Dans les yeux du père

 

La photo

Regardant une photo de Riwan prise il y a deux jours, je suis étonné par l’air inédit qui apparaît sur son visage. Ce n’est pas la première fois que je découvre une expression nouvelle sur un cliché de notre fils. Cela m’arrive de temps en temps et, à chaque fois, l’expérience est très troublante. Le caractère furtif de ces expressions les rend détectables seulement sur les photos qui, par définition, figent l’instant.

Je me demande si ces images de Riwan révèlent des aspects de sa personnalité qui me sont encore cachés, ou si je surinterprète des airs fortuits sans signification réelle, à moins que ces attitudes captées subrepticement par l’objectif ne constituent des signes annonciateurs d’attitudes à venir. À la vertu mémorielle et révélatrice des photos, s’ajouterait alors une vertu prophétique. (30/1/20)

 

 

Quand meurent les enfants

Je me lève en général aux alentours de 4 h 30. Je me glisse silencieusement dans le bureau dont je ferme la porte avec précaution. Ce sont des moments privilégiés de la journée ; tout est si calme, ma sensibilité aux textes n’est parasitée par aucun souci ni aucune fatigue. Vers 5 h 45, Riwan se réveille à son tour. Il ouvre la porte du bureau (après s’être escrimé avec la poignée) et me rejoint avec son doudou et son nounours, compagnons fidèles de ses nuits. Instants précieux que ce rituel du matin où Riwan, encore engourdi par le sommeil, m’entretient de mille et une choses où je reconnais pêle-mêle des personnages de fiction (livres, vidéos), des camarades de crèche, des souvenirs récents, d’autres plus anciens. L’homme est éphémère, l’enfant encore plus. Mon petit garçon va bientôt disparaître pour devenir un préadolescent, puis un adolescent et un jeune homme, autant d’autres « lui » que j’aimerai sans doute, mais qui ne seront plus jamais « lui ». C’est ainsi : Riwan mourra comme meurent les enfants, petit à petit, insensiblement, laissant derrière eux le souvenir doux-amer d’une parenthèse enchantée. (10/10/20)

 

 

Monsieur Teste

Quand Monsieur Teste, personnage de Paul Valéry, se rend au théâtre, il ne regarde pas la pièce mais l’assistance qui regarde la scène. Il en apprend plus sur l’humanité en observant les réactions de ses semblables qu’en suivant le jeu des acteurs. J’y ai pensé tout à l’heure quand je me suis surpris à scruter les réactions de Riwan devant une vidéo. Plusieurs expressions défilaient sur son visage : ses yeux s’écarquillaient ou se plissaient, ses sourcils se soulevaient ou se nouaient dans un froncement inquiet, ses lèvres hésitaient entre le sourire, la crispation et la fixité ébahie… Spectacle plaisant, certes, mais également instructif qui me permet de mieux comprendre mon fils et, au-delà de lui, l’homme qui l'observe. (6/11/20)

 

 

Les vieux démons

Hier, dimanche, à la faveur du confinement et du couvre-feu, la ville appartenait aux piétons. Pour la première fois, Riwan a traversé l’avenue Sami el-Solh à vélo, alors que d’habitude je porte sa bicyclette d’une main, je le tiens fermement de l’autre, et, ensemble, nous attendons une trouée providentielle dans le flot incessant des véhicules pour traverser à toute vitesse sur le passage clouté. C’était bon de flâner à Badaro comme sur un chemin de campagne, sans aucune voiture en vue (ou presque), sans les vrombissements des moteurs et les klaxons tonitruants qui, d’ordinaire, sont les fâcheux compagnons de nos promenades.

Seule ombre au tableau, les souvenirs de guerre qui sont remontés sournoisement, comme à chaque fois que je me retrouve dans des rues vides. La guerre a beau s’être achevée il y a trente ans, une rue déserte, dans mon subconscient, demeure synonyme de menace : les gens sont terrés chez eux, des obus s’abattent sur la ville, les tireurs embusqués guettent dans leur viseur l’homme imprudent sorti acheter son pain…

Heureusement, Nayla, Riwan et le soleil d’automne ont vite fait de chasser mes vieux démons. (23/11/20)

 

Julian

Riwan fait irruption dans la pièce où je me trouve, l’air effrayé. Je suis saisi par sa pâleur et ses yeux écarquillés d’épouvante. En un flash, c’est l’image d’un autre petit garçon qui me foudroie. « Foudroie » est le mot : je revois Julian C. qui se précipite vers sa chambre, avec probablement la même expression au visage, avant que son assassin ne le rattrape et ne l’achève. C’était le 21 octobre 1990. Julian avait cinq ans. Tandis que je rassure Riwan (il a été terrorisé par le bruit de l’aspirateur), je retrouve les sensations d’horreur et de révolte qui m’ont submergé quand j’ai découvert les détails du massacre dont Julian et sa famille ont été victimes il y a trente ans.

Cette tuerie m’a tellement bouleversé à l’époque que j’ai tenté de l’exorciser par un texte paru dans un ouvrage collectif de longues années plus tard (« De la représentation au réel »). Je viens de découvrir que l’événement n’a pas relâché son étreinte d’un iota. Il continue de me troubler si fort que la simple vue de mon fils apeuré a fait ressurgir en moi le calvaire de Julian. (15/12/20) 

 

 

Le prolongement de soi

L’idée que nos enfants constitueraient nos prolongements m’a toujours gêné. J'y vois une volonté d’accaparement et d’aliénation dont Sartre a résumé le processus dans Les Mots, par une de ces formules percutantes dont il avait le secret : « J’étais un enfant, ce monstre qu’ils [les adultes] fabriquent avec leurs regrets. »

Je ne crois pas avoir jamais considéré Riwan comme un prolongement de ma personne, ni même avoir pensé à lui par rapport à ma personne. Mais le jour où, mettant de côté sa draisienne, je l’ai installé sur un vélo à deux roues et que je l’ai vu pédaler seul pour la première fois, j’ai éprouvé la sensation physique de sortir de mon propre corps, comme si, pédalant loin de moi, Riwan m’avait littéralement emporté avec lui. (8/2/21)

 

À l’improviste

Vous quittez une ville écrasée sous un soleil implacable et vous vous retrouvez dans un coin de la montagne enveloppé de brume où il fait bon et frais. Des senteurs de bois vous parviennent de la chênaie attenante, vous tendez l’oreille aux stridulations des cigales, aux pépiements des oiseaux, au souffle dans les branches. Beyrouth est si loin. Vous regardez votre fils courir après son compagnon de jeu. Il est tellement heureux qu’un rien le fait éclater de rire, s’épuisant à rattraper son camarade plus âgé qui ne lésine pas sur les pitreries et les cabotinages. Ils sont beaux, tous les deux, dans leur vigueur et leur joie pures.

Les moments magiques arrivent souvent à l’improviste. Il ne faut pas leur courir après comme Riwan après son camarade. Il ne faut pas les rater non plus. On doit juste être attentif à leur survenue discrète et fugace. (21/7/21) 

 

La corbeille de jujubes

Quelque part dans la montagne à l’orée de l’automne : vous venez de débarquer de la ville, stressé, la tête lourde de mille pensées et tracas. Votre gamin vous entraîne dehors et vous somme de vous coucher dans l’herbe avant de s’étendre à vos côtés. Vous obéissez et contemplez avec lui le ciel traversé de nuages effilochés, bordé par des branchages de chênes qu’agite délicatement la brise. Peu à peu vous vous sentez gagné par une sensation de légèreté et d’évanescence, comme si la pesanteur relâchait son étreinte et vous abandonnait à l’infini du ciel. Ensuite vous participez à la cueillette des jujubes, alimentant la corbeille du même petit garçon fier de sa récolte, puis suivent d’autres menues occupations dans un silence surréel à vos oreilles encrassées.

Au bout d’une heure, vous êtes totalement apaisé. Vous respirez. Ce qui vous tourmentait tantôt, sans vraiment disparaître, reprend une dimension raisonnable. Vous vous en voulez de ne pas vous offrir plus souvent des moments simples de cette qualité et, sans vraiment croire à votre parole, vous vous promettez d’y songer de temps en temps. (19/9/21)

 

Promenade matinale

La nouvelle école de Riwan se situe à un kilomètre et demi de notre quartier. Nous y allons à pied, en partant assez tôt pour ne pas être à la bourre et prendre le temps de musarder dans les rues. Ce dont Riwan ne se prive pas, observant et commentant à loisir le spectacle inépuisable de la ville : les véhicules à deux et quatre roues (avec un intérêt particulier pour les fourgons et les cars scolaires), les gens qui passent (elle ressemble à Téta, la dame), les feuilles tombées des arbres (c’est l’automne, papa), un chat endormi sur le capot d’une berline abandonnée, un phare de voiture qui lui donne un air fâché un tantinet inquiétant, etc. Il croise des connaissances en chemin, comme le monsieur indien qui se tient devant le consulat de Finlande, dont il admire la moustache fournie, ou l’employé de l’hôtel Smallville qui a un garçon de son âge.

Certains jours, Riwan enfourche sa draisienne pour se rendre à l’école. Le trajet est un peu plus rapide alors, raccourci par la descente de la rue Badaro que Riwan dévale gaillardement.

Ces vingt-cinq minutes sont des moments privilégiés pour le père et le fils. L’un et l’autre savent combien ils perdraient au change s’ils devaient prendre la voiture, comme la plupart de leurs semblables. (22/9/21)

 

Parfum d’éternité

Partie de foot aujourd’hui entre Riwan, 4 ans, et son grand-père Émile, 84 ans. Rencontre saisissante entre deux fragilités, deux maladresses, deux amours. Cela n’a duré qu’une poignée de minutes, mais pour le témoin que j’étais, il y avait un parfum d’éternité dans cette scène de partage et de transmission. (15/4/22)

 

Les deux bords de l’âge

Riwan et son grand-père vaquent d’arbre en arbre pour cueillir des figues, des pommes, des prunes. Sur une terrasse, ils repèrent une courgette mûre qu’ils emportent dans leur panier garni, puis ils se dirigent vers une treille où pendent des grappes de raisin.

Quatre-vingts ans les séparent. L’un est vif comme un moineau, impatient et bondissant, l’autre avance à pas lents, la main tremblante, l'œil brumeux. Les deux bords de l’âge unis dans une communion précieuse à l’ombre des arbres, un jour d'été, quelque part entre ciel et terre. (14/8/22)


Face à la mort

 

Diversion

Riwan était loin de Beyrouth le jour de l’explosion. Il a entendu la détonation amortie par la distance sans y prêter attention d’après ses grands-parents. Mais depuis lors, à chacune de nos promenades à Badaro, il remarque les vitrines brisées et les amoncellements de verre devant les immeubles. Avec des mots simples, j’ai essayé de lui expliquer ce qui s’est passé le mardi 4 août. Il n’a pas fait de commentaire ni posé de questions, contrairement à son habitude. Ce matin, tandis que je le dépose à la garderie, une puéricultrice fait allusion à l’événement ; Riwan la coupe et lance, l’index pointé vers le ciel : tu as vu la lune ? On voyait un croissant de lune en effet, à peine distinct dans le ciel bleu clair. Là-dessus il nous laisse en plan pour rejoindre ses copains. (12/8/20)

 

Pourquoi il ne bouge pas le chat ?

La mort nous a pris de court sur un trottoir pendant notre promenade quotidienne : un jeune chat gisait inerte à quelques mètres de nous, les yeux clos, la gueule entrouverte. J’ai essayé de faire diversion en espérant que Riwan ne le remarquerait pas, mais la pauvre bête pouvait difficilement échapper au regard toujours à l’affût du petit garçon. La question que je redoutais a surgi : Pourquoi il ne bouge pas le chat ? Que lui répondre ? À quoi a-t-il vu que le chat n’était pas simplement endormi ? J’ai été tenté de lui mentir, plus par commodité que par précaution pédagogique. Or la vérité est sortie de ma bouche, à mon insu ou presque, avec un mot que je n’avais encore jamais utilisé devant lui, même à propos de son grand-oncle emporté par le coronavirus : Il est mort. Riwan a répété le mot, l’air songeur, un peu étonné, avant de me demander pourquoi il était mort. J’ai donné l’explication qui me paraissait la plus probable : Il a été percuté par une voiture en traversant la route.

Le lendemain, les roues de mon petit bonhomme à draisienne nous ont conduits au même endroit. Le corps était encore là, préservé par le froid. Riwan s’est arrêté un instant, puis, sur le ton neutre du constat objectif, il m’a expliqué que le chat était mort et qu’il ne pouvait plus bouger, avant de poursuivre tranquillement son chemin. C’était tout. Aucune question, aucun commentaire. L'enfant face à la mort, un après-midi d’avril à Beyrouth. (14/4/21)

 

Les vaches

Tout avait bien commencé pourtant. Riwan était content de voir des vaches, et des vaches, il y en avait beaucoup dans le camion garé au bord de la route. Mais il s’est aperçu très vite que quelque chose ne tournait pas rond. Les vaches du camion n’avaient rien à voir avec les vaches plantureuses et hilares de ses livres. Celles-ci étaient ternes, malingres, nerveuses. De temps en temps, un mouvement de panique les agitait et on voyait les malheureuses créatures basculer vers l’arrière dans un immense vacarme de sabots, avant de se presser les unes contre les autres jusqu’à l’étouffement : des têtes surgissaient de la mêlée, tournant vers le ciel des regards d’épouvante, tandis que la ridelle grinçait sous la poussée de la masse.

Par chance, Riwan ne m’a pas demandé ce que faisaient ces vaches ici, ni où elles étaient emportées. Alors que j’essayais de l’éloigner de la scène, je me suis rendu compte qu’il s’était blessé un doigt à force de le gratter sous l’effet du stress. Il avait été bouleversé par la souffrance de ces animaux. La barbarie humaine venait de croiser son chemin. (8/6/21)

 

Le jardin disparu

C’est un jardinet fleuri et bien entretenu qui égaie l’entrée d’un immeuble avenue Sami el-Solh, ajoutant une touche colorée à un environnement urbain dominé par le béton et le verre. Riwan aime bien cet espace de verdure où il trouve du plaisir à s’arrêter pour me demander le nom de telle plante ou telle fleur, profitant de l’occasion pour échanger quelques mots avec le gardien bangladais, un monsieur souriant à lunettes.

Hier, en passant par là, Riwan se fige, saisi. Il me faut un temps avant de comprendre la raison de sa stupéfaction. Le jardinet a tout bonnement disparu. Volatilisé avec ses plantes, ses fleurs et son carré de gazon. Un parking a été aménagé à sa place.

Pourquoi ils ont fait ça ? me demande Riwan Que lui répondre ? Que des gens ont trouvé naturel de saccager un jardin pour garer une voiture ?

C’est le gardien bangladais qui a répondu à ma place : Beirut is for cars only ! (9/10/21)

 

Finitude

Riwan, l’air de rien, me pose cette question qui me laisse sans voix :

Dis, papa, quand je ne vais plus exister ?

Selon toute probabilité, la question lui a été inspirée par les dinosaures. Les animaux préhistoriques l’ont beaucoup préoccupé ces derniers temps, et il sait qu’ils ont disparu, donc qu’ils ont cessé "d’exister".

Ce n’est pas la première fois que Riwan est confronté à l’idée de la mort. Mais jamais auparavant il ne s’était personnellement et ouvertement impliqué dans la conscience de la finitude. (10/11/21)

 

Elle rouvrira un jour

Au cours de nos promenades dans le quartier, la destination favorite de Riwan a toujours été la laverie automatique d’une station-service située rue de Damas. Il pouvait passer un long moment à contempler les brosses rotatives, les gicleurs d’eau et les lianes de séchage, bercé par le ronronnement des souffleries et les bruits divers de ce régiment d’automates.

Conséquence de la crise, la station et sa laverie ont fermé il y a quelques semaines. Tous les appareils ont été démontés et emportés. Le lieu est désert à présent, jonché de débris et de silence. Chaque fois que Riwan passe devant, il me dit avec tristesse : la laverie a fermé papa. Mais il ajoute aussitôt : elle rouvrira un jour. (19/1/22)

 

Explosion

Tandis que des rafales de vent fouettent le balcon en secouant furieusement le frangipanier et le jasmin d’Arabie, Riwan me demande si notre maison est solide et si rien ne peut la détruire. Je lui réponds que oui, bien sûr, l’immeuble où nous habitons ne craint ni les vents ni les tempêtes.

Quelques jours plus tard, ayant entendu le terme d’explosion dans un dessin animé, il me réclame le sens de ce mot. Je tente une explication que Riwan écoute attentivement. Puis il me demande si notre maison risque d’être détruite par une explosion ! J’ai tout de suite fait le lien avec la catastrophe du 4 août : Riwan était loin de Beyrouth ce jour-là, mais à son retour, il en a vu les conséquences dans les rues et les maisons (débris, vitres cassées, etc.). Je l’ai rassuré comme j’ai pu, sans savoir si sa crainte découlait d’une vieille peur enfouie dans son inconscient depuis un an et demi, ou d’une appréhension reliée à des images plus récentes vues à notre insu. (24/1/22)

 

Arrière-plan

Agrippé à la balustrade, Riwan semble fasciné, presque hypnotisé par les remous de la mer. Il observe les vagues qui se forment et se déversent sur les rochers en répandant des poudrées d’écume. Il scrute l’eau dans l’espoir de surprendre un poisson ou une quelconque créature réelle ou imaginaire.

Lui regarde la mer, et moi je le regarde regardant la mer. La journée est belle, la température douce. Pour un peu j’oublierais que là, devant nous, à seulement quelques centaines de mètres, se dressent les silos à grains soufflés par l’explosion du 4 août. (9/4/22)

 

Aya et Chris

L’année dernière, Riwan avait pour camarade de classe une petite fille prénommée Aya. Un jour, on a appris que le père d’Aya, Joe Bejjani, a été assassiné devant sa maison à Kahalé. Cela s’est passé peu avant Noël. Joe était photographe. Il avait trente-six ans.

Cette année, Riwan a pour camarade un garçon prénommé Chris. Nous venons d’apprendre le décès de son père, Rami Fawaz, des suites d’un cancer. Rami avait été grièvement blessé par l’explosion du 4 août. Il était ingénieur. Il avait quarante-huit ans.

Les assassins de Joe Bejjani courent toujours. Les responsables de l’explosion n’ont pas été identifiés. La mort rôde, tranquille et confiante, au pays de l’impunité et de l’amnésie. (20/4/22)

 

L’enfant malade

Riwan a attrapé une infection pulmonaire. Il commence tout juste à redresser l’échine après cinq jours de fièvre et de toux.

Contraste frappant entre le lutin rieur et hâlé de la semaine dernière, surfant glorieusement sur la vague des vacances, et la créature flapie qu’on ramasserait à la petite cuillère aujourd’hui. Tout est toujours si intense chez les enfants, y compris les poussées de fièvre, les affaissements, les quintes. Le plus saisissant est le regard éteint qui ne reflète plus ni malice, ni joie, ni curiosité, mais une infinie lassitude. Un enfant malade, c’est un oxymore, une anomalie. L’adulte peine à s’y faire. (4/9/22)

 

Empathie

Riwan remarque la dépouille d’un chat sur le chemin de l’école. Il me demande pourquoi il est mort. Je réponds qu’il n’a peut-être pas fait attention en traversant la rue et qu’il a dû être renversé par une voiture. Puis, la tête ailleurs, je lâche distraitement :

- Tant pis !

- Non, pas « tant pis » ! proteste Riwan C’est méchant de dire « tant pis » !

Il n’a pas tort, mon petit. Il a bien perçu dans mon « tant pis » un manque de compassion, quelque chose de l’ordre de la résignation indifférente.

Je m’en suis voulu et me suis excusé auprès de Riwan, en me promettant de me montrer plus empathique la prochaine fois, et de choisir mes mots avec plus de soin. (14/10/22)

 

Mort

- Quand tu vas mourir, Papa ?

Riwan me pose cette question en fixant sur moi ce regard sondeur, intimidant, qu’ont les enfants quand ils épient nos gestes et nos expressions pour débusquer nos pensées secrètes.

Pris de court, je lui parle d’une échéance lointaine (à son échelle, elle l’est forcément), si lointaine qu’il n’est pas nécessaire d’y songer. Ma réponse l’a-t-elle satisfait ? Je ne le crois pas. A-t-il entendu autre chose dans ma voix ? Sans doute. Me reposera-t-il la question ? Certainement. (5/11/22)  

 

Je ne veux pas qu’elle meure

Riwan vient d'être confronté à la disparition d'une personne familière, décédée mardi dernier. Il a appris sa mort de façon brutale, en même temps que sa grand-mère, proche amie de la défunte. Aucune précaution n'avait pu être prise pour le préparer à cette annonce.

Ce matin, sur le chemin de l'école, Riwan m'a demandé quand la dame allait être enterrée, avant d’ajouter : " Je veux toucher son cœur pour voir s'il bat encore. Il bat encore peut-être." 

Puis, après un silence : "Je ne veux pas qu'elle meure". (18/1/23)

 

Apprentissage de la haine

- Je n’aime pas les Syriens. Il faut qu’ils rentrent dans leur pays.

Voilà ce que Riwan nous a sorti aujourd’hui sans ciller, du haut de ses cinq ans. Une rapide enquête m’a permis de déterminer la source de ces propos : un camarade de classe, qui a dû répéter des paroles entendues dans son entourage.

Que la présence d’un million et demi de déplacés syriens au Liban constitue un problème majeur dans le contexte de crise que traverse le pays, il faudrait être naïf ou hypocrite pour le nier. Mais de là à ce que des adultes nourrissent chez leurs enfants des réflexes xénophobes en tenant devant eux des propos réducteurs sur la présence syrienne au Liban, oubliant au passage les réfugiés politiques qui ne peuvent pas rentrer chez eux et la main-d’œuvre syrienne dont l’économie libanaise continue de dépendre en grande partie, il y a un pas que certains parents, visiblement, n’hésitent pas à franchir. (18/3/23)

 

Violence

La violence au quotidien dans la bonne ville de Beyrouth...

Tout à l’heure, à la sortie du centre aéré où je viens de récupérer Riwan, une querelle éclate entre deux pères. Sur le coup, je ne m’inquiète pas : les deux hommes sont distants de quelques mètres, et il y a un grand nombre d’enfants sur les lieux. Ils devraient s’en tenir aux amabilités qu’ils échangent avec force salivation et grognements. 

J’ai surestimé l’éthique de ces messieurs, et sous-estimé leur colère. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, les voilà qui foncent l’un vers l’autre, prêts à en découdre. Je n’ai pas le temps de réfléchir : je m’intercepte entre eux pour les empêcher d’en venir aux mains. L’un me crie : « Dis-lui de la boucler ». L’autre me hurle : « Dis-lui de fermer sa gueule ». Je les repousse conjointement en répétant Il y a des enfants, il y a des enfants, jusqu’à ce que les responsables du centre interviennent enfin.

Je retrouve Riwan livide, au bord des larmes, furieux contre les deux individus qui, me dit-il, devraient « être arrêtés par la police ». C’est alors seulement que je prends conscience de mon erreur : j’aurais dû épargner cette scène à mon petit.

Riwan a passé le reste de la journée à raconter l’incident, et à me demander de le raconter. Il avait besoin de mettre des mots sur la violence qu’il a subie. Il en fera certainement de même demain et dans les jours suivants. (3/8/23)

 

Les balles faucheuses

Alors que je le retrouve après l’école, Riwan me raconte que lui et ses camarades ont été évacués de la cour et mis à l’abri sous le préau. Je lui demande pourquoi.

- Il y avait un enterrement à côté de l’école. Ça tirait de partout. Des balles sont tombées sur le toit. Beaucoup d’enfants ont eu très peur.

Renseignements pris, il s’agissait en effet des funérailles d’un jeune motard à l’église Saint-Jean-Baptiste, dans la rue Adib Izhak toute proche. Des rafales ont été tirées en l’air pour rendre hommage au jeune défunt.

Cela s’est passé ce matin, au cœur de Beyrouth, alors qu’on pleure encore la petite Naya, sept ans, fauchée par une balle perdue à Hadeth le 27 août dernier. (29/8/23)

 

C’est très proche !

Israël vient de frapper la capitale pour la troisième fois, après les bombardements de Cola et Bachoura. Des quartiers qu’on croyait à l’abri, Taleet Noueiry et Basta, ont été visés par des missiles. On parle de vingt-deux morts et cent sept blessés, des civils pour la plupart. Huit membres d’une même famille ont été tués, les Najdi, alors qu’ils venaient de trouver refuge à Beyrouth après avoir fui leur village de Srifa au sud du pays. Il semblerait que les forces israéliennes ciblaient Wafic Safa, haut responsable du Hezbollah, dont des sources indiquent qu’il a échappé à l’attentat.

Riwan a été ébranlé par les explosions. Il est resté longtemps à la fenêtre de la cuisine, à fixer la colonne de fumée noire qu’on percevait distinctement malgré la nuit tombée sur Beyrouth, me répétant : c’est très proche, papa, beaucoup plus proche que les fumées qu’on voit d’habitude du côté de Dahieh. (10/10/24)

 

 

Rituel du matin

Fut un temps, pas si lointain, où Riwan me saluait d’un banal « Bonjour » à son réveil. Désormais, notre contact matinal est inauguré par la même interrogation : « Est-ce que l’école est ouverte aujourd’hui ? ». Il a beau se coucher en pensant retrouver ses camarades le lendemain, il sait que les événements de la nuit peuvent amener l’établissement à fermer ses portes. Il est arrivé que la direction nous envoie un message à cinq heures du matin pour nous annoncer que l’enseignement se ferait à distance en raison d’une dégradation subite de la situation.

Une fois instruit du programme du jour, Riwan m’interroge sur la guerre en cours : y a-t-il eu des frappes à Beyrouth ? Est-ce que j’ai été réveillé par les bombes ? Quelles sont les dernières nouvelles du front ?

Ces deux rites accomplis, nous allons petit-déjeuner à la cuisine en essayant de penser à autre chose. La journée peut commencer. (27/3/26)


Socialisation

 

Mariage

Riwan vient de faire sa première promesse de mariage.

L’heureuse élue n’est ni sa mère ni sa maîtresse d’école, toutes deux coiffées au poteau, mais sa grand-mère maternelle, à qui il a déclaré textuellement : je vais me marier avec toi, je vais bien prendre soin de toi.

La mère n’a pas semblé froissée par la nouvelle.

Le père, lui, s’est demandé si les intentions matrimoniales du garçon n’annonçaient pas l’étape suivante, où le fils nourrirait à son endroit des sentiments hostiles, voire parricides. Il songe également, de façon plus urgente, au moyen d’éviter que l’affaire ne s’ébruite et ne parvienne aux oreilles de l’autre grand-mère.

Quant au rival de l’heure, le grand-père, loin de se sentir offensé par les projets matrimoniaux de son petit-fils qui visent sa propre épouse, il lui a lancé un wlék sahtén 3a albak ! (Grand bien te fasse !) avec une joie non dissimulée. (9/5/20)

 

Jasmin

C’est bien connu, les enfants aiment les rituels : le mur de soutènement qui borde l'entrée de notre immeuble est envahi par les lianes d’un jasmin prolifique planté dans la résidence voisine. Chaque fois que j’emmène Riwan chez sa grand-mère, il tient à lui cueillir une fleur de cet arbuste qu’il lui offre solennellement, heureux de recevoir en retour les marques d’une gratitude tout aussi théâtrale. Quand nous rentrons à la maison, il fait une nouvelle halte devant le jasmin et le dépouille d’une fleur destinée, cette fois, à sa mère. Laquelle maman s’applique à lui témoigner une reconnaissance émue en le couvrant de cajoleries, avant de tremper l’offrande dans une tasse d’eau.

Moi qui suis le spectateur de cette représentation régulière, je suis épaté par la constance de la petite troupe : le distributeur de fleurs qui ne se lasse pas de cueillir le jasmin et de le garder bien en main pour l’offrir à qui de droit ; les récipiendaires prodigues en sourires et exclamations enthousiastes ; et, bien sûr, l’arbuste lui-même, dont je n’ai pas le souvenir qu’il ait jamais failli à son rôle. (25/9/20)

 

Délation

Depuis quelques jours, Riwan se plaît à nous dénoncer les uns aux autres : Maman, Papa m’a pris ceciPapa, Maman n’a pas accepté de me donner cela. Les délations n’épargnent personne, y compris ses deux grands-mères et son oncle I. Il lui arrive même de rapporter les vilénies commises par les créatures en peluche et en bois qui peuplent son univers, depuis ses nounours blanc et rouge jusqu’à son doudou-hérisson, en passant par le chien Oscar, le chien-pompier Markus et autres figurines.

D’où vient ce penchant subit pour le mouchardage ? Cherche-t-il à donner plus de retentissement à ses griefs ? Réagit-il aux reproches qu'on lui adresse en distribuant des blâmes à la ronde par une sorte de mimétisme conjuratoire ? Essaye-t-il de trouver la faille dans la cohésion apparente des adultes autour de lui ? C'est peut-être une combinaison de toutes ces hypothèses. Ou encore autre chose. (25/2/21)

 

Fatigue

Riwan retrouve son copain dans la cour des Franciscaines. Au début, ils dialoguent civilement, ils enchaînent les jeux sans accroc, avec un enthousiasme inventif et joyeux. Puis, à mesure que la lumière décline et que la fatigue s’empare des deux garçons, leur langage se déstructure, leurs jeux marquent le pas et s’imprègnent d’une certaine nervosité : ils répètent les mêmes gestes, alignent des syllabes dénuées de sens, poussent des cris d’Apaches.

Au moment de se quitter, ils se regardent à peine. De toute évidence, ils ont épuisé leur stock de sociabilité. Il est temps pour eux de retrouver leur cocon familial en attendant l’heure du dodo. (27/11/21)

 

E.-G.

Riwan a reçu son ami E.-G. chez lui aujourd’hui. C’est une première et Riwan ne savait pas où donner de la tête pour montrer ses jouets à son visiteur.

Les adultes que nous sommes sont restés à distance comme il se devait, laissant traîner une oreille dans les parages, parfois un œil quand nous n'entendions plus leurs voix pendant plus de trois secondes. De temps en temps nous parvenaient leurs rires, et c’étaient alors des cascades cristallines qui rafraîchissaient l’atmosphère et nous comblaient de joie. 

Puis est venue l'heure de la séparation. Les deux garçons étaient tellement esquintés qu'ils se sont à peine regardés pour se dire au revoir. (3/7/22) 

 

Je ne veux pas qu’ils partent !

Riwan était malheureux jusqu’aux larmes en voyant partir ses cousins venus passer quelques semaines au Liban. Tous ses cousins habitent à l’étranger, entre le Golfe et la France, à l’exception d’une cousine, vingt et un ans, qui vient de terminer ses études de droit à Beyrouth et s’apprête à s’envoler pour Singapour. Sur huit enfants de la nouvelle génération, il se retrouve seul au Liban.  

- Je ne veux pas qu’ils partent !

Notre volonté n’y peut rien, mon petit, c’est le destin de ton peuple depuis un siècle et demi, partir beaucoup, rentrer un peu, vivre dans l’entre-deux des territoires et des imaginaires, à mi-chemin entre les doux tourments de la nostalgie et l’appel ambigu de l’ailleurs. (31/7/22)

 

 

Chamailleries

Quand de jeunes garçons font une partie de foot, ils tapent un peu dans le ballon, mais l’essentiel de leur temps, ils le passent à discutailler sur tout et n’importe quoi : les règles du jeu, les limites de la cage, la légitimité d’un but, la composition des équipes, etc. Pour une heure de jeu, c’est vingt minutes de foot et quarante de chamailleries. C’était le cas quand j’étais enfant, c’est encore le cas aujourd’hui, comme je viens de le constater en observant Riwan et sa bande de copains aux Franciscaines. (22/4/23)

 

Le geste

Depuis qu’un chat est entré dans notre foyer il y a deux mois, je note des changements dans l’attitude de Riwan. Il est plus calme, plus épanoui, plus attentif à son entourage. Le chat lui a permis aussi de faire l’apprentissage d’un geste banal pour nous adultes, mais qui ne l’est guère pour les enfants, encore moins pour les enfants uniques : la caresse ! J’en ai pris conscience en voyant Riwan poser une main maladroite sur la tête du chat, cherchant à reproduire le mouvement et le rythme qu’il avait observés chez ses parents.

Le chat comme animal de compagnie inspirant et mystérieux, je connaissais déjà. Je le découvre à présent comme vecteur d’apprentissage, non pas de l’amour (quoique...), mais de l’expression tactile de l’amour. (5/7/24)


Pouvoirs secrets


Chanson

Une playlist aléatoire déroule sa musique tandis que Nayla et moi vaquons à nos occupations. Une chanson débute par un bruitage, une sorte de grésillement électrique. À peine a-t-il perçu ce son inaugural que Riwan annonce, pénétré et solennel : Assassine de la nuit, sans lâcher son camion de pompiers. C’est en effet la chanson d’Arthur H. que nous avions entendue la dernière fois une quinzaine de jours plus tôt. Étrangeté de ces mots dans la bouche d’un petit garçon qui n’a pas accompli ses trois ans, « assassine de la nuit ». Surprise de ses parents qui n’en finissent pas de découvrir combien leur enfant capte et enregistre certaines choses alors qu’il semble dans un autre monde, absorbé par ses jouets et ses livres. (29/11/20)

 

Surplus d’énergie

Riwan a un besoin phénoménal de se dépenser. Nous y pourvoyons de notre mieux moyennant un grand tour quotidien (lui en draisienne, moi au galop) qui part de Sami el-Solh, passe par Tayyouneh, remonte l’avenue Omar Beyhum jusqu’à Barbir, puis descend le boulevard Abdallah el-Yafi en direction du Musée, d’où nous virons à droite pour nous arrêter dans le secteur de l’Hôpital militaire où il passe une bonne demi-heure à faire et refaire une pente située dans un parking vide. Chaque fois qu’il croise un soldat, il le salue par un Kifak watan ? Chou ismak ? ou bien, en français : Comment tu t’appelles ? Tu vas bien ? avant de lui lancer :  Je ne te connais pas, toi !

Les jours où nous sommes empêchés de faire le grand tour, Riwan régule son surplus d’énergie à sa façon : soit en bondissant sur les canapés jusqu’à plus soif, soit en piquant des fous rires pour un rien, soit encore, et c’est moins drôle, en entrant dans des colères noires pour des vétilles, avec force larmes et piailleries, dont il sort totalement apaisé, aussi doux que ses peluches au moment du dodo. La qualité de son sommeil est à ce prix. (2/12/20) 

 

Le pouvoir de l’enfant

En juin, Nicolas apprend que son beau-frère banquier a été égorgé par des inconnus (l’enquête est toujours au point mort). En octobre, son frère unique décède du Covid-19 dans les soins intensifs de l’Hôtel-Dieu, sans qu’il ait pu le revoir. La veille de Noël, son fils et son épouse, installés en France, perdent leur premier enfant au sixième mois de grossesse. Ils venaient de meubler la chambre du bébé, dont ils avaient envoyé la photo à toute la famille. De terribles drames personnels qui s’ajoutent aux catastrophes nationales de cette funeste année 2020.

Nous lui avons rendu visite hier dans son jardin de Aajaltoun, avec les précautions d’usage. Il m'a paru très éprouvé, mais à la vue de Riwan chevauchant sa draisienne, son visage s’est illuminé progressivement. Il s'est mis à rire de bon cœur aux reparties de Riwan. Le petit semblait conscient de son pouvoir sur son grand-oncle. Je l’ai rarement vu cabotiner avec autant de zèle. Mon émotion devant les souffrances de l’homme se doublait d’une fascination non moins émue devant le pouvoir de l’enfant. (26/12/20)

 

Manipulation

Riwan a découvert un jouet neuf caché au fond d’une armoire. On l’avait mis de côté pour le lui offrir plus tard, mais il l’a débusqué avant terme et a exigé de l'avoir ! Prise de court, sa mère a tenté de le raisonner en lui expliquant qu’on ne pouvait pas recevoir un cadeau sans occasion et qu’il n’y avait pas d’occasion actuellement pour les cadeaux.

- Si, a rétorqué Riwan, c’est l’anniversaire de Doudou aujourd’hui, et il a cinq ans !

L’argument était imparable ! Nayla a vacillé avant de s’incliner : le jouet fut donc offert à Doudou.

Or Riwan s’est hâté d’ajouter :

- Doudou est trop petit pour ce jouet. C’est un jouet pour les quatre ans et plus.

- Tu viens de dire qu’il a cinq ans, Doudou.

- Non, il est beaucoup plus petit en fait.

Sur ce, sans autre forme de procès, Riwan s’est emparé du jouet et a tourné le dos avec une tranquillité seigneuriale. (14/1/22)


Apprentissage

 

Poches

Comme tous les enfants de son âge, Riwan aime transporter des objets d’un endroit à l’autre. Quand il a reçu son premier vélo, il y attachait une corbeille plate en osier pour y déposer ses menus trésors et les promener dans la maison.

Hier, il a découvert un nouveau plaisir en lien avec cette passion du transport : mettre des choses dans sa poche. Jusque-là, quand ses vêtements étaient dotés de poches, il n’y prêtait guère attention et n'en faisait jamais usage. Or hier, pendant notre vadrouille quotidienne, il m’a réclamé un mouchoir. Je lui en ai donné deux en lui proposant de ranger le deuxième dans sa poche pour plus tard. J’ai tout de suite compris à son regard qu’un déclic venait de se produire. Il a empoché le mouchoir supplémentaire et s’est mis à s’arrêter tous les quelques mètres pour le ressortir, feindre de l’utiliser et l’enfoncer de nouveau dans son short avec des airs affairés et sérieux qui dissimulaient mal son enthousiasme. Le manège a duré ainsi jusqu’à la maison. Et ce matin, en enfilant son nouveau short, il s’est assuré qu’il était muni d’une poche.

Encore un palier de franchi, un jalon de plus séparant l’avant de l’après, une étape dérisoire en apparence pour les adultes oublieux que nous sommes, mais vécue avec émotion et intensité par le principal concerné. (4/5/20)


Le dosage des langues

L’apprentissage bilingue est une affaire de dosage. Depuis les premiers mois de Riwan, sa mère et moi avons pris la décision de nous répartir les langues de sorte qu’il soit exposé également à l’arabe dialectal et au français. Il était important pour nous de lui transmettre les deux langues sans favoriser l’une ou l’autre. Comme j’enseigne la langue de Molière, c’est à moi qu’est échue naturellement la tâche d’initier le garçon au français, à charge pour sa maman de lui apprendre le libanais, assistée en cela par la grand-mère du petit, qu’il voit plusieurs fois par semaine. Le partage s’est avéré efficace dans l’ensemble, mais depuis quelque temps, le français est en train de prendre le dessus sur l’arabe. Riwan s’exprime plus spontanément en français et répond même en français à des personnes qui l’interpellent en arabe. Plusieurs raisons à ce déséquilibre linguistique : la garderie de Riwan privilégie le français, il voit davantage de vidéos francophones (Petit ours brun, Trotro, Caillou, T’Choupi, Didou) et, surtout, son père est plus volubile que sa mère et sa grand-mère réunies…

Pour rééquilibrer la pratique des langues, les rôles ont donc été permutés. C’est désormais au père de parler l'arabe avec le petit, laissant à Nayla et à la mamie le soin de pratiquer la langue française. Un nouveau bilan sera effectué dans quelques mois. 

Quant à l’anglais, aucune crainte : Riwan n’aura pas besoin de l’apprendre. L’anglais viendra à lui de lui-même, prenant sa place et ses aises, occupant son esprit et sa langue. L’anglais ne s’apprend pas ; il s'attrape. Il est partout, dans l’air, au détour de chaque rue, dans les moindres recoins d’Internet. Riwan acquerra l’anglais sans peine, même s’il lui faudra mettre du sien pour passer du global English, facile et rudimentaire, à l’anglais de Shakespeare, autrement plus difficile. (5/1/21)


Choc

Riwan assiste à une scène qui le bouleverse dans le jardin de ses grands-parents : son cousin M. s’amuse avec une console de jeux vidéo qu’il tripote de manière frénétique. Arrive son père, l’air excédé : il le gronde rudement, lui arrache la console des mains et menace de la balancer par-dessus la balustrade. M. proteste, crie, pleure, puis disparaît avec son malheur.

J’ai vu mon petit pâlir et se décomposer au fur et à mesure de la scène. Il a attendu le départ de son cousin pour venir vers moi et se plaindre, la voix chevrotante, les yeux larmoyants, du comportement de son oncle. Ses propos étaient confus, son indignation palpable. Je me suis surpris à m’émouvoir à mon tour, touché par sa réaction, sans savoir si elle était due à l’identification empathique ou au malaise face au déploiement de violence, ou aux deux à la fois.

Voyant l’émotion de Riwan, l’oncle (un cœur d'or sous ses dehors bourrus) lui a demandé de redonner la console à son cousin. Riwan ne s'est pas fait prier : il s’est emparé de l’objet et s’est envolé à la recherche de M. Sa mission accomplie, il est revenu vers moi, radieux, pour m’annoncer allègrement, du haut de ses trois ans et demi, que le problème a été réglé. (23/7/21)

 

De la chose à son image

Il n’est pas fréquent que mon urbain de petit garçon ait le loisir de contempler longuement le soleil. Hier, tandis qu’un véhicule le transportait chez ses grands-parents à la montagne, il a suivi minute par minute la trajectoire déclinante de l’astre du jour qui entamait sa dernière ligne droite vers la mer. Le silence inhabituel de Riwan trahissait une songerie profonde dont l’un des fruits a fini par surgir sur ses lèvres : il n’a pas de rayons, le soleil !

Il venait de constater le décalage entre la représentation usuelle du soleil, en particulier dans les livres d’enfants qui le figurent hérissé de pointes, et sa réalité visible à l’heure du coucher : un disque aussi ras qu’une tête chauve ! Il en était passablement indigné, comme si on l’avait trompé sur la marchandise.

Entre la chose et son imagerie, Riwan saura désormais que la part de la culture peut être prépondérante au point de porter atteinte à la nature même de l’objet qu’on représente. (28/8/21)

 

Apocope

Riwan est très friand d’apocopes ces temps-ci. Non pas des apocopes communes (vélo, auto, frigo, moto…), mais des apocopes de son cru, comme lorsque qu’il me demande d’éteindre le ventilat’ ou qu’il me révèle avoir vu un hélicop’ de sa fenêtre.

D’où vient cette inclination ? Le plaisir de jouer avec les mots, de les monter et démonter comme des pièces de lego, y est sans doute pour quelque chose. Peut-être s’y ajoute la volonté de reproduire un phénomène amusant dont il aurait pris conscience grâce à des mots familiers comme foot, qu’il connaît sous sa forme complète de football. À moins qu’il ne calque sur les mots communs les diminutifs hypocoristiques propres aux prénoms (Mike pour Mikhaël, Sam pour Samuel..).

Quoi qu’il en soit, il en tire un plaisir évident qui annonce probablement d’autres plaisirs linguistiques du même ordre. (1/10/21)

 

Langues et genres

Depuis quelque temps, quand Riwan parle arabe, il force la voix et prend un ton viril, voire martial. Manifestement, il perçoit l’arabe comme une langue masculine, bien que dans son entourage immédiat, la pratique de l’arabe ne soit l’apanage d’aucun sexe en particulier. Est-ce parce que dans la rue, il rencontre principalement des hommes parlant arabe, et le parlant fort, avec une mâlitude bien orientale, alors que les voix féminines sont beaucoup moins audibles ? Peut-être. L’école n’y est sans doute pas pour rien non plus. Riwan imite probablement un ou des camarades dont l’élocution en arabe le séduirait par sa vigueur masculine.

Riwan me rappelle que les langues sont souvent associées à des genres, des genres variables d’une personne à l’autre et susceptibles d’évoluer dans le parcours des individus. Les noms des langues sont toujours masculins (le français, le portugais, le mandarin…). Ils devraient être à double genre en réalité. (6/10/21)

 

Mimétisme

Il y a une poignée de semaines, quand Riwan me retrouvait après une séparation de quelques heures, il semblait toujours heureux de me revoir, mais il ne se sentait pas obligé d’exprimer sa joie autrement que par un sourire accompagné d’un regard complice.

Depuis sa rentrée scolaire en revanche, à force d’assister à des retrouvailles d’enfants avec leurs parents en fin de journée, les choses ont changé : Riwan imite dorénavant ses camarades et, chaque fois que je vais le chercher à l’école, j’ai droit à des effusions ponctuées d’un sprint dans ma direction et, terme inédit à mes oreilles, d’un « pâpi » bien sonore. Sa joie n’est pas plus grande qu’auparavant, mais désormais, il éprouve le besoin mimétique de théâtraliser nos retrouvailles. (26/10/21) 

 

Friandises visuelles

Riwan a découvert hier la médiathèque publique d’Assabil dans le quartier jésuite. La partie réservée à la littérature jeunesse est accueillante et joliment aménagée. Elle est dotée d’un coin lecture qui a d’emblée attiré notre garçon avec ses poufs en forme d’animaux. Il ne s’est pas fait prier pour s’y vautrer, muni d’un premier livre sur les véhicules ramassé au passage : le volume a tenu dix secondes entre ses mains ! Il faut dire que les livres étaient plus alléchants les uns que les autres ; ils lui tendaient les bras depuis leurs rayons multicolores, et lui n’avait pas la force de résister à leur appel. Inutile de le raisonner en l’invitant à feuilleter un volume jusqu’au bout avant de passer à un autre : il était surexcité, ébloui par tant de friandises visuelles, incapable de voir une couverture sans lui bondir dessus, pour abandonner l’ouvrage aussitôt.

Pendant la demi-heure passée sur place, il a dû ouvrir une trentaine de livres en arabe, en français et en anglais, tandis que ses parents, étourdis par sa versatilité, s’efforçaient de mémoriser la place de chaque opus pour ne pas chambouler le classement. (5/11/21) 

 

Passé simple

Il arrive de plus en plus que Riwan emploie le passé simple pour nous relater un événement (réel ou imaginaire), déclarant par exemple que « les enfants commencèrent à jouer » ou que « le loup dévora les chevreaux ».

Le passé simple est le temps des contes et des histoires que nous lui lisons, et cela a suffi pour qu’il imprègne son langage. Un jour, prochain sans doute, il abandonnera ce temps en percevant l’incongruité de son emploi dans la communication orale. (14/11/21)

 

Envol

Riwan ingurgite un cube de noix de coco et déclare d’un air savant : c’est particulier ! Je me demande où il a déniché ce mot, sans parvenir à en déterminer l’origine avec certitude. 

C’est cela aussi, accompagner un enfant dans sa croissance : perdre peu à peu la possibilité de remonter à la source des mots qu’il emploie. L’enfant prend son envol lexical, après d’autres envols, et avant plein d’autres encore. (19/11/21)

 

Confidences

À la sortie de l’école, Riwan répond de façon laconique à nos questions sur sa journée et ce qu’il a fait en classe. Il est rarement en veine de confidences à ce moment-là. Dans les heures qui suivent et le lendemain en revanche, de lui-même, il nous raconte tel incident qui a eu lieu dans la cour, ou telle activité qu’il a faite avec ses maîtresses. Ce matin par exemple, au petit déjeuner, il nous a raconté que ses camarades K., A. et G. se sont moqués de lui parce qu’il a écrit la lettre B avec des boucles trop petites. Il semblait indigné par les railleries de ses copains, et je me suis demandé alors si la relation tardive de l’incident était due au hasard, ou si Riwan n’avait pas souhaité en parler plus tôt, soit dans une tentative de refouler cette source de désagrément, soit parce qu’il avait besoin d’un peu de temps pour amortir le choc.

Il faudra sans doute des années avant que Riwan n’acquière le réflexe de résumer sa journée comme le font les adultes quand ils se retrouvent le soir après le travail. Pour l’instant, il dit les choses comme elles viennent, de façon éparse, selon le cheminement de ses pensées, de ses émotions et de ses humeurs. (1/2/22)

 

Arabe littéral

Riwan a retenu une phrase d’un conte en arabe étudié en classe : la ouridou an azhaba ila ‘lmadrassati (je ne veux pas aller à l’école). Cela me fait étrange de l’entendre prononcer des mots en arabe classique, lui qui pratique d’ordinaire le dialecte arabe libanais. Et la différence n’est pas bénigne entre les deux. L’équivalent de la ouridou an azhaba ila ‘lmadrassati en libanais est ma béddé rouh aal madrassé. Le terme de négation, les verbes, les prépositions, tout diverge. Seul le mot madrassa est maintenu, non sans modification.

Trilingues, les enfants libanais ? Il faudrait plutôt dire quadrilingues, même si leur langue maternelle n’est pas encore reconnue comme une langue à part entière. (11/2/22)

 

Chiffres

Nous assistons depuis quelque temps à la naissance d’une histoire d’amour qui promet d’être longue et passionnée : celle de Riwan avec les chiffres. Du haut de ses quatre ans, il adore compter et ne s’en prive pas, posant son index sur des séries d’objets pour les dénombrer, s’arrêtant devant les plaques d’immatriculation pour décliner les numéros, comptant en arabe, en français et en anglais avec un plaisir évident, presque sensuel. Quand il va à la bibliothèque, il est attiré par les livres où il est question de nombres. Ses questions sont incessantes : combien font 20 + 20 + 20 + 20 + 20 ? Combien font 9 8 7 3 4 0 ? Quel est le chiffre qui vient juste avant mille ? Tu as quel âge ? Pourquoi il y a écrit 200 sur cette boîte ? etc. Les chiffres lui ouvrent des perspectives inédites, lui révélant une nouvelle dimension de l’existence dont il entrevoit les ramifications et les richesses. (3/3/22)

 

Exclusion

Depuis quelque temps, quand il se rend à l’aire de jeu des Franciscaines, Riwan tourne autour de deux enfants français un peu plus âgés que lui, avec qui il aimerait jouer. Mais eux ne l’entendent pas de cette oreille. Entretenant des liens fusionnels entre eux, ils s’amusent et discutent sans lui prêter attention. Ils ne le repoussent pas, ils ne lui demandent pas de s’en aller. Non. C’est pire : ils l’ignorent, comme s’il n’existait pas, avec une indifférence totale. Innocente cruauté des enfants.

Riwan a fini par se lasser. Aujourd’hui, pour la première fois, il n’est pas allé vers le duo. Il s’est occupé autrement, avec les moyens du bord. Il vient de faire le dur apprentissage de l’exclusion. (13/5/22)

 

Les genres selon Riwan

Prenant un air docte, Riwan me livre du haut de ses quatre ans et demi le fruit de ses observations sociologiques sur les sexes et les genres : les garçons aiment les superhéros et tout ce qui fait peur, alors que les filles aiment les princesses et tout ce qui est joli.

Je fais remarquer à Riwan que ces généralités méritent d’être nuancées : d’un côté il y a des garçons qui aiment les princesses et ce qui est joli, de l’autre certaines filles aiment les superhéros et ce qui fait peur. Sans compter qu’il y a des garçons et des filles qui aiment tout cela en même temps, ou qui n’aiment rien de tout cela.

Riwan m’écoute attentivement, avant de me lancer : oui Papa, mais je pense que c’est très rare ! (5/8/22)

 

Horloge parlante

Ayant reçu en cadeau une montre digitale à l’effigie de Spiderman, Riwan s’est aperçu qu’il lui était beaucoup plus facile de lire l’heure avec des chiffres qu’avec des aiguilles. Sa montre au cadran classique lui permettait de lire l’heure, mais au prix d’un effort de concentration ; plus rien de tel avec sa nouvelle montre : il n’a qu’à lire les chiffres et le tour est joué.

Grisé par son nouveau pouvoir, Riwan a passé le week-end à nous annoncer l’heure toutes les quelques minutes : il est 9 h 33, il est 9 h 39, il est 9 h 44…

Spiderman a transformé notre fils en horloge parlante. (3/10/22)

 

Sonorités et résonances

Il y a deux semaines, Riwan a apporté de la « marmothèque » un livre intitulé Maxime Loupiot qu’il nous a demandé de lui lire, ce que nous avons fait quatre ou cinq fois au cours des jours suivants.

Ce matin, Riwan a inversé les rôles. Il nous a proposé de nous lire lui-même l’histoire de ce petit loup qui veut devenir fleuriste au grand dam de son père. Je pensais naïvement qu’il allait nous raconter l’histoire avec ses propres mots. Quelle n’a été ma stupéfaction en m’apercevant que Riwan avait retenu par cœur de larges pans du texte, nous les récitant avec une facilité étonnante : « Il grondait, les pattes sur les hanches et la queue agitée de tremblements : Nous sommes chasseurs de père en fils depuis cinquante générations ! Tu dois suivre la tradition familiale ! etc… etc… etc… ».

En plus de la prodigieuse mémoire des enfants, cette performance de Riwan prouve que les petits sont autant sensibles à la forme et à la musicalité des mots qu’aux histoires qu’ils véhiculent. Elle nous rappelle en cela que les mots ne sont pas seulement des vecteurs de sens : ils constituent eux-mêmes des générateurs de sens par leurs sonorités et les résonances qu’ils provoquent en nous. (22/10/22)

 

Éclipse

Hier en début d’après-midi, Riwan sort de l’école avec la main en visière, le front bas, les épaules rentrées. Au bout de quelques dizaines de mètres, je lui demande ce qui lui arrive, s’il a mal à la tête.

- Non, c’est pour l’éclipse du soleil, je me protège les yeux.

Rien à dire : les enseignantes ont bien fait leur travail de prévention ! Un peu trop peut-être… (26/10/22)

 

Doudou

Riwan est attaché à son doudou qui l’accompagne depuis ses premiers mois. Pas question d’aller au lit sans son fidèle compagnon. L’ennui, c’est qu’il arrive au doudou de s’égarer sous la couette et il n’est pas rare que Riwan nous réveille en pleine nuit pour retrouver le petit hérisson jaune.

J’ai cru avoir trouvé la solution en plaçant au chevet de Riwan un doudou de réserve, en tous points identique au premier. J’ai expliqué à Riwan que s’il perdait son compagnon pendant la nuit, il n’aurait qu’à prendre l’autre hérisson jaune. Il épargnerait ainsi à ses parents réveils intempestifs et longues insomnies. Riwan a acquiescé, apparemment convaincu.

Quelques nuits plus tard, il nous réveille tout de même à trois heures du matin en se plaignant d’avoir perdu sa peluche. Je lui rappelle notre accord, lui retrouve son hérisson jaune en lui faisant promettre de prendre le doudou de réserve la prochaine fois. La nuit suivante, le cri de Riwan perce la nuit pour nous annoncer fièrement qu’il a perdu sa peluche mais qu’il l’a remplacée par l’autre. Vous pouvez continuer à dormir ! tonne-t-il.

Une demi-heure plus tard, alors que j’étais sur le point de me rendormir, j’entends Riwan hurler triomphalement qu’il a retrouvé son premier doudou ! (25/12/22)

 

Séisme

La terre a tremblé cette nuit. Grosse frayeur pour Riwan qui s’est réveillé en sursaut, tandis que l’immeuble tanguait sur ses fondations et que des objets se fracassaient dans l'appartement. Nous l’avons rassuré de notre mieux, mais pour apaiser sa peur, il avait besoin de comprendre. Nous avons donc tenté de répondre à toutes ses questions, posées d’une voix chevrotante : pourquoi la terre tremble ? Est-ce qu’elle va trembler de nouveau ? Est-ce qu’elle tremble souvent ? Quand elle tremble au Liban, elle tremble aussi en Australie ? Est-ce qu’il y a des pays où elle ne tremble jamais ?...

Nous avons ainsi partagé nos petites connaissances sismiques à trois heures et demie du matin, alors que dans le même temps, une tempête furieuse se déchaînait sur la ville. Riwan a fini par se rendormir. Ce qui ne l’a pas empêché ce matin de reprendre ses questions là où il les avait laissées trois heures plus tôt, avec la même curiosité, la même inquiétude, le même besoin d'apprivoiser l'inconnu. (6/2/23)

 

Bon débarras

Six heures du matin : Riwan sort discrètement de sa chambre, sans passer me voir, ce qui n’est pas conforme à ses habitudes. Pendant la demi-heure qui suit, il ne se signale par aucun mouvement ni aucun bruit, ce qui ne manque pas de me surprendre. Il finit par se manifester, tout sourire, pour m’annoncer qu’il a effectué le travail du jour (additions, soustractions, écriture en français de la date et d’un mot en lettres cursives, écriture en arabe de plusieurs mots, de son nom et des chiffres de un à douze).

- Voilà ! s’exclame-t-il. Je suis tranquille pour la journée ! (16/8/23)