La photo
Regardant une photo de Riwan prise il y a deux jours, je suis étonné par
l’air inédit qui apparaît sur son visage. Ce n’est pas la première fois que je
découvre une expression nouvelle sur un cliché de notre fils. Cela m’arrive de
temps en temps et, à chaque fois, l’expérience est très troublante. Le
caractère furtif de ces expressions les rend détectables seulement sur les
photos qui, par définition, figent l’instant.
Je me demande si ces images de Riwan révèlent des aspects de sa
personnalité qui me sont encore cachés, ou si je surinterprète des airs
fortuits sans signification réelle, à moins que ces attitudes captées
subrepticement par l’objectif ne constituent des signes annonciateurs
d’attitudes à venir. À la vertu mémorielle et révélatrice des photos,
s’ajouterait alors une vertu prophétique. (30/1/20)
Quand meurent les enfants
Je me lève en général aux alentours de 4 h 30. Je me glisse silencieusement
dans le bureau dont je ferme la porte avec précaution. Ce sont des moments
privilégiés de la journée ; tout est si calme, ma sensibilité aux textes
n’est parasitée par aucun souci ni aucune fatigue. Vers 5 h 45, Riwan se
réveille à son tour. Il ouvre la porte du bureau (après s’être escrimé avec la
poignée) et me rejoint avec son doudou et son nounours, compagnons fidèles de
ses nuits. Instants précieux que ce rituel du matin où Riwan, encore engourdi
par le sommeil, m’entretient de mille et une choses où je reconnais pêle-mêle
des personnages de fiction (livres, vidéos), des camarades de crèche, des
souvenirs récents, d’autres plus anciens. L’homme est éphémère, l’enfant encore
plus. Mon petit garçon va bientôt disparaître pour devenir un préadolescent,
puis un adolescent et un jeune homme, autant d’autres « lui » que
j’aimerai sans doute, mais qui ne seront plus jamais « lui ». C’est
ainsi : Riwan mourra comme meurent les enfants, petit à petit,
insensiblement, laissant derrière eux le souvenir doux-amer d’une parenthèse
enchantée. (10/10/20)
Monsieur Teste
Quand Monsieur Teste, personnage de Paul Valéry, se rend au théâtre, il ne
regarde pas la pièce mais l’assistance qui regarde la scène. Il en apprend plus
sur l’humanité en observant les réactions de ses semblables qu’en suivant le
jeu des acteurs. J’y ai pensé tout à l’heure quand je me suis surpris à scruter
les réactions de Riwan devant une vidéo. Plusieurs expressions défilaient sur
son visage : ses yeux s’écarquillaient ou se plissaient, ses sourcils se
soulevaient ou se nouaient dans un froncement inquiet, ses lèvres hésitaient
entre le sourire, la crispation et la fixité ébahie… Spectacle plaisant,
certes, mais également instructif qui me permet de mieux comprendre mon fils
et, au-delà de lui, l’homme qui l'observe. (6/11/20)
Les vieux démons
Hier, dimanche, à la faveur du confinement et du couvre-feu, la ville
appartenait aux piétons. Pour la première fois, Riwan a traversé l’avenue Sami
el-Solh à vélo, alors que d’habitude je porte sa bicyclette d’une main, je le
tiens fermement de l’autre, et, ensemble, nous attendons une trouée
providentielle dans le flot incessant des véhicules pour traverser à toute
vitesse sur le passage clouté. C’était bon de flâner à Badaro comme sur un
chemin de campagne, sans aucune voiture en vue (ou presque), sans les
vrombissements des moteurs et les klaxons tonitruants qui, d’ordinaire, sont
les fâcheux compagnons de nos promenades.
Seule ombre au tableau, les souvenirs de guerre qui sont remontés
sournoisement, comme à chaque fois que je me retrouve dans des rues vides. La
guerre a beau s’être achevée il y a trente ans, une rue déserte, dans mon
subconscient, demeure synonyme de menace : les gens sont terrés chez eux,
des obus s’abattent sur la ville, les tireurs embusqués guettent dans leur
viseur l’homme imprudent sorti acheter son pain…
Heureusement, Nayla, Riwan et le soleil d’automne ont vite fait de chasser
mes vieux démons. (23/11/20)
Julian
Riwan fait irruption dans la pièce où je me trouve, l’air effrayé. Je suis
saisi par sa pâleur et ses yeux écarquillés d’épouvante. En un flash, c’est
l’image d’un autre petit garçon qui me foudroie. « Foudroie » est le
mot : je revois Julian C. qui se précipite vers sa chambre, avec
probablement la même expression au visage, avant que son assassin ne le
rattrape et ne l’achève. C’était le 21 octobre 1990. Julian avait cinq ans.
Tandis que je rassure Riwan (il a été terrorisé par le bruit de l’aspirateur), je
retrouve les sensations d’horreur et de révolte qui m’ont submergé quand j’ai
découvert les détails du massacre dont Julian et sa famille ont été victimes il
y a trente ans.
Cette tuerie m’a tellement bouleversé à l’époque que j’ai tenté de
l’exorciser par un texte paru dans un ouvrage collectif de longues années plus
tard (« De la représentation au réel »). Je viens de découvrir que
l’événement n’a pas relâché son étreinte d’un iota. Il continue de me troubler
si fort que la simple vue de mon fils apeuré a fait ressurgir en moi le
calvaire de Julian. (15/12/20)
Le prolongement de soi
L’idée que nos enfants constitueraient nos prolongements m’a toujours gêné.
J'y vois une volonté d’accaparement et d’aliénation dont Sartre a résumé le
processus dans Les Mots, par une de ces formules percutantes dont
il avait le secret : « J’étais un enfant, ce monstre
qu’ils [les adultes] fabriquent avec leurs regrets. »
Je ne crois pas avoir jamais considéré Riwan comme un prolongement de ma
personne, ni même avoir pensé à lui par rapport à ma personne. Mais le jour où,
mettant de côté sa draisienne, je l’ai installé sur un vélo à deux roues et que
je l’ai vu pédaler seul pour la première fois, j’ai éprouvé la sensation
physique de sortir de mon propre corps, comme si, pédalant loin de moi, Riwan
m’avait littéralement emporté avec lui. (8/2/21)
À l’improviste
Vous quittez une ville écrasée sous un soleil implacable et vous vous
retrouvez dans un coin de la montagne enveloppé de brume où il fait bon et
frais. Des senteurs de bois vous parviennent de la chênaie attenante, vous
tendez l’oreille aux stridulations des cigales, aux pépiements des oiseaux, au
souffle dans les branches. Beyrouth est si loin. Vous regardez votre fils
courir après son compagnon de jeu. Il est tellement heureux qu’un rien le fait
éclater de rire, s’épuisant à rattraper son camarade plus âgé qui ne lésine pas
sur les pitreries et les cabotinages. Ils sont beaux, tous les deux, dans leur
vigueur et leur joie pures.
Les moments magiques arrivent souvent à l’improviste. Il ne faut pas leur
courir après comme Riwan après son camarade. Il ne faut pas les rater non plus.
On doit juste être attentif à leur survenue discrète et fugace. (21/7/21)
La corbeille de jujubes
Quelque part dans la montagne à l’orée de l’automne : vous venez de
débarquer de la ville, stressé, la tête lourde de mille pensées et tracas.
Votre gamin vous entraîne dehors et vous somme de vous coucher dans l’herbe
avant de s’étendre à vos côtés. Vous obéissez et contemplez avec lui le ciel
traversé de nuages effilochés, bordé par des branchages de chênes qu’agite
délicatement la brise. Peu à peu vous vous sentez gagné par une sensation de
légèreté et d’évanescence, comme si la pesanteur relâchait son étreinte et vous
abandonnait à l’infini du ciel. Ensuite vous participez à la cueillette des
jujubes, alimentant la corbeille du même petit garçon fier de sa récolte, puis
suivent d’autres menues occupations dans un silence surréel à vos oreilles
encrassées.
Au bout d’une heure, vous êtes totalement apaisé. Vous respirez. Ce qui
vous tourmentait tantôt, sans vraiment disparaître, reprend une dimension
raisonnable. Vous vous en voulez de ne pas vous offrir plus souvent des moments
simples de cette qualité et, sans vraiment croire à votre parole, vous vous
promettez d’y songer de temps en temps. (19/9/21)
Promenade matinale
La nouvelle école de Riwan se situe à un kilomètre et demi de notre
quartier. Nous y allons à pied, en partant assez tôt pour ne pas être à la
bourre et prendre le temps de musarder dans les rues. Ce dont Riwan ne se prive
pas, observant et commentant à loisir le spectacle inépuisable de la
ville : les véhicules à deux et quatre roues (avec un intérêt particulier
pour les fourgons et les cars scolaires), les gens qui passent (elle
ressemble à Téta, la dame), les feuilles tombées des arbres (c’est
l’automne, papa), un chat endormi sur le capot d’une berline abandonnée, un
phare de voiture qui lui donne un air fâché un tantinet
inquiétant, etc. Il croise des connaissances en chemin, comme le monsieur
indien qui se tient devant le consulat de Finlande, dont il admire la moustache
fournie, ou l’employé de l’hôtel Smallville qui a un garçon de son âge.
Certains jours, Riwan enfourche sa draisienne pour se rendre à
l’école. Le trajet est un peu plus rapide alors, raccourci par la descente de
la rue Badaro que Riwan dévale gaillardement.
Ces vingt-cinq minutes sont des moments privilégiés pour le père et le
fils. L’un et l’autre savent combien ils perdraient au change s’ils devaient
prendre la voiture, comme la plupart de leurs semblables. (22/9/21)
Parfum d’éternité
Partie de foot aujourd’hui entre Riwan, 4 ans, et son grand-père Émile, 84
ans. Rencontre saisissante entre deux fragilités, deux maladresses, deux
amours. Cela n’a duré qu’une poignée de minutes, mais pour le témoin que
j’étais, il y avait un parfum d’éternité dans cette scène de partage et de
transmission. (15/4/22)
Les deux bords de l’âge
Riwan et son grand-père vaquent d’arbre en arbre pour cueillir des figues,
des pommes, des prunes. Sur une terrasse, ils repèrent une courgette mûre
qu’ils emportent dans leur panier garni, puis ils se dirigent vers une treille
où pendent des grappes de raisin.
Quatre-vingts ans les séparent. L’un est vif comme un moineau, impatient et
bondissant, l’autre avance à pas lents, la main tremblante, l'œil brumeux.
Les deux bords de l’âge unis dans une communion précieuse à l’ombre des arbres,
un jour d'été, quelque part entre ciel et terre. (14/8/22)