C’est sans doute la
rentrée la plus chaotique dans les annales du pays, même en comptant les années
de guerre. On navigue à vue, hésitant entre le présentiel, le distanciel
et l’hybride, fixant une première date pour la reporter aussitôt, un œil
sur les scores quotidiens du Covid-19, l’autre sur le ministère de l’Éducation
nationale qui entretient la confusion pour parer aux critiques. Y a-t-il un
pilote dans l’avion ? L’école de Riwan annonce que les cours seront
dispensés en ligne à partir du 16 septembre, y compris pour les petites
sections, autrement dit des gamins qui ont autour de trois ans. À l’université,
on se prépare à une rentrée en ligne, mais en même temps, on nous laisse
entendre qu’elle pourrait s’accompagner d’une dose de présentiel à partir du 28
septembre. L’année académique 19-20 a été catastrophique. Pourvu que celle-ci
n’en prenne pas le chemin. (8/9/20)
Voix
Troisième semaine de
cours en ligne. La qualité d’Internet est si médiocre que même sans usage de la
caméra, même avec des groupes inférieurs à dix personnes, la communication est
régulièrement perturbée par des coupures, des décalages, des trous d’air qui
aspirent les étudiants dans leurs abîmes cybernétiques pour les restituer
quelques minutes plus tard. Il existe pourtant des aspects positifs aux cours
en ligne : la concentration générale est optimisée par la
nécessité de tendre l’oreille aux paroles des uns et des autres. L’absence
d’images permet aussi une meilleure perception des voix qu’on écoute comme on a
rarement l’occasion d’écouter en classe, avec une sensibilité accrue à leur
timbre, à leur intonation, au débit et à la modulation des phrases. Il y a les
voix qu’on connaît déjà et qu’on redécouvre un peu transformées mais
parfaitement identifiables, sur lesquelles on projette l’image connue ; et
puis il y a les autres, les voix des nouveaux étudiants qu’on n’a jamais vus,
même en photo, auxquels on attribue des figures approximatives sans cesse
nuancées au fil des interventions. Si les séances en ligne nous privent des
visages et des corps dont les signes sont utiles dans une salle de cours, ils
nous mettent au plus près des souffles et des voix, ce qui est loin d’être
négligeable. (29/9/20)
Cours en ligne
Le bilan des cours en
ligne est plutôt mitigé jusqu’à présent. Certes, on accumule des séances, on
avance dans le programme, on téléverse des documents que les étudiants
téléchargent et préparent chez eux avant de les commenter pendant les cours.
Mais la qualité d’Internet est si médiocre que les classes virtuelles sont
souvent clairsemées. Tel n’a pas pu se connecter en raison d’une panne
d’Internet, tel autre n’arrive pas à nous suivre parce que sa sœur ou son frère
utilise le réseau dans une autre pièce, sans oublier ceux qui s’affichent
présents avant de basculer dans le néant pour un temps indéterminé. Hier, une
étudiante m’a dit qu’elle suivait le cours sur sa terrasse à la montagne,
pelotonnée dans une couverture en raison du froid, car c’était le seul endroit
où elle captait Internet. Même quand les étudiants sont connectés, je n’entends
pas toujours leurs réponses ou leurs interventions. Je vois qu’ils activent
leur micro, j’imagine qu’ils s’expriment, mais aucun son ne vient meubler le
silence, sinon des grésillements et des parasites. Lorsque je désigne quelqu’un
pour lire un extrait, sa lecture est en général hachée, mordue de blancs
auxquels succèdent par intervalles des flots de phrases au débit accéléré. Je
ne suis pas plus audible de mon côté : souvent on me demande de répéter
une explication en me spécifiant le moment où l’on a cessé de m’entendre. Et
comme si la médiocrité d’Internet ne suffisait pas, les coupures d’électricité
viennent compliquer encore plus la tâche, transformant les séances en
porte-tambour où l’on entre et sort à tour de rôle. (10/11/20)
Flambée passagère
J’ai dans un cours en
ligne une étudiante très discrète qui ne s’exprime jamais, à moins d’être
sollicitée, et encore. La semaine dernière, à ma grande surprise, elle a fait
plusieurs interventions spontanées dans la même séance. Je me suis interrogé
sur cette soudaine et heureuse flambée d’expression, jusqu’au moment où j’ai
reçu un mail de sa part : elle souhaitait que je lui rédige une lettre de
recommandation. Au cours d’aujourd’hui, ayant obtenu sa lettre, elle s’est de
nouveau retranchée dans un silence impénétrable. (19/11/20)
Religion
J’ai eu un échange autour du mariage
mixte avec deux étudiantes à l’esprit très ouvert en apparence, l’une
chrétienne, l’autre musulmane. Elles ont voyagé, elles lisent beaucoup, elles
appartiennent à des milieux favorisés. Or les deux sont opposées au mariage
civil (toujours interdit au Liban) et manifestent une franche réticence à
épouser un homme d’une autre confession. Un argument est revenu à plusieurs
reprises dans leurs propos : les enfants risqueraient d’être perdus entre
les deux fois chrétienne et musulmane. Que le christianisme et l’islam soient
des monothéismes ne suffit pas, selon elles, à contrebalancer des disparités
jugées rédhibitoires en matière d’éducation religieuse. C’est dire si la
religion, au Liban, constitue bien plus qu’une affaire de rites et de
foi : c’est un mode d’être qui structure en profondeur l’organisation de
la collectivité. (24/11/20)
Dilemme
Dilemme du professeur
en ligne à qui on demande l’autorisation d’enregistrer son cours. Soit il
refuse, et il lèse les étudiants empêchés de suivre la séance en raison de leur
connexion médiocre. Soit il accepte, et il voit ses rangs virtuels se dégarnir
au fil des semaines, certains étudiants préférant par commodité les cours
enregistrés, ce qui réduit de facto la marge d’interaction dans
l’enseignement. Impossible de trancher. On ne sortira du dilemme qu’en
retrouvant les salles de cours, en septembre 2021 si tout va bien. (9/12/20)
Hiatus culturel
Les étudiants qui
débarquent à l’université ne mesurent pas toujours le caractère frauduleux du
plagiat. Quand on les prend la main dans le sac, ils protestent, se croient
victimes d’injustice, voire de malveillance et d’abus de pouvoir. Ils défendent
le plagiat avec une véhémence indignée face à la vigilance tatillonne du
professeur, vous assurant que certaines universités dans le monde tolèrent le
plagiat jusqu’à 25 % du travail.
Une nouvelle fois, cette
année, je suis confronté à ce problème. Une étudiante m’écrit
ceci : « Le plagiat est
indispensable pour nous, sinon, notre travail risque d’être pauvre et vide.
C’est mon point de vue. On ne comprend pas bien pourquoi cette interdiction
totale. J’ai pris de l’internet bien sûr (pour m’enrichir) et surtout que c’est
une dissertation. » J’ai fait de mon mieux pour lui expliquer la
différence entre citer des extraits dûment référencés, accompagnés de
guillemets, et s’approprier des phrases produites par d’autres en laissant
croire qu’on les a écrites soi-même. Je ne suis pas sûr d’avoir été bien
compris. Le hiatus
culturel est si profond qu’il faut du temps pour sensibiliser les étudiants à
la notion de propriété intellectuelle et à la nécessité de compter sur
eux-mêmes. (31/12/20)
Désolation
Pendant un cours en ligne, je me
suis surpris à éprouver un sentiment inédit envers les étudiants, eux qui
m’avaient toujours inspiré de l’espoir, de la curiosité, de l’affection :
je les imaginais dans leur vie future, je m’identifiais à leurs aspirations, je
les accompagnais dans leurs projets. Or là, soudain, face à leurs initiales ou
leurs photos figées dans des bulles sur la plateforme de Microsoft Teams, j’ai
été submergé par un sentiment nouveau : la désolation. Quelle est donc
leur vie aujourd’hui, les jeunes Libanais ? Isolement, privations,
frustrations, et sans doute, pour beaucoup parmi eux, la souffrance de voir
leurs parents dans des situations difficiles. Quant à l’avenir, quel futur
peuvent-ils envisager s’ils n’arrivent pas à fuir vers d’autres cieux ?
Quelles perspectives leur offre ce pays dont ils sont les otages ?
« Désespérer une jeune âme est
un crime qui passe tous ceux qu’il a commis jusqu’ici », déclare
Cherea à propos de Caligula dans la pièce éponyme de Camus. Voilà précisément
ce qu’ont fait les dirigeants libanais : désespérer la jeunesse du Liban,
qui doit se faire violence pour croire encore à l’avenir dans un pays en pleine
déroute. (5/3/21)
Le temps suspendu
C’est votre première
soutenance in situ depuis des mois. Vos pas vous conduisent à
l’intérieur d’une ville fantôme où vous avez de la peine à reconnaître la
faculté des lettres. Ces mêmes lieux étaient jadis grouillants de jeunesse,
avec des silhouettes colorées filant de-ci de-là, des groupes en pleine
discussion, un attroupement devant le distributeur, un autre devant
l’ascenseur, des clameurs, des interpellations, des rires. À présent les locaux
sont totalement déserts, absolument silencieux. Ils vous accueillent dans une
pénombre monastique où vous ne percevez que le couinement de vos semelles sur
le carrelage. Vous prenez des escaliers sombres, vous longez des pièces aux
portes fermées, à travers les baies vitrées vous jetez des coups d’œil sur des
bureaux vides qui vous ramènent des souvenirs liés à leurs occupants, jusqu’à
ce que là, au fond d’un couloir, vous entrevoyiez une niche de lumière comme
une promesse de vie : c’est la salle 307.
Vous ignoriez à quel point vous
manquait le simple fait de revoir des pupitres et un tableau. Vous êtes heureux
de retrouver des collègues, même masqués, même à distance. Vous écoutez la
doctorante présenter son travail en s’aidant d’un diaporama PowerPoint. Comme
une dame membre du jury n’a pas pu se déplacer, ayant été en contact avec un
cas Covid, vous promenez votre ordinateur d’une personne à l’autre pour
permettre à l’absente d’écouter les interventions, avant qu’elle-même ne livre
ses observations sur la thèse. Puis votre tour vient de vous exprimer, et vous
êtes surpris par l’écho de votre voix dans une salle de classe, vous dont tous
les cours depuis plus d'un an se font par écrans interposés dans la solitude de
votre bureau.
Fin de la soutenance, délibération,
annonce du verdict, félicitations, civilités, au revoir, à bientôt. Après quoi
vous rentrez chez vous dans la nuit, ému par cette normalité retrouvée à la
faveur d’une soutenance dont vous vous demandez si elle constitue un retour à
la vie ou une parenthèse dans le temps suspendu. (10/4/21)
Avatars numériques
Les cours en ligne ont déshumanisé
les rapports étudiants-profs. Nous ne sommes plus des corps en contact, mais
des avatars numériques qui s'échinent à communiquer par écrans interposés
malgré les aléas de la connexion Internet. Écrans, c’est trop dire d’ailleurs :
les étudiants n’activent presque jamais leurs caméras ; vous dialoguez
avec des initiales ou, au mieux, une photo figée. De vos interlocuteurs, vous
ne percevez que la voix, un mince filet auquel vous vous accrochez avec crainte
car vous savez combien il est fragile, vous qui passez votre temps à perdre des
étudiants en route et à les appeler désespérément dans le vide
intersidéral : Est-ce que vous m’entendez ? Êtes-vous encore
là ? Si vous nous entendez, envoyez-nous un message…
Quand les étudiants activent leur
micro pour intervenir, répondre à une question ou lire un passage, vous
percevez en fond sonore les bruits de leur environnement. Ces sonorités
dépendent dans une large mesure de la météo. Si les températures sont basses,
donc les fenêtres closes, vous entendez toutes sortes de bruits domestiques
derrière les voix : des cris d’enfants, des cliquetis de vaisselle, une
porte qui grince ou qui claque, un chat qui miaule, un chien qui aboie. Avec
les beaux jours, les fenêtres s’ouvrent et font entrer des sons différents, en
général des bruits de circulation (vrombissements, klaxons, crissements de
freins), mais aussi des cloches d’églises, des chants de muezzins, des
martèlements de chantiers, ou encore des sonorités bucoliques tels des
bruissements d’arbres ou des gazouillis, comme cela a été le cas cette semaine
avec une étudiante de Maghdouché dont la voix fluette était accompagnée en
arrière-plan d’une extraordinaire sarabande d’oiseaux.
Le semestre touche à sa fin. Il faut
espérer que c’est le dernier en ligne. Les cours numériques sont des pis-aller
qui nous donnent l’illusion de dispenser un enseignement convenable. Si nous
arrivons à transmettre un semblant de savoir et, surtout, une envie de savoir,
il nous manque l’essentiel, dont nous ignorions à quel point il nous était
indispensable : le contact visuel, la présence physique, le partage
ininterrompu. (23/4/21)
Le temps opaque
Jamais depuis la guerre
on n’a eu autant de peine à se projeter dans un avenir proche. L’opacité est
totale, que cela concerne la situation politique, la crise économique, le
naufrage de la livre, les pénuries (essence, médicaments, denrées alimentaires).
On dérive vers l’inconnu sans la moindre prise sur les événements.
La rentrée prochaine
paraît bien lointaine. Il y a un mois, grâce à la campagne de vaccination menée
par l’université, nous tablions sur une rentrée normale en
« présentiel ». Or rien n’est moins sûr. Pourrons-nous remplir nos
réservoirs pour nous déplacer et donner des cours ou y assister ? Les
routes seront-elles ouvertes ? Les tensions entre les partis politiques
resteront-elles sous contrôle ? Les familles auront-elles le loisir de
penser à autre chose qu’à leur survie immédiate ?
On parle de plus en plus
d’un nouveau semestre en ligne. Mais en même temps, qui nous garantit que la
connexion Internet sera encore disponible, ou que les groupes électrogènes des
quartiers pourront suppléer aux défaillances de l’EDL ?
Des questions sans
réponse pour des vies sans repères dans un pays sans direction. (24/6/21)
L’horizon rétréci
J’essaie en vain de joindre une
étudiante habitant loin de Beyrouth. Elle finit par m’envoyer le message
suivant : « Je n’ai aucune connexion Internet ni de réseau. Je viens
de capter du réseau en allant dans un autre village. » Or cette
étudiante débute ses cours en ligne lundi prochain.
Entre les étudiants qui n’ont pas de
connexion, ceux qui n’ont pas de courant et ceux qui n’ont ni l’une ni l’autre,
le semestre s’annonce laborieux. Il n’aurait pas été moins problématique en
« présentiel » : la pénurie d’essence limite drastiquement les
possibilités de déplacement quotidien.
L’année dernière, à la même époque,
nous nous plaignions de subir un nouveau semestre en ligne à cause de la
pandémie. À présent, nous retenons notre souffle pour que les cours en ligne
puissent avoir lieu. Les espérances déclinent à mesure que l’horizon se
rétrécit. On n’ose imaginer la prochaine étape.
(1/9/21)
Au grand maximum
Le cours en ligne débute à 15 h. Je
profite du temps qui me reste pour répondre à quelques mails. Soudain une
coupure de courant. Je ne m’affole pas : le générateur du quartier prendra
la relève, comme il le fait régulièrement depuis deux semaines. Or plusieurs
minutes passent et toujours pas d’électricité. J’appelle le responsable du
groupe électrogène qui m’informe être en rupture de mazout, mais, m’assure-t-il
sur un ton enjoué et confiant, il devrait être livré d’ici une heure au
grand maximum !
D’ici une heure au grand maximum,
mon cours aura commencé. Ni une ni deux, je saute dans mes vêtements, emporte
mon ordinateur, dévale les sept étages de l’immeuble et me précipite à
l’université, située à vingt minutes de marche. Je gravis les escaliers à toute
allure et me rends à la salle 308, celle-là même où j’étais censé donner mon
cours s’il avait été programmé en « présentiel ». La salle est
verrouillée. J’essaie une dizaine d’autres portes avant que l’une d’elles,
enfin, cède. Vite, je branche mon ordinateur, m’installe, me connecte sur
Teams. Il est pile 15 h. Les vignettes des étudiants apparaissent sur l’écran.
Le cours peut débuter. Je suis, pour quelques secondes, le plus heureux des
hommes.
À mon retour chez moi vers 18 h 30,
je constate qu’il n’y a toujours pas de courant. L’heure au grand maximum
s’est étirée jusqu’à quatre heures. L’électricité sera rétablie finalement aux
alentours de 21 h. (9/9/21)
Cours hybrides
Je viens de donner mon
premier cours en « présentiel » depuis mars 2020. Étrange sensation
que de voir des étudiants en chair et en os, d’entendre leurs voix résonner
dans une salle, sans coupure, sans décalage, sans nécessité de les faire répéter
parce que j’ai mal entendu. Leur présence physique était néanmoins troublante
après une si longue interruption. Je me sentais déstabilisé, envahi presque,
par ces corps vivants aux regards mobiles. À force de les avoir en ligne sans
les voir, j’avais fini par les dématérialiser en les mettant à distance.
Existaient-ils encore ?
Les deux séances étaient
« hybrides » en réalité : des étudiants participaient au cours
en ligne, du fin fond du Nord ou du Sud. Toute la difficulté résidait là,
justement : comment s’adresser simultanément à des corps présents et des
corps absents. Quelle intensité de voix, quelle intonation, de quelle manière
fallait-il procéder pour permettre à chacun de trouver son compte dans cette
curieuse situation ? Il m’a semblé que les choses allaient à peu près,
mais rien n’est moins sûr, et il faudra certainement plusieurs séances avant
que nous trouvions nos marques. (27/9/21)
Ce qui nous a manqué
Les cours en
« présentiel » n’ont pas pour seul bénéfice de fluidifier la
communication et de permettre à l’enseignant d’observer les réactions des
étudiants afin de jauger leur attention et leur compréhension, ils sont
également l’occasion d’un échange avant le cours, durant l’interclasse et à la
fin des séances.
C’est peut-être ce qui
nous a manqué le plus pendant trois semestres consécutifs : les
conversations à côté, les confidences, le dialogue des corps et des
regards. Le plaisir d’enseigner tient aussi, beaucoup, à cela. (12/10/21)
Partir
Auparavant, les étudiants nous
demandaient des lettres de recommandation pendant leur dernier semestre
d’études, lorsqu’ils entreprenaient des démarches pour trouver du travail ou
continuer leur cursus en France. Depuis la rentrée, nous assistons à un nouveau
phénomène : les jeunes nous sollicitent dès la première ou la deuxième
année. Ils ne veulent même plus attendre la fin de leur licence ou de leur
master pour prendre le large.
Derrière cette impatience, on devine
la pression des parents qui ont le souci d’éloigner leurs enfants d’un pays en
pleine tourmente, effrayés aussi par les événements de Tayyouneh la semaine
dernière. Car la classe politique libanaise déploie une ingéniosité sans
pareille pour empêcher tout retour à l’ordre, renversant la table chaque fois
qu’un compromis semble s’esquisser, brandissant le spectre d’une nouvelle
guerre civile après avoir provoqué la débâcle économique, comme si la
paupérisation générale ne lui suffisait pas. (22/10/21)
Le poids des siècles
J’ai eu à lire un
mémoire de Master constitué pour une bonne part d’extraits pillés sur Internet,
sans guillemets ni références. Les copier-coller qui émaillent le travail sont
d’autant moins compréhensibles que l’étudiante concernée jouit d’un bon niveau
d’expression et d’analyse. Elle n’a donc nul besoin de béquilles frauduleuses.
Interrogée sur ces plagiats, elle s’est défendue en disant qu’elle s’était
tellement documentée sur la Toile qu’au bout du compte, elle n’arrivait plus à
distinguer ses propres pensées des notes prises au fil des recherches.
Cet incident m’amène à
penser, encore une fois, que nombre d’étudiants ne mesurent pas la gravité du
plagiat et estiment exagérés les reproches qui leur sont faits à cet égard.
Leur réaction est de protester et de se défendre, rarement de s’excuser.
Pour un peu il vous accuserait de chipoter sur des détails. C’est une question
de formation à la recherche et à l’écriture critique, mais aussi, plus
généralement, une affaire de culture. Les grands auteurs de la poésie arabe
classique étaient connus pour se piller copieusement sans que personne ne
trouve rien à y redire. Ce qui comptait n’était pas tellement l’individualité
ou l’originalité, que la beauté et l’efficacité. Aucun mal à se piller par
conséquent. En luttant contre le plagiat, on se heurte ainsi à un roc solide de
l’inconscient collectif. Que pèsent les codes du présent devant le poids des
siècles ? (30/12/21)
L’homme-machine
Lorsqu’ils envoient leurs travaux par courrier électronique aux
enseignants, les étudiants se classent en deux catégories : ceux qui
accompagnent leur fichier d’un petit mot (veuillez trouver ci-joint etc.),
et ceux qui se dispensent d’écrire un message. Le professeur a beau se garder
de tout jugement, il ne peut manquer d’être surpris par les courriels sans
texte. À titre personnel, il lui paraîtrait inconcevable d’envoyer un document
à quiconque sans l’agrémenter d’une salutation. Pourquoi certains étudiants
n’éprouvent-ils pas ce besoin ? Est-ce vraiment une affaire de générations
et d’outils de communication ? Les codes de politesse seraient-ils si
différents selon les âges et les modes de contact ?
En fait, le phénomène s’est accru depuis la généralisation des cours en
ligne qui ont instauré des rapports dématérialisés entre étudiants et
professeurs. Quand vous n’avez jamais vu votre professeur autrement qu’à
travers l’application Teams ou Zoom, quand le professeur lui-même ne vous a
jamais vu autrement qu’en photo (et encore), vous ne vous sentez pas engagé
dans une relation humaine avec l’enseignant. Consciemment ou non, le prof
devient une sorte de machine à produire un message et à évaluer des travaux.
Inutile par conséquent d’user de salutations et de civilités à son encontre
pour lui envoyer un fichier, ou pour accuser réception du fichier corrigé, ce
que peu d’étudiants, bien entendu, se sentent obligés de faire. (9/1/22)
Sessions
Jadis, les étudiants faisaient de leur mieux pour éviter la deuxième
session d’examens, autant par amour-propre que pour ne pas gâcher leurs
vacances. La deuxième session avait un goût d’opprobre et de défaite. Ce
n’était jamais avec plaisir qu’on y allait, et si l’on y était contraint, on se
gardait de le crier sur tous les toits.
Depuis quelques années en revanche, j’observe une tendance de plus en plus
marquée parmi les étudiants, qui consiste à présenter certaines matières en
deuxième session à l’exclusion de la première. Cette tendance concerne
principalement les étudiants sans problèmes, ceux qui sont assurés de réussir
leurs épreuves mais qui préfèrent répartir leurs examens entre la première et
la deuxième session par commodité, ou pour optimiser leurs chances d’obtenir
d’excellentes notes. Aussi compréhensible et légitime soit-il, leur choix
détourne la deuxième session de sa finalité initiale, qui est de racheter un
éventuel échec. Sans parler du risque encouru, car un contretemps peut empêcher
l’étudiant de présenter l’épreuve de la deuxième session, auquel cas il rate sa
matière pour de bon.
Les années passent, les mentalités changent. La deuxième session n’est plus
une source de gêne et de honte. Elle est devenue une session de confort.
(27/12/22)
Anglicismes
D’année en année, on constate l’augmentation des anglicismes dans les
travaux des étudiants, si bien que la maîtrise de l’anglais est devenue
indispensable pour déchiffrer certaines copies. Je ne compte plus les éventuellement et actuellement dans
le sens d’eventually et d’actually. Pour introduire un
exemple, on m’écrit par instance. On me parle du caractère d’un
roman (personnage), d’analyse compréhensive (complète), d’évidence au
lieu de preuve, de compéter avec, d’acceptance, de performer un
spectacle, d’expériencer un sentiment, de criticiser un
livre, de mettre le focus sur, d’implémenter, de vivre selon
ses propres termes, d’adresser un problème…
C’est peu de le dire, la pratique de la langue française au Liban
s’apparente de plus en plus à un acte de résistance. (20/3/23)
Tolbé
Une étudiante m’a fait savoir hier qu’elle ne pourrait pas assister au
cours : elle était retenue par une tolbé concernant un
membre de son entourage. Pour les non-initiés, la tolbé est
la cérémonie durant laquelle les parents du futur marié rendent visite à ceux
de la jeune fille pour bénir l’union de leurs enfants. Une tradition encore
vivace au Liban, y compris dans les milieux bourgeois et occidentalisés.
En un quart de siècle d’enseignement, j’ai vu défiler toutes sortes de
motifs pour justifier les absences : maladie, accident, rendez-vous chez
le médecin, deuils, problèmes de transport… La tolbé est une
première, et je dois reconnaître qu’elle relève considérablement ma panoplie
d’excuses somme toute assez banales. (25/4/23)
IA
Je suis en contact régulier avec une étudiante qui prépare un travail
académique. Depuis quelque temps, je ne reconnais plus son style dans les mails
qu’elle m’envoie, comme si une autre personne s’était substituée à elle. Le
fond confirme l’identité de mon interlocutrice, mais pas la forme. Une forme
grammaticalement juste et néanmoins étrange, sinon biscornue, comme dans cette
phrase où elle me demande d’examiner son travail pour lui « donner un
retour d’expertise ». Renseignements pris auprès de l’étudiante :
elle a utilisé les services de ChatGPT pour rédiger ses mails. (21/4/23)
Le père
absent
Dans le cadre d’un cours de master, les étudiants m’ont présenté deux
travaux, une réflexion sur le corpus et un texte autobiographique sur un fait
marquant de leur enfance. J’ai été frappé de constater que la majorité des
récits racontait la même histoire, la même blessure, la même obsession :
l’absence du père. Un père expatrié en Afrique ou en Arabie, laissant derrière
lui un enfant meurtri qui ne s’est jamais accoutumé à ce vide creusé dans ses
entrailles et qui, des années plus tard, à l’occasion d’un exercice
universitaire, a tenté de mettre des mots sur sa peine insoluble.
La lecture de ces textes m’a rappelé combien nombreux sont les foyers
libanais qui vivent dans l’attente d’un père parti loin pour assurer une vie
digne à sa famille. Tel est le destin de ce petit pays où survivre rime avec
partir. (2/6/23)
Le monde
réel
En analysant avec les étudiants un poème de Nadia Tuéni, je me suis rendu
compte que le Liban décrit dans le texte leur était, sinon étranger, en tout
cas peu familier. Le Liban des « villages escarpés », des
« vignes sous le figuier », des « sentiers qui mènent au bout
d’un nuage », n’est pas tout à fait leur Liban, eux qui sont en majorité
des habitants du Grand-Beyrouth, ayant peu de contact avec l’arrière-pays.
Quand, à propos d’un vers, j’ai évoqué les effluves de la terre après les
premières pluies de septembre, ils m’ont opposé la même incompréhension. L’un
des étudiants a dressé un parallèle entre la poésie de Tuéni et l’imagerie
libanaise surannée véhiculée par les chansons des Rahbani.
L’exode rural, l’urbanisation et la guerre ont accouché d’une génération
déconnectée de la montagne. En est-elle pour autant ancrée dans la ville ?
Je ne le crois pas. Si elle est reliée à quelque chose, c’est surtout à ses
écrans, et c’est un défi de tous les jours que de lui ouvrir les yeux sur le
monde réel. (24/1/24)
Discrimination
L’étudiante
vient de soutenir brillamment son mémoire de master. Sa maîtrise du français
est irréprochable et elle manie avec aisance les approches littéraires
ainsi que les outils critiques. De plus, elle s’est gardée de lire ses notes,
s’efforçant d’improviser sa présentation sans fuir le regard du jury. Bref, une
belle performance qui mérite largement la mention « très bien »
obtenue à l’issue de la soutenance.
Après l’avoir félicitée, je l’interroge sur son parcours : enseigne-t-elle actuellement ? Sa réponse est non. A-t-elle déjà enseigné ? Non plus. Elle a beaucoup cherché, sans trouver de poste. Ce qui ne manque pas de m’étonner, car les enseignants de français sont très demandés ; certains de nos étudiants sont recrutés dès la deuxième année de licence. Elle me confie alors – et pour la première fois je vois son assurance s’ébranler – que des écoles l’ont refusée en raison de sa confession religieuse, ce qui lui a été confirmé à demi-mot par des connaissances travaillant dans ces établissements. C’est le troisième témoignage de ce type que j’entends en quelques semaines sur la discrimination confessionnelle à l'embauche. Pourtant, rien dans l’apparence et l’attitude de cette jeune femme ne trahit un manque d’ouverture. Alors quoi ? Alors rien. On lui a fermé la porte en raison de son appartenance communautaire. (27/5/24)