Le vendeur de mouchoirs
Zaher est Syrien et il a dix ans. Je l’ai
vu arriver de loin, fonçant sur son vélo rouge déglingué. Le parc était désert
en cette après-midi pluvieuse et il avait visiblement besoin de compagnie.
J’étais avec Riwan, lui aussi juché sur sa bicyclette blanche. Il nous a tourné
autour un moment, nous lançant des sourires, avant d’aborder Riwan pour
l’interroger sur ses freins, ses phares, sa sonnette, autant d’équipements qui
manquent à son propre cycle. Il manque bien d’autres choses au garçon,
plus essentielles. Au fil de la conversation, j’apprends que Zaher ne va pas à
l’école. Son père le fait travailler pour subvenir aux besoins de la famille.
Il vend des maharem (des paquets de mouchoirs) une partie de la journée,
en attendant d’être placé chez un garagiste ou un épicier. Il me confie qu’il
aurait voulu continuer l’école pour devenir avocat et défendre les plus
faibles. Mais c’est comme ça, fait-il avec un geste résigné.
C’est comme ça, en effet. C’est comme ça dans
un pays qui s’achète une bonne conscience en se dotant d’une législation soucieuse
des droits de l’enfant, mais qui ne se donne ni les moyens ni la peine de faire
appliquer ses propres lois. Les Zaher du Liban, mineurs déscolarisés et
exploités, se comptent par dizaines de milliers, non seulement des Syriens et
des Palestiniens, mais beaucoup de Libanais également. À quoi bon s’occuper d’une
population née pour servir qui alimente une main-d’œuvre bon marché ? C’était
déjà le cas il y a des lustres. Ce sera le cas pendant de longues années
encore.
C’est comme ça, au pays du non-droit. (20/2/26)