Régulièrement on entend des hommes politiques
s’insurger contre le fameux slogan en vogue depuis le 17 octobre
2019 : kéllon ya3ni kéllon, dont l’équivalent en français
serait le non moins fameux tous pourris. Ils n’ont pas tort. Une
distinction doit être faite entre les corrompus systémiques et les corrompus tardifs
au Liban.
Les corrompus systémiques sont les
dirigeants communautaires, pour la plupart d’anciens chefs de guerre, qui,
après l’instauration de la Pax Syriana au début des années
quatre-vingt-dix, avec la bénédiction des grandes puissances, ont mis en place
un système politique fondé sur le dépeçage de l’État
et l’accaparement de ses richesses, n’hésitant pas à désosser une à une
ses institutions et à laisser filer la dette publique avec la
complicité des banques, notamment la première d’entre elles, le levier
financier du pouvoir, la Banque du Liban. Ce groupe porte sans doute une
responsabilité majeure dans la situation actuelle. C’est lui qui a donné le
départ de la course vers l’abîme.
Quant aux corrompus tardifs, ce sont
les partis qui étaient absents de la scène politique au moment où le système
mafieux a été instauré sous l’égide de la Syrie. Mais ces nouveaux
venus ne sont pas exempts de responsabilité, car ils ont participé à plusieurs
gouvernements depuis 2005. Même en supposant qu’ils n’ont pas détourné de
fonds, ils ont, par leur présence au Conseil des ministres et leurs alliances
avec les corrompus systémiques, octroyé une légitimité à ces derniers,
cautionné de facto le régime en place et couvert des agissements criminels. De
plus, la corruption, au sens large, ce n’est pas seulement piquer dans les
caisses, c’est aussi s’ingérer dans la justice pour entraver son travail,
s’immiscer dans les nominations administratives pour attribuer à ses partisans
des postes élevés de l’État au mépris de la compétence et du mérite,
c’est intervenir dans les marchés publics, pratiquer la manipulation de masse,
voter des lois électorales iniques, s’incruster dans le gouvernement malgré ses
échecs répétés, et la liste est longue. De tout cela, quel est le parti qui
peut se déclarer innocent ?
Donc oui, les responsabilités ne
sont pas égales. Mais elles sont toutes établies. S’il faut se méfier du slogan
simpliste de kéllon ya3né kéllon, dont les principaux bénéficiaires
sont les corrompus historiques, on ne peut ignorer les faits, et les faits sont
là, têtus, qui incriminent toute la classe politique actuelle, sans exception.
(30/6/20)
Grand jeu
J’attends l’ascenseur au
rez-de-chaussée d’un immeuble cossu de Jnah. Deux hommes armés me rejoignent,
probablement des policiers en civil. L’ascenseur arrive, la porte coulissante
s’ouvre sur un jeune monsieur en costume cravate. Les policiers ramassent son
attaché-case posé dans un coin de la cabine, avant d’escorter le bonhomme à une
grosse voiture de luxe garée devant l’immeuble. J’apprends plus tard que le
monsieur est un juge. (2/7/20)
Simagrées
1er septembre 2020
Le Grand-Liban a cent ans
aujourd’hui.
Bilan de ce siècle ? Quelques
réussites et beaucoup d’échecs.
Parmi les réussites figurent en
bonne place le système éducatif, les structures hospitalières, le
dynamisme culturel, les périodes de prospérité et de coexistence, la
participation active à la création d’institutions internationales comme l’ONU
et l’UNESCO. Dans une région dominée par les dictatures, le Liban a su
également préserver sa démocratie (aussi imparfaite soit-elle) et sa liberté
d’expression (aussi relative soit-elle), sans oublier qu’il est parvenu à se
libérer des occupations israélienne et syrienne…
Quant aux échecs, ils sont nombreux.
L’injustice sociale et la marginalisation des régions périphériques ont creusé
des fossés que les défaillances du service public n’ont fait qu’élargir. S’y
ajoutent la gestion désastreuse de la résistance palestinienne, la
militarisation des partis politiques, la montée du sectarisme et
les conflits armés. La période d’après-guerre a été marquée à son tour par
une série de fiascos et de problèmes en tous genres : on y a assisté
à la mainmise des anciens chefs de milices sur l’État et à
l’institutionnalisation du confessionnalisme. Deux péchés capitaux dont
découleront une kyrielle de vices : corruption à grande échelle,
assujettissement de la justice, clientélisme, incurie, impéritie,
endettement, inféodation à l’étranger, mise à mal du patrimoine
architectural et de l’environnement…
Bref, pas de quoi festoyer. Ni de
quoi désespérer non plus. Un bilan mitigé pour un pays en demi-teinte.
Une révolution pour rien
C’est l’histoire d’un peuple qui
avait le malheur de vivre dans une République bananière nommée Liban, où des
institutions fantoches servaient les intérêts exclusifs de l’oligarchie en
place : le Gouvernement était constitué d’une pléthore de ministres placés
sous la tutelle directe des grands leaders communautaires, pour la plupart
d’anciens chefs de guerre, dont le seul objectif était de se partager les
profits et les privilèges. Le Parlement était une chambre
d’enregistrement, issue d’un simulacre d’élections, qui avait pour fonction de
fournir un vernis légal aux malversations de l’exécutif. Idem pour la Justice,
le Conseil constitutionnel, la Cour des comptes, tous aux ordres des hommes
politiques qui s’acharnaient à les dévier de leurs missions, désignant
eux-mêmes chacun de leurs membres, exigeant en retour une sujétion absolue à
leur autorité arbitraire. Certes, ici ou là, y compris dans les hautes sphères
de l’État, on pouvait rencontrer des individus honnêtes et dévoués au bien
commun, mais leur participation au pouvoir servait de caution à la foule de
leurs pairs corrompus sans parvenir, loin s’en fallait, à contrebalancer leurs
turpitudes.
Or voilà qu’un beau soir, le
fameux Grand Soir des rêveries libertaires, le peuple s’est
dressé comme un seul homme. Ou plutôt comme une seule femme, les femmes ayant
pris une part massive au soulèvement. L’icône de la Révolution a été une
militante justement, une passionaria nommée Malak Alawiyyé qui a donné un coup
de pied au sbire d’un zaïm armé d’un fusil automatique, visant
– tout un symbole – ses parties intimes. En quelques jours, un phénomène
extraordinaire s’est déroulé sous les yeux incrédules des Libanais : ils
ont assisté ni plus ni moins au réveil de leur nation anesthésiée
par des décennies de propagande officielle et de démocratie confisquée. Des
jeunes qu’on croyait individualistes et frivoles se sont emparés fougueusement
de la chose publique. Des forums ont surgi partout dans le pays : on
débattait avec ferveur, on réclamait des élections libres, on appelait à
l’abolition du système confessionnel, on élaborait des projets de réformes pour
une société plus juste, moins archaïque, davantage respectueuse des droits de
la femme. Pour la première fois depuis des lustres, les Libanais se sont pris à
espérer.
Mais comme on pouvait s’y attendre,
les maîtres du pays ont tout fait pour briser la révolte qui menaçait leur
mainmise sur le Liban. Les uns ont envoyé leurs nervis tabasser les
manifestants à Tyr, Beyrouth et ailleurs. Les autres ont mené une vaste propagande
dans le but de discréditer les révolutionnaires en les accusant d’être
instrumentalisés par les ambassades, provoquant ainsi une ligne de fracture
communautaire dans le corps du Hirak. D’autres encore, plus fourbes et
tout aussi nocifs, ont terni le mouvement en bloquant des routes dans le Nord,
le Kesrouan ou le Chouf, avec le dessein de récupérer la colère du
peuple pour affaiblir leurs adversaires, comme s’ils pouvaient se refaire une
virginité au mépris de leur bilan et de l’Histoire.
Comble de l’imposture, on a même vu
des leaders politiques s’autoproclamer révolutionnaires ! Des trémolos
dans la voix, la main sur le cœur, ils juraient leurs grands dieux qu’ils
étaient des partisans convaincus des réformes et qu’ils avaient toujours œuvré
pour la moralisation de la vie publique. Après avoir pillé et endetté le pays
sur plusieurs générations, ils vitupéraient en chœur contre la
corruption ! Ces tartufferies auraient pu être drôles si elles
n’étaient obscènes ; quoi de plus insoutenable que les leçons de morale
dans la bouche d’un politicien véreux coupable d’avoir détourné des milliards
de dollars et d’avoir monopolisé tous les postes de la fonction publique
afférents à sa communauté, et qui, au lieu de se terrer dans le silence (faute de
croupir en prison), continue de pérorer sur les médias nationaux ;
lesquels médias n’ont aucun scrupule à se faire complices de son indécence en
relayant ses discours d’une manière servile et révérencieuse, alors qu’ils se
prétendent par ailleurs les porte-parole du peuple insurgé avec un zèle non
exempt de démagogie.
La révolution du 17 octobre a été
tuée dans l’œuf. Ce fut comme un rêve, une parenthèse enchantée. Le pays est
revenu à la case départ. La même caste est toujours aux commandes. Aucune
procédure judiciaire n’a été engagée contre les dirigeants qui ont ruiné le
pays, les fonds détournés ne sont pas près de rentrer dans les caisses de
l’État, les prébendes et les concussions ont encore de beaux jours devant
elles, l’impunité qui a prévalu après la guerre, à la faveur de la calamiteuse
amnistie, continue d’être la règle aujourd’hui, encourageant les malfrats à
poursuivre leurs prévarications. La situation générale s’est en fait empirée
avec la crise économique : le chômage est devenu endémique, le pouvoir
d’achat s’est effondré, sans parler des restrictions bancaires appliquées de
façon drastique aux petits déposants, à l’exclusion des gros bonnets qui ont eu
le loisir de transférer leurs fortunes vers des paradis fiscaux. Quant aux
ingérences étrangères, source de tous les maux, elles sont loin d’avoir cessé,
menaçant même de s’accroître avec la faillite de l’Etat officialisée par le
premier défaut de paiement de son histoire.
Une révolution pour rien en
somme. (17/10/20)
Le cabinet Alvarez & Marsal a résilié son contrat relatif à l’audit
juricomptable de la Banque du Liban, le gouverneur de la BDL ayant refusé de
livrer certains documents indispensables à l’audit en se retranchant derrière
le secret bancaire. D’aucuns voient dans l’attitude de M. Riad Salamé la preuve
de sa compromission avec l’oligarchie mafieuse qu’il chercherait à couvrir tout
en protégeant ses arrières. (21/11/20)
Mortelle évasion
Des dizaines de prisonniers se sont
évadés du centre de détention du palais de justice de Baabda. Quelques minutes
plus tard, cinq parmi eux ont trouvé la mort en percutant un arbre à bord d’une
voiture volée. Qu’aura été la vie de ces individus ? De la pauvreté, des
humiliations, des expédients pour survivre, une arrestation pour un délit, une
cavale éphémère, puis la mort. (22/11/20)
Enclave
Nayla s’est fait voler son portable
sur un trottoir mal éclairé. Elle était en communication et n’a pas fait
attention à l’individu à moto qui s’était approché subrepticement pour lui
arracher le téléphone et filer. Elle n’a rien pu faire sinon lui courir après
en criant. Rentrée à la maison, elle a réussi à neutraliser la ligne de son
portable avant de localiser le téléphone volé dans un secteur proche de la Cité
sportive. Puis elle s’est rendue à la police. Les agents ont recueilli sa
déposition dans des locaux enfumés où elle avait de la peine à respirer. Elle y
est restée deux heures.
En apprenant que l’appareil avait
été localisé, les policiers semblaient prêts à se déplacer en pleine nuit pour
pincer le voleur. Mais ils ont changé d’avis en découvrant le lieu exact
où se trouvait le téléphone. Ils ne pouvaient pas se rendre
« là-bas », firent-ils. Là-bas ? Une zone de non-droit nichée au
cœur de la capitale.
Nouvelles
Sur l’un des deux sites
d’information les plus lus du pays, on tombe sur des « nouvelles »
comme celles-ci : le député Jihad el-Samad a perdu sa tante paternelle,
l’ambassadeur Moustapha Adib a perdu sa mère (puis, quelques jours plus tard,
M. Adib remercie toutes les personnes qui lui ont exprimé leur sympathie), le
mufti Derian a perdu son frère, le président de l’Assemblée nationale a
présenté ses condoléances téléphoniques au mufti Derian, le député Sami Gemayel
célèbre l’anniversaire de ses deux filles, etc.
Ces « nouvelles » sont des
manifestations folkloriques d’un système féodal qui continue de structurer
notre société en profondeur. En temps normal, on ne s’y arrête guère, ou alors
on s’agace un peu que des faits strictement privés soient considérés d’intérêt
public. Mais aujourd’hui, ces pseudo-informations, ramenées à l’échelle des
problèmes vitaux que subit la population, ont quelque chose d’incongru, sinon
d’absurde et d’insultant.
Le problème, évidemment, ne concerne
pas les pigistes qui sélectionnent les nouvelles à publier. Il concerne le
financement des sites d’information et le cahier des charges imposé aux
rédactions par les pourvoyeurs de fonds. (11/3/21)
Requalification
Jean-Yves Le Drian, ministre
français des Affaires étrangères, accuse les dirigeants libanais
de non-assistance à pays en danger.
La formule est percutante, mais
inexacte, car l’infraction pénale à laquelle fait allusion le ministre laisse
entendre que les hommes politiques sont les simples témoins des dangers qu’ils
nous font courir, alors qu’ils sont directement impliqués dans la mise en
péril de la population.
Si la formule de non-assistance
à pays en danger est inadéquate pour qualifier la classe politique
libanaise, elle vaut en revanche pour la communauté internationale qui observe
l’enlisement du Liban avec une coupable passivité. (12/3/21)
Revers de la médaille
L’endurance est sans doute une
qualité à l’échelle individuelle, mais l’est-elle à l’échelle collective ?
Je me pose la question. Car si les Libanais, depuis la guerre et bien avant,
ont démontré qu’ils pouvaient s’adapter à toutes les circonstances, faisant
preuve d’un courage qui force l’admiration ; s’ils ont suppléé à tous les
manquements de l’État en matière d’éducation, d’eau, d’électricité, etc. ;
bref s’ils sont passés maîtres dans l’art de la débrouillardise au point que
rien n’a réussi
Ayant dit cela, on peut se demander
si le peuple avait vraiment le choix. Quand vous avez face à vous des milices
qui n’hésitent pas à user de violence pour vous faire taire, des politiciens
cyniques capables de noyauter les mouvements de protestation pour les étouffer
dans l’œuf et, surtout, des dirigeants qui jouent sur les tensions
communautaires afin d’empêcher toute mobilisation nationale, quelle marge de
manœuvre vous reste-t-il ? (18/3/21)
Le ver dans le fruit
Quarante-sixième anniversaire
du début de la guerre libanaise, qui ne s’est jamais vraiment achevée. En
réalité, tout n’a pas commencé le 13 avril 1975. Le Liban était prospère avant
l’éclatement du conflit, c’est un fait. Il constituait une grande place
financière, un centre éditorial où se publiait une partie importante de la
littérature arabe, un confluent culturel avec ses festivals, ses expositions et
ses conférences. On y parlait toutes les langues, on y jouissait d’une liberté
d’expression et de mœurs unique dans la région. On s’y amusait, on y bronzait,
on y admirait des paysages variés et un patrimoine millénaire. La pomme était
bien lustrée, elle accrochait magnifiquement la lumière, on venait la croquer
du monde entier.
Mais le ver était dans le fruit, et
le fruit était pourri de l’intérieur. Derrière le clinquant devenu légendaire
se cachait un pays aux multiples failles structurelles. Le rapport du politique
au citoyen était le plus souvent de type féodal, le clientélisme prévalait, la
corruption sévissait, même si elle était loin d’approcher les sommets
himalayens atteints depuis. S’y ajoutaient d’autres problèmes, non des
moindres : une politique de développement injuste qui laissait en rade de
larges pans du territoire, poussant leur population à se dresser contre
l’État ; la liberté de mouvement octroyée aux formations palestiniennes en
vertu des accords du Caire ; la mise sur pied d’organisations
paramilitaires dans toutes les régions ; les dérapages fréquents du
deuxième bureau ; un système éducatif qui creusait les inégalités au lieu
de les réduire, et la liste est longue.
Cette époque-là nous paraît
glorieuse à l’aune de notre misère actuelle. Mais le Liban allait mal déjà. Ce
qui nous arrive aujourd’hui plonge ses racines dans le terreau de ces années
lointaines d’avant-guerre.
Il fait si beau à Beyrouth, en ce
mardi 13 avril 2021, qu’on a envie d’espérer, non pas le retour du temps
ancien, mais l’avènement d’un temps nouveau. Il n’est pas interdit de rêver.
(13/4/21)
Un écrivain dans la ville
Il m’arrive parfois de passer devant
la statue de Toufic Youssef Aouad, érigée à l’intersection de la rue qui porte
son nom et du boulevard Pierre Gemayel. Des souvenirs de lecture me reviennent
alors, notamment Al-Raghif, dont je me rappelle combien il
m’avait marqué adolescent.
Il y a trente-deux ans jour pour
jour, le 16 avril 1989, Toufic Youssef Aouad était fauché par un obus à Hadeth,
en même temps que sa fille Samia Toutounji et son gendre l’ambassadeur
d’Espagne Pedro Manuel de Aristegui. C’était l’époque où l’armée syrienne
bombardait sans relâche les régions chrétiennes pour faire plier le général
rebelle, un certain Michel Aoun, qui avait décidé de braver le monde coûte que
coûte.
Juché sur son piédestal, Toufic
Youssef Aouad regarde, pensif, du côté d’Achrafieh. À quoi songe-t-il ?
Aux personnages de ses romans peut-être, ou à sa solitude d’écrivain dans la
ville, car ils sont bien rares, les écrivains et les artistes honorés par une
statue ou le nom d’une rue au pays du Cèdre. La toponymie des communes
libanaises ne glorifie en général que les hommes politiques, y compris les
dirigeants actuels, ceux-là mêmes qui ont causé la perte du Liban et que les
municipalités placées sous leur coupe s’empressent d’honorer de leur vivant. (16/4/21)
La journée des dupes
Les syndicats ont appelé à la grève
générale pour protester contre l’effondrement du pouvoir d’achat, et les grands
partis politiques, architectes de la débâcle, ont invité leurs partisans à y
participer ! Ils soutiennent donc une grève dirigée de facto contre
eux-mêmes. Déni ? Inconscience ? Indécence ? Un peu de tout cela
sans doute. La double peine, encore : les crocs du crocodile et ses larmes
de surcroît. (17/6/21)
Comme tout le monde
Mme Chantal Chastenay, ambassadrice
du Canada au Liban, a patienté comme tout le monde hier devant une
station-service. À cette occasion, elle a publié sur son compte Twitter une
photo de l’interminable chapelet de voitures qui la précédaient jusqu’à la lointaine
pompe.
Qui parmi nos responsables
politiques a déjà, ne fût-ce qu’une fois, attendu son tour pour vingt litres
d’essence, à l’instar de cette diplomate étrangère ? (4/7/21)
Wasta
Je me rends ce matin au ministère
des Finances pour faire authentifier un document fiscal. Le gardien m’annonce
que les employés sont en grève depuis la semaine dernière et le resteront jusqu’au
9 juillet. J’observe pourtant un va-et-vient dans le hall et le fais remarquer
au gardien, qui se dérobe à mes questions avant de me fermer la porte au nez. Un
voisin, vendeur d’antiquités, m’explique que les fonctionnaires sont bien
présents, mais que seuls les usagers munis d’une wasta (piston)
peuvent accomplir leurs formalités. N’ayant pas l’heur d’être pistonné par un
membre du sérail, encore moins dans ce ministère à la réputation bien établie, je
passe penaudement mon chemin.
À la Direction générale
du cadastre, je trouve pareillement porte close. Un militaire souriant me
dissuade de revenir le 9 : il n’y aura personne le 9, m'assure-t-il, c'est
la fin de la semaine. Venez plutôt le lundi 12.
Quand, enfin, j’arrive
au ministère de l’Intérieur et que là, un fonctionnaire me tamponne mes
extraits de registre civil à légaliser, j’en ai presque la larme à l’œil. Grâce
à ce brave homme, je ne rentrerai pas complètement bredouille chez moi.
(5/7/21)
Diplomates aux commandes
Les ambassadrices de France et des
États-Unis se sont envolées pour Riyad afin de solliciter l’aide de l’Arabie
Saoudite en faveur du Liban !
Nous sommes devenus la caricature de
nous-mêmes. Que le Liban soit poreux aux interventions extérieures, que depuis
le XIXe siècle ses dirigeants soient inféodés à l’étranger au point que
certains reçoivent directement des directives et des aides de leurs tuteurs
internationaux, que toutes ses crises majeures aient été résolues hors de ses
frontières sous la pression des grandes puissances (Taëf, Doha, etc.), cela,
nous le savions, tout comme nous étions conscients de constituer un cas d’école
dans l’histoire moderne.
Mais qu’on en arrive un jour, par le
fait de l’irresponsabilité de nos dirigeants, à ce que des diplomates détachées
à Beyrouth prennent publiquement les choses en main pour trouver une issue à la
crise, c’est un cap de plus qui vient d’être franchi. (8/7/21)
Échantillon
Je me rends au cadastre de Beyrouth
pour obtenir une attestation foncière. Au premier étage, et après m’être fait
rudoyer sans raison par un vieil agent de méchante humeur, j’obtiens mon
papier, mais une employée m’avise que le document ne pourra pas être légalisé
par le ministère des Affaires étrangères s’il n’est pas signé d’abord par un
haut responsable du cadastre nommé Tarek Fawaz. Le bureau du monsieur se trouve
au dixième étage, me précise-t-elle. L’ascenseur est en panne. Je grimpe neuf
étages dans une chaleur humide et arrive à destination. Là, sans me regarder,
un agent me dit du bout des lèvres que non, non, non, pour faire signer mon
document par M. Fawaz, je dois obtenir au préalable la signature de M. Lazkani.
Où se trouve le bureau de M. Lazkani ? Au premier étage ! Là où
j’étais auparavant donc, où l’employée qui m’a dépêché au dixième ne m’a pas
parlé de cette autre signature.
Soit. Je redévale les marches,
pénètre dans le bureau de M. Lazkani qui est envahi par une nuée de gens
tendant leurs papiers par-dessus sa tête. Aucune file, aucune organisation, une
chaleur d’étuve et une envie dévorante d’être à l’autre bout du monde. À force
de patience et de prières, j’obtiens la signature de M. Lazkani et je remonte
au dixième, toujours à pied. Le même employé patibulaire me dit d’aller au bout
du couloir faire cacheter mon document par une dame, laquelle dame m’expédie
chez le susnommé Tarek Fawaz, dont le bureau se trouve au huitième en réalité.
Je m’y précipite avant la fermeture, fait longuement le pied de grue devant la
porte ouverte du jeune homme qui finit par s’apercevoir de ma présence et
signer mes documents. Entre-temps, il a répondu au téléphone et accueilli avec
grande effusion des gens arrivés après moi.
Voilà une petite illustration du
parcours kafkaïen qu’un usager doit subir au Liban pour effectuer une formalité
on ne peut plus banale. Est-ce faute de moyens ? Non. Des moyens, on en a
eu beaucoup, et ils ont été détournés ou dilapidés. C’est surtout faute de
bonne volonté, parce que plus vous compliquez la vie des usagers, plus vous
renforcez votre pouvoir sur eux. (20/7/21)
Justice
Pour accéder au ministère de la
Justice, les usagers doivent franchir un portique de sécurité et présenter une
pièce d’identité à une dame en uniforme qui consigne les noms sur un registre.
Deux hommes attendent leur tour devant moi. Le premier, la trentaine, pose son
sac à dos et ses objets métalliques sur une chaise, traverse le portique, donne
son nom et récupère ses affaires. Alors qu’il s’apprête à se diriger vers le
guichet des légalisations, il est interpellé par un gendarme.
L’agent fouille son sac, en sort un
sachet qu’il examine, ouvre, puis renifle. Je vois la stupeur se dessiner sur
son visage. Au comble de l’agitation, il s’empare de son téléphone et appelle
ses collègues qui débarquent peu après pour passer les menottes au jeune homme.
L’infortuné garçon, très calme au demeurant, n’a rien trouvé de mieux que de se
présenter à l’entrée d’un ministère sécurisé avec du haschich dans son
sac !
On a menotté et embarqué un individu
devant témoins pour quelques grammes de cannabis, alors que des politiciens
coupables de crimes de guerre et de corruption à grande échelle occupent des
fonctions éminentes de l’État. L’impunité des uns ne justifie pas l’impunité de
tous, mais elle rend singulièrement cocasse ce petit théâtre policier à
l’entrée du ministère de la Justice. (29/7/21)
Fortunes solidaires
Le Liban compte parmi les pays les
plus endettés de la planète. Sa monnaie a perdu 90 % de sa valeur en moins de
deux ans. 80 % de sa population a basculé dans la pauvreté. La crise a des
retombées graves dans tous les secteurs de la vie sociale et économique.
Or, dans le même temps, une enquête
d’envergure menée par le Consortium international des journalistes d’investigation
(CIJI) vient révéler que l’oligarchie libanaise – hommes politiques, hommes d’affaires,
banquiers – recourt massivement aux services de cabinets spécialisés pour
fonder des sociétés offshore dans les paradis fiscaux, sociétés-écrans dont la
principale fonction est de faciliter et de couvrir l’évasion fiscale. À en
croire le CIJI, les grandes fortunes libanaises ont battu un record mondial
dans la fuite organisée des capitaux. Elles s’arrangent ainsi pour priver leur
pays des fonds nécessaires à sa survie. (5/10/21)
Aberration
Le Golf Club de Ghobeiry est une
aberration sociale et urbaine. Une poignée de privilégiés jouit d’une vaste
oasis sise au milieu d’un océan de béton où vivent des centaines de milliers de
personnes privées d’espaces verts. Cette injustice est rendue encore plus criante
par la paupérisation et le prix de l’essence qui limitent les déplacements.
Les golfeurs ont le droit de
pratiquer leur sport, mais ils disposent de moyens suffisants pour s’aménager
un 18 trous ailleurs. Les habitants des quartiers alentours, eux, n’ont ni
parcs ni jardins pour respirer. Transformer les quatre cent dix mille
mètres carrés du Golf Club en parc public serait une mesure vitale en ces
temps de crise.
Il va sans dire que personne en haut
lieu ne prêtera l’oreille à cette proposition. Compte tenu de l’ADN
sociopolitique de nos décideurs, le Golf Club a encore de beaux jours devant
lui : les laissés-pour-compte resteront captifs de leur béton et les golfeurs
continueront de manier les clubs en toute tranquillité. (10/10/21)
Vies volées
Les gens de ma génération, enfants
au début de la guerre, auront passé leur vie à attendre. Ils ont attendu le
démantèlement des milices, la réunification du pays, le recul du confessionnalisme,
l’instauration d’un État de droit en lieu et place de la république bananière
dirigée par des chefs communautaires… Un demi-siècle d’attente et d’espoir pour
rien. À présent qu’ils ont atteint l’âge de la lucidité, leur unique aspiration
est de préserver leurs enfants. On les a menés en bateau, on a volé leur vie,
mais ils feront de leur mieux pour épargner à leurs descendants le fardeau d’une
existence gâchée par l’amertume et la déception. (31/10/21)
Incurie et impunité
Maguy était une lycéenne de seize
ans. Comme elle ne voyait pas bien du fond de la classe, elle a réclamé et
obtenu de se rapprocher du tableau. Elle ignorait qu’en changeant de place,
elle signait son arrêt de mort : une partie du plafond s’est effondrée sur
elle et l’a tuée instantanément. L’enquête a révélé que la salle était composée
à l’origine de deux pièces séparées par un mur. On avait abattu le mur et on
s’était contenté de rafistoler une jointure de béton pour relier les deux
plafonds. C’est cette jointure qui s’est détachée pour s’écraser sur Maguy.
On n’étonnera personne en précisant
que ce drame a eu lieu dans une école publique. Le nom de Maguy Hammoud
s’ajoute à la longue liste des victimes de l’incurie et de l’impunité qui
sévissent dans tous les services de l’État. Maguy a été enterrée aujourd’hui ;
dans quelques jours elle sera oubliée. (3/11/22)
Diplômes à vendre
L’Irak a suspendu l’inscription de
ses ressortissants dans trois universités libanaises (Jinan, MUBS et l'Université
Islamique). Motif ? Ces établissements ont délivré en ligne des centaines
de diplômes à des étudiants irakiens, notamment en master et en doctorat, sans aucun
respect des normes académiques. On a découvert ainsi de nombreux cas de plagiat
intégral et de travaux effectués par des prête-plume grassement rémunérés.
Certaines thèses étaient reprises telles quelles par plusieurs doctorants. En d’autres
termes, les étudiants achetaient leurs titres pour obtenir des revalorisations
de salaire dans leur pays.
Le Liban compte une pléthore d’universités :
après la guerre civile, la caste dirigeante a créé des dizaines d’universités
destinées à engranger des bénéfices faciles et à entretenir le clientélisme
politico-communautaire. Le niveau de l’enseignement supérieur s’en est durement
ressenti, comme en témoigne, parmi d’autres, cette lamentable affaire. On aura
donc réussi à discréditer le dernier bastion du Liban et son ultime
fierté : l’éducation. (13/11/21)
Fête nationale
Se moquer de la fête de l’Indépendance est devenu un tel poncif qu’on s’en
voudrait d’en rajouter. Mais quel autre discours tenir sinon la raillerie amère
et triste ? Bien sûr, on peut relativiser notre situation d’État inféodé
en rappelant que nulle nation au monde n’est réellement indépendante, oubliant
au passage que les sujétions ne sont pas toutes du même ordre ni du même
niveau, et que sur l’échelle de la soumission à l’étranger, nous avons battu un
record universel. On peut aussi s’insurger contre les hommes politiques
libanais qui vendent leur pays aux plus offrants afin de servir leurs intérêts
personnels.
Mais quoi qu’on en dise, tous les
discours sont vains devant cette fête incongrue. Plutôt que de se lamenter en
chœur chaque année sur l’aberration de célébrer une indépendance chimérique, on
serait peut-être mieux inspiré de transformer la fête de l’Indépendance en fête
nationale. Il ne s’agirait plus de commémorer ce qui n’existe pas, mais de
revendiquer ce qui existe : un pays unique dont on louerait la diversité
humaine, la nature et l’histoire. On remplacerait ainsi les lamentations
stériles par des professions de foi où la réjouissance et l’espoir auront enfin
leur place. (22/11/21)
À un détail près
Scène ordinaire aux abords d’une
école huppée à Beyrouth : un immense 4x4 se gare devant l’entrée
principale. Chromes rutilants, jantes lustrées, vitres teintées, plaque minéralogique
à trois chiffres. Tandis que le chauffeur attend au volant, une gouvernante
philippine débarque du mastodonte avec un petit garçon de cinq ou six ans. Elle
lui porte son cartable en lui tenant la main et le conduit à l’intérieur du
bâtiment.
4x4 imposant, immatriculation à
trois chiffres, vitres opaques, chauffeur, employée de maison en blouse, toutes
les cases sont cochées, à l’exception d’une seule : l’enfant et la
gouvernante ne sont pas escortés d’un garde du corps en treillis. Dommage. On
était à deux doigts du sublime. (6/12/21)
La double peine
Le bureau politique d’un grand parti
a publié un communiqué où il s’insurge contre la culture de
l’impunité et de l’irresponsabilité qui ont conduit à la crise
actuelle. On reste pantois devant cette rhétorique. Car le parti en question
constitue un des piliers du système kleptocratique qui a ruiné le pays.
Détournements de fonds, intervention dans les marchés publics, mainmise sur les
ministères, fraudes, favoritisme, commissions, extorsions…, il n’y a pas une
forme de corruption où il ne se soit illustré avec brio.
Si les partis politiques qui se
partagent le pouvoir depuis des décennies continuent de nier toute
responsabilité dans le naufrage du Liban, qui est comptable de la situation
actuelle ? Les martiens ? Les djinns ?
En plus de subir une crise sans
précédent, il faut supporter le déni permanent des hommes politiques qui l’ont
provoquée. Cela porte un nom : la double peine. (28/12/21)
Les
missionnaires de Marie
Les
Franciscaines sont établies à Badaro depuis janvier 1947, sur le site d’une
caserne de l’armée française cédée aux missionnaires de Marie par l’ancienne
puissance mandataire. Elles disposent d’un vaste domaine adossé à l’hippodrome
où, en plus des bâtiments scolaires et administratifs, s’étendent des jardins
et des aires de jeu.
Bien qu’il
s’agisse d’une institution privée, les Franciscaines ouvrent grand leurs
portes, dès la fin des classes, à tous les enfants du quartier et d’ailleurs
qui viennent profiter des balançoires, toboggans et autres jeux mis à leur
disposition. Les lieux sont également accessibles samedi et dimanche toute la
journée. On y trouve, en somme, ce que l’État et la municipalité de Beyrouth n’ont
jamais assuré à la population depuis l’indépendance du pays, ou d’une manière
extrêmement insuffisante compte tenu des énormes besoins. Encore une preuve que
le Liban ne tient debout que grâce à son secteur privé. (31/1/22)
Trottoir
J’ai eu
l’idée saugrenue de parcourir à pied la longue rue qui s’étend du rond-point
Tayyouneh à l’église Mar Michaël. Mal m’en prit : le trottoir était
impraticable, envahi par des véhicules, des étals, des caisses, des tonneaux,
des empilements de pneus, entre autres obstacles du même acabit, si bien que
j’ai dû marcher sur la chaussée la plupart du temps, pris en tenailles entre la
circulation chaotique et les débordements des magasins. Les commerçants
considèrent visiblement le trottoir comme leur propriété, encouragés en cela
par la passivité, voire la complicité des pouvoirs publics.
Que peut-on
espérer d’un État qui n’est même pas capable d’assurer aux piétons le simple
droit de marcher sur un trottoir ? (8/2/22)
Féodémocratie
Sami
Gemayel, chef du parti phalangiste et fils de l’ancien président Amine Gemayel,
n’a pas retenu la candidature de Samer Saadé pour les prochaines élections
législatives dans le caza de Batroun. Samer Saadé est le fils de Georges Saadé,
ancien chef des mêmes phalanges qu’il a dirigées de 1986 à 1998. Sami a écarté
Samer donc. Il lui a préféré Majd Harb, fils de l’ancien député et ministre
Boutros Harb.
Dans la
circonscription où se présentera Sami Gemayel, le Metn, un autre héritier vient
d’être adoubé par son clan. Il s’agit de Michel Murr, qui, lui, cumule les
lignages : fils d’Elias Murr et petit-fils de Michel Murr (tous deux anciens
députés, ministres et vice-Premiers ministres) et, par sa mère, petit-fils de l’ancien
président Émile Lahoud.
Aux
dynasties Gemayel, Saadé, Harb et Murr, s’ajoutent celles des Hariri, Frangieh,
Joumblatt, Mouawad, Merehbi, Fatfat, Chamoun, Khazen, Saad, Bizri, Ephrem,
Hélou, Salam, Osseirane, Karamé, Arslan et tant d’autres. Les Libanais ont
inventé un nouveau système politique : la démocratie féodale, qu’on
pourrait baptiser féodémocratie. On n’en est pas à une contradiction
près au pays de tous les paradoxes, perpétuellement tiraillé entre ses
prétentions à la modernité et ses structures archaïques. (17/2/22)
Oligarques
et troupes armées
Il y a
dix-sept ans jour pour jour, nous étions des centaines de milliers à manifester
pour exiger le départ des troupes syriennes. L’armée de Bachar el-Assad a
évacué le pays quelques semaines plus tard.
Il y a deux
ans et demi, nous étions de nouveau des centaines de milliers à descendre dans
la rue pour exiger, cette fois, le départ des responsables politiques. Ces
derniers sont encore là, indéboulonnables, plus puissants et plus arrogants que
jamais.
Moralité :
il est plus facile de se débarrasser des troupes armées qui occupent un
pays que des oligarques qui accaparent un État. (14/3/22)
Mégacentres
On comprend dès lors pourquoi
certains partis politiques se sont opposés aux mégacentres, bataillant pour le
maintien du statu quo qui leur garantit une mainmise totale sur le processus
électoral. Le scénario du 15 mai est déjà connu : les partis transporteront
gratis leurs partisans jusqu’aux bureaux de vote, ce qui leur assurera leur
participation massive et docile ; ils exerceront une pression directe sur
les électeurs par toutes sortes de moyens dont ils ont le secret ; et ils
seront débarrassés d’une grande partie des électeurs indépendants qui
hésiteront à se déplacer pour un scrutin joué d’avance.
Évidemment, aucun de ces partis ne
reconnaît sa véritable motivation dans le rejet des mégacentres. Ils invoquent
des arguments fallacieux dont nul n’est dupe. Même leurs partisans.
(10/3/22)
La
démocratie des grenades
Mme Bouchra
al-Khalil, candidate aux élections législatives, a fait état d’agressions
répétées dans son caza de Tyr. Dernier exemple en date : il y a quelques
jours, à la sortie d’un rassemblement à Chaaytiyyé, elle a été insultée par un individu
qui a dégradé sa voiture et l’a menacée avec une grenade.
La liste de
Mme Khalil n’a aucune chance de percer dans ce scrutin, et pourtant la candidate
subit des intimidations et des attaques en nombre. Qu’en serait-il si elle
avait des chances réelles de se faire élire ? On n’ose l’imaginer. (14/4/22)
La
démocratie des kalashs
Nouvel
incident grave au Sud : une réunion électorale de l’opposition était
prévue au restaurant El-Wadi de Sarafand, à dix-sept kilomètres de Saïda. Des
hommes armés ont coupé l’accès à l’établissement, tirant des rafales en l’air
et rouant de coups tous les militants qui leur tombaient sous la main. Les
forces de l’ordre ayant tardé à intervenir, le rassemblement a été annulé.
La violence
politique s’exerce partout au Liban. Les attaques ponctuelles de Sarafand, de
Chaaytiyyé et d’ailleurs ne constituent qu’une infime partie de l’agression
permanente contre la démocratie. Violence physique, mais aussi psychologique, faite
d’intimidations, de harcèlements, d’occupations du territoire avec des symboles
partisans tels que les affiches, les drapeaux et les portraits. On n’a pas
besoin de taper sur un opposant pour le réduire au silence. (17/4/22)
Cirque
électoral
Loi électorale qui favorise les
partis établis et les grandes fortunes, découpage des circonscriptions sur
mesure, absence de contrôle sur les dépenses de campagne, accès aux médias
outrageusement inégalitaire, achat de voix, chantage à l’emploi, menaces,
agressions… et il se trouve encore des plaisantins pour nous parler de
démocratie au Liban. La seule fonction du cirque électoral au pays du Cèdre est
de servir d’alibi au pouvoir. (22/4/22)
Pollution
visuelle
Le
gouverneur de Beyrouth a dénoncé la prolifération des portraits, affiches et
banderoles non autorisés dans les rues de la capitale. Voilà des décennies que
j’entends la même rengaine, et rien n’est fait pour mettre un terme à cette
pollution visuelle qui constitue une occupation illégale de l’espace public et
une violence symbolique permanente. Le gouverneur a même cru bon de sommer les partis
politiques de décrocher leur attirail de propagande, faute de quoi la
municipalité s’en chargerait elle-même à leurs propres frais !
On se
demande si M. le gouverneur fait de l’humour ou s’il a la candeur de croire à
son coup de semonce. Pense-t-il vraiment que les partisans de Hariri et de
Berri, pour ne citer qu’eux, vont retirer les portraits de leurs chefs qui
ornent les murs de la ville ? Soit M. le gouverneur se sait impuissant, et
il se moque du monde. Soit il l’ignore, et on lui souhaite bonne chance.
(2/5/22)
Feyrouz
Depuis les
années 90, chaque fois que je passe par le quartier de Zqaq el-Blat, je cherche
la vieille maison où Feyrouz a passé son enfance pour m’assurer qu’elle n’a pas
encore été rasée. Ma crainte est que les promoteurs immobiliers s’emparent des
lieux pour ériger à la place un immeuble ou une tour. Heureusement, la bâtisse
est encore debout.
Il y a
quelques jours, les ministres de la Culture et de la Justice, accompagnés du
gouverneur de Beyrouth, ont visité ce haut lieu de notre patrimoine en prenant
soin de convoquer la presse. Ils ont annoncé que la maison serait restaurée à l’identique
pour accueillir un musée dédié à Feyrouz. Voilà qui est réjouissant ! À
condition que ce projet mémoriel ne subisse pas le même sort que tous ses
semblables relégués au fond d’un tiroir.
Feyrouz
incarne une certaine idée du Liban, surannée peut-être, idéaliste sans doute,
mais qui fait partie de notre mémoire collective. Elle mérite mieux que des
promesses en l’air et des tentatives de récupération destinées à redorer des
blasons flétris. (7/5/22)
Tabagisme
Le Liban
fait partie des six pays les plus tabagiques du monde, avec un pourcentage de
42 % de fumeurs. Et rien n’est fait pour remédier à ce problème de santé
publique. L’État est aux abonnés absents et les médias se donnent bonne
conscience en consacrant quelques minutes au sujet de temps en temps. Voilà un
pays qui n’a plus les moyens de soigner ses habitants, où les cancers liés au
tabac sont en constante augmentation, et dont les responsables ne jugent pas
utile de déployer des efforts continus pour enrayer le fléau du tabagisme.
(6/6/22)
École
publique
Le ministre
français de l’Éducation, Pap Ndiaye, se voit reprocher de scolariser ses
enfants dans une institution privée (la fameuse École alsacienne du
sixième arrondissement de Paris). M. Ndiaye est le garant de l’enseignement
public, s’indigne-t-on. Il tient des discours contre les inégalités sociales.
Comment peut-il envoyer ses enfants à l’école du Gotha parisien !
Vue du
Liban, cette polémique prête à sourire, car au pays du Cèdre, il n’est pas un
ministre, pas un député, pas un directeur général, pas le moindre responsable
politique qui daignerait scolariser sa progéniture dans un établissement public,
ce dont ils se vantent au demeurant, à la différence de leurs collègues
français. L’école privée est au Liban un signe d’ascension sociale assumé sans
complexe, y compris parmi les hauts fonctionnaires dont la mission est de
renforcer l’école publique. (30/6/22)
Bien public
La
corruption a toujours existé au Liban, mais à des échelles variables selon les
périodes. Avant la guerre civile, si l’on se servait volontiers dans les
caisses de l’État, si on servait ses proches en leur attribuant marchés
publics et postes clés, on conservait malgré tout un certain souci de l’intérêt
commun. Preuve en sont les dizaines de tonnes d’or que les autorités ont
amassées à l’époque et qui classent aujourd’hui le Liban au deuxième rang des
pays arabes en réserves d’or, avec près de dix millions d’onces, devant les
Émirats, le Qatar et le Koweït !
Quand les
responsables des années 60 achetaient de l’or pour pérenniser la prospérité du
pays, la plupart de leurs successeurs, à partir des années 90, étaient
aiguillonnés par l’unique obsession de tirer profit du pouvoir. Sans la loi
votée en 1986, interdisant la vente des réserves de la BDL, on peut être sûr
que le Liban ne disposerait pas d’une seule once aujourd’hui : toutes
auraient été liquidées au bénéfice des partis politiques et de leurs
dirigeants. (4/7/22)
Clans
En passant
sous le porche d’une tour à Beyrouth, je surprends une bribe de conversation
entre deux garçons juchés sur leurs motos sans matricule, attendant quelqu’un
ou quelque chose.
- Qu’est-ce
qui t’a pris de faire ça ?
- Tu
oublies que je fais partie d’un clan (aachiré) !
Cet échange
m’a renvoyé des décennies en arrière, quand mon père me racontait ses
tribulations dans la Békaa où, fraîchement nommé juge d’instruction, il avait
eu maille à partir avec les fameux clans pour qui les traditions tribales
passaient avant les lois républicaines. À voir l’actualité de la Békaa, il
semblerait que la situation n’ait guère évolué depuis. L’État demeure
impuissant face aux clans, car si l’armée s’efforce de rétablir l’ordre, certains
responsables politiques, compromis par des liens d’intérêt avec les barons de
la drogue et de la contrebande dans la région, font tout pour perpétuer le
statu quo. (16/7/22)
Le prix du
courage
L’officier
des FSI Michel Moutran a publié un tweet où il déplorait l’inertie des
autorités face au nombre croissant des accidents de la route, constatant que le
Liban affichait l’un des pires bilans en la matière. Moutran a-t-il été entendu ?
A-t-on pris des mesures d’urgence pour inverser la tendance ? A-t-on remis
en marche les radars, pénalisé les excès de vitesse et les infractions au code
de la route ?... Non. On a trouvé mieux à faire : Michel Moutran a
été écroué pour avoir enfreint son devoir de réserve. (17/7/22)
Argent sale
Les
économistes nous avertissent que la dévirtualisation massive de l’économie
libanaise, où le cash est revenu en force à la faveur de la crise,
ouvre grand la porte au blanchiment de l’argent sale. Leur argumentation est la
suivante : les transactions se font désormais sans laisser de traces, ce
qui favorise l’injection de l’argent douteux dans le marché et le système
bancaire.
Certes, mais
le blanchiment existait déjà avant la crise ; il empruntait simplement des
voies plus subtiles et plus complexes. Économie informelle ou pas, paiements
bancaires ou non, l’argent sale trouvera toujours le moyen de se lessiver au
Liban. Toutes les mesures qu’on prendra ne feront que gêner les démarches des
petits épargnants. Les gros pontes, eux, poursuivront leurs trafics sans être
inquiétés. (27/8/22)
Le hold-up
du siècle
Plusieurs
braquages de banques ont eu lieu hier vendredi, à Beyrouth, à Chhim, à
Ghaziyyeh… D’aucuns ont vu dans ces attaques simultanées une machination
destinée à accélérer l’effondrement du pays, comme si le Liban avait besoin d’un
coup de pouce pour continuer sa chute libre.
Ce qui est
étonnant, en réalité, ce n’est pas le nombre élevé de braquages hier, mais leur
nombre restreint jusque-là. Voilà trois ans que les banques, avec la complicité
de la Banque du Liban et des pouvoirs publics, ont mené le hold-up du siècle
sur l’épargne des Libanais. Et les déposants se sont plus ou moins résignés à
leur sort. Où ailleurs dans le monde, sinon dans les dictatures, un peuple
aurait-il permis qu’on le pille ainsi sans réagir ? (17/9/22)
Fascination
Pendant une
pause entre mes cours à l’université, je regarde par la fenêtre. Mon œil est
attiré par deux grosses jeeps noires qui pénètrent dans la cour de l’archevêché
grec-catholique. J’assiste alors à un numéro que j’ai déjà vu mille fois et qui
me paraît toujours aussi fascinant par sa chorégraphie immuable et sa splendide
vanité. Les véhicules lustrés se garent devant le salon de l’église ;
quatre gardes du corps en bondissent prestement : ils jettent des coups d’œil
à la ronde, avant d’ouvrir une portière d’où débarque un homme en majesté. L’un
des gardes lui passe révérencieusement une veste, ses collègues se tiennent aux
aguets, puis l’individu gravit les marches et disparaît dans l’édifice. Rideau.
Fin du premier acte. Je manquerai le deuxième, à mon grand regret, car mon
cours aura repris au moment où le sieur sortira.
Assister à
ce spectacle un 17 octobre suffit à me convaincre que la révolution n’aura
servi à rien, même pas à rabattre le caquet des oligarques qui ont plongé le
pays dans la misère. (17/10/22)
Bassita
Le « pays
de la Voiture » serait une périphrase plus appropriée pour désigner
le Liban que le très baratineur « pays du Cèdre », à voir le
nombre respectif de voitures et de cèdres au kilomètre carré, à voir surtout la
priorité absolue accordée à l’automobile dans l’espace public. Les
voitures s’arrogent tous les droits à Beyrouth : elles empruntent les rues
en sens interdit, franchissent allègrement les limites de vitesse, klaxonnent à
tout-va y compris en pleine nuit, se garent en double file et sur les
trottoirs. Les habitants y sont tellement accoutumés qu’ils s’en aperçoivent à
peine. Tout le monde semble trouver normal qu’un piéton (enfant, vieillard, mère
avec poussette) soit contraint de descendre sur le bitume pour contourner le
véhicule qui bloque son passage.
Ce matin
justement, non loin du siège des FSI, j’ai dû rejoindre la chaussée avec mon
fils, sous la pluie, parce qu’un véhicule nous barrait le chemin. Une dame
s’est retrouvée dans la même situation que nous. Je lui ai fait part de mon
agacement, mais là où je m’attendais à un vague acquiescement de politesse, elle
m’a lancé un bassita (ce n’est pas grave) sur un ton presque
narquois. Elle n’avait pas tort. Placées à l’échelle des grands problèmes qui
gangrènent le pays, les voitures occupant les trottoirs, c’est bassita.
Mais en même temps, ce bassita est lourd de sens. Il illustre
une attitude largement répandue au Liban, qui consiste à tolérer le désordre
comme un phénomène naturel et inévitable. Le bassita de cette dame,
sous ses airs de sage pondération, raconte en fait le délabrement progressif du
pays, car lorsqu’on renonce à l’ordre et au droit pour les petites choses, on
finit par y renoncer pour les plus grandes. C’est une longue chaîne de bassitas qui
nous a conduits là où nous sommes. (25/11/22)
Même ça,
même si peu
Trois
étudiants de Balamand, deux filles et un garçon, ont trouvé la mort dans un
accident de voiture sur l’autoroute du Nord, à la sortie du tunnel de Chekka. Ils
rentraient d’une soirée à Batroun.
Voilà plus
de trois ans que la sécurité routière a cessé d’être une priorité pour les
pouvoirs publics. De façon incompréhensible, on a abandonné les radars, les tests
d’alcoolémie et les campagnes de prévention. Résultat de ce relâchement :
les accidents mortels n’ont cessé de se multiplier depuis.
Sauver des
vies ne demande pas des milliards ; un peu de volonté politique suffit.
Même ça,
même si peu, ils en sont incapables. (24/2/23)
La paille et
la poutre
Un député libanais en appelle à garder vive la
mémoire des massacres commis par l’Empire ottoman contre les Arméniens. « Un
peuple ne peut aller de l’avant s’il oublie son passé, déclare-t-il. Les
assassins doivent assumer leurs crimes devant l’Histoire. » L’élu évoque
le Liban dans la foulée, déplorant que sévisse dans notre pays la culture du
déni et de l’impunité, ce qui compromet l’avenir de la nation.
On ne peut que souscrire à ce discours.
Toutefois, comment ne pas s’étonner qu’il soit tenu par le représentant d’un
parti responsable de plusieurs massacres perpétrés pendant la guerre civile et
qui n’a jamais reconnu explicitement ses crimes ? Le déni et l’impunité ne
sont pas l’apanage des Turcs. Ils concernent toutes les milices qui ont pris
part au conflit. Commençons par balayer devant nos portes : des milliers de
cadavres encombrent nos rues. (27/4/23)
Oser Dreyfus
Voilà des
mois que je remarque la complaisance persistante de plusieurs sites
d’information envers le gouverneur de la Banque du Liban, qui fait l’objet de
poursuites judiciaires locales et internationales. Ces médias sont-ils
convaincus de l’innocence de M. Riad Salamé ? Ont-ils des liens avec lui ?
Reçoivent-ils des faveurs en échange de leur soutien, comme l’affirme une
rumeur tenace ? Je l’ignore. Je constate seulement un parti pris évident
et systématique.
Mais
aujourd’hui, l’un de ces sites a franchi un palier supplémentaire dans
l’expression de sa sympathie à l’égard du gouverneur. On peut y lire, sur un
ton grave et indigné, une comparaison entre M. Salamé et… le capitaine
Dreyfus ! L’affaire Salamé serait donc notre affaire Dreyfus à nous !
Il fallait oser. Ils ont osé. Décidément on ne recule devant rien au pays du
Cèdre. On a les Dreyfus qu’on mérite. (19/5/23)
Fête du
travail
Neuf morts
dans l’incendie d’une pizzeria rue Bechara el-Khoury. Une fuite de gaz a
provoqué une explosion : les employés se sont retrouvés piégés par les
flammes qui les ont refoulés vers le fond du restaurant, puis vers la cave où l’oxygène
a vite manqué. Tous ont péri asphyxiés.
Ce drame
aurait pu être évité si l’établissement s’était conformé aux normes de sécurité.
Or il ne disposait ni d’extincteurs, ni d’issue de secours, ni de détecteur de
gaz ou de fumée. Il n’était même pas déclaré. Une entreprise hors-la-loi,
totalement ignorée des pouvoirs publics, comme des milliers au Liban. (2/5/24)
Infra-humanité
C’est une
longue rue qui relie Ard Jalloul à Rihab en traversant les camps de Sabra et
Chatila. Tout y crie la pauvreté : les habitations de béton gris empilées
à la hâte, les étals sauvages qui s’alignent de part et d’autre de la voie, les
passants, pour la plupart étrangers – Syriens, Palestiniens, Africains, Bangladais,
Indiens. Au cœur de cet îlot de misère surgit un spectacle improbable :
une décharge à ciel ouvert, immense, d’où s’élève une odeur pestilentielle, avec
des vaches et des chèvres qui errent parmi les détritus ! La vision est
consternante. Des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants vivent dans ces conditions
abominables aux portes de la capitale, à moins d’un kilomètre du quartier
résidentiel de Jnah. Pourquoi ne fait-on rien pour évacuer ces tonnes d’ordures
qui occupent l’équivalent d’un terrain de basket ? Pourquoi n'organise-t-on pas
la collecte des déchets de façon régulière ?
Comme
d'habitude, les responsables se renvoient la balle, égrenant leurs sempiternelles
excuses : manque de moyens, constructions illégales, absence de
coopération. Personne n’avouera la véritable raison de l’inaction
publique : les habitants de ces quartiers n’existent pas ! Ils
appartiennent à une infra-humanité dont on n’a que faire, qui devrait se
considérer suffisamment chanceuse de vivre et de travailler sous nos latitudes
pour ne pas se plaindre en plus de son sort. (3/6/24)
Nouveau
président
Les
pressions internationales ont produit leur effet : le Liban a un nouveau
président depuis ce matin, le général Joseph Aoun. C’est le cinquième commandant
en chef de l’armée qui devient président de la République après Fouad Chehab, Émile
Lahoud, Michel Sleiman et Michel Aoun. Une tradition libanaise bien établie,
qui vient s’ajouter à un autre rite républicain : la vacance
présidentielle entre chaque mandat. Un an et deux mois entre Amine Gemayel et
René Mouawad, six mois entre Émile Lahoud et Michel Sleiman, 891 jours entre
Michel Sleiman et Michel Aoun, 801 jours entre Michel Aoun et Joseph Aoun.
L’élection
de Aoun est doublement problématique : elle a été concoctée dans les
capitales étrangères, ce qui confirme notre statut d’État inféodé ; et elle
consacre Fayadieh, siège du commandement de l’armée, comme antichambre du
palais présidentiel de Baabda, ce qui interroge le bon fonctionnement de notre
démocratie.
Il s’agit
malgré tout d’une bonne nouvelle : le pays sort d’une guerre éprouvante,
la situation économique reste fragile, les divisions politiques sont profondes.
Le consensus international – et par ricochet – local, laisse entrevoir des
arrangements salutaires. Tout le monde l’espère en tout cas, même si peu y croient
vraiment. (9/1/25)
Opération
anti-drogue
L’armée
libanaise a mené une offensive d’envergure contre les réseaux de
narcotrafiquants. Trois grands barons de la drogue, parmi les plus recherchés
du pays, ont été tués au cours d’affrontements dans le quartier de Charawneh à
Baalbek. Un laboratoire a été démantelé, des stocks de stupéfiants détruits,
ainsi que du matériel lourd utilisé dans la production du Captagon.
Cette
campagne révèle a posteriori l’inaction des forces de l’ordre au cours des
dernières décennies. Voilà plus d’un demi-siècle que le narcotrafic est protégé
par les formations politiques de la région, qui ont largement profité de sa
manne. Mais à présent que le Liban doit donner des gages de respectabilité
vis-à-vis de ses tuteurs occidentaux, les mêmes responsables politiques lâchent
leurs pourvoyeurs de fonds. Rupture momentanée ou définitive ? Tout
dépendra de la capacité du pouvoir central à imposer durablement son autorité
sur l’ensemble du territoire. (8/8/25)
Suicide
Cent
cinquante personnes ont mis fin à leurs jours au Liban depuis le mois de
janvier, un chiffre largement sous-estimé : le suicide est un tabou et
nombre de familles dissimulent les véritables causes du décès auprès des
autorités civiles comme religieuses. La principale tranche d’âge concernée par
les suicides va de 18 à 35 ans, soit des individus jeunes confrontés à des
difficultés personnelles aggravées par la situation économique du pays et le
chômage qui frappe 40 % de la jeunesse libanaise. Il y a donc un lien direct
entre la crise et le nombre élevé de suicides parmi les jeunes.
Sans malice ni mauvais esprit, juste par curiosité, je me suis demandé en lisant cette nouvelle combien de cas de suicide ont été enregistrés parmi les hommes politiques libanais depuis l’Indépendance. En France, on le sait, plusieurs responsables politiques de haut rang se sont donné la mort : Roger Salengro, Pierre Bérégovoy, François Durand de Grossouvre, Jean Germain… Mais quid du Liban ? La réponse est simple : aucun. Sur les centaines d’hommes politiques libanais dont les compromissions et les crimes pourraient leur valoir des crises de conscience susceptibles de déboucher sur des actes désespérés, aucun n’a franchi le pas à ce jour. Soit parce qu’ils n’ont nulle conscience de leur responsabilité dans l’état du pays, soit parce qu’ils en ont conscience sans vouloir le reconnaître, soit, enfin, parce qu’ils sont suffisamment solides pour assumer sans grande souffrance morale leur implication dans le désastre général. (20/10/25)