Au royaume des oligarques


Kéllon ya3ni kéllon

Régulièrement on entend des hommes politiques s’insurger contre le fameux slogan en vogue depuis le 17 octobre 2019 : kéllon ya3ni kéllon, dont l’équivalent en français serait le non moins fameux tous pourris. Ils n’ont pas tort. Une distinction doit être faite entre les corrompus systémiques et les corrompus tardifs au Liban.

Les corrompus systémiques sont les dirigeants communautaires, pour la plupart d’anciens chefs de guerre, qui, après l’instauration de la Pax Syriana au début des années quatre-vingt-dix, avec la bénédiction des grandes puissances, ont mis en place un système politique fondé sur le dépeçage de l’État et l’accaparement de ses richesses, n’hésitant pas à désosser une à une ses institutions et à laisser filer la dette publique avec la complicité des banques, notamment la première d’entre elles, le levier financier du pouvoir, la Banque du Liban. Ce groupe porte sans doute une responsabilité majeure dans la situation actuelle. C’est lui qui a donné le départ de la course vers l’abîme.

Quant aux corrompus tardifs, ce sont les partis qui étaient absents de la scène politique au moment où le système mafieux a été instauré sous l’égide de la Syrie. Mais ces nouveaux venus ne sont pas exempts de responsabilité, car ils ont participé à plusieurs gouvernements depuis 2005. Même en supposant qu’ils n’ont pas détourné de fonds, ils ont, par leur présence au Conseil des ministres et leurs alliances avec les corrompus systémiques, octroyé une légitimité à ces derniers, cautionné de facto le régime en place et couvert des agissements criminels. De plus, la corruption, au sens large, ce n’est pas seulement piquer dans les caisses, c’est aussi s’ingérer dans la justice pour entraver son travail, s’immiscer dans les nominations administratives pour attribuer à ses partisans des postes élevés de l’État au mépris de la compétence et du mérite, c’est intervenir dans les marchés publics, pratiquer la manipulation de masse, voter des lois électorales iniques, s’incruster dans le gouvernement malgré ses échecs répétés, et la liste est longue. De tout cela, quel est le parti qui peut se déclarer innocent ?

Donc oui, les responsabilités ne sont pas égales. Mais elles sont toutes établies. S’il faut se méfier du slogan simpliste de kéllon ya3né kéllon, dont les principaux bénéficiaires sont les corrompus historiques, on ne peut ignorer les faits, et les faits sont là, têtus, qui incriminent toute la classe politique actuelle, sans exception. (30/6/20)

 

Grand jeu

J’attends l’ascenseur au rez-de-chaussée d’un immeuble cossu de Jnah. Deux hommes armés me rejoignent, probablement des policiers en civil. L’ascenseur arrive, la porte coulissante s’ouvre sur un jeune monsieur en costume cravate. Les policiers ramassent son attaché-case posé dans un coin de la cabine, avant d’escorter le bonhomme à une grosse voiture de luxe garée devant l’immeuble. J’apprends plus tard que le monsieur est un juge. (2/7/20)

 

Simagrées

Il y a eu le 17 octobre et ils n’ont pas bougé. Il y a eu le 4 août et ils n’ont rien changé. À présent ils se livrent à leurs parades nuptiales habituelles en vue de former un gouvernement, comme si le Liban n’était pas menacé dans son existence même. Pareils à des dindons sauvages, ils se pavanent, gonflent leurs plumages, amorcent des pas de danse, déploient leurs plus beaux atours pour se séduire les uns les autres ; ou, à l’inverse, tel un aréopage de vieilles rombières, ils font leurs coquettes, boudent, cabotinent, feignent de se vexer et de boycotter le festin du gouvernement où ils auront finalement leur part du gâteau, comme à l’accoutumée. (26/8/20)

 

1er septembre 2020

Le Grand-Liban a cent ans aujourd’hui.

Bilan de ce siècle ? Quelques réussites et beaucoup d’échecs.

Parmi les réussites figurent en bonne place le système éducatif, les structures hospitalières, le dynamisme culturel, les périodes de prospérité et de coexistence, la participation active à la création d’institutions internationales comme l’ONU et l’UNESCO. Dans une région dominée par les dictatures, le Liban a su également préserver sa démocratie (aussi imparfaite soit-elle) et sa liberté d’expression (aussi relative soit-elle), sans oublier qu’il est parvenu à se libérer des occupations israélienne et syrienne…

Quant aux échecs, ils sont nombreux. L’injustice sociale et la marginalisation des régions périphériques ont creusé des fossés que les défaillances du service public n’ont fait qu’élargir. S’y ajoutent la gestion désastreuse de la résistance palestinienne, la militarisation des partis politiques, la montée du sectarisme et les conflits armés. La période d’après-guerre a été marquée à son tour par une série de fiascos et de problèmes en tous genres : on y a assisté à la mainmise des anciens chefs de milices sur l’État et à l’institutionnalisation du confessionnalisme. Deux péchés capitaux dont découleront une kyrielle de vices : corruption à grande échelle, assujettissement de la justice, clientélisme, incurie, impéritie, endettement, inféodation à l’étranger, mise à mal du patrimoine architectural et de l’environnement…

Bref, pas de quoi festoyer. Ni de quoi désespérer non plus. Un bilan mitigé pour un pays en demi-teinte.

 

Une révolution pour rien

C’est l’histoire d’un peuple qui avait le malheur de vivre dans une République bananière nommée Liban, où des institutions fantoches servaient les intérêts exclusifs de l’oligarchie en place : le Gouvernement était constitué d’une pléthore de ministres placés sous la tutelle directe des grands leaders communautaires, pour la plupart d’anciens chefs de guerre, dont le seul objectif était de se partager les profits et les privilèges. Le Parlement était une chambre d’enregistrement, issue d’un simulacre d’élections, qui avait pour fonction de fournir un vernis légal aux malversations de l’exécutif. Idem pour la Justice, le Conseil constitutionnel, la Cour des comptes, tous aux ordres des hommes politiques qui s’acharnaient à les dévier de leurs missions, désignant eux-mêmes chacun de leurs membres, exigeant en retour une sujétion absolue à leur autorité arbitraire. Certes, ici ou là, y compris dans les hautes sphères de l’État, on pouvait rencontrer des individus honnêtes et dévoués au bien commun, mais leur participation au pouvoir servait de caution à la foule de leurs pairs corrompus sans parvenir, loin s’en fallait, à contrebalancer leurs turpitudes.

Or voilà qu’un beau soir, le fameux Grand Soir des rêveries libertaires, le peuple s’est dressé comme un seul homme. Ou plutôt comme une seule femme, les femmes ayant pris une part massive au soulèvement. L’icône de la Révolution a été une militante justement, une passionaria nommée Malak Alawiyyé qui a donné un coup de pied au sbire d’un zaïm armé d’un fusil automatique, visant – tout un symbole – ses parties intimes. En quelques jours, un phénomène extraordinaire s’est déroulé sous les yeux incrédules des Libanais : ils ont assisté ni plus ni moins au réveil de leur nation anesthésiée par des décennies de propagande officielle et de démocratie confisquée. Des jeunes qu’on croyait individualistes et frivoles se sont emparés fougueusement de la chose publique. Des forums ont surgi partout dans le pays : on débattait avec ferveur, on réclamait des élections libres, on appelait à l’abolition du système confessionnel, on élaborait des projets de réformes pour une société plus juste, moins archaïque, davantage respectueuse des droits de la femme. Pour la première fois depuis des lustres, les Libanais se sont pris à espérer.

Mais comme on pouvait s’y attendre, les maîtres du pays ont tout fait pour briser la révolte qui menaçait leur mainmise sur le Liban. Les uns ont envoyé leurs nervis tabasser les manifestants à Tyr, Beyrouth et ailleurs. Les autres ont mené une vaste propagande dans le but de discréditer les révolutionnaires en les accusant d’être instrumentalisés par les ambassades, provoquant ainsi une ligne de fracture communautaire dans le corps du Hirak. D’autres encore, plus fourbes et tout aussi nocifs, ont terni le mouvement en bloquant des routes dans le Nord, le Kesrouan ou le Chouf, avec le dessein de récupérer la colère du peuple pour affaiblir leurs adversaires, comme s’ils pouvaient se refaire une virginité au mépris de leur bilan et de l’Histoire.  

Comble de l’imposture, on a même vu des leaders politiques s’autoproclamer révolutionnaires ! Des trémolos dans la voix, la main sur le cœur, ils juraient leurs grands dieux qu’ils étaient des partisans convaincus des réformes et qu’ils avaient toujours œuvré pour la moralisation de la vie publique. Après avoir pillé et endetté le pays sur plusieurs générations, ils vitupéraient en chœur contre la corruption ! Ces tartufferies auraient pu être drôles si elles n’étaient obscènes ; quoi de plus insoutenable que les leçons de morale dans la bouche d’un politicien véreux coupable d’avoir détourné des milliards de dollars et d’avoir monopolisé tous les postes de la fonction publique afférents à sa communauté, et qui, au lieu de se terrer dans le silence (faute de croupir en prison), continue de pérorer sur les médias nationaux ; lesquels médias n’ont aucun scrupule à se faire complices de son indécence en relayant ses discours d’une manière servile et révérencieuse, alors qu’ils se prétendent par ailleurs les porte-parole du peuple insurgé avec un zèle non exempt de démagogie.

La révolution du 17 octobre a été tuée dans l’œuf. Ce fut comme un rêve, une parenthèse enchantée. Le pays est revenu à la case départ. La même caste est toujours aux commandes. Aucune procédure judiciaire n’a été engagée contre les dirigeants qui ont ruiné le pays, les fonds détournés ne sont pas près de rentrer dans les caisses de l’État, les prébendes et les concussions ont encore de beaux jours devant elles, l’impunité qui a prévalu après la guerre, à la faveur de la calamiteuse amnistie, continue d’être la règle aujourd’hui, encourageant les malfrats à poursuivre leurs prévarications. La situation générale s’est en fait empirée avec la crise économique : le chômage est devenu endémique, le pouvoir d’achat s’est effondré, sans parler des restrictions bancaires appliquées de façon drastique aux petits déposants, à l’exclusion des gros bonnets qui ont eu le loisir de transférer leurs fortunes vers des paradis fiscaux. Quant aux ingérences étrangères, source de tous les maux, elles sont loin d’avoir cessé, menaçant même de s’accroître avec la faillite de l’Etat officialisée par le premier défaut de paiement de son histoire.

Une révolution pour rien en somme. (17/10/20)

 

Audit

Le cabinet Alvarez & Marsal a résilié son contrat relatif à l’audit juricomptable de la Banque du Liban, le gouverneur de la BDL ayant refusé de livrer certains documents indispensables à l’audit en se retranchant derrière le secret bancaire. D’aucuns voient dans l’attitude de M. Riad Salamé la preuve de sa compromission avec l’oligarchie mafieuse qu’il chercherait à couvrir tout en protégeant ses arrières. (21/11/20)

 

Mortelle évasion

Des dizaines de prisonniers se sont évadés du centre de détention du palais de justice de Baabda. Quelques minutes plus tard, cinq parmi eux ont trouvé la mort en percutant un arbre à bord d’une voiture volée. Qu’aura été la vie de ces individus ? De la pauvreté, des humiliations, des expédients pour survivre, une arrestation pour un délit, une cavale éphémère, puis la mort. (22/11/20)

 

Enclave

Nayla s’est fait voler son portable sur un trottoir mal éclairé. Elle était en communication et n’a pas fait attention à l’individu à moto qui s’était approché subrepticement pour lui arracher le téléphone et filer. Elle n’a rien pu faire sinon lui courir après en criant. Rentrée à la maison, elle a réussi à neutraliser la ligne de son portable avant de localiser le téléphone volé dans un secteur proche de la Cité sportive. Puis elle s’est rendue à la police. Les agents ont recueilli sa déposition dans des locaux enfumés où elle avait de la peine à respirer. Elle y est restée deux heures.

En apprenant que l’appareil avait été localisé, les policiers semblaient prêts à se déplacer en pleine nuit pour pincer le voleur. Mais ils ont changé d’avis en découvrant le lieu exact où se trouvait le téléphone. Ils ne pouvaient pas se rendre « là-bas », firent-ils. Là-bas ? Une zone de non-droit nichée au cœur de la capitale.

 

Nouvelles

Sur l’un des deux sites d’information les plus lus du pays, on tombe sur des « nouvelles » comme celles-ci : le député Jihad el-Samad a perdu sa tante paternelle, l’ambassadeur Moustapha Adib a perdu sa mère (puis, quelques jours plus tard, M. Adib remercie toutes les personnes qui lui ont exprimé leur sympathie), le mufti Derian a perdu son frère, le président de l’Assemblée nationale a présenté ses condoléances téléphoniques au mufti Derian, le député Sami Gemayel célèbre l’anniversaire de ses deux filles, etc.

Ces « nouvelles » sont des manifestations folkloriques d’un système féodal qui continue de structurer notre société en profondeur. En temps normal, on ne s’y arrête guère, ou alors on s’agace un peu que des faits strictement privés soient considérés d’intérêt public. Mais aujourd’hui, ces pseudo-informations, ramenées à l’échelle des problèmes vitaux que subit la population, ont quelque chose d’incongru, sinon d’absurde et d’insultant.

Le problème, évidemment, ne concerne pas les pigistes qui sélectionnent les nouvelles à publier. Il concerne le financement des sites d’information et le cahier des charges imposé aux rédactions par les pourvoyeurs de fonds. (11/3/21)

 

Requalification

Jean-Yves Le Drian, ministre français des Affaires étrangères, accuse les dirigeants libanais de non-assistance à pays en danger.

La formule est percutante, mais inexacte, car l’infraction pénale à laquelle fait allusion le ministre laisse entendre que les hommes politiques sont les simples témoins des dangers qu’ils nous font courir, alors qu’ils sont directement impliqués dans la mise en péril de la population.

Si la formule de non-assistance à pays en danger est inadéquate pour qualifier la classe politique libanaise, elle vaut en revanche pour la communauté internationale qui observe l’enlisement du Liban avec une coupable passivité. (12/3/21) 

 

Revers de la médaille

L’endurance est sans doute une qualité à l’échelle individuelle, mais l’est-elle à l’échelle collective ? Je me pose la question. Car si les Libanais, depuis la guerre et bien avant, ont démontré qu’ils pouvaient s’adapter à toutes les circonstances, faisant preuve d’un courage qui force l’admiration ; s’ils ont suppléé à tous les manquements de l’État en matière d’éducation, d’eau, d’électricité, etc. ; bref s’ils sont passés maîtres dans l’art de la débrouillardise au point que rien n’a réussi à les briser en un demi-siècle, cette extraordinaire souplesse les a tragiquement desservis en favorisant leur résignation et leur passivité vis-à-vis du pouvoir. Leur inertie a eu pour conséquence de laisser les mains libres à l’oligarchie mafieuse qui a détruit le pays.

Ayant dit cela, on peut se demander si le peuple avait vraiment le choix. Quand vous avez face à vous des milices qui n’hésitent pas à user de violence pour vous faire taire, des politiciens cyniques capables de noyauter les mouvements de protestation pour les étouffer dans l’œuf et, surtout, des dirigeants qui jouent sur les tensions communautaires afin d’empêcher toute mobilisation nationale, quelle marge de manœuvre vous reste-t-il ? (18/3/21)

 

Le ver dans le fruit

Quarante-sixième anniversaire du début de la guerre libanaise, qui ne s’est jamais vraiment achevée. En réalité, tout n’a pas commencé le 13 avril 1975. Le Liban était prospère avant l’éclatement du conflit, c’est un fait. Il constituait une grande place financière, un centre éditorial où se publiait une partie importante de la littérature arabe, un confluent culturel avec ses festivals, ses expositions et ses conférences. On y parlait toutes les langues, on y jouissait d’une liberté d’expression et de mœurs unique dans la région. On s’y amusait, on y bronzait, on y admirait des paysages variés et un patrimoine millénaire. La pomme était bien lustrée, elle accrochait magnifiquement la lumière, on venait la croquer du monde entier.

Mais le ver était dans le fruit, et le fruit était pourri de l’intérieur. Derrière le clinquant devenu légendaire se cachait un pays aux multiples failles structurelles. Le rapport du politique au citoyen était le plus souvent de type féodal, le clientélisme prévalait, la corruption sévissait, même si elle était loin d’approcher les sommets himalayens atteints depuis. S’y ajoutaient d’autres problèmes, non des moindres : une politique de développement injuste qui laissait en rade de larges pans du territoire, poussant leur population à se dresser contre l’État ; la liberté de mouvement octroyée aux formations palestiniennes en vertu des accords du Caire ; la mise sur pied d’organisations paramilitaires dans toutes les régions ; les dérapages fréquents du deuxième bureau ; un système éducatif qui creusait les inégalités au lieu de les réduire, et la liste est longue.

Cette époque-là nous paraît glorieuse à l’aune de notre misère actuelle. Mais le Liban allait mal déjà. Ce qui nous arrive aujourd’hui plonge ses racines dans le terreau de ces années lointaines d’avant-guerre.

Il fait si beau à Beyrouth, en ce mardi 13 avril 2021, qu’on a envie d’espérer, non pas le retour du temps ancien, mais l’avènement d’un temps nouveau. Il n’est pas interdit de rêver. (13/4/21)

 

Un écrivain dans la ville

Il m’arrive parfois de passer devant la statue de Toufic Youssef Aouad, érigée à l’intersection de la rue qui porte son nom et du boulevard Pierre Gemayel. Des souvenirs de lecture me reviennent alors, notamment Al-Raghif, dont je me rappelle combien il m’avait marqué adolescent.

Il y a trente-deux ans jour pour jour, le 16 avril 1989, Toufic Youssef Aouad était fauché par un obus à Hadeth, en même temps que sa fille Samia Toutounji et son gendre l’ambassadeur d’Espagne Pedro Manuel de Aristegui. C’était l’époque où l’armée syrienne bombardait sans relâche les régions chrétiennes pour faire plier le général rebelle, un certain Michel Aoun, qui avait décidé de braver le monde coûte que coûte.

Juché sur son piédestal, Toufic Youssef Aouad regarde, pensif, du côté d’Achrafieh. À quoi songe-t-il ? Aux personnages de ses romans peut-être, ou à sa solitude d’écrivain dans la ville, car ils sont bien rares, les écrivains et les artistes honorés par une statue ou le nom d’une rue au pays du Cèdre. La toponymie des communes libanaises ne glorifie en général que les hommes politiques, y compris les dirigeants actuels, ceux-là mêmes qui ont causé la perte du Liban et que les municipalités placées sous leur coupe s’empressent d’honorer de leur vivant. (16/4/21)

 

La journée des dupes

Les syndicats ont appelé à la grève générale pour protester contre l’effondrement du pouvoir d’achat, et les grands partis politiques, architectes de la débâcle, ont invité leurs partisans à y participer ! Ils soutiennent donc une grève dirigée de facto contre eux-mêmes. Déni ? Inconscience ? Indécence ? Un peu de tout cela sans doute. La double peine, encore : les crocs du crocodile et ses larmes de surcroît. (17/6/21)

 

Comme tout le monde

Mme Chantal Chastenay, ambassadrice du Canada au Liban, a patienté comme tout le monde hier devant une station-service. À cette occasion, elle a publié sur son compte Twitter une photo de l’interminable chapelet de voitures qui la précédaient jusqu’à la lointaine pompe.

Qui parmi nos responsables politiques a déjà, ne fût-ce qu’une fois, attendu son tour pour vingt litres d’essence, à l’instar de cette diplomate étrangère ? (4/7/21)

 

Wasta

Je me rends ce matin au ministère des Finances pour faire authentifier un document fiscal. Le gardien m’annonce que les employés sont en grève depuis la semaine dernière et le resteront jusqu’au 9 juillet. J’observe pourtant un va-et-vient dans le hall et le fais remarquer au gardien, qui se dérobe à mes questions avant de me fermer la porte au nez. Un voisin, vendeur d’antiquités, m’explique que les fonctionnaires sont bien présents, mais que seuls les usagers munis d’une wasta (piston) peuvent accomplir leurs formalités. N’ayant pas l’heur d’être pistonné par un membre du sérail, encore moins dans ce ministère à la réputation bien établie, je passe penaudement mon chemin.

À la Direction générale du cadastre, je trouve pareillement porte close. Un militaire souriant me dissuade de revenir le 9 : il n’y aura personne le 9, m'assure-t-il, c'est la fin de la semaine. Venez plutôt le lundi 12.

Quand, enfin, j’arrive au ministère de l’Intérieur et que là, un fonctionnaire me tamponne mes extraits de registre civil à légaliser, j’en ai presque la larme à l’œil. Grâce à ce brave homme, je ne rentrerai pas complètement bredouille chez moi. (5/7/21)

 

Diplomates aux commandes

Les ambassadrices de France et des États-Unis se sont envolées pour Riyad afin de solliciter l’aide de l’Arabie Saoudite en faveur du Liban !

Nous sommes devenus la caricature de nous-mêmes. Que le Liban soit poreux aux interventions extérieures, que depuis le XIXe siècle ses dirigeants soient inféodés à l’étranger au point que certains reçoivent directement des directives et des aides de leurs tuteurs internationaux, que toutes ses crises majeures aient été résolues hors de ses frontières sous la pression des grandes puissances (Taëf, Doha, etc.), cela, nous le savions, tout comme nous étions conscients de constituer un cas d’école dans l’histoire moderne.

Mais qu’on en arrive un jour, par le fait de l’irresponsabilité de nos dirigeants, à ce que des diplomates détachées à Beyrouth prennent publiquement les choses en main pour trouver une issue à la crise, c’est un cap de plus qui vient d’être franchi. (8/7/21) 

 

Échantillon

Je me rends au cadastre de Beyrouth pour obtenir une attestation foncière. Au premier étage, et après m’être fait rudoyer sans raison par un vieil agent de méchante humeur, j’obtiens mon papier, mais une employée m’avise que le document ne pourra pas être légalisé par le ministère des Affaires étrangères s’il n’est pas signé d’abord par un haut responsable du cadastre nommé Tarek Fawaz. Le bureau du monsieur se trouve au dixième étage, me précise-t-elle. L’ascenseur est en panne. Je grimpe neuf étages dans une chaleur humide et arrive à destination. Là, sans me regarder, un agent me dit du bout des lèvres que non, non, non, pour faire signer mon document par M. Fawaz, je dois obtenir au préalable la signature de M. Lazkani. Où se trouve le bureau de M. Lazkani ? Au premier étage ! Là où j’étais auparavant donc, où l’employée qui m’a dépêché au dixième ne m’a pas parlé de cette autre signature.

Soit. Je redévale les marches, pénètre dans le bureau de M. Lazkani qui est envahi par une nuée de gens tendant leurs papiers par-dessus sa tête. Aucune file, aucune organisation, une chaleur d’étuve et une envie dévorante d’être à l’autre bout du monde. À force de patience et de prières, j’obtiens la signature de M. Lazkani et je remonte au dixième, toujours à pied. Le même employé patibulaire me dit d’aller au bout du couloir faire cacheter mon document par une dame, laquelle dame m’expédie chez le susnommé Tarek Fawaz, dont le bureau se trouve au huitième en réalité. Je m’y précipite avant la fermeture, fait longuement le pied de grue devant la porte ouverte du jeune homme qui finit par s’apercevoir de ma présence et signer mes documents. Entre-temps, il a répondu au téléphone et accueilli avec grande effusion des gens arrivés après moi.

Voilà une petite illustration du parcours kafkaïen qu’un usager doit subir au Liban pour effectuer une formalité on ne peut plus banale. Est-ce faute de moyens ? Non. Des moyens, on en a eu beaucoup, et ils ont été détournés ou dilapidés. C’est surtout faute de bonne volonté, parce que plus vous compliquez la vie des usagers, plus vous renforcez votre pouvoir sur eux. (20/7/21)

 

Justice

Pour accéder au ministère de la Justice, les usagers doivent franchir un portique de sécurité et présenter une pièce d’identité à une dame en uniforme qui consigne les noms sur un registre. Deux hommes attendent leur tour devant moi. Le premier, la trentaine, pose son sac à dos et ses objets métalliques sur une chaise, traverse le portique, donne son nom et récupère ses affaires. Alors qu’il s’apprête à se diriger vers le guichet des légalisations, il est interpellé par un gendarme.

L’agent fouille son sac, en sort un sachet qu’il examine, ouvre, puis renifle. Je vois la stupeur se dessiner sur son visage. Au comble de l’agitation, il s’empare de son téléphone et appelle ses collègues qui débarquent peu après pour passer les menottes au jeune homme. L’infortuné garçon, très calme au demeurant, n’a rien trouvé de mieux que de se présenter à l’entrée d’un ministère sécurisé avec du haschich dans son sac !

On a menotté et embarqué un individu devant témoins pour quelques grammes de cannabis, alors que des politiciens coupables de crimes de guerre et de corruption à grande échelle occupent des fonctions éminentes de l’État. L’impunité des uns ne justifie pas l’impunité de tous, mais elle rend singulièrement cocasse ce petit théâtre policier à l’entrée du ministère de la Justice. (29/7/21)

 

Fortunes solidaires

Le Liban compte parmi les pays les plus endettés de la planète. Sa monnaie a perdu 90 % de sa valeur en moins de deux ans. 80 % de sa population a basculé dans la pauvreté. La crise a des retombées graves dans tous les secteurs de la vie sociale et économique.  

Or, dans le même temps, une enquête d’envergure menée par le Consortium international des journalistes d’investigation (CIJI) vient révéler que l’oligarchie libanaise – hommes politiques, hommes d’affaires, banquiers – recourt massivement aux services de cabinets spécialisés pour fonder des sociétés offshore dans les paradis fiscaux, sociétés-écrans dont la principale fonction est de faciliter et de couvrir l’évasion fiscale. À en croire le CIJI, les grandes fortunes libanaises ont battu un record mondial dans la fuite organisée des capitaux. Elles s’arrangent ainsi pour priver leur pays des fonds nécessaires à sa survie. (5/10/21)

 

Aberration

Le Golf Club de Ghobeiry est une aberration sociale et urbaine. Une poignée de privilégiés jouit d’une vaste oasis sise au milieu d’un océan de béton où vivent des centaines de milliers de personnes privées d’espaces verts. Cette injustice est rendue encore plus criante par la paupérisation et le prix de l’essence qui limitent les déplacements.

Les golfeurs ont le droit de pratiquer leur sport, mais ils disposent de moyens suffisants pour s’aménager un 18 trous ailleurs. Les habitants des quartiers alentours, eux, n’ont ni parcs ni jardins pour respirer. Transformer les quatre cent dix mille mètres carrés du Golf Club en parc public serait une mesure vitale en ces temps de crise.

Il va sans dire que personne en haut lieu ne prêtera l’oreille à cette proposition. Compte tenu de l’ADN sociopolitique de nos décideurs, le Golf Club a encore de beaux jours devant lui : les laissés-pour-compte resteront captifs de leur béton et les golfeurs continueront de manier les clubs en toute tranquillité. (10/10/21)

 

Vies volées

Les gens de ma génération, enfants au début de la guerre, auront passé leur vie à attendre. Ils ont attendu le démantèlement des milices, la réunification du pays, le recul du confessionnalisme, l’instauration d’un État de droit en lieu et place de la république bananière dirigée par des chefs communautaires… Un demi-siècle d’attente et d’espoir pour rien. À présent qu’ils ont atteint l’âge de la lucidité, leur unique aspiration est de préserver leurs enfants. On les a menés en bateau, on a volé leur vie, mais ils feront de leur mieux pour épargner à leurs descendants le fardeau d’une existence gâchée par l’amertume et la déception. (31/10/21)

 

Incurie et impunité

Maguy était une lycéenne de seize ans. Comme elle ne voyait pas bien du fond de la classe, elle a réclamé et obtenu de se rapprocher du tableau. Elle ignorait qu’en changeant de place, elle signait son arrêt de mort : une partie du plafond s’est effondrée sur elle et l’a tuée instantanément. L’enquête a révélé que la salle était composée à l’origine de deux pièces séparées par un mur. On avait abattu le mur et on s’était contenté de rafistoler une jointure de béton pour relier les deux plafonds. C’est cette jointure qui s’est détachée pour s’écraser sur Maguy.

On n’étonnera personne en précisant que ce drame a eu lieu dans une école publique. Le nom de Maguy Hammoud s’ajoute à la longue liste des victimes de l’incurie et de l’impunité qui sévissent dans tous les services de l’État. Maguy a été enterrée aujourd’hui ; dans quelques jours elle sera oubliée. (3/11/22)

 

Diplômes à vendre

L’Irak a suspendu l’inscription de ses ressortissants dans trois universités libanaises (Jinan, MUBS et l'Université Islamique). Motif ? Ces établissements ont délivré en ligne des centaines de diplômes à des étudiants irakiens, notamment en master et en doctorat, sans aucun respect des normes académiques. On a découvert ainsi de nombreux cas de plagiat intégral et de travaux effectués par des prête-plume grassement rémunérés. Certaines thèses étaient reprises telles quelles par plusieurs doctorants. En d’autres termes, les étudiants achetaient leurs titres pour obtenir des revalorisations de salaire dans leur pays.

Le Liban compte une pléthore d’universités : après la guerre civile, la caste dirigeante a créé des dizaines d’universités destinées à engranger des bénéfices faciles et à entretenir le clientélisme politico-communautaire. Le niveau de l’enseignement supérieur s’en est durement ressenti, comme en témoigne, parmi d’autres, cette lamentable affaire. On aura donc réussi à discréditer le dernier bastion du Liban et son ultime fierté : l’éducation. (13/11/21)

 

Fête nationale

Se moquer de la fête de l’Indépendance est devenu un tel poncif qu’on s’en voudrait d’en rajouter. Mais quel autre discours tenir sinon la raillerie amère et triste ? Bien sûr, on peut relativiser notre situation d’État inféodé en rappelant que nulle nation au monde n’est réellement indépendante, oubliant au passage que les sujétions ne sont pas toutes du même ordre ni du même niveau, et que sur l’échelle de la soumission à l’étranger, nous avons battu un record universel. On peut aussi s’insurger contre les hommes politiques libanais qui vendent leur pays aux plus offrants afin de servir leurs intérêts personnels.

Mais quoi qu’on en dise, tous les discours sont vains devant cette fête incongrue. Plutôt que de se lamenter en chœur chaque année sur l’aberration de célébrer une indépendance chimérique, on serait peut-être mieux inspiré de transformer la fête de l’Indépendance en fête nationale. Il ne s’agirait plus de commémorer ce qui n’existe pas, mais de revendiquer ce qui existe : un pays unique dont on louerait la diversité humaine, la nature et l’histoire. On remplacerait ainsi les lamentations stériles par des professions de foi où la réjouissance et l’espoir auront enfin leur place. (22/11/21)

 

À un détail près

Scène ordinaire aux abords d’une école huppée à Beyrouth : un immense 4x4 se gare devant l’entrée principale. Chromes rutilants, jantes lustrées, vitres teintées, plaque minéralogique à trois chiffres. Tandis que le chauffeur attend au volant, une gouvernante philippine débarque du mastodonte avec un petit garçon de cinq ou six ans. Elle lui porte son cartable en lui tenant la main et le conduit à l’intérieur du bâtiment.

4x4 imposant, immatriculation à trois chiffres, vitres opaques, chauffeur, employée de maison en blouse, toutes les cases sont cochées, à l’exception d’une seule : l’enfant et la gouvernante ne sont pas escortés d’un garde du corps en treillis. Dommage. On était à deux doigts du sublime. (6/12/21)

 

La double peine

Le bureau politique d’un grand parti a publié un communiqué où il s’insurge contre la culture de l’impunité et de l’irresponsabilité qui ont conduit à la crise actuelle. On reste pantois devant cette rhétorique. Car le parti en question constitue un des piliers du système kleptocratique qui a ruiné le pays. Détournements de fonds, intervention dans les marchés publics, mainmise sur les ministères, fraudes, favoritisme, commissions, extorsions…, il n’y a pas une forme de corruption où il ne se soit illustré avec brio.

Si les partis politiques qui se partagent le pouvoir depuis des décennies continuent de nier toute responsabilité dans le naufrage du Liban, qui est comptable de la situation actuelle ? Les martiens ? Les djinns ?

En plus de subir une crise sans précédent, il faut supporter le déni permanent des hommes politiques qui l’ont provoquée. Cela porte un nom : la double peine. (28/12/21)

 

Les missionnaires de Marie

Les Franciscaines sont établies à Badaro depuis janvier 1947, sur le site d’une caserne de l’armée française cédée aux missionnaires de Marie par l’ancienne puissance mandataire. Elles disposent d’un vaste domaine adossé à l’hippodrome où, en plus des bâtiments scolaires et administratifs, s’étendent des jardins et des aires de jeu.

Bien qu’il s’agisse d’une institution privée, les Franciscaines ouvrent grand leurs portes, dès la fin des classes, à tous les enfants du quartier et d’ailleurs qui viennent profiter des balançoires, toboggans et autres jeux mis à leur disposition. Les lieux sont également accessibles samedi et dimanche toute la journée. On y trouve, en somme, ce que l’État et la municipalité de Beyrouth n’ont jamais assuré à la population depuis l’indépendance du pays, ou d’une manière extrêmement insuffisante compte tenu des énormes besoins. Encore une preuve que le Liban ne tient debout que grâce à son secteur privé. (31/1/22)

 

Trottoir

J’ai eu l’idée saugrenue de parcourir à pied la longue rue qui s’étend du rond-point Tayyouneh à l’église Mar Michaël. Mal m’en prit : le trottoir était impraticable, envahi par des véhicules, des étals, des caisses, des tonneaux, des empilements de pneus, entre autres obstacles du même acabit, si bien que j’ai dû marcher sur la chaussée la plupart du temps, pris en tenailles entre la circulation chaotique et les débordements des magasins. Les commerçants considèrent visiblement le trottoir comme leur propriété, encouragés en cela par la passivité, voire la complicité des pouvoirs publics.

Que peut-on espérer d’un État qui n’est même pas capable d’assurer aux piétons le simple droit de marcher sur un trottoir ? (8/2/22)

 

Féodémocratie

Sami Gemayel, chef du parti phalangiste et fils de l’ancien président Amine Gemayel, n’a pas retenu la candidature de Samer Saadé pour les prochaines élections législatives dans le caza de Batroun. Samer Saadé est le fils de Georges Saadé, ancien chef des mêmes phalanges qu’il a dirigées de 1986 à 1998. Sami a écarté Samer donc. Il lui a préféré Majd Harb, fils de l’ancien député et ministre Boutros Harb.

Dans la circonscription où se présentera Sami Gemayel, le Metn, un autre héritier vient d’être adoubé par son clan. Il s’agit de Michel Murr, qui, lui, cumule les lignages : fils d’Elias Murr et petit-fils de Michel Murr (tous deux anciens députés, ministres et vice-Premiers ministres) et, par sa mère, petit-fils de l’ancien président Émile Lahoud.

Aux dynasties Gemayel, Saadé, Harb et Murr, s’ajoutent celles des Hariri, Frangieh, Joumblatt, Mouawad, Merehbi, Fatfat, Chamoun, Khazen, Saad, Bizri, Ephrem, Hélou, Salam, Osseirane, Karamé, Arslan et tant d’autres. Les Libanais ont inventé un nouveau système politique : la démocratie féodale, qu’on pourrait baptiser féodémocratie. On n’en est pas à une contradiction près au pays de tous les paradoxes, perpétuellement tiraillé entre ses prétentions à la modernité et ses structures archaïques. (17/2/22)

 

Oligarques et troupes armées

Il y a dix-sept ans jour pour jour, nous étions des centaines de milliers à manifester pour exiger le départ des troupes syriennes. L’armée de Bachar el-Assad a évacué le pays quelques semaines plus tard.

Il y a deux ans et demi, nous étions de nouveau des centaines de milliers à descendre dans la rue pour exiger, cette fois, le départ des responsables politiques. Ces derniers sont encore là, indéboulonnables, plus puissants et plus arrogants que jamais.

Moralité : il est plus facile de se débarrasser des troupes armées qui occupent un pays que des oligarques qui accaparent un État. (14/3/22)

 

Mégacentres

Le Conseil des ministres a rejeté cet après-midi la proposition d’instaurer des mégacentres dans la perspective des prochaines élections législatives. Les mégacentres sont des bureaux de vote géants qui permettraient aux électeurs de choisir leurs députés à proximité de leur lieu de résidence, sans avoir à se déplacer jusqu’aux régions de leur état civil souvent éloignées. Au prix actuel de l’essence, beaucoup de personnes y réfléchiront à deux fois le 15 mai avant de prendre la voiture pour aller déposer leur bulletin dans l’urne à cinquante, cent ou cent cinquante kilomètres de chez eux. De plus, les mégacentres mettraient les électeurs à l’abri des pressions et des intimidations auxquelles ils ne manqueront pas d’être exposés dans leurs communes d’origine.

On comprend dès lors pourquoi certains partis politiques se sont opposés aux mégacentres, bataillant pour le maintien du statu quo qui leur garantit une mainmise totale sur le processus électoral. Le scénario du 15 mai est déjà connu : les partis transporteront gratis leurs partisans jusqu’aux bureaux de vote, ce qui leur assurera leur participation massive et docile ; ils exerceront une pression directe sur les électeurs par toutes sortes de moyens dont ils ont le secret ; et ils seront débarrassés d’une grande partie des électeurs indépendants qui hésiteront à se déplacer pour un scrutin joué d’avance.

Évidemment, aucun de ces partis ne reconnaît sa véritable motivation dans le rejet des mégacentres. Ils invoquent des arguments fallacieux dont nul n’est dupe. Même leurs partisans. (10/3/22)

 

La démocratie des grenades

Mme Bouchra al-Khalil, candidate aux élections législatives, a fait état d’agressions répétées dans son caza de Tyr. Dernier exemple en date : il y a quelques jours, à la sortie d’un rassemblement à Chaaytiyyé, elle a été insultée par un individu qui a dégradé sa voiture et l’a menacée avec une grenade.

La liste de Mme Khalil n’a aucune chance de percer dans ce scrutin, et pourtant la candidate subit des intimidations et des attaques en nombre. Qu’en serait-il si elle avait des chances réelles de se faire élire ? On n’ose l’imaginer. (14/4/22)

 

La démocratie des kalashs

Nouvel incident grave au Sud : une réunion électorale de l’opposition était prévue au restaurant El-Wadi de Sarafand, à dix-sept kilomètres de Saïda. Des hommes armés ont coupé l’accès à l’établissement, tirant des rafales en l’air et rouant de coups tous les militants qui leur tombaient sous la main. Les forces de l’ordre ayant tardé à intervenir, le rassemblement a été annulé.

La violence politique s’exerce partout au Liban. Les attaques ponctuelles de Sarafand, de Chaaytiyyé et d’ailleurs ne constituent qu’une infime partie de l’agression permanente contre la démocratie. Violence physique, mais aussi psychologique, faite d’intimidations, de harcèlements, d’occupations du territoire avec des symboles partisans tels que les affiches, les drapeaux et les portraits. On n’a pas besoin de taper sur un opposant pour le réduire au silence. (17/4/22)

 

Cirque électoral

Les candidats aux élections législatives se préparent à l’échéance en achetant les électeurs : les uns payent carrément les voix en fresh dollars, les autres distribuent médicaments, denrées alimentaires, mazout et bons d’essence ; certains règlent les factures des générateurs et les frais de scolarité, entre autres dons et services en tous genres. Ces procédés n’ont rien d’illégal : l’article 62-2 de la loi électorale autorise les candidats à fournir des aides aux électeurs pour peu qu’ils l’aient fait de manière continue et dans les mêmes proportions durant les trois années écoulées.

Loi électorale qui favorise les partis établis et les grandes fortunes, découpage des circonscriptions sur mesure, absence de contrôle sur les dépenses de campagne, accès aux médias outrageusement inégalitaire, achat de voix, chantage à l’emploi, menaces, agressions… et il se trouve encore des plaisantins pour nous parler de démocratie au Liban. La seule fonction du cirque électoral au pays du Cèdre est de servir d’alibi au pouvoir. (22/4/22)

 

Pollution visuelle

Le gouverneur de Beyrouth a dénoncé la prolifération des portraits, affiches et banderoles non autorisés dans les rues de la capitale. Voilà des décennies que j’entends la même rengaine, et rien n’est fait pour mettre un terme à cette pollution visuelle qui constitue une occupation illégale de l’espace public et une violence symbolique permanente. Le gouverneur a même cru bon de sommer les partis politiques de décrocher leur attirail de propagande, faute de quoi la municipalité s’en chargerait elle-même à leurs propres frais !

On se demande si M. le gouverneur fait de l’humour ou s’il a la candeur de croire à son coup de semonce. Pense-t-il vraiment que les partisans de Hariri et de Berri, pour ne citer qu’eux, vont retirer les portraits de leurs chefs qui ornent les murs de la ville ? Soit M. le gouverneur se sait impuissant, et il se moque du monde. Soit il l’ignore, et on lui souhaite bonne chance. (2/5/22)

 

Feyrouz

Depuis les années 90, chaque fois que je passe par le quartier de Zqaq el-Blat, je cherche la vieille maison où Feyrouz a passé son enfance pour m’assurer qu’elle n’a pas encore été rasée. Ma crainte est que les promoteurs immobiliers s’emparent des lieux pour ériger à la place un immeuble ou une tour. Heureusement, la bâtisse est encore debout.

Il y a quelques jours, les ministres de la Culture et de la Justice, accompagnés du gouverneur de Beyrouth, ont visité ce haut lieu de notre patrimoine en prenant soin de convoquer la presse. Ils ont annoncé que la maison serait restaurée à l’identique pour accueillir un musée dédié à Feyrouz. Voilà qui est réjouissant ! À condition que ce projet mémoriel ne subisse pas le même sort que tous ses semblables relégués au fond d’un tiroir.

Feyrouz incarne une certaine idée du Liban, surannée peut-être, idéaliste sans doute, mais qui fait partie de notre mémoire collective. Elle mérite mieux que des promesses en l’air et des tentatives de récupération destinées à redorer des blasons flétris. (7/5/22)

 

Tabagisme

Le Liban fait partie des six pays les plus tabagiques du monde, avec un pourcentage de 42 % de fumeurs. Et rien n’est fait pour remédier à ce problème de santé publique. L’État est aux abonnés absents et les médias se donnent bonne conscience en consacrant quelques minutes au sujet de temps en temps. Voilà un pays qui n’a plus les moyens de soigner ses habitants, où les cancers liés au tabac sont en constante augmentation, et dont les responsables ne jugent pas utile de déployer des efforts continus pour enrayer le fléau du tabagisme. (6/6/22)

 

École publique

Le ministre français de l’Éducation, Pap Ndiaye, se voit reprocher de scolariser ses enfants dans une institution privée (la fameuse École alsacienne du sixième arrondissement de Paris). M. Ndiaye est le garant de l’enseignement public, s’indigne-t-on. Il tient des discours contre les inégalités sociales. Comment peut-il envoyer ses enfants à l’école du Gotha parisien !

Vue du Liban, cette polémique prête à sourire, car au pays du Cèdre, il n’est pas un ministre, pas un député, pas un directeur général, pas le moindre responsable politique qui daignerait scolariser sa progéniture dans un établissement public, ce dont ils se vantent au demeurant, à la différence de leurs collègues français. L’école privée est au Liban un signe d’ascension sociale assumé sans complexe, y compris parmi les hauts fonctionnaires dont la mission est de renforcer l’école publique. (30/6/22)

 

Bien public

La corruption a toujours existé au Liban, mais à des échelles variables selon les périodes. Avant la guerre civile, si l’on se servait volontiers dans les caisses de l’État, si on servait ses proches en leur attribuant marchés publics et postes clés, on conservait malgré tout un certain souci de l’intérêt commun. Preuve en sont les dizaines de tonnes d’or que les autorités ont amassées à l’époque et qui classent aujourd’hui le Liban au deuxième rang des pays arabes en réserves d’or, avec près de dix millions d’onces, devant les Émirats, le Qatar et le Koweït !

Quand les responsables des années 60 achetaient de l’or pour pérenniser la prospérité du pays, la plupart de leurs successeurs, à partir des années 90, étaient aiguillonnés par l’unique obsession de tirer profit du pouvoir. Sans la loi votée en 1986, interdisant la vente des réserves de la BDL, on peut être sûr que le Liban ne disposerait pas d’une seule once aujourd’hui : toutes auraient été liquidées au bénéfice des partis politiques et de leurs dirigeants. (4/7/22) 

 

Clans

En passant sous le porche d’une tour à Beyrouth, je surprends une bribe de conversation entre deux garçons juchés sur leurs motos sans matricule, attendant quelqu’un ou quelque chose.

- Qu’est-ce qui t’a pris de faire ça ?

- Tu oublies que je fais partie d’un clan (aachiré) !

Cet échange m’a renvoyé des décennies en arrière, quand mon père me racontait ses tribulations dans la Békaa où, fraîchement nommé juge d’instruction, il avait eu maille à partir avec les fameux clans pour qui les traditions tribales passaient avant les lois républicaines. À voir l’actualité de la Békaa, il semblerait que la situation n’ait guère évolué depuis. L’État demeure impuissant face aux clans, car si l’armée s’efforce de rétablir l’ordre, certains responsables politiques, compromis par des liens d’intérêt avec les barons de la drogue et de la contrebande dans la région, font tout pour perpétuer le statu quo. (16/7/22)

 

Le prix du courage

L’officier des FSI Michel Moutran a publié un tweet où il déplorait l’inertie des autorités face au nombre croissant des accidents de la route, constatant que le Liban affichait l’un des pires bilans en la matière. Moutran a-t-il été entendu ? A-t-on pris des mesures d’urgence pour inverser la tendance ? A-t-on remis en marche les radars, pénalisé les excès de vitesse et les infractions au code de la route ?... Non. On a trouvé mieux à faire : Michel Moutran a été écroué pour avoir enfreint son devoir de réserve. (17/7/22)

 

Argent sale

Les économistes nous avertissent que la dévirtualisation massive de l’économie libanaise, où le cash est revenu en force à la faveur de la crise, ouvre grand la porte au blanchiment de l’argent sale. Leur argumentation est la suivante : les transactions se font désormais sans laisser de traces, ce qui favorise l’injection de l’argent douteux dans le marché et le système bancaire.

Certes, mais le blanchiment existait déjà avant la crise ; il empruntait simplement des voies plus subtiles et plus complexes. Économie informelle ou pas, paiements bancaires ou non, l’argent sale trouvera toujours le moyen de se lessiver au Liban. Toutes les mesures qu’on prendra ne feront que gêner les démarches des petits épargnants. Les gros pontes, eux, poursuivront leurs trafics sans être inquiétés. (27/8/22)

 

Le hold-up du siècle

Plusieurs braquages de banques ont eu lieu hier vendredi, à Beyrouth, à Chhim, à Ghaziyyeh… D’aucuns ont vu dans ces attaques simultanées une machination destinée à accélérer l’effondrement du pays, comme si le Liban avait besoin d’un coup de pouce pour continuer sa chute libre. 

Ce qui est étonnant, en réalité, ce n’est pas le nombre élevé de braquages hier, mais leur nombre restreint jusque-là. Voilà trois ans que les banques, avec la complicité de la Banque du Liban et des pouvoirs publics, ont mené le hold-up du siècle sur l’épargne des Libanais. Et les déposants se sont plus ou moins résignés à leur sort. Où ailleurs dans le monde, sinon dans les dictatures, un peuple aurait-il permis qu’on le pille ainsi sans réagir ? (17/9/22)

 

Fascination

Pendant une pause entre mes cours à l’université, je regarde par la fenêtre. Mon œil est attiré par deux grosses jeeps noires qui pénètrent dans la cour de l’archevêché grec-catholique. J’assiste alors à un numéro que j’ai déjà vu mille fois et qui me paraît toujours aussi fascinant par sa chorégraphie immuable et sa splendide vanité. Les véhicules lustrés se garent devant le salon de l’église ; quatre gardes du corps en bondissent prestement : ils jettent des coups d’œil à la ronde, avant d’ouvrir une portière d’où débarque un homme en majesté. L’un des gardes lui passe révérencieusement une veste, ses collègues se tiennent aux aguets, puis l’individu gravit les marches et disparaît dans l’édifice. Rideau. Fin du premier acte. Je manquerai le deuxième, à mon grand regret, car mon cours aura repris au moment où le sieur sortira.

Assister à ce spectacle un 17 octobre suffit à me convaincre que la révolution n’aura servi à rien, même pas à rabattre le caquet des oligarques qui ont plongé le pays dans la misère. (17/10/22)

 

Bassita

Le « pays de la Voiture » serait une périphrase plus appropriée pour désigner le Liban que le très baratineur « pays du Cèdre », à voir le nombre respectif de voitures et de cèdres au kilomètre carré, à voir surtout la priorité absolue accordée à l’automobile dans l’espace public. Les voitures s’arrogent tous les droits à Beyrouth : elles empruntent les rues en sens interdit, franchissent allègrement les limites de vitesse, klaxonnent à tout-va y compris en pleine nuit, se garent en double file et sur les trottoirs. Les habitants y sont tellement accoutumés qu’ils s’en aperçoivent à peine. Tout le monde semble trouver normal qu’un piéton (enfant, vieillard, mère avec poussette) soit contraint de descendre sur le bitume pour contourner le véhicule qui bloque son passage.

Ce matin justement, non loin du siège des FSI, j’ai dû rejoindre la chaussée avec mon fils, sous la pluie, parce qu’un véhicule nous barrait le chemin. Une dame s’est retrouvée dans la même situation que nous. Je lui ai fait part de mon agacement, mais là où je m’attendais à un vague acquiescement de politesse, elle m’a lancé un bassita (ce n’est pas grave) sur un ton presque narquois. Elle n’avait pas tort. Placées à l’échelle des grands problèmes qui gangrènent le pays, les voitures occupant les trottoirs, c’est bassita. Mais en même temps, ce bassita est lourd de sens. Il illustre une attitude largement répandue au Liban, qui consiste à tolérer le désordre comme un phénomène naturel et inévitable. Le bassita de cette dame, sous ses airs de sage pondération, raconte en fait le délabrement progressif du pays, car lorsqu’on renonce à l’ordre et au droit pour les petites choses, on finit par y renoncer pour les plus grandes. C’est une longue chaîne de bassitas qui nous a conduits là où nous sommes. (25/11/22)

 

Même ça, même si peu

Trois étudiants de Balamand, deux filles et un garçon, ont trouvé la mort dans un accident de voiture sur l’autoroute du Nord, à la sortie du tunnel de Chekka. Ils rentraient d’une soirée à Batroun.

Voilà plus de trois ans que la sécurité routière a cessé d’être une priorité pour les pouvoirs publics. De façon incompréhensible, on a abandonné les radars, les tests d’alcoolémie et les campagnes de prévention. Résultat de ce relâchement : les accidents mortels n’ont cessé de se multiplier depuis.

Sauver des vies ne demande pas des milliards ; un peu de volonté politique suffit.

Même ça, même si peu, ils en sont incapables. (24/2/23)

 

La paille et la poutre

Un député libanais en appelle à garder vive la mémoire des massacres commis par l’Empire ottoman contre les Arméniens. « Un peuple ne peut aller de l’avant s’il oublie son passé, déclare-t-il. Les assassins doivent assumer leurs crimes devant l’Histoire. » L’élu évoque le Liban dans la foulée, déplorant que sévisse dans notre pays la culture du déni et de l’impunité, ce qui compromet l’avenir de la nation. 

On ne peut que souscrire à ce discours. Toutefois, comment ne pas s’étonner qu’il soit tenu par le représentant d’un parti responsable de plusieurs massacres perpétrés pendant la guerre civile et qui n’a jamais reconnu explicitement ses crimes ? Le déni et l’impunité ne sont pas l’apanage des Turcs. Ils concernent toutes les milices qui ont pris part au conflit. Commençons par balayer devant nos portes : des milliers de cadavres encombrent nos rues. (27/4/23)

 

Oser Dreyfus

Voilà des mois que je remarque la complaisance persistante de plusieurs sites d’information envers le gouverneur de la Banque du Liban, qui fait l’objet de poursuites judiciaires locales et internationales. Ces médias sont-ils convaincus de l’innocence de M. Riad Salamé ? Ont-ils des liens avec lui ? Reçoivent-ils des faveurs en échange de leur soutien, comme l’affirme une rumeur tenace ? Je l’ignore. Je constate seulement un parti pris évident et systématique.

Mais aujourd’hui, l’un de ces sites a franchi un palier supplémentaire dans l’expression de sa sympathie à l’égard du gouverneur. On peut y lire, sur un ton grave et indigné, une comparaison entre M. Salamé et… le capitaine Dreyfus ! L’affaire Salamé serait donc notre affaire Dreyfus à nous ! Il fallait oser. Ils ont osé. Décidément on ne recule devant rien au pays du Cèdre. On a les Dreyfus qu’on mérite. (19/5/23)

 

Fête du travail

Neuf morts dans l’incendie d’une pizzeria rue Bechara el-Khoury. Une fuite de gaz a provoqué une explosion : les employés se sont retrouvés piégés par les flammes qui les ont refoulés vers le fond du restaurant, puis vers la cave où l’oxygène a vite manqué. Tous ont péri asphyxiés.

Ce drame aurait pu être évité si l’établissement s’était conformé aux normes de sécurité. Or il ne disposait ni d’extincteurs, ni d’issue de secours, ni de détecteur de gaz ou de fumée. Il n’était même pas déclaré. Une entreprise hors-la-loi, totalement ignorée des pouvoirs publics, comme des milliers au Liban. (2/5/24)

 

Infra-humanité

C’est une longue rue qui relie Ard Jalloul à Rihab en traversant les camps de Sabra et Chatila. Tout y crie la pauvreté : les habitations de béton gris empilées à la hâte, les étals sauvages qui s’alignent de part et d’autre de la voie, les passants, pour la plupart étrangers – Syriens, Palestiniens, Africains, Bangladais, Indiens. Au cœur de cet îlot de misère surgit un spectacle improbable : une décharge à ciel ouvert, immense, d’où s’élève une odeur pestilentielle, avec des vaches et des chèvres qui errent parmi les détritus ! La vision est consternante. Des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants vivent dans ces conditions abominables aux portes de la capitale, à moins d’un kilomètre du quartier résidentiel de Jnah. Pourquoi ne fait-on rien pour évacuer ces tonnes d’ordures qui occupent l’équivalent d’un terrain de basket ? Pourquoi n'organise-t-on pas la collecte des déchets de façon régulière ?

Comme d'habitude, les responsables se renvoient la balle, égrenant leurs sempiternelles excuses : manque de moyens, constructions illégales, absence de coopération. Personne n’avouera la véritable raison de l’inaction publique : les habitants de ces quartiers n’existent pas ! Ils appartiennent à une infra-humanité dont on n’a que faire, qui devrait se considérer suffisamment chanceuse de vivre et de travailler sous nos latitudes pour ne pas se plaindre en plus de son sort. (3/6/24)

 

Nouveau président

Les pressions internationales ont produit leur effet : le Liban a un nouveau président depuis ce matin, le général Joseph Aoun. C’est le cinquième commandant en chef de l’armée qui devient président de la République après Fouad Chehab, Émile Lahoud, Michel Sleiman et Michel Aoun. Une tradition libanaise bien établie, qui vient s’ajouter à un autre rite républicain : la vacance présidentielle entre chaque mandat. Un an et deux mois entre Amine Gemayel et René Mouawad, six mois entre Émile Lahoud et Michel Sleiman, 891 jours entre Michel Sleiman et Michel Aoun, 801 jours entre Michel Aoun et Joseph Aoun.

L’élection de Aoun est doublement problématique : elle a été concoctée dans les capitales étrangères, ce qui confirme notre statut d’État inféodé ; et elle consacre Fayadieh, siège du commandement de l’armée, comme antichambre du palais présidentiel de Baabda, ce qui interroge le bon fonctionnement de notre démocratie.

Il s’agit malgré tout d’une bonne nouvelle : le pays sort d’une guerre éprouvante, la situation économique reste fragile, les divisions politiques sont profondes. Le consensus international – et par ricochet – local, laisse entrevoir des arrangements salutaires. Tout le monde l’espère en tout cas, même si peu y croient vraiment. (9/1/25)

 

Opération anti-drogue

L’armée libanaise a mené une offensive d’envergure contre les réseaux de narcotrafiquants. Trois grands barons de la drogue, parmi les plus recherchés du pays, ont été tués au cours d’affrontements dans le quartier de Charawneh à Baalbek. Un laboratoire a été démantelé, des stocks de stupéfiants détruits, ainsi que du matériel lourd utilisé dans la production du Captagon.

Cette campagne révèle a posteriori l’inaction des forces de l’ordre au cours des dernières décennies. Voilà plus d’un demi-siècle que le narcotrafic est protégé par les formations politiques de la région, qui ont largement profité de sa manne. Mais à présent que le Liban doit donner des gages de respectabilité vis-à-vis de ses tuteurs occidentaux, les mêmes responsables politiques lâchent leurs pourvoyeurs de fonds. Rupture momentanée ou définitive ? Tout dépendra de la capacité du pouvoir central à imposer durablement son autorité sur l’ensemble du territoire. (8/8/25)   

 

Suicide

Cent cinquante personnes ont mis fin à leurs jours au Liban depuis le mois de janvier, un chiffre largement sous-estimé : le suicide est un tabou et nombre de familles dissimulent les véritables causes du décès auprès des autorités civiles comme religieuses. La principale tranche d’âge concernée par les suicides va de 18 à 35 ans, soit des individus jeunes confrontés à des difficultés personnelles aggravées par la situation économique du pays et le chômage qui frappe 40 % de la jeunesse libanaise. Il y a donc un lien direct entre la crise et le nombre élevé de suicides parmi les jeunes.

Sans malice ni mauvais esprit, juste par curiosité, je me suis demandé en lisant cette nouvelle combien de cas de suicide ont été enregistrés parmi les hommes politiques libanais depuis l’Indépendance. En France, on le sait, plusieurs responsables politiques de haut rang se sont donné la mort : Roger Salengro, Pierre Bérégovoy, François Durand de Grossouvre, Jean Germain… Mais quid du Liban ? La réponse est simple : aucun. Sur les centaines d’hommes politiques libanais dont les compromissions et les crimes pourraient leur valoir des crises de conscience susceptibles de déboucher sur des actes désespérés, aucun n’a franchi le pas à ce jour. Soit parce qu’ils n’ont nulle conscience de leur responsabilité dans l’état du pays, soit parce qu’ils en ont conscience sans vouloir le reconnaître, soit, enfin, parce qu’ils sont suffisamment solides pour assumer sans grande souffrance morale leur implication dans le désastre général. (20/10/25)