À la découverte du monde

 

Station

Au cours de notre promenade rituelle dans le quartier, il est une station que mon petit (deux ans et demi) prise entre toutes : la laverie automatique sise rue de Damas. Quand la machine est au repos faute de voitures, Riwan refuse de partir bredouille ; il exige que nous restions sur place, le temps que la Providence nous envoie un ou plusieurs véhicules, et ce n’est jamais de bon cœur qu’il se résigne à quitter les lieux pour continuer son parcours où l’attendent d’autres attractions : un escalier qu’il monte et descend dix fois d’affilée, un muret à l’appui couvert de dalles branlantes, une tour équipée d’ascenseurs panoramiques.

Ce matin, devant la laverie automatique, nous avons été rejoints par un employé de la station-service, un homme dans la cinquantaine au visage buriné par le soleil. J’apprends qu’il est syrien, originaire d’une région limitrophe de l’Irak. Son salaire était modique avant la crise ; il est à présent misérable. Pourtant il ne s’en plaint pas. Un large sourire aux lèvres, le geste fataliste, il m’explique que la patience est la clé du bien-être et qu’il ne sert à rien de se tourmenter. On ajoute du malheur au malheur en s’abandonnant aux idées noires, dit-il. Étonnamment, il ne me parle ni de Dieu ni de foi pour justifier sa soumission tranquille à la réalité du monde, une sérénité qu’il semble puiser dans une sagesse ancienne, fille probable du désert où il a grandi. (18/7/20)

 

Sainte Thérèse

Mon petit Riwan a ajouté une station à notre promenade rituelle : l’Église du Sacré-Cœur. Chaque fois que l’église est ouverte, il m’attrape par la main, me fait gravir les marches du perron et m’entraîne à l’intérieur de l’édifice. Aujourd’hui, près du bénitier, une vieille dame voûtée me prend au dépourvu et pose ses doigts tremblants sur les joues de mon fils, qui se laisse faire avec le sourire. Devant mon air gêné en ces temps de pandémie, elle proclame, confiante : n’ayez crainte, je porte la médaille de sainte Thérèse. (27/7/20)

 

Les barreaux

Riwan aime à contempler le monde depuis la fenêtre de la cuisine. Juché sur un tabouret, il observe les immeubles alentour, la circulation sur l’avenue Sami el-Solh, le parking voisin et son ballet incessant de voitures, le soleil qui se lève derrière les collines à l’est pour sombrer le soir dans une mer de béton, sans oublier les pigeons, les grues, les hélicoptères et tout ce qu’il voit à notre insu. L’ennui, c’est que l’appui de la fenêtre est trop bas : Riwan est prudent, il a peur du vide, mais pour parer à tout risque, nous faisons installer des barreaux à sa fenêtre. La mesure a beau être justifiée, j’éprouve de la honte à lui gâcher le panorama avec des barreaux de prison. J’ai l’impression de trahir sa confiance. Deux jours plus tard, sans qu’il y ait de lien entre les deux événements (consciemment du moins), nous remplaçons le lit du petit par un autre plus grand, dénué de barreaux celui-là. Riwan en est ravi. Grisé par sa libération, il en profite, et en abuse, avec malice, désertant son nouveau lit à tout bout de champ. Des barreaux installés ici, des barreaux enlevés là : nous sommes quittes avec lui. (30/7/20)

 

Aimantation

Promenade dans la réserve municipale de Kornet Chehwan. Riwan est enthousiasmé par l’immense volière où pépient des dizaines de diamants mandarins au bec rouge orange. Il est fasciné – et un peu effrayé – par les braiements d’un âne attaché un peu plus loin. Mais ce qui l’attire le plus, c’est la forêt. Il veut sans cesse quitter le chemin balisé pour s’enfoncer dans les bois, y compris aux endroits les plus escarpés ou envahis par la broussaille. Il semble aimanté par les arbres et la végétation sauvage, lui, le petit citadin qui n’a guère de contact avec la nature si ce n’est le parc de Beyrouth et le jardin de ses grands-parents à Ballouneh. Il y a quelque chose d’animal et de primitif dans sa façon de me tirer par la main pour nous conduire hors des sentiers battus. C’est la première fois que je perçois chez lui un tel élan. Nous avions l’intention de l’emmener en randonnée quand il aura cinq ou six ans. Sans doute allons-nous avancer l’échéance. (19/9/20)

 

Quand meurt une forêt

J’ai emmené Riwan sur la route de Qanatér Zbaydé, du côté de Hazmieh, où se dressent encore les restes d’un aqueduc remontant à l’époque romaine. La voie est coupée à la circulation depuis plusieurs années, ce qui en fait une aire de jeu idéale pour les enfants. On y fait du patin, de la trottinette ou du vélo dans un cadre agréable, avec une vue plongeante sur des terrasses de vergers et une rivière plus ou moins abondante selon les saisons. Mon petit s’en donne à cœur joie sur sa draisienne rouge, s’aidant de ses pieds pour gravir les pentes, s’abandonnant au vertige de la vitesse dans les descentes, jamais trop raides heureusement. Ayant passé ma prime enfance à Hazmieh, j’ai le souvenir d’être allé souvent à l’aqueduc, mais le chemin n’était pas goudronné alors et, surtout, pour atteindre la route de Qanatér Zabydé, on traversait une immense pinède, déserte et stridulante de cigales, qu’on se plaisait à imaginer pleine de périls en tous genres. À présent la forêt est percée d’une voix carrossable et transpercée çà et là de nombreux immeubles sans retrait. Si, dans trente ans, Riwan revient sur les lieux en compagnie de son propre enfant, il ne trouvera probablement plus aucun arbre entre Hazmieh et l’aqueduc, sinon des bougainvillées et des ficus ornant des entrées d'immeubles. (24/10/20)

 

Transfert

Albert Camus observe un chantier maritime dans sa ville d’Oran. Il y voit une allégorie du labeur humain, à la fois nécessaire et futile. « […] changer les choses de place, écrit-il, c’est le travail des hommes : il faut choisir de faire cela ou rien. » L’Été (1954).

Je pense souvent à cette phrase en regardant mon petit déplacer inlassablement une poignée de pompons, qu’il considère comme des cachets de médicaments ou des pièces de monnaie selon les jours. Tantôt il les fourre dans une pochette en feutre, tantôt il les dépose dans une boîte transparente partagée en compartiments. Cette occupation le passionne autant que les histoires et les dessins animés, si bien qu’il peut effectuer des dizaines de transferts sans manifester le moindre ennui.

Entre les ouvriers de Camus et mon petit garçon, il y a un lien indissoluble, celui de la condition humaine. (21/1/21)

 

C’est beau le jardin

Promenade matinale dans le quartier avec Riwan

Près du Café Pénélope, rue Kfoury, il m’entraîne dans un terrain vague envahi par la broussaille. Une demi-heure durant, avec une application passionnée et industrieuse, il rassemble des cailloux, fouille dans les herbes, ramasse des bâtons, creuse des trous, sent (ou fait mine de sentir) des arbustes fleuris… De temps en temps, se rappelant l’existence discrète de son père assis sur un muret au soleil (délice inextinguible des soleils d’hiver), il soulève la tête et s’exclame : c’est beau le jardin !

Son plaisir est à la mesure de sa frustration. Depuis le début du confinement, nous n’avons plus de contact avec la nature. Ni promenade en forêt, ni balade à la montagne. Or comme tous les enfants de son âge, Riwan aime la nature, de façon instinctive, primitive.

On attend l’autorisation de circuler de nouveau pour lui montrer autre chose qu’un terrain vague et des plantes sur un balcon. (13/2/21)

 

Instants de grâce

Riwan n’est pas censé quitter sa chambre avant 6 h du matin. Quand il se réveille plus tôt, ce qui arrive souvent, il allume sa petite torche et consulte l’horloge numérique sur sa table de chevet. Soit le premier chiffre à gauche est encore le 5 et il se recouche immédiatement, soit c’est le 6 et on peut être sûr de l’entendre crier à la cantonade, sur un ton à la fois triomphal et taquin : il est six heures ! Dans la foulée, il appuie sur l’interrupteur du volet pour l’ouvrir. Nous avons droit alors au bulletin météo de la journée : il y a beaucoup de nuages aujourd’hui, il va pleuvoir ou il fait beau temps, le ciel est bleu ou encore il y a beaucoup de vent et de pluie. Parfois, il s’extasie sur la beauté du panorama en nous invitant à le rejoindre, ce que nous faisons pour contempler avec lui les traînées nébuleuses à l’horizon ou la teinte rosâtre des nuages.

Furtifs et dérisoires ? Peut-être. Mais dans les temps durs que nous vivons, ces petits moments de grâce ont une saveur particulière. (4/3/21)

 

Aasfourieh

Retrouvailles avec la nature hier, dans le vaste domaine de Aasfourieh, ancien hôpital psychiatrique. Le lieu est à l’abandon depuis la guerre civile. Des barbelés sont censés le protéger des intrus, mais on peut y accéder sans difficulté par plusieurs brèches dans la clôture.

Les conditions étaient on ne peut plus favorables : il faisait un temps splendide, le soleil brillait sans partage, sans excès non plus. Comme à chaque fois qu’il se promène dans la nature, Riwan était dans un état second, aimanté par la terre, la végétation et tout ce que l’air lui apportait d'ondes, de sons et de parfums. Il s’est livré aussi à l’une de ses activités favorites : collecter et accumuler. Il le fait d’ordinaire avec les cailloux, les coquillages, les pièces et jetons de ses jeux. Cette fois, c’était le tour des fleurs. Il a composé avec soin un bouquet de marguerites, de coquelicots et de cyclamens.

Des rumeurs prétendent que la propriété a été rachetée par une entreprise immobilière qui projette d’y construire une résidence de luxe. Vu le nombre réduit d’espaces verts dans la capitale et ses environs, rêvons plutôt que le domaine soit transformé en parc public, ou alors qu’il demeure tel quel, oublié de tous, pour le grand bonheur des promeneurs clandestins. (7/3/21)

 

Parcours initiatique

Lorsque je dépose Riwan à la garderie, je me gare un peu loin de l’établissement pour nous offrir une petite promenade matinale avant de nous séparer. Riwan commence par observer une à une les trois vitrines d’une boulangerie qui aurait dû ouvrir il y a plusieurs mois et dont l’inauguration a été reportée sans arrêt en raison du confinement et de la crise. Puis il se dirige vers un poteau électrique sur lequel est fixé un disjoncteur flanqué d’un signal lumineux : quand le témoin rouge est allumé, cela signifie que le générateur du quartier est en marche. Le générateur est d’ailleurs visible de l’autre côté de la rue, que Riwan ne manque pas de pointer du doigt en me déclarant, selon les jours : écoute papa, il n’y a pas d’électricité aujourd’hui, le moteur est en marche. Ou : le moteur est éteint, on n’entend rien, il y a de l’électricité. L’étape suivante est une boutique qui a perdu sa façade vitrée lors de l’explosion du 4 août ; sept mois plus tard, il arrive encore à Riwan de me rappeler qu’ici, la vitrine était cassée et qu’on voyait des débris de verre au sol. La garderie se situe dans la rue perpendiculaire où nous nous engageons à présent. Là, Riwan a l’habitude de saluer la demi-douzaine d’agents de sécurité détachés à la protection d’un ministre en exercice habitant face à la garderie.

Un magasin qui n’arrive pas à ouvrir à cause de la crise, un signal de groupe électrogène, une vitrine pulvérisée dont le souvenir demeure intact, une pléthore de gardes du corps pour protéger un ministre… Cette promenade rituelle du matin a tout d’un parcours initiatique pour un petit garçon appelé à grandir dans un pays hors norme. (19/3/21)

 

Dialogue antique et silencieux

Riwan et la lune sont de vieux copains depuis la nuit des temps.

Hier soir, pendant le dîner, la lune s'est levée derrière les collines et Riwan l’a accueillie avec ses exclamations habituelles, à la fois enthousiastes et fascinées. Il faut dire qu’elle était belle, la lune, hier, pleine comme une joue gourmande, d’un éclat singulier, striée de minces filaments nébuleux qui l’effleuraient tels des murmures ou des caresses.

Riwan a exigé qu’on éteigne la lumière pour pouvoir contempler le spectacle à son aise. Il est resté ainsi un long moment, appuyé contre la fenêtre, absorbé par son tête-à-tête avec la lune. Nous les avons laissés tranquilles, parlant à voix basse pour ne pas déranger leur dialogue antique et silencieux. (29/3/21)

 

Électricité

Riwan vient de découvrir une vidéo de T’choupi intitulée « La Coupure de courant » dont le scénario l’a particulièrement intrigué. En voici le pitch : un dimanche matin, T’choupi et sa famille se retrouvent sans électricité en raison d’une panne générale due à la neige. Le petit héros n’a jamais vécu une expérience semblable. Tout excité, il propose qu’on allume la cheminée. S’ensuit une série d’activités plaisantes comme apporter du bois pour lancer le foyer, faire griller des marrons sur le feu, etc. Or l’électricité est bientôt rétablie et T’choupi ne cache pas sa déception : « C’était mieux avant, s’exclame-t-il, c’était plus marrant ! ». Devant le chagrin de leur fils, les parents décident de se priver de courant pendant toute la journée : « On dit que c’est un dimanche sans électricité ». Cette décision ramène instantanément le sourire au visage lunaire du héros.

Inutile d’expliquer combien cette vidéo a paru surréaliste à mon petit garçon libanais qui, en trois ans et quatre mois d’âge, n’a pas connu un seul jour sans coupure de courant. (8/4/21)

 

Sait-il ?

Des drapées de cyclamens éclairent de leur teinte lilas les bordures épargnées par le labour. Là, un amandier dont les fruits arrivent à maturité, plus loin un cognassier, un pêcher et un prunier en fleurs. Une glycine blanche ruisselle sur la haie, des oliviers déploient leurs frondaisons aux reflets bleuâtres. Et au milieu de ce jardin, comme il en est des centaines dans la montagne libanaise, un petit garçon assis sur une chaise, une serviette autour du cou, livré aux mains expertes de sa grand-mère qui lui raccourcit les franges.

Sait-il, cet enfant, le prix de ce moment où, trônant au milieu d’un jardin sous le ciel bleu, il entend le cliquetis d’une paire de ciseaux mêlé au gazouillis des oiseaux provenant de la chênaie attenante, dans ce qui est sans doute l’un des plus beaux salons de coiffure au monde ?

Non probablement. Les enfants ne savent pas. Et quand ils commencent à savoir, il est déjà trop tard. (18/4/21)

 

Magie

Riwan découvre un peu par hasard la "Badinerie" de Bach, morceau court d’à peine une minute et demie, et c’est l’emballement immédiat. Il l’écoute d’abord avec cette même attention recueillie qu’il réserve aux nouvelles histoires, le corps figé, les yeux captifs d’on ne sait quel monde intérieur, puis, comme je m’y attendais, il exige que je lui repasse le morceau en boucle. Sortant de son inertie, il se met à se trémousser au rythme de la musique avec plus de frénésie que sur ses incontournables "A Ram Sam Sam" et "Que fait ma main ?" qui lui plaisent, justement, par leur rythme accéléré.

Magie de la musique. Abolition du temps et des frontières. Un organiste saxon compose une pièce musicale à Leipzig en 1739 : la partition traverse les siècles, parvient aux oreilles d’un petit garçon libanais de trois ans et quatre mois qui, aussitôt, l’adopte avec enthousiasme et en fait son morceau fétiche. Nos pauvres mots nécessitent tant d’apprentissage, de décodage, de traductions, d’interprétations, pour être compris à travers le temps et l’espace. La musique, elle, n’a besoin de rien. Elle est, et tout s’éclaire. Ce n’est pas Riwan qui me contredira, lui qui s’escrime pour déchiffrer les lettres de l’alphabet arabe et français, alors que la musique n’a aucun secret pour lui, hormis la glose accessoire qui l’accompagne et dont il aura tout le loisir de faire le tour plus tard. (21/4/21)

 

Manifestation

Riwan nous a souvent accompagnés dans les sit-in du centre-ville au début de l’Intifada, mais aujourd’hui, pour la première fois de sa courte existence, il s’est trouvé embarqué dans une manifestation rue de Damas. Les manifestants criaient hassané, hassané, fal tasqot al-hassané (à bas l’immunité), en référence à l’immunité des grands officiers et des hommes politiques que le juge Tarek Bitar souhaite interroger dans le cadre de l’enquête sur la double explosion du 4 août, et qui refusent de comparaître en se retranchant derrière leur immunité statutaire ou parlementaire.

Riwan m’a demandé pourquoi les gens autour de nous n'étaient pas contents. Que pouvais-je lui dire ? Que les oligarques font bloc pour empêcher l'enquête d'avancer ? Que les pontes de la République refusent d'assumer leurs responsabilités devant le peuple et devant l’histoire ?... Je me suis contenté de lui répondre que les manifestants défilaient pour réclamer la vérité et la justice. (14/7/21) 

 

Église

Depuis quelque temps, l’église du Sacré-Cœur est devenue l’une des destinations favorites de mon petit (trois ans et huit mois). Il est rare qu’au cours de notre promenade quotidienne, il ne réclame pas d’aller à l’église, ce que j’accepte volontiers à condition que nous nous installions au dernier rang et veillions à ne pas déranger les fidèles. Quand l’église est vide, je laisse Riwan errer parmi les travées, ce qu’il fait avec un plaisir évident, jetant des coups d’œil sur les vitraux, les colonnes, l’autel et toutes les perspectives que lui ouvre la dimension imposante du sanctuaire. Une fois, il a cédé à l’envie de courir dans l’allée centrale, provoquant un boucan incongru avec ses claquements de sandales ; devant mes reproches, il a promis de ne plus le répéter et, à présent, pour se déplacer vite, il adopte le déhanché vigoureux d’un marcheur sportif pressé d’atteindre la ligne d’arrivée.

Un autre jour, notre irruption a coïncidé avec la messe de 17 h 30. Riwan a suivi l’office avec beaucoup d’intérêt, ce qui ne l’a pas empêché de faire le tour de notre banc, de grimper dessus et d’en redescendre une bonne centaine de fois. Seuls les chants liturgiques parvenaient à l’immobiliser un tant soit peu : il les écoutait debout, les mains posées sur le banc de devant. C’est d’ailleurs au terme de l’un de ces chants en arabe qu’il s’est retourné pour me déclarer sur un ton ébahi : c’est beau, papa !

J’ignore si cette émotion éprouvée par Riwan était strictement musicale (le chant était beau en effet) ou si elle marquait autre chose, l’amorce d’un élan spirituel par exemple, mais je me souviendrai longtemps de son expression empreinte de fascination et de joie. (21/8/21)

 

L’attention au monde

Riwan a donné le bon exemple ce matin : il a pris le temps de regarder par la fenêtre en observant le ciel, tandis que ses parents s’affairaient à gauche et à droite sans guère lever le nez du sol.

Le garçon a été justement rétribué de ses contemplations. Il a vu ce que ni sa mère ni son père n’avaient remarqué. Alors que l’un et l’autre étaient absorbés par leurs tâches, ils l’ont entendu s’écrier Wow ! avant de les inviter à le rejoindre. Wow en effet : un magnifique arc-en-ciel colorait intensément la grisaille, surgissant de la mer avec grâce et vigueur pour plonger dans les lointaines nuées. C’est la première fois que Riwan repère lui-même un arc-en-ciel et le montre à ses parents.

L’attention au monde sépare les enfants d’hier de ceux d’aujourd’hui. Les premiers passaient beaucoup de temps à regarder par la fenêtre (de la maison comme de la voiture), alors que les seconds ont souvent les yeux rivés à des écrans qui les distraient du dehors. Riwan, lui, n’a pas encore atteint l’âge où l’on oublie le ciel ; pourvu que les jeux vidéos, les tablettes, les téléphones portables et autres appareils magnétiques ne l’en détournent jamais. (15/12/21)

 

Neige

Première sortie à la neige pour Riwan Il n’a pas débarqué l’esprit vierge sur le tapis blanc : il était accompagné de tout un imaginaire littéraire et télévisuel lié à la neige, plus particulièrement aux bonhommes de neige et aux batailles de boules de neige dont il avait découvert maintes versions depuis ses premiers livres. Dans son sac, il avait même prévu une boîte contenant une carotte, deux boutons et un abaisse-langue chipé à sa mère qui allaient servir de nez, d’yeux et de bouche au bonhomme.

Mais au-delà de la culture, il y a la vie et le contact avec la réalité brute : Riwan était heureux d’enlever ses moufles pour toucher la neige et la pétrir. Il y appliquait les mains pour voir ses empreintes, comme il contemplait les empreintes de ses pas. Il a pris un égal plaisir à grimper sur les buttes pour jouer au chat perché, à rouler sur lui-même en embrassant la neige à chaque rotation, à courir aussi, en riant quand sa botte était engloutie par la matière mi-molle mi-dure.

Seule ombre au tableau dans cet espace splendide : les skidoos qui, parfois, venaient troubler la quiétude des lieux avec leurs décibels vrombissants et leurs puanteurs de mazout. Mais on a tâché de ne pas y prêter attention. Il fallait bien payer son petit tribut à la société. (31/12/21)

 

Grève

Nouvelle journée de grève générale aujourd’hui. Demain et vendredi, l’école de Riwan restera fermée en raison d’une grève des professeurs cette fois.

Nous avons expliqué le sens du mot « grève » à Riwan : le terme résonne agréablement à ses oreilles. Il est à fond pour les revendications des salariés et ne trouve aucun problème à sacrifier des journées d’école pour leur permettre d’obtenir leurs droits ! (2/2/22)

 

Le glaneur

Un petit garçon à vélo sur les chemins tranquilles des environs de Aajaltoun : des maisons de pierre, des rochers de karst, des terrasses d’arbres fruitiers – tiges gringalettes attendant le miracle du printemps –, et en arrière-plan, d’un blanc irréel, la chaîne enneigée du Mont-Liban. Riwan s’en donne à cœur joie sur son vélo orange, et je me dis que rien n’arrêtera sa chevauchée fantastique démarrée une demi-heure plus tôt.

Pourtant si. Quelque chose l’a arrêtée : Riwan a repéré un tapis de glands sous un chêne, ce qui a instantanément réveillé en lui son instinct de glaneur. Abandonnant sa bicyclette, il s’est livré à l’une de ses activités favorites : ramasser, rassembler, fourrer dans ses poches, enfourner dans une boîte... L’excursion à deux roues s’est transformée en moisson de trésors, dans un silence recueilli perturbé seulement par les pépiements des moineaux. (13/2/22)

 

Saveurs du Chouf

Escapade de deux jours dans les hauteurs du Chouf. Des paysages grandioses embaumés par le genêt, des forêts de chênes et de sapins à perte de vue, des maisons en pierres égayées de bougainvillées et de lauriers roses, et partout le silence, une qualité de silence qui vous donne l’impression de faire un avec la terre et le ciel...

Riwan a passé deux heures dans une ferme pédagogique où il a découvert le matté, grimpé sur un érzél, effectué une promenade à dos d’âne, donné à manger à des chèvres (dont un chevreau tout blanc de dix jours) et goûté de l’huile essentielle de lavande distillée sur un feu de bois sous ses yeux... (12/6/22)

 

Pause

Début des grandes vacances pour Riwan.

Pendant deux mois et demi, nous ne prendrons plus le chemin de l’école, lui à vélo, moi cavalant à ses côtés. Nous ne croiserons plus la dame au chien, ni le vieux monsieur prenant le soleil près du Musée qui demande invariablement à Riwan de lui prêter sa bicyclette. Nous ne verrons plus le petit garçon qui, en début d’année, se faisait porter par son père et qui, à présent, file à trottinette tandis que son père court après lui. Nous ne serons plus dépassés par des papas juchés sur des trottinettes électriques avec leurs enfants casqués. Nous ne saluerons plus les gardiens qui, longtemps, ont pris notre température et qui maintenant se contentent de jeter un coup d’œil distrait sur les badges et les masques…

Tout est fini pour cette année.

Mais tout recommence bientôt. 

Riwan grandit. La vie continue. (28/6/22)

 

 

Attirance

Tous les matins, sur le chemin du centre de loisirs, Riwan et moi faisons un crochet par l’église Saint-Joseph du quartier éponyme. Le même rituel se renouvelle chaque jour : arrivés au seuil de l’église, Riwan me fait signe de ne pas faire de bruit, l’index sur la bouche et les sourcils dressés, puis nous pénétrons dans le sanctuaire désert où filtre une lumière douce qui se mêle aux parfums de bois, de cire, d’encens et de vieilles pierres.

Riwan choisit un banc, s’y installe. Puis commence une série immuable de questions dont il a entendu cent fois les réponses : pourquoi Jésus est sur la croix, pourquoi il n’a pas de vêtements, qui est ce monsieur sur ce tableau, et cette dame ?... Les cierges l’intriguent tout autant : pourquoi les gens allument des bougies ? Quel rapport entre les flammes et les prières ? Et cette cabane (le confessionnal), qui dort dedans ? Et ce petit bassin (le bénitier), à quoi il sert ?

Riwan a toujours manifesté une attirance pour les églises. Leur espace lui plaît, le comportement singulier des fidèles, les statues, les tableaux. Une attirance plus esthétique que spirituelle, me semble-t-il, même si nul ne sait ce qui se trame secrètement dans l’âme d’un enfant. (22/7/22)

 

Arc-en-ciel

Riwan attrape le ballon que je viens de lui lancer.

Soudain ses traits se figent : il regarde quelque chose derrière moi, la mâchoire pendante, les yeux écarquillés.

- Qu’est-ce qu’il y a ?

- Un arc-en-ciel papa !

Je me retourne : en effet, un splendide arc-en-ciel déverse sa cargaison de couleurs parmi les récifs des nuages gris. Au même moment, Riwan se précipite dans la maison pour annoncer la bonne nouvelle à grands cris, obligeant tous les habitants des lieux à se poster aux fenêtres pour contempler le merveilleux spectacle… (9/10/22)

 

Musique

Comme tous les enfants, Riwan est très attiré par la musique. Or depuis quelques semaines, son tropisme musical prend une tournure particulière : d’auditeur enthousiaste toujours prêt à pousser la chansonnette, il s’essaie à présent à la composition. Et cela n’arrête pas ! Dès le matin, il fredonne des airs qu’il improvise et nous réclame de les enregistrer sur nos appareils pour en garder une trace, car il est conscient en même temps de leur caractère volatil. Les airs qu’il invente sont très variables, mais qu’ils soient monotones, répétitifs, subtils ou captivants, ils ont tous en commun de présenter une structure cohérente, avec un début, une phrase mélodique et une fin.

Hier soir, alors que je lui lisais une histoire, Riwan m’a demandé de lire moins fort : je me suis aperçu alors qu’il était en train de fredonner à mi-voix. Et ce matin, juché sur son vélo, il s’est rendu à l’école en s’accompagnant de sa propre musique, répétant la même série de notes d’un air absorbé. Ce qui ne l’a pas empêché d’entonner de temps en temps un très patriotique koullouna lélwatan, en hommage à la fête de l’Indépendance demain. (21/11/22)

 

 

Lingala

Si on m’avait dit que mon fils me parlerait en lingala un jour ! C’est pourtant ce qui est arrivé il y a quelque temps, quand Riwan m’a sorti ceci sans préambule : Olélé olélé moliba makasi luka luka mboka na yé mboka mboka kasai Eeo ee eeo bénguéla aya oya oya yakara a oya oya konguidja a oya oya…

Il s’agit en fait des paroles d’une chanson congolaise qu’il avait entendue et retenue par cœur à l’école. Nous l’avons téléchargée et depuis, régulièrement, Riwan réclame de l’écouter.

À trop se plaindre (et il y a de la matière), on oublie que notre époque est aussi formidable par certains de ses aspects, comme de faciliter, grâce à Internet, la diffusion et le partage de la culture universelle. Car si la Toile charrie beaucoup d’inepties et d’abjections, elle favorise en même temps la circulation du savoir, et Riwan me l’a joliment rappelé avec son Olélé olélé… (1/12/22)

 

Déguisement

Nayla a accompagné notre fils à une fête déguisée à l’occasion de la Sainte-Barbe. Riwan a revêtu la tenue complète de Twisting Tiger, joueur des Supa Strikas. Nayla, elle, s’est déguisée en… médecin ! Sachant qu’elle est médecin elle-même, la démarche m’a paru curieuse au premier abord. Mais, à bien y réfléchir, elle n’est pas si absurde que cela. On se déguise principalement pour autrui, et si les gens ne vous connaissent pas, ce qui était le cas en l’occurrence, la blouse blanche constitue un déguisement comme un autre. C’est en tout cas ce que m’a soutenu Nayla, qui n’avait pas l’air troublée outre-mesure de se déguiser en elle-même.

Riwan et Nayla sont rentrés heureux de la fête, avec un gobelet au fond tapissé de coton et semé de graines de blé, symbole d’abondance et de vie. (3/12/22)

 

Saint Charbel

Les Sœurs Franciscaines ont aménagé dans un coin de leur campus un oratoire sous la forme d’une grotte, où l’on peut se recueillir devant la statue de saint Charbel assis, un livre sur les genoux. Riwan fréquente cet endroit depuis ses premiers pas, et il sait qu’il ne doit pas pénétrer dans la grotte. Les notions de prière, de recueillement et de sacré lui sont familières, même s’il n’en saisit pas encore bien l’objet. Je ne ressens donc pas le besoin de lui rappeler à chaque fois la nécessité de respecter la sacralité des lieux.

J’ai tort apparemment, car dimanche dernier, sans avoir eu le temps de réagir, j’ai vu Riwan pénétrer dans la grotte, contourner la statue du saint et lui entourer irrévérencieusement les épaules comme on le ferait avec un membre de la famille.

Pour seule justification de son inconduite, Riwan m’a expliqué qu’il avait depuis longtemps envie de voir ce que lisait saint Charbel. Voilà chose faite et, promis, on ne l’y reprendrait plus. (20/12/22)

 

Météo du Brésil

Les intempéries au Liban ont ravivé l’intérêt de Riwan pour la météo. Tous les matins depuis le début de la semaine, il réclame de voir les prévisions météorologiques et, pendant un long moment, il s’abîme dans la contemplation des chiffres et des illustrations, non sans nous annoncer la température et l’état du ciel durant les jours à venir.

Ce matin, il a souhaité voir, en plus, la météo du… Brésil ! Allez savoir pourquoi ! L'effet du Mondial peut-être. En tout cas, ce fut pour lui l’occasion de découvrir les différences saisonnières entre les deux hémisphères, ce qui l’a beaucoup intrigué.

On pointe souvent, à juste titre, les dangers d’Internet pour les enfants. On ne souligne pas assez son immense mérite en matière d’apprentissage et de découvertes. Riwan peut en témoigner, lui qui nous renvoie sur la Toile chaque fois que nous peinons à satisfaire sa curiosité. (2/2/23)

 

La bataille des œufs

Riwan attendait avec impatience « la bataille des œufs », tradition libanaise liée au dimanche de Pâques. Le principe en est simple : après le déjeuner, les convives se munissent d’un œuf dur et tentent de briser l’œuf de leurs adversaires en percutant l’une ou l’autre de ses extrémités. Quand les deux bouts de son œuf sont cassés, on se trouve éliminé. Est déclaré vainqueur celui dont l’œuf survit en dernier au matraquage, partiellement ou totalement.

Riwan a été déçu par ce duel d’œufs, car il s’en faisait une autre idée : les œufs, il pensait que les convives se les lançaient crus à la figure avant d’aller prendre une douche… (9/4/23)

 

Transports en commun

Riwan vient de passer une semaine à Paris. Au-delà des attractions et des sites qu’il a visités (tour Eiffel, aquarium du Trocadéro, cité des Sciences, zoo de Vincennes, Montmartre, théâtre de la Gaîté, le jardin des Plantes, le jardin d’acclimatation…), il a eu l’occasion de découvrir un phénomène totalement inédit pour lui : les transports en commun ! Métro, bus, train, tramway, funiculaire, bateau, il a tout pris, se rendant compte par la même occasion qu’on pouvait vivre dans une grande ville sans avoir besoin de se déplacer en automobile.

Ce qu’il avait connu jusque-là comme modes de déplacement, c’était sa trottinette, son vélo et la voiture. Rien d’autre. Les transports en commun sont inexistants ou archaïques au Liban : les lignes de bus ne couvrent qu’une mince partie du territoire, les vans interurbains sont plus proches des cercueils ambulants que des véhicules de transport, il n’y a pas de métro, pas de chemin de fer, pas de liaisons maritimes entre les villes côtières... Encore un échec retentissant à inscrire au passif des dirigeants libanais qui ont négligé le transport collectif au bénéfice de l’automobile, donc des importateurs de voitures liés au pouvoir. 

Ce n’est pas l’argent qui nous a manqué depuis l'Indépendance : c’est la vision et la volonté politique, dans le domaine des transports en commun comme dans tout ce qui concerne le secteur public. (20/4/23)

 

 

Rugby

Riwan a découvert le rugby aujourd’hui, et il n’en revient pas d’être passé à côté d'un jeu aussi merveilleux. Ses pulsions débordantes de petit mâle ont trouvé dans le rugby un exutoire inégalable à côté duquel le football, avec son trop-plein d'interdits, paraît bien frustrant. Depuis ce matin, il n’en démord pas. Il veut sa partie de rugby à toute heure et dans n’importe quelle condition, même à deux, même sans ballon ovale, même sous un toit (il pleut sur Beyrouth).

J’appréhende le jour où il découvrira les joies de la boxe. (30/4/23)

 

Orgue

Il y a un an et demi, nous avons offert à Riwan un orgue dans le but de le sensibiliser à la musique, en attendant qu’il ait l’âge de prendre des cours de piano. Ce qui s’est produit a déjoué nos prévisions : très vite, sans qu’on ait eu besoin de le guider ou de le motiver, Riwan s’est mis à explorer les possibilités du clavier. Il y passait de plus en plus de temps, prenant plaisir aux sonorités qu’il faisait naître sous ses doigts. Peu à peu, il s’est mis à composer des morceaux de musique, simples et répétitifs, mais où il manifestait un sens évident de l’harmonie, du rythme et de la durée des sons. Son plaisir s’accroissait à mesure qu’augmentait sa maîtrise de l’instrument, il pouvait rester longtemps sur sa chaise à pianoter, les sourcils froncés, les lèvres pincées.

À présent, il n’y a pas un jour sans que Riwan commence sa journée par un récital d’orgue ! Le rituel est immuable. Il commence par nous demander sur un ton ferme qui ne tolère aucune objection : Vous voulez que je vous joue de la musique ? Nous répondons oui de concert (un seul oui ne lui suffit pas). Et le voilà parti pour quelques minutes d’improvisation, après quoi, sur le même ton sec, il nous somme de livrer nos impressions, forcément positives.

Jusqu’où le mènera cette expérience ? Nous l’ignorons, mais il est clair que cette méthode autodidacte n’est pas dénuée d’intérêt. (17/5/23)

 

Kozhaya

De vieilles pierres taillées dans la roche avec l’obstination de l’espérance. Des sentiers embaumés de genêts, serpentant au pied des falaises parmi les chênes et les pins. Des cascades, des chants d’oiseau, le bourdonnement continu de la rivière au creux du vallon. Un enfant cavalant devant soi, portant au vent une partie de soi, qui cumule des kilomètres et des kilomètres dans ses petits mollets, grimpant ici, slalomant là, coursant partout des ombres à lui seul visibles. La lune surgie au sommet de la montagne en plein nuit, irréelle, fascinante. Un bonheur simple, banal presque, et pourtant sublime et indépassable, avec la certitude que la vie, la vraie, réside ici et nulle part ailleurs. (5/6/23)

 

Défier le soleil

Déambulation hier parmi les ruines de Aanjar. Subtile concordance entre l’harmonie des vestiges omeyades, la grâce volatile des arcades et la douceur de la brise se faufilant parmi les pins sylvestres du domaine. Peu de visiteurs, un silence parfait, troublé seulement par le souffle dans les branchages et, de temps en temps, jaillis de nulle part, les cris de l’enfant défiant le soleil. (18/6/23)