Enseigne francophone

Longtemps mon œil a été attiré par une enseigne de la rue Maroun à Aïn el-Rémmaneh dont l’orthographe singulière m’intriguait : Le Mirroire. Je me demandais s’il s’agissait d’une faute involontaire, ou d’une fantaisie graphique voulue par le propriétaire du magasin, une épicerie en l’occurrence.

Or je me suis aperçu récemment que l’enseigne a été refaite à neuf et que le nom de l’épicerie a changé d’orthographe, devenant Le Miroire. Le mystère est donc levé : l’ancienne graphie était une erreur qui vient d’être rectifiée, quoique partiellement, car si le « r » en trop est bien tombé, le « e » final, lui, s’accroche mordicus. 

Fautive ou pas, cette enseigne francophone est désormais rare et précieuse. Elle appartient à une espèce en voie de disparition au Liban. (4/9/21)

 

Parlez-vous français ?

C’est une petite vieille dame comme on en voit partout à Achrafieh et à Badaro, voûtée par les ans, les traits affaissés, l’allure précautionneuse de qui connaît les chausse-trapes des trottoirs beyrouthins ; la mise impeccable néanmoins, les cheveux ramassés en chignon, un soupçon de fard aux joues, une touche de rouge aux lèvres, tailleur soigneusement repassé, sac à main et souliers assortis.

La dame interpelle Riwan tandis que nous cheminons vers l’école. Une seule question la taraude : le garçon parle-t-il français ? Elle est soulagée d'apprendre que c’est le cas, et nous avons le droit (il est 7 h 30 du matin) à un réquisitoire contre l’invasion de l’anglais qui supplante le français au Liban. Son discours est ponctué de « Dommage ! », et elle semble réellement souffrir de cette situation, comme si on lui arrachait une partie de son identité et de sa mémoire. La crise, la corruption, les carences de l’État, rien ne paraît l’indigner autant que ce basculement linguistique qui, de toute évidence, cristallise pour elle la fin d’un monde.

La perception de cette dame est juste, mais la réalité est plus complexe : si le français semble en effet reculer face à l’anglais, c’est parce que l’anglais est compris par la majorité des Libanais et qu’il s’impose naturellement comme la lingua franca de la publicité, des enseignes et des réseaux sociaux. Cela n’implique pas pour autant le déclin drastique du français.

La langue de Molière perd davantage en visibilité qu’en vitalité. L’étendue de sa pratique réelle n’est pas proportionnelle à sa présence dans l’espace public. Si l’anglais semble désormais la première langue étrangère au Liban, l’usage du français est bien plus répandu qu’il n’y paraît. (9/7/22)

 

Anglicismes

D’année en année, on constate l’augmentation des anglicismes dans les travaux des étudiants, si bien que la maîtrise de l’anglais est devenue indispensable pour déchiffrer certaines copies. Je ne compte plus les éventuellement et actuellement dans le sens d’eventually et d’actually. Pour introduire un exemple, on m’écrit par instance. On me parle du caractère d’un roman (personnage), d’analyse compréhensive (complète), d’évidence au lieu de preuve, de compéter avec, d’acceptance, de performer un spectacle, d’expériencer un sentiment, de criticiser un livre, de mettre le focus sur, d’implémenter, de vivre selon ses propres termes, d’adresser un problème

C’est peu de le dire, la pratique de la langue française au Liban s’apparente de plus en plus à un acte de résistance. (20/3/23)

 

Un combat social

Ils étaient une quarantaine d’élèves sur scène, des adolescents de treize-quatorze ans qui interprétaient une pièce intitulée Je suis venu(e) te dire. Leur école ne fait pas partie de ces établissements huppés de Beyrouth où les élèves reçoivent le français en héritage ; elle accueille des enfants issus de milieux modestes, une vocation que la mère supérieure revendique avec une flamme propre à son habit et à sa mission. À regarder ces adolescents d’EB8 (quatrième) défendre de grands textes de la littérature, à écouter leur élocution laborieuse et néanmoins juste à force de répétitions et de ferveur, avec ce « r » roulé qu’on n’entend plus guère dans les écoles bourgeoises de la capitale, une conviction s’est imposée à moi : le combat pour la francophonie au Liban se gagnera ou se perdra ici, dans les centaines d’établissements scolaires où les enseignants tentent de pallier la précarité socioculturelle des familles. Dans un pays où la maîtrise de la langue française est tributaire de la condition sociale, l’avenir du français dépendra de sa diffusion parmi les couches les moins favorisées de la population. Le combat pour le français est, d’abord et avant tout, un combat social. (20/3/24)