Saletés géopolitiques
À l’aube du 27 novembre 2024, avec le
début de la trêve, beaucoup de Libanais avaient cru naïvement que le
cessez-le-feu tiendrait bon. Candeur excusable car le point de référence,
alors, était le 14 août 2006 qui avait mis fin à trente-trois jours de conflit
entre Israël et le Hezbollah. Certes, après la guerre de 2006 et pendant
dix-sept ans, Israël avait commis trente mille violations de la résolution 1701 :
survols quotidiens du territoire libanais, incursions navales dans les eaux
territoriales, franchissements de la Ligne bleue par des
patrouilles et des engins de terrassement. De son côté, le Hezbollah avait
maintenu ses armes et ses infrastructures militaires au sud du Litani, au
mépris de la même résolution 1701 qui stipulait la démilitarisation de cette zone.
Il n’empêche que, de manière globale, la Ligne bleue était restée paisible et
la population libanaise, comme celle de la Galilée, avait pu mener une vie à
peu près normale.
Rien de tel depuis le 27 novembre 2024,
car si le Hezbollah s’est gardé de tout tir vers Israël pendant quinze mois (à
l’exception de deux roquettes sur Kfarchouba le 2 décembre 2024), s’il a
entrepris d’évacuer le sud du Litani en concertation avec l’armée libanaise,
Israël, lui, a poursuivi ses raids et ses agressions comme si de rien n’était, tuant
des centaines de Libanais, occupant des pans du territoire, empêchant les
habitants de rentrer chez eux dans de nombreux villages. La dissymétrie est
tellement flagrante entre l’attitude des deux belligérants qu’on éprouve de la honte,
non pas pour le gouvernement israélien qui s’est depuis longtemps affranchi de
toute barrière morale, mais pour les États-Unis, parrains de la trêve, dont la complaisance
avec l’exécutif israélien n’a jamais été aussi criante : après avoir
permis à Netanyahou de commettre l’innommable à Gaza et lui avoir donné le feu vert
pour l’annexion à venir de la Cisjordanie, Trump lui laisse désormais le champ libre
au Liban.
Le Hezbollah porte une part de responsabilité dans la situation actuelle : il n’a pas évacué le sud du Litani après la guerre de 2006 ; il s’est ingéré inconsidérément dans le conflit de Gaza le 8 octobre 2023 ; il a mis fin à sa longue retenue en lançant six missiles sur Israël dans la nuit du dimanche au lundi. Mais il faut faire preuve d’un aveuglement total ou d’un parti pris évident pour ne pas reconnaître que la responsabilité majeure du désastre incombe à Israël qui continue, avec l’aval des États-Unis, de se comporter en maître absolu du Proche-Orient, loin de toute volonté de négociation en vue d’une paix véritable.
Et qui paie, comme toujours, le prix de ces saletés géopolitiques ? Les innocents qui tomberont par centaines dans ce nouveau conflit ; les déplacés du Sud qui, par dizaines de milliers, ont été arrachés à leurs maisons et leur terre ; l’ensemble de la population libanaise dont la vie, encore une fois, est mise sens dessus dessous sans aucun espoir à l’horizon. (4/3/26)