devises destinées aux parents
désargentés et aux dépenses sur place.
Depuis des
décennies, le Liban est porté à bout de bras par sa diaspora, et aujourd’hui,
plus que jamais, ce sont eux, les expatriés, qui maintiennent le pays à flot. (13/7/22)
Motos
Les motos à
Beyrouth constituent un indice éloquent du délabrement du pays. Il y a quelques
années, quand la police de la circulation érigeait des barrages filtrants, la
plupart des motocyclistes de la capitale étaient casqués et leurs véhicules
dûment immatriculés. Puis la crise s’est installée et avec elle le relâchement
général. À présent les motocyclistes se dispensent dans leur grande majorité de
ces accessoires superflus que sont les casques et les plaques
d’immatriculation. Ils s’épargnent avec le même naturel l’obligation de
respecter les limites de vitesse et le code de la route : ils brûlent les
feux (quand ils existent), ils roulent en sens interdit, ils foncent à 100 km/h
sur des voies où la vitesse est limitée à 40 ou 60 km/h, entre autres prouesses
ordinaires qui provoquent souvent des accidents, dont certains mortels.
Installé au volant de sa voiture ou marchant dans la rue, l’automobiliste et le
piéton s’attendent en permanence à voir surgir une moto de partout,
littéralement de partout, sauf du ciel, et encore.
De
renoncements en renoncements, l’État libanais ne s’occupe plus de grand-chose,
même pas de ce qui ne nécessiterait guère d’investissement en termes de
ressources, de temps et d’équipements. (2/8/22)
Huit heures
Les
habitants de certains quartiers de Tripoli sont encore sous le choc. Ce qu’ils
ont vécu, ils ne sont pas près de l’oublier. Qu’on en juge plutôt : ils
ont reçu huit heures d’électricité d’affilée ! Huit heures fournies par l’EDL
sans une seule coupure ! Le tiers d’une journée ! Ils n’avaient pas
vu cela depuis… depuis quand déjà ?... Allez savoir !
Les gens
étaient déboussolés. Ils ne savaient pas quoi faire de ce surplus de
courant ! Repassage, aspirateur, machine à laver : toutes les cases avaient
été cochées. Alors on s’est souvenu qu’on avait l’air conditionné. On a lancé
les climatiseurs en se calfeutrant chez soi pour savourer cette fraîcheur
providentielle.
Explication
du miracle : les générateurs d’un hôpital étaient tombés en panne. L’EDL
de Qadicha a couvert ses besoins en électricité pour ne pas mettre en danger la
vie des patients, ce qui a profité au secteur alentour, le temps que l’établissement
répare son groupe électrogène. (6/8/22)
Braquage
Un homme
armé a pris en otage les employés et les clients de la Federal Bank de Hamra.
Il a déversé de l’essence dans les locaux puis menacé d’y mettre le feu. Après
six heures de pourparlers, Bassam el-Cheikh Hussein a obtenu qu’on lui restitue
trente-cinq mille dollars, soit une petite partie de son dépôt qui s’élève à deux
cent dix mille dollars. L’homme avait besoin d’argent pour soigner son père
hospitalisé et financer la thérapie de son fils dysphasique. La police l’a
arrêté alors qu’il s’apprêtait à sortir de la banque.
Le braqueur
était dans son droit en exigeant la restitution de son épargne. Victime d’un
système inique et poussé par le besoin, il a décidé de se faire justice
lui-même. Mais il s’est transformé en bourreau lorsqu’il a pris en otage des
employés et des clients, dont on imagine le choc psychologique et les risques
qu’ils ont encourus.
Bassam
el-Cheikh Hussein est sous les verrous à présent. Pas les bandits qui l’ont
ruiné, et avec lui des centaines de milliers d’épargnants. (12/8/22)
Solidarité
Des photos
circulent sur les réseaux sociaux depuis ce matin, montrant des SDF couchés sur
les bancs publics de la place Sassine. On comprend l’émotion des internautes,
mais il faut relativiser le phénomène. Ce qui surprend, en réalité, est de ne pas
voir davantage de sans-abri dans les rues de Beyrouth malgré la crise.
Est-ce à
dire que la misère n’existe pas ? Elle existe bel et bien, mais les individus
complètement abandonnés à leur sort restent plus rares que dans d’autres pays
pourtant mieux lotis. La solidarité joue à plein régime au Liban, solidarité
familiale essentiellement, mais aussi amicale, associative et de voisinage. (20/8/22)
Cercueils
flottants
Nouveau
drame de l’émigration clandestine : un bateau parti du Liban a chaviré au
large de l’île syrienne d’Arwad. La plupart des passagers se sont noyés ;
on a retrouvé quatre-vingts corps sur les plages de Tartous, et ce bilan n’est
que provisoire.
Le
capitaine, un Palestinien embarqué avec sa femme et ses quatre enfants, avait d’abord
refusé de prendre les commandes du navire surchargé, avant d’obtempérer sous la
menace du passeur qui a braqué un pistolet sur lui. Le trafiquant ne voulait
pas perdre l’argent investi, oubliant que l’enjeu n’était pas seulement le
pactole en dollars qu’il venait d’empocher, mais la vie de cent cinquante
personnes.
L’autre
révélation est encore plus accablante, même si, connaissant l’État libanais et
son fonctionnement, on ne devrait guère être surpris : selon un survivant
nommé Jihad Méchlaoui, le passeur avait soudoyé les garde-côtes pour que l’embarcation
quitte les eaux territoriales sans être appréhendée.
Chaque jour
ou presque, des hommes désespérés vendent leurs derniers biens pour prendre la
mer, seuls ou avec femmes et enfants, dans l’espoir de rallier les côtes
italiennes. Et chaque jour ou presque, on entend des histoires de personnes
noyées, de navires disparus, de bateaux déroutés vers la Turquie, de passeurs
véreux qui s’évanouissent dans la nature après avoir entassé des candidats à
l’exil dans des cercueils flottants. L’horizon est tellement bouché au Liban qu’on
préfère la mort en mer à la misère sur terre. (23/9/22)
Au large
d’Arwad
Le père et
le fils sur la photo. Enlacés. Souriants. Complices. La quarantaine pour l’un,
six ou sept ans pour l’autre.
Ils ont péri
tous deux au large d’Arwad. On imagine leurs derniers instants, le fils qui s’agrippe
à son père, les corps qui basculent dans les flots sombres, les regards
épouvantés qui cherchent une planche, un appui, un salut, les appels de l’enfant,
les cris du père, les mains qui se perdent, les muscles qui lâchent, l’eau qui envahit
les gorges, les ultimes bribes de conscience…
Ils sont
morts dans l’horreur, et on est là, face à leur photo, écœuré, impuissant. (24/9/22)
L’argent
caché
Près de dix
milliards de dollars dorment actuellement dans les foyers libanais. La
confiance dans les banques est totalement anéantie et les épargnants préfèrent
dissimuler chez eux les sommes qu’ils perçoivent en espèces. Autrefois, on
plaçait son capital à la banque pour le mettre à l’abri tout en percevant des
intérêts ; les intérêts ont disparu et l’argent n’est plus en sécurité
dans les banques qui ont fait main basse sur les dépôts.
Les Libanais
se retrouvent ainsi dans la situation de leurs aïeux, à l’époque où l’argent n’existait
qu’en liquide et où il était commun de le cacher chez soi, au risque de se
faire cambrioler. Un grand bond en arrière qui vient s’ajouter à toutes les
régressions spectaculaires que connaît le Liban. (24/11/22)
Promotion
Un
professeur contractuel de l’Université libanaise vient de présenter sa
démission après dix années de bons et loyaux services. Ses maigres émoluments
de soixante mille livres par heure, payés avec un retard d’un à deux ans, ne couvraient
même plus ses frais de transport pour se rendre à l’université. Afin de
subvenir à ses besoins, l’enseignant s’est dégoté un emploi plus lucratif et
plus proche : il s’est établi comme concierge dans l’immeuble où il habite !
Il perçoit désormais un salaire bien supérieur à sa misérable rémunération de
vacataire, sans compter les nombreux avantages afférents à sa nouvelle fonction :
logement, eau, électricité et générateur gratuits. (5/12/22)
Le prix d’un
enfant
Un
nouveau-né décède à l’hôpital Habtour de Hrar au bout de trois semaines en
couveuse. L’établissement exige du père deux mille quatre cents dollars
américains pour lui remettre le corps de son enfant. L’homme, gardien à l’école
publique de Fneideq (Akkar), ne possède que quatre cents dollars. On lui
propose alors de céder sa voiture à l’hôpital, le véhicule étant estimé à deux
mille dollars. C’est à ce prix que Hussein Baarini a pu sortir son fils de la
morgue. Il est rentré à Fneideq, d’abord à pied, puis en taxi-service, portant
dans ses bras le petit corps enveloppé d’un linceul.
Histoire
banale dans un pays où une grande partie de la population ne bénéficie d’aucune
couverture médicale, où les institutions de santé, étranglées par la crise, en
sont parfois réduites à des agissements inhumains. Et que font les responsables
politiques pendant ce temps ? Ils se chamaillent pour savoir si, oui ou
non, la Constitution autorise un gouvernement démissionnaire à se réunir. (8/12/22)
Accoucher
dans les camps
Le
quotidien Al-Joumhouriya rapporte que près de deux cent
cinquante mères libanaises accouchent chaque année dans les hôpitaux des camps
palestiniens, en raison des tarifs bien moins élevés qu’ailleurs. L’accouchement
n’y dépasse pas l’équivalent de cent dollars, et deux cents dollars pour une
césarienne. Ainsi, des centaines de Libanaises trouvent refuge dans des camps
de réfugiés pour donner naissance à leur enfant. Un indice supplémentaire de la
paupérisation qui frappe désormais la majorité des Libanais. (3/1/23)
Proies
Ce qui retient l’attention, une fois
encore, est l’origine sociale de ces cinq apprentis terroristes. Tous viennent
de Mankoubine, l’un des secteurs les plus déshérités de Tripoli et du Liban. À
l’instar des quartiers voisins de Tébbéné et de Kobbé, Mankoubine a vu partir
en 2021 de nombreux jeunes vers des régions contrôlées par Daesh en Irak. L’une
des conséquences les plus funestes de la crise réside là précisément : les
jeunes des milieux précaires, déscolarisés très tôt, privés de travail et de
perspectives, deviennent des proies faciles pour les recruteurs des mouvements
extrémistes. (30/1/23)
Autoroute de
la démence
Le père
absent
Dans le cadre d’un cours de master, les étudiants m’ont présenté deux
travaux, une réflexion sur le corpus et un texte autobiographique sur un fait
marquant de leur enfance. J’ai été frappé de constater que la majorité des
récits racontait la même histoire, la même blessure, la même obsession : l’absence
du père. Un père expatrié en Afrique ou en Arabie, laissant derrière lui un
enfant meurtri qui ne s’est jamais accoutumé à ce vide creusé dans ses
entrailles et qui, des années plus tard, à l’occasion d’un exercice universitaire,
a tenté de mettre des mots sur sa peine insoluble.
La lecture de ces textes m’a rappelé combien nombreux sont les foyers libanais qui vivent dans l’attente d’un père parti loin pour assurer une vie digne à sa famille. Tel est le destin de ce petit pays où survivre rime avec partir. (2/6/23)