Chanson
Une playlist aléatoire déroule sa musique tandis que Nayla et moi vaquons à
nos occupations. Une chanson débute par un bruitage, une sorte de grésillement
électrique. À peine a-t-il perçu ce son inaugural que Riwan annonce, pénétré et
solennel : Assassine de la nuit, sans lâcher son camion de
pompiers. C’est en effet la chanson d’Arthur H. que nous avions entendue la
dernière fois une quinzaine de jours plus tôt. Étrangeté de ces mots dans la
bouche d’un petit garçon qui n’a pas accompli ses trois ans, « assassine
de la nuit ». Surprise de ses parents qui n’en finissent pas de découvrir
combien leur enfant capte et enregistre certaines choses alors qu’il semble
dans un autre monde, absorbé par ses jouets et ses livres. (29/11/20)
Surplus d’énergie
Riwan a un besoin phénoménal de se dépenser. Nous y pourvoyons de notre
mieux moyennant un grand tour quotidien (lui en draisienne, moi au galop)
qui part de Sami el-Solh, passe par Tayyouneh, remonte l’avenue Omar Beyhum
jusqu’à Barbir, puis descend le boulevard Abdallah el-Yafi en direction du
Musée, d’où nous virons à droite pour nous arrêter dans le secteur de l’Hôpital
militaire où il passe une bonne demi-heure à faire et refaire une pente située
dans un parking vide. Chaque fois qu’il croise un soldat, il le salue par
un Kifak watan ? Chou ismak ? ou bien, en
français : Comment tu t’appelles ? Tu vas bien ? avant
de lui lancer : Je ne te connais pas, toi !
Les jours où nous sommes empêchés de faire le grand tour, Riwan régule son
surplus d’énergie à sa façon : soit en bondissant sur les canapés jusqu’à
plus soif, soit en piquant des fous rires pour un rien, soit encore, et c’est
moins drôle, en entrant dans des colères noires pour des vétilles, avec force
larmes et piailleries, dont il sort totalement apaisé, aussi doux que ses
peluches au moment du dodo. La qualité de son sommeil est à ce prix. (2/12/20)
Le pouvoir de l’enfant
En juin, Nicolas apprend que son beau-frère banquier a été égorgé par des
inconnus (l’enquête est toujours au point mort). En octobre, son frère unique
décède du Covid-19 dans les soins intensifs de l’Hôtel-Dieu, sans qu’il ait pu
le revoir. La veille de Noël, son fils et son épouse, installés en France,
perdent leur premier enfant au sixième mois de grossesse. Ils venaient de
meubler la chambre du bébé, dont ils avaient envoyé la photo à toute la
famille. De terribles drames personnels qui s’ajoutent aux catastrophes
nationales de cette funeste année 2020.
Nous lui avons rendu visite hier dans son jardin de Aajaltoun, avec les
précautions d’usage. Il m'a paru très éprouvé, mais à la vue de Riwan
chevauchant sa draisienne, son visage s’est illuminé progressivement. Il s'est
mis à rire de bon cœur aux reparties de Riwan. Le petit semblait conscient de
son pouvoir sur son grand-oncle. Je l’ai rarement vu cabotiner avec autant de
zèle. Mon émotion devant les souffrances de l’homme se doublait d’une
fascination non moins émue devant le pouvoir de l’enfant. (26/12/20)
Manipulation
Riwan a découvert un jouet neuf caché au fond d’une armoire. On l’avait mis
de côté pour le lui offrir plus tard, mais il l’a débusqué avant terme et a
exigé de l'avoir ! Prise de court, sa mère a tenté de le raisonner en lui
expliquant qu’on ne pouvait pas recevoir un cadeau sans occasion et
qu’il n’y avait pas d’occasion actuellement pour les cadeaux.
- Si, a rétorqué Riwan, c’est l’anniversaire de Doudou aujourd’hui, et il a
cinq ans !
L’argument était imparable ! Nayla a vacillé avant de
s’incliner : le jouet fut donc offert à Doudou.
Or Riwan s’est hâté d’ajouter :
- Doudou est trop petit pour ce jouet. C’est un jouet pour les quatre ans
et plus.
- Tu viens de dire qu’il a cinq ans, Doudou.
- Non, il est beaucoup plus petit en fait.
Sur ce, sans autre forme de procès, Riwan s’est emparé du jouet et a tourné
le dos avec une tranquillité seigneuriale. (14/1/22)