Mariage
Riwan vient de faire sa première promesse de mariage.
L’heureuse élue n’est ni sa mère ni sa maîtresse d’école, toutes deux
coiffées au poteau, mais sa grand-mère maternelle, à qui il a déclaré
textuellement : je vais me marier avec toi, je vais bien prendre
soin de toi.
La mère n’a pas semblé froissée par la nouvelle.
Le père, lui, s’est demandé si les intentions matrimoniales du garçon
n’annonçaient pas l’étape suivante, où le fils nourrirait à son endroit des
sentiments hostiles, voire parricides. Il songe également, de façon plus
urgente, au moyen d’éviter que l’affaire ne s’ébruite et ne parvienne aux
oreilles de l’autre grand-mère.
Quant au rival de l’heure, le grand-père, loin de se sentir offensé par les
projets matrimoniaux de son petit-fils qui visent sa propre épouse, il lui a
lancé un wlék sahtén 3a albak ! (Grand bien te
fasse !) avec une joie non dissimulée. (9/5/20)
Jasmin
C’est bien connu, les enfants aiment les rituels : le mur de
soutènement qui borde l'entrée de notre immeuble est envahi par les lianes d’un
jasmin prolifique planté dans la résidence voisine. Chaque fois que j’emmène
Riwan chez sa grand-mère, il tient à lui cueillir une fleur de cet arbuste
qu’il lui offre solennellement, heureux de recevoir en retour les marques d’une
gratitude tout aussi théâtrale. Quand nous rentrons à la maison, il fait une
nouvelle halte devant le jasmin et le dépouille d’une fleur destinée, cette
fois, à sa mère. Laquelle maman s’applique à lui témoigner une reconnaissance
émue en le couvrant de cajoleries, avant de tremper l’offrande dans une tasse
d’eau.
Moi qui suis le spectateur de cette représentation régulière, je suis épaté
par la constance de la petite troupe : le distributeur de fleurs qui ne se
lasse pas de cueillir le jasmin et de le garder bien en main pour l’offrir à
qui de droit ; les récipiendaires prodigues en sourires et exclamations
enthousiastes ; et, bien sûr, l’arbuste lui-même, dont je n’ai pas le
souvenir qu’il ait jamais failli à son rôle.
(25/9/20)
Délation
Depuis quelques jours, Riwan se plaît à nous dénoncer les uns aux
autres : Maman, Papa m’a pris ceci. Papa, Maman n’a
pas accepté de me donner cela. Les délations n’épargnent personne, y
compris ses deux grands-mères et son oncle I. Il lui arrive même de rapporter
les vilénies commises par les créatures en peluche et en bois qui peuplent son
univers, depuis ses nounours blanc et rouge jusqu’à son doudou-hérisson, en
passant par le chien Oscar, le chien-pompier Markus et autres figurines.
D’où vient ce penchant subit pour le mouchardage ? Cherche-t-il à
donner plus de retentissement à ses griefs ? Réagit-il aux reproches qu'on lui
adresse en distribuant des blâmes à la ronde par une sorte de mimétisme
conjuratoire ? Essaye-t-il de trouver la faille dans la cohésion apparente
des adultes autour de lui ? C'est peut-être une combinaison de toutes ces
hypothèses. Ou encore autre chose. (25/2/21)
Fatigue
Riwan retrouve son copain dans la cour des Franciscaines. Au début, ils
dialoguent civilement, ils enchaînent les jeux sans accroc, avec un
enthousiasme inventif et joyeux. Puis, à mesure que la lumière décline et que
la fatigue s’empare des deux garçons, leur langage se déstructure, leurs jeux
marquent le pas et s’imprègnent d’une certaine nervosité : ils répètent
les mêmes gestes, alignent des syllabes dénuées de sens, poussent des cris
d’Apaches.
Au moment de se quitter, ils se regardent à peine. De toute évidence, ils
ont épuisé leur stock de sociabilité. Il est temps pour eux de retrouver leur
cocon familial en attendant l’heure du dodo. (27/11/21)
E.-G.
Riwan a reçu son ami E.-G. chez lui aujourd’hui. C’est une première et
Riwan ne savait pas où donner de la tête pour montrer ses jouets à son
visiteur.
Les adultes que nous sommes sont restés à distance comme il se devait,
laissant traîner une oreille dans les parages, parfois un œil quand nous
n'entendions plus leurs voix pendant plus de trois secondes. De temps en temps
nous parvenaient leurs rires, et c’étaient alors des cascades cristallines qui
rafraîchissaient l’atmosphère et nous comblaient de joie.
Puis est venue l'heure de la séparation. Les deux garçons étaient tellement
esquintés qu'ils se sont à peine regardés pour se dire au revoir. (3/7/22)
Je ne veux
pas qu’ils partent !
Riwan était
malheureux jusqu’aux larmes en voyant partir ses cousins venus passer quelques
semaines au Liban. Tous ses cousins habitent à l’étranger, entre le Golfe et la
France, à l’exception d’une cousine, vingt et un ans, qui vient de terminer ses
études de droit à Beyrouth et s’apprête à s’envoler pour Singapour. Sur huit
enfants de la nouvelle génération, il se retrouve seul au Liban.
- Je ne veux
pas qu’ils partent !
Notre
volonté n’y peut rien, mon petit, c’est le destin de ton peuple depuis un
siècle et demi, partir beaucoup, rentrer un peu, vivre dans l’entre-deux des
territoires et des imaginaires, à mi-chemin entre les doux tourments de la
nostalgie et l’appel ambigu de l’ailleurs. (31/7/22)
Chamailleries
Quand de jeunes garçons font une partie de foot, ils tapent un peu dans le
ballon, mais l’essentiel de leur temps, ils le passent à discutailler sur tout
et n’importe quoi : les règles du jeu, les limites de la cage, la
légitimité d’un but, la composition des équipes, etc. Pour une heure de jeu,
c’est vingt minutes de foot et quarante de chamailleries. C’était le cas quand
j’étais enfant, c’est encore le cas aujourd’hui, comme je viens de le constater
en observant Riwan et sa bande de copains aux Franciscaines. (22/4/23)
Le geste
Depuis qu’un chat est entré dans notre foyer il y a deux mois, je note des
changements dans l’attitude de Riwan. Il est plus calme, plus épanoui, plus
attentif à son entourage. Le chat lui a permis aussi de faire l’apprentissage
d’un geste banal pour nous adultes, mais qui ne l’est guère pour les enfants,
encore moins pour les enfants uniques : la caresse ! J’en ai pris
conscience en voyant Riwan poser une main maladroite sur la tête du chat,
cherchant à reproduire le mouvement et le rythme qu’il avait observés chez ses
parents.
Le chat comme animal de compagnie inspirant et mystérieux, je connaissais
déjà. Je le découvre à présent comme vecteur d’apprentissage, non pas de
l’amour (quoique...), mais de l’expression tactile de l’amour. (5/7/24)