Diversion
Riwan était loin de Beyrouth le jour de l’explosion. Il a entendu la
détonation amortie par la distance sans y prêter attention d’après ses
grands-parents. Mais depuis lors, à chacune de nos promenades à Badaro, il
remarque les vitrines brisées et les amoncellements de verre devant les
immeubles. Avec des mots simples, j’ai essayé de lui expliquer ce qui s’est
passé le mardi 4 août. Il n’a pas fait de commentaire ni posé de questions,
contrairement à son habitude. Ce matin, tandis que je le dépose à la garderie,
une puéricultrice fait allusion à l’événement ; Riwan la coupe et lance,
l’index pointé vers le ciel : tu as vu la lune ? On
voyait un croissant de lune en effet, à peine distinct dans le ciel bleu clair.
Là-dessus il nous laisse en plan pour rejoindre ses copains. (12/8/20)
Pourquoi il ne bouge pas le chat ?
La mort nous a pris de court sur un trottoir pendant notre promenade
quotidienne : un jeune chat gisait inerte à quelques mètres de nous, les
yeux clos, la gueule entrouverte. J’ai essayé de faire diversion en espérant
que Riwan ne le remarquerait pas, mais la pauvre bête pouvait difficilement
échapper au regard toujours à l’affût du petit garçon. La question que je
redoutais a surgi : Pourquoi il ne bouge pas le chat ? Que
lui répondre ? À quoi a-t-il vu que le chat n’était pas simplement
endormi ? J’ai été tenté de lui mentir, plus par commodité que par
précaution pédagogique. Or la vérité est sortie de ma bouche, à mon insu ou
presque, avec un mot que je n’avais encore jamais utilisé devant lui, même à
propos de son grand-oncle emporté par le coronavirus : Il est
mort. Riwan a répété le mot, l’air songeur, un peu étonné, avant de me
demander pourquoi il était mort. J’ai donné l’explication qui me paraissait la
plus probable : Il a été percuté par une voiture en traversant la
route.
Le lendemain, les roues de mon petit bonhomme à draisienne nous ont
conduits au même endroit. Le corps était encore là, préservé par le froid.
Riwan s’est arrêté un instant, puis, sur le ton neutre du constat objectif, il
m’a expliqué que le chat était mort et qu’il ne pouvait plus bouger, avant de
poursuivre tranquillement son chemin. C’était tout. Aucune question, aucun
commentaire. L'enfant face à la mort, un après-midi d’avril à
Beyrouth. (14/4/21)
Les vaches
Tout avait bien commencé pourtant. Riwan était content de voir des vaches,
et des vaches, il y en avait beaucoup dans le camion garé au bord de la route.
Mais il s’est aperçu très vite que quelque chose ne tournait pas rond. Les
vaches du camion n’avaient rien à voir avec les vaches plantureuses et hilares
de ses livres. Celles-ci étaient ternes, malingres, nerveuses. De temps en
temps, un mouvement de panique les agitait et on voyait les malheureuses
créatures basculer vers l’arrière dans un immense vacarme de sabots, avant de
se presser les unes contre les autres jusqu’à l’étouffement : des têtes
surgissaient de la mêlée, tournant vers le ciel des regards d’épouvante, tandis
que la ridelle grinçait sous la poussée de la masse.
Par chance, Riwan ne m’a pas demandé ce que faisaient ces vaches ici, ni où
elles étaient emportées. Alors que j’essayais de l’éloigner de la scène,
je me suis rendu compte qu’il s’était blessé un doigt à force de le gratter
sous l’effet du stress. Il avait été bouleversé par la souffrance de ces
animaux. La barbarie humaine venait de croiser son chemin. (8/6/21)
Le jardin disparu
C’est un jardinet fleuri et bien entretenu qui égaie l’entrée d’un immeuble
avenue Sami el-Solh, ajoutant une touche colorée à un environnement urbain
dominé par le béton et le verre. Riwan aime bien cet espace de verdure où il
trouve du plaisir à s’arrêter pour me demander le nom de telle plante ou telle
fleur, profitant de l’occasion pour échanger quelques mots avec le gardien
bangladais, un monsieur souriant à lunettes.
Hier, en passant par là, Riwan se fige, saisi. Il me faut un temps avant de
comprendre la raison de sa stupéfaction. Le jardinet a tout bonnement disparu.
Volatilisé avec ses plantes, ses fleurs et son carré de gazon. Un parking a été
aménagé à sa place.
Pourquoi ils ont fait ça ? me demande Riwan Que lui répondre ?
Que des gens ont trouvé naturel de saccager un jardin pour garer une
voiture ?
C’est le gardien bangladais qui a répondu à ma place : Beirut
is for cars only ! (9/10/21)
Finitude
Riwan, l’air de rien, me pose cette question qui me laisse sans voix :
- Dis, papa, quand je ne vais plus exister ?
Selon toute probabilité, la question lui a été inspirée par les dinosaures.
Les animaux préhistoriques l’ont beaucoup préoccupé ces derniers temps, et il
sait qu’ils ont disparu, donc qu’ils ont cessé "d’exister".
Ce n’est pas la première fois que Riwan est confronté à l’idée de la mort.
Mais jamais auparavant il ne s’était personnellement et ouvertement impliqué
dans la conscience de la finitude. (10/11/21)
Elle rouvrira un jour
Au cours de nos promenades dans le quartier, la destination favorite de
Riwan a toujours été la laverie automatique d’une station-service située rue de
Damas. Il pouvait passer un long moment à contempler les brosses rotatives, les
gicleurs d’eau et les lianes de séchage, bercé par le ronronnement des
souffleries et les bruits divers de ce régiment d’automates.
Conséquence de la crise, la station et sa laverie ont fermé il y a quelques
semaines. Tous les appareils ont été démontés et emportés. Le lieu est désert à
présent, jonché de débris et de silence. Chaque fois que Riwan passe devant, il
me dit avec tristesse : la laverie a fermé papa. Mais il ajoute
aussitôt : elle rouvrira un jour. (19/1/22)
Explosion
Tandis que des rafales de vent fouettent le balcon en secouant furieusement
le frangipanier et le jasmin d’Arabie, Riwan me demande si notre maison
est solide et si rien ne peut la détruire. Je lui
réponds que oui, bien sûr, l’immeuble où nous habitons ne craint ni les vents
ni les tempêtes.
Quelques jours plus tard, ayant entendu le terme d’explosion dans
un dessin animé, il me réclame le sens de ce mot. Je tente une explication que
Riwan écoute attentivement. Puis il me demande si notre maison risque
d’être détruite par une explosion ! J’ai tout de suite fait le lien avec la
catastrophe du 4 août : Riwan était loin de Beyrouth ce jour-là, mais à
son retour, il en a vu les conséquences dans les rues et les maisons (débris,
vitres cassées, etc.). Je l’ai rassuré comme j’ai pu, sans savoir si sa crainte
découlait d’une vieille peur enfouie dans son inconscient depuis un an et demi,
ou d’une appréhension reliée à des images plus récentes vues à notre insu.
(24/1/22)
Arrière-plan
Agrippé à la balustrade, Riwan semble fasciné, presque hypnotisé par les
remous de la mer. Il observe les vagues qui se forment et se déversent sur les
rochers en répandant des poudrées d’écume. Il scrute l’eau dans l’espoir de
surprendre un poisson ou une quelconque créature réelle ou imaginaire.
Lui regarde la mer, et moi je le regarde regardant la mer. La journée est
belle, la température douce. Pour un peu j’oublierais que là, devant nous, à
seulement quelques centaines de mètres, se dressent les silos à grains soufflés
par l’explosion du 4 août. (9/4/22)
Aya et Chris
L’année dernière, Riwan avait pour camarade de classe une petite fille
prénommée Aya. Un jour, on a appris que le père d’Aya, Joe Bejjani, a été
assassiné devant sa maison à Kahalé. Cela s’est passé peu avant Noël. Joe était
photographe. Il avait trente-six ans.
Cette année, Riwan a pour camarade un garçon prénommé Chris. Nous venons
d’apprendre le décès de son père, Rami Fawaz, des suites d’un cancer. Rami
avait été grièvement blessé par l’explosion du 4 août. Il était ingénieur. Il
avait quarante-huit ans.
Les assassins de Joe Bejjani courent toujours. Les responsables de
l’explosion n’ont pas été identifiés. La mort rôde, tranquille et confiante, au
pays de l’impunité et de l’amnésie. (20/4/22)
L’enfant malade
Riwan a attrapé une infection pulmonaire. Il commence tout juste à
redresser l’échine après cinq jours de fièvre et de toux.
Contraste frappant entre le lutin rieur et hâlé de la semaine dernière,
surfant glorieusement sur la vague des vacances, et la créature flapie
qu’on ramasserait à la petite cuillère aujourd’hui. Tout est toujours si
intense chez les enfants, y compris les poussées de fièvre, les affaissements,
les quintes. Le plus saisissant est le regard éteint qui ne reflète plus ni
malice, ni joie, ni curiosité, mais une infinie lassitude. Un enfant malade,
c’est un oxymore, une anomalie. L’adulte peine à s’y faire. (4/9/22)
Empathie
Riwan remarque la dépouille d’un chat sur le chemin de l’école. Il me
demande pourquoi il est mort. Je réponds qu’il n’a peut-être pas fait attention
en traversant la rue et qu’il a dû être renversé par une voiture. Puis, la tête
ailleurs, je lâche distraitement :
- Tant pis !
- Non, pas « tant pis » ! proteste Riwan C’est méchant de
dire « tant pis » !
Il n’a pas tort, mon petit. Il a bien perçu dans mon « tant pis »
un manque de compassion, quelque chose de l’ordre de la résignation
indifférente.
Je m’en suis voulu et me suis excusé auprès de Riwan, en me promettant de
me montrer plus empathique la prochaine fois, et de choisir mes mots avec plus
de soin. (14/10/22)
Mort
- Quand tu vas mourir, Papa ?
Riwan me pose cette question en fixant sur moi ce regard sondeur,
intimidant, qu’ont les enfants quand ils épient nos gestes et nos expressions
pour débusquer nos pensées secrètes.
Pris de court, je lui parle d’une échéance lointaine (à son échelle, elle
l’est forcément), si lointaine qu’il n’est pas nécessaire d’y songer. Ma
réponse l’a-t-elle satisfait ? Je ne le crois pas. A-t-il entendu autre
chose dans ma voix ? Sans doute. Me reposera-t-il la question ?
Certainement. (5/11/22)
Je ne veux pas qu’elle meure
Riwan vient d'être confronté à la disparition d'une personne familière,
décédée mardi dernier. Il a appris sa mort de façon brutale, en même temps que
sa grand-mère, proche amie de la défunte. Aucune précaution n'avait pu être
prise pour le préparer à cette annonce.
Ce matin, sur le chemin de l'école, Riwan m'a demandé quand la dame allait
être enterrée, avant d’ajouter : " Je veux toucher son cœur pour
voir s'il bat encore. Il bat encore peut-être."
Puis, après un silence : "Je ne veux pas qu'elle meure". (18/1/23)
Apprentissage de la haine
- Je n’aime pas les Syriens. Il faut qu’ils rentrent dans leur pays.
Voilà ce que Riwan nous a sorti aujourd’hui sans ciller, du haut de ses
cinq ans. Une rapide enquête m’a permis de déterminer la source de ces
propos : un camarade de classe, qui a dû répéter des paroles entendues
dans son entourage.
Que la présence d’un million et demi de déplacés syriens au Liban constitue
un problème majeur dans le contexte de crise que traverse le pays, il faudrait
être naïf ou hypocrite pour le nier. Mais de là à ce que des adultes
nourrissent chez leurs enfants des réflexes xénophobes en tenant devant eux des
propos réducteurs sur la présence syrienne au Liban, oubliant au passage les
réfugiés politiques qui ne peuvent pas rentrer chez eux et la main-d’œuvre
syrienne dont l’économie libanaise continue de dépendre en grande partie, il y
a un pas que certains parents, visiblement, n’hésitent pas à franchir.
(18/3/23)
Violence
La violence au quotidien dans la bonne ville de Beyrouth...
Tout à l’heure, à la sortie du centre aéré où je viens de récupérer Riwan,
une querelle éclate entre deux pères. Sur le coup, je ne m’inquiète pas :
les deux hommes sont distants de quelques mètres, et il y a un grand nombre
d’enfants sur les lieux. Ils devraient s’en tenir aux amabilités qu’ils
échangent avec force salivation et grognements.
J’ai surestimé l’éthique de ces messieurs, et sous-estimé leur colère. En
moins de temps qu’il ne faut pour le dire, les voilà qui foncent l’un vers
l’autre, prêts à en découdre. Je n’ai pas le temps de réfléchir : je
m’intercepte entre eux pour les empêcher d’en venir aux mains. L’un me
crie : « Dis-lui de la boucler ». L’autre me
hurle : « Dis-lui de fermer sa gueule ». Je les
repousse conjointement en répétant Il y a des enfants, il y a des
enfants, jusqu’à ce que les responsables du centre interviennent
enfin.
Je retrouve Riwan livide, au bord des larmes, furieux contre les deux
individus qui, me dit-il, devraient « être arrêtés par la
police ». C’est alors seulement que je prends conscience de
mon erreur : j’aurais dû épargner cette scène à mon petit.
Riwan a passé le reste de la journée à raconter l’incident, et à me
demander de le raconter. Il avait besoin de mettre des mots sur la violence
qu’il a subie. Il en fera certainement de même demain et dans les jours
suivants. (3/8/23)
Les balles
faucheuses
Alors que je
le retrouve après l’école, Riwan me raconte que lui et ses camarades ont été
évacués de la cour et mis à l’abri sous le préau. Je lui demande pourquoi.
- Il y avait
un enterrement à côté de l’école. Ça tirait de partout. Des balles sont tombées
sur le toit. Beaucoup d’enfants ont eu très peur.
Renseignements
pris, il s’agissait en effet des funérailles d’un jeune motard à l’église
Saint-Jean-Baptiste, dans la rue Adib Izhak toute proche. Des rafales ont été
tirées en l’air pour rendre hommage au jeune défunt.
Cela s’est
passé ce matin, au cœur de Beyrouth, alors qu’on pleure encore la petite Naya,
sept ans, fauchée par une balle perdue à Hadeth le 27 août dernier. (29/8/23)
C’est très proche !
Israël vient de frapper la capitale pour la troisième fois, après les
bombardements de Cola et Bachoura. Des quartiers qu’on croyait à l’abri, Taleet
Noueiry et Basta, ont été visés par des missiles. On parle de vingt-deux morts
et cent sept blessés, des civils pour la plupart. Huit membres d’une même
famille ont été tués, les Najdi, alors qu’ils venaient de trouver refuge à
Beyrouth après avoir fui leur village de Srifa au sud du pays. Il semblerait
que les forces israéliennes ciblaient Wafic Safa, haut responsable du
Hezbollah, dont des sources indiquent qu’il a échappé à l’attentat.
Riwan a été ébranlé par les explosions. Il est resté longtemps à la fenêtre
de la cuisine, à fixer la colonne de fumée noire qu’on percevait distinctement
malgré la nuit tombée sur Beyrouth, me répétant : c’est très proche,
papa, beaucoup plus proche que les fumées qu’on voit d’habitude du côté de Dahieh. (10/10/24)
Rituel du matin
Fut un temps, pas si lointain, où Riwan me saluait d’un banal
« Bonjour » à son réveil. Désormais, notre contact matinal est
inauguré par la même interrogation : « Est-ce que l’école est ouverte
aujourd’hui ? ». Il a beau se coucher en pensant retrouver ses
camarades le lendemain, il sait que les événements de la nuit peuvent amener
l’établissement à fermer ses portes. Il est arrivé que la direction nous envoie
un message à cinq heures du matin pour nous annoncer que l’enseignement se
ferait à distance en raison d’une dégradation subite de la situation.
Une fois instruit du programme du jour, Riwan m’interroge sur la guerre en
cours : y a-t-il eu des frappes à Beyrouth ? Est-ce que j’ai été
réveillé par les bombes ? Quelles sont les dernières nouvelles du
front ?
Ces deux rites accomplis, nous allons petit-déjeuner à la cuisine en
essayant de penser à autre chose. La journée peut commencer. (27/3/26)