Avion de
chasse vs drone
Moment de frayeur en fin d’après-midi, non loin du rond-point Chatila.
J’étais en voiture avec Nayla et Riwan quand, soudain, un fracas assourdissant
nous a secoués. On aurait dit un tonnerre démultiplié, interminable. J’ai d’abord
pensé à une explosion, avant de comprendre que le vacarme provenait d’un avion
de chasse, un appareil que nous avons vu filer au-dessus de nos têtes, si bas
qu’on distinguait nettement son profil. C’est alors qu’une autre terreur s’est
emparée de moi : que l’avion largue des bombes sur la capitale ou sa
banlieue sud toute proche, comme en 2006. Il n’en fut rien
heureusement.
Pourquoi cette démonstration de force israélienne dans le ciel de
Beyrouth ? Il s’agit probablement d’une riposte à une incursion aérienne
du Hezbollah en Israël. Le Parti de Dieu aurait-il survolé Tel Aviv ou
Jérusalem avec un avion supersonique ? Non, il a fait voler un drone
pendant quarante minutes près de la frontière… (18/2/22)
La sagesse
des nations
Signe que l’accord est équitable,
des partis politiques tentent de l’exploiter à leur avantage au Liban et en
Israël, soit pour le dénoncer comme une capitulation devant l’ennemi, soit pour
le célébrer comme une victoire contre le même ennemi, ce qui n’est évidemment
ni l’une ni l’autre. Il n’y a ni vainqueur ni vaincu en l’occurrence, mais un compromis
réaliste impliquant des concessions mutuelles.
Si victoire il y a, ce n’est pas
celle des Libanais ni des Israéliens, mais la victoire du bon sens sur
l’aveuglement. L’humanité, toujours prompte à suivre la pente de la déraison et
des instincts obscurs, comme l’illustre tragiquement la guerre russo-ukrainienne,
peut aussi, parfois, faire preuve de sagesse. Elle vient de le démontrer sous
nos cieux. (12/10/22)
Un juif à
Beyrouth
En descendant la rue de Damas, j’aperçois un homme debout face à une niche
de pierre à l’entrée du cimetière juif. Il porte une casquette et semble en
pleine prière, une bible entre les mains. Il me lance un regard furtif avant de
replonger dans sa lecture. Je poursuis mon chemin en me disant que je viens de
croiser un juif à Beyrouth ! J’aurais voulu l’observer de loin, attendre qu’il
termine sa prière pour l’aborder et discuter avec lui. J’aurais aimé le
connaître, découvrir son passé, comprendre son lien avec le Liban et les morts
gisant derrière les murs du cimetière. Mais je me suis retenu par pudeur. Il
avait l’air si mal à l’aise, si soucieux de ne pas attirer l’attention, qu’il
n’aurait sans doute pas apprécié d’être accosté par un inconnu.
Maudite Histoire qui ampute les pays de leurs peuples et abandonne les
morts à leur poussière. (26/8/23)
Soutien à
Gaza
Le Hezbollah s’est jeté dans la guerre au nom du « soutien à
Gaza ». On peut comprendre la cohérence de son engagement politique. On
peut concevoir la justification morale de son aide au peuple palestinien livré
sans défense à la puissance de feu israélienne. Il n’empêche qu’en agissant
ainsi, le Hezbollah expose la population du Sud et le Liban entier aux
représailles d’Israël, qui plus est pour un résultat connu d’avance : son
ingérence n’aura aucun effet déterminant sur l’offensive de Tsahal à Gaza. Penser
le contraire serait sous-estimer la force militaire israélienne et l’appui de
Washington à son allié du Proche-Orient. Si le Parti de Dieu soutient
Gaza, les USA, eux, soutiennent Israël. Or le premier est loin de faire
le poids devant les seconds. L’asymétrie est totale.
Le Liban, entraîné par le Hezbollah, est le seul pays arabe à voler au
secours des Palestiniens (si l’on
excepte l’intervention des Houthis aujourd’hui même), alors qu’il n’a ni les
moyens de cette implication, ni les capacités d’en
supporter le contrecoup, encore moins le consensus politique pour se livrer à
une aventure qui engage toute la nation. Si seulement on pouvait se dire que le
sacrifice collectif des Libanais permettrait de réduire ne serait-ce
qu’une infime partie du calvaire des Palestiniens, mais ce serait se mentir. On risque seulement d’ajouter de la
souffrance à la souffrance, et des ruines aux ruines. Le Hezbollah, qui a
libéré le Sud en 2000 après des années de lutte, compromet à présent la
sécurité de la population libanaise et l’intégrité du territoire. Il accrédite
ainsi la thèse de ses détracteurs qui l’accusent de servir prioritairement les
intérêts stratégiques de l’Iran.
Après la guerre de 2006, le chef du Hezbollah avait admis que s’il avait pu
prévoir l’ampleur disproportionnée de la riposte israélienne, il n’aurait pas
pris l’initiative d’une incursion en Israël pour enlever des soldats de Tsahal
en vue de les échanger contre des prisonniers libanais. Or aujourd’hui que
Nasrallah sait d’expérience combien les représailles de l’État hébreu ignorent
toute mesure et frappent les populations civiles, pourquoi a-t-il entraîné le
Liban dans cet engrenage ? Toutes les guerres sont de trop, mais celle-ci
l’est singulièrement. (19/10/23)
Oiax et
Demokos
Voilà plus de dix jours que les Libanais retiennent leur souffle, craignant
sans cesse que les escarmouches quotidiennes le long de la frontière, qui ont
tout de même coûté la vie à plusieurs dizaines de personnes, ne dégénèrent en
guerre totale comme en 2006. Les signes inquiétants s’accumulent : l’une
après l’autre, les ambassades pressent leurs ressortissants de quitter le Liban
au plus vite (y compris l’ambassade d’Ukraine !), la MEA a mis à l’abri
une partie de sa flotte en Turquie, certaines compagnies aériennes ont annulé
leurs vols, à quoi s’ajoutent la ruée de la population sur les supermarchés et
les prémices de pénuries que l’on constate çà et là.
Le Hezbollah et Israël semblent, pour l’heure, vouloir éviter l’embrasement
généralisé. Il est évident qu’ils se retiennent l’un et l’autre, même s’ils
mettent un point d’honneur à afficher leurs forces respectives. Mais l’histoire
nous enseigne que la volonté humaine est parfois impuissante face à la
mécanique des événements. La situation peut, à tout instant, échapper aux
protagonistes. Le hasard fait que je suis en train de préparer un cours
sur La Guerre de Troie n’aura pas lieu, pièce de théâtre racontant,
justement, la tragédie de deux nations qui, par la faute de quelques têtes
brûlées, basculent dans la guerre malgré elles. L’homme n’a qu’une prise
relative sur les événements.
Le cours aura lieu mardi prochain. J’espère que d’ici là, aucun Oiax ni
aucun Demokos ne viendront mettre le feu aux poudres. (20/10/23)
Le temps
gagné
Depuis le 7 octobre, où qu’on aille à Beyrouth, on tombe sur des assemblées
d’hommes qui commentent la situation : ouvriers, employés, retraités,
commerçants, vendeurs ambulants. Chacun s’improvise expert patenté et y va de
sa démonstration où s’entremêlent des faits plus ou moins avérés, des analyses
géopolitiques, des considérations balistiques, des thèses conspirationnistes,
des pronostics sur la suite des événements, des je-connais-un-grand-officier-qui-m’a-dit-que, des j’ai-entendu-à-la-télé-que,
des tu-te-souviendras-plus-tard-de-mes-paroles…
L’embrasement de la région aura eu pour conséquence d’occuper durablement
les esprits. Autant de temps gagné pour les dirigeants libanais qui ne se sont
jamais sentis aussi peu concernés par l’échéance présidentielle et, plus
largement, par le naufrage du pays. On aurait pu croire que la gravité de la
situation les pousserait à prendre enfin leurs responsabilités. C’eût été mal
les connaître. (26/10/23)
Phosphore
blanc
Selon
le ministre libanais de l’Agriculture, les bombes au phosphore blanc utilisées
par l’armée israélienne ont dévasté des milliers d’hectares de
végétation : des chênaies et des pinèdes sont parties en fumée, mais aussi
un grand nombre de vergers et d’oliveraies dont vivaient les villages de la
région. Des dizaines de milliers d’arbres ont ainsi péri dans les flammes pour
empêcher les combattants d’opérer à couvert.
Des arbres incendiés, ce n’est rien, sans doute, à l’aune des vies humaines
sacrifiées depuis le 7 octobre. Mais c’est beaucoup pour les habitants de ces
villages, et pour un pays dont les espaces verts sont de plus en plus menacés. (31/10/23)
Indiscrimination
Depuis le début de la guerre, il me vient souvent à l’esprit, et au corps,
un souvenir précis de 2006, qui est en réalité une sensation indélébile, celle
de n’être rien, d’être totalement annihilé en tant qu’être humain. On se
rappelle qu’à l’époque Israël avait mis le Liban à feu et à sang après une
incursion du Hezbollah visant à capturer des soldats de Tsahal :
l’opération avait entraîné la mort de huit militaires israéliens. Les portes de
l’enfer s’étaient ouvertes alors sur le Liban.
L’État hébreu a toujours considéré comme
normal de faire payer à l’ensemble de la population (libanaise ou
palestinienne) les attaques d’une formation armée. Le président israélien
Isaac Herzog a d’ailleurs explicitement validé le principe du châtiment
collectif. Lors d’une conférence de presse, il a déclaré ceci à un journaliste
de la chaîne britannique ITV : « C’est
toute une nation qui est responsable. Ce n’est pas vrai, cette rhétorique selon
laquelle les civils ne sont pas conscients et ne sont pas impliqués, c’est
absolument faux. »
M. Herzog oublie que la véritable « responsabilité » de la situation n’incombe pas au peuple palestinien : elle revient aux commandos qui ont envahi les kibboutz israéliens, mais aussi, et surtout, aux gouvernements israéliens successifs qui n’ont rien fait pour empêcher l’embrasement du 7 octobre, qui ont même tout fait pour le rendre inévitable. Il lui a échappé en outre que, s’il rend la population civile de Gaza comptable du 7 octobre, il considère par le même fait que la population civile israélienne est responsable de la politique du pouvoir israélien, et qu’il est donc légitime pour les Palestiniens de s’en prendre à elle. En défendant le châtiment collectif contre les Palestiniens, le président israélien justifie le châtiment collectif contre son propre peuple. (3/11/23)
La menace
Une voiture civile, transportant une jeune femme accompagnée de sa mère et de ses trois filles, a été frappée par un obus israélien entre les villages de Aïtaroun et Aïnata hier, au sud du Liban. La grand-mère et les trois enfants (Rimas, Taline et Layan) sont mortes sur le coup ; la mère est grièvement blessée.
Comment l’État hébreu justifie-t-il ce crime de guerre ? Tsahal assure que ses opérations au Liban sont basées sur des données livrées par les renseignements israéliens : « Toutes nos attaques sont fondées sur des informations des renseignements et nous les poursuivrons sans relâche. C’est notre mission d’attaquer ceux qui nous menacent. »
En attendant de savoir en quoi trois gamines de dix, douze et quatorze ans menaçaient l’État hébreu, les Libanais craignent que ce grave dérapage frontalier ne débouche sur un élargissement du conflit. (6/11/23)
Rhétorique
Depuis le 7 octobre, les hommes politiques libanais se livrent à
une surenchère de discours ampoulés pétris de démagogie et d’opportunisme.
Chacun y va de son couplet grandiloquent sur le
martyre de Gaza, les massacres de masse, le silence du monde. Ils pensent que
leurs tirades indignées feront oublier leur incurie et leurs prévarications.
Ils croient laver leurs souillures avec le sang des Palestiniens. Vaine illusion.
L’Histoire n'oubliera pas. (7/11/23)
Farah et
Rabih
Deux
correspondants d’Al-Mayadine, Farah Omar et Rabih el-Maamari, ont
été tués par un obus au sud du Liban. Les journalistes étaient clairement
identifiables : ils travaillaient à découvert, revêtus de leurs gilets
pare-balles marqués « Press ». Les médias locaux affirment que Farah
et Rabih ont été délibérément visés parce qu’ils appartenaient à une chaîne
réputée hostile à Israël, ce qui constituerait une violation flagrante des
conventions internationales. Tsahal pourra difficilement invoquer l’erreur en
tout cas, comme il l’avait fait pour les trois petites filles brûlées vives dans
leur voiture le 5 novembre dernier.
En
arabe, Farah signifie joie, et Rabih printemps : des prénoms conjuratoires,
porteurs d’espérance, qui ont pris soudain un sens ironique sous le feu d’une
bombe tombée du ciel au quarante-cinquième jour de la guerre. (21/11/23)
Ligne
de fracture
Les pro-Hezbollah vouent
à Israël une haine indéfectible et s’enorgueillissent d’avoir bouté l’État
hébreu hors du Liban en 2000 et en 2006, le contraignant à réfréner ses ardeurs
belliqueuses depuis lors, assurent-ils. Ils soutiennent à présent l’engagement
du Parti de Dieu dans la guerre, estimant que la solidarité avec Gaza ne
constitue pas seulement un devoir moral, mais une nécessité stratégique face à
Israël perçu comme colonialiste et expansionniste : l’État hébreu ne se
contentera pas de mettre la main sur Jérusalem-Est, la Cisjordanie et Gaza,
mais voudra étendre son territoire en s’emparant du nôtre, arguent-ils. Preuve
en est, le mouvement messianique Uri Tzafon et ses milliers d’adeptes qui en
appellent à la colonisation du Sud-Liban. Quand bien même le Hezbollah ne se
serait pas jeté dans la bataille le 8 octobre 2023, ajoutent-ils, Israël se
serait arrangé pour l’y entraîner à travers les provocations dont il est
coutumier. Si on leur reproche l’absence de consensus autour des armes du parti,
ils rétorquent que la Résistance est un droit légitime, que le sud du Liban a
subi pendant des décennies l’occupation et les agressions sans que personne ne
s’en émeuve, rappelant au passage que le Hezbollah s’est toujours déclaré
favorable à la tenue d’un congrès national pour définir une « stratégie
défensive » où le rôle de la milice aurait fait l’objet d’un accord
collectif en vue de garantir la sécurité du pays. Si on accuse Nasrallah
d’avoir encouragé la corruption en s’alliant avec l’un des piliers de l’oligarchie
qui a ruiné le Liban, ses partisans répliquent que c’était cela ou la guerre
fratricide interchiite et que, de toute façon, la corruption ne se limite pas à
une seule formation politique. Et enfin, pour ce qui est de l’inféodation à
l’Iran, les partisans du Hezbollah assument sans complexe le tropisme iranien
de leur parti et l’aide reçue de Téhéran, qu’ils considèrent justifiés et
légitimes.
Les opposants au
Hezbollah estiment, eux, que le Parti de Dieu est le principal obstacle au
rétablissement du pays en raison de son alignement sur l’Iran, de ses
engagements militaires hors des frontières libanaises et de son hostilité aux
monarchies du Golfe pourvoyeuses de fonds. Ils taxent de hors-la-loi la milice
du Hezbollah car il refuse de déposer les armes au mépris des accords de Taëf.
Ils l’accusent de mettre en péril le Liban en l’entraînant dans les guerres
régionales – hier la Syrie, aujourd’hui Gaza – et qualifient le parti
d’extrémiste dans son combat contre Israël au moment où plusieurs pays arabes
ont signé la paix avec l’État hébreu ou s’apprêtent à le faire. Pour eux, le
Hezbollah est un pantin entre les mains des mollahs. Si on leur fait remarquer
que tous les partis libanais dépendent peu ou prou de l’étranger, ils répondent
qu’il y a une différence entre soutien politique et militaire, le premier étant
tolérable, voire souhaitable, le second malvenu et dangereux. Quand on leur
rappelle que le Hezbollah a fait barrage au terrorisme salafiste qui avait
déstabilisé le Liban à plusieurs reprises, provoquant des centaines de morts
parmi les civils et les soldats de l’armée libanaise, alors que le salafisme
était soutenu idéologiquement et financièrement par certains des pays arabes
qui, aujourd’hui, traitent le Hezbollah de formation terroriste, ils
vous assurent que c’est de l’histoire ancienne et que la terreur, désormais,
est exercée par Téhéran. Enfin, lorsqu’on leur signifie que les maux du Liban
ne se réduisent pas au Hezbollah, que ce n’est pas ce dernier qui a inventé le
clientélisme, le féodalisme, la corruption, l’affairisme, le népotisme, le
confessionnalisme, l’endettement, la privatisation des ministères,
l’assujettissement de la justice, la mise à mal du patrimoine architectural et
de l’environnement, ils vous expliquent qu’en l’état actuel des choses, c’est
le Hezbollah qui constitue l’obstacle majeur sur le chemin du salut.
Entre ces deux camps qui
polarisent la scène politique, il y a des personnes, minoritaires, qui essayent
de comprendre les différents points de vue et qui prônent le dialogue entre les
composantes du pays, tant elles sont persuadées que la confrontation et la
violence ne mèneront à rien. Ces esprits libres se trouvent dans une position
aussi délicate que celle d’Albert Camus durant la guerre d’Algérie. Leur seule
force est leur indépendance. Leur seul repère est la raison. Et ils savent que
les temps ne leur sont pas propices. (7/12/23)
Veto
Les
États-Unis ont mis leur veto à une résolution du Conseil de sécurité des
Nations-Unies appelant à un « cessez-le-feu humanitaire
immédiat » à Gaza. C’est la trente-cinquième fois depuis 1970 que
les USA bloquent une résolution liée à la guerre israélo-palestinienne. La
France, en revanche, a voté en faveur de la résolution.
En soutenant Israël de façon systématique depuis des décennies, les
États-Unis ont encouragé l’État hébreu dans toutes ses dérives et l’ont
dispensé de fournir les efforts nécessaires pour instaurer une paix juste et
durable avec ses voisins. Ils ont contribué ainsi à la perpétuation d’un état
de crise qui a culminé avec le conflit actuel et, en cela, ils portent une
responsabilité directe dans le sang israélien et palestinien versé depuis le 7
octobre. L’Histoire s’en souviendra. (10/12/23)
Ligne bleue
Souvent, lorsque j’entends l’expression « Ligne bleue » en
référence à la frontière qui sépare le Liban d’Israël, et Dieu sait si on l’entend
beaucoup depuis le 7 octobre, il me revient à l’esprit une autre ligne
bleue, la « ligne bleue des Vosges » d’où Jules Ferry entendait
monter jusqu’à son « cœur fidèle la plainte touchante des
vaincus ».
Ferry est mort en 1893, sans avoir assisté à la libération des territoires
français conquis par le royaume de Prusse vingt-deux ans plus tôt. Il est
probable que je mourrai à mon tour sans avoir vu la libération des territoires
occupés en 1967. À l’époque des accords d’Oslo, l’espoir était encore permis. Il
n’y a plus rien à espérer depuis. (27/1/24)
Fatigue
Les habitants du Sud sont fatigués. Fatigués de vivre dans l’angoisse, de
subir des pilonnages quotidiens et des pénuries en tout genre. Fatigués de voir
s’évaporer leurs moyens de subsistance, car leurs terrains agricoles sont
inaccessibles et le phosphore blanc a réduit en cendres un grand nombre de
leurs vergers. Fatigués de voir leurs enfants déscolarisés depuis le mois d’octobre,
de se dire qu’il va falloir tout reprendre à zéro quand le conflit s’achèvera.
Fatigués d’attendre interminablement la fin de la guerre, entassés dans des
écoles publiques ou dans des appartements loués au prix fort, à Tyr et
ailleurs, pour les milliers de familles qui ont dû quitter leurs
villages. À ce jour, le conflit a entraîné la mort de deux cent dix-sept
personnes au Liban, la destruction totale de cinq cent cinquante maisons, le
déplacement de cent mille habitants et une perte économique évaluée à un
milliard deux cents millions de dollars.
De l’autre côté de la frontière, les habitants de la Galilée sont sans
doute aussi fatigués de cette guerre, avec son lot de victimes, de destructions
et de déplacements, même si, eux, peuvent compter sur l’assistance d’un État à
l’écoute de leurs besoins, où la corruption, quand elle existe, est sans
commune mesure avec celle des gouvernants libanais qui ont ruiné leur pays.
Les seuls à ne pas connaître la fatigue, apparemment, sont ceux qui
poursuivent avec frénésie ce jeu de massacre, refusant d’admettre que la voie
des armes est une impasse et qu’il n’y aura jamais de paix durable tant qu’on n’aura
pas réglé de façon juste le conflit israélo-palestinien. (5/2/24)
Apprentissage
de la honte
C’est mon garçon de six ans qui les a vus en premier dans le ciel bleu de
Aajaltoun : les sillages de deux avions supersoniques traçaient des lignes
parallèles, puis décrivaient de larges boucles avant de repartir en direction
de la mer, tandis que leurs longues queues cotonneuses s’effilochaient pour se dissoudre
dans l’air.
J’ai toujours vécu avec des avions israéliens au-dessus de ma tête. Leur
boucan me terrifiait, enfant, quand ils franchissaient le mur du son ou
menaient des raids sur le Sud. Mon fils fait à son tour l’apprentissage d’un
ciel national labouré régulièrement par Israël. Bientôt, il faudra que je lui
explique pour quelle raison son pays n’a aucune souveraineté sur son propre ciel,
et pourquoi l’armée libanaise a toujours été empêchée d’avoir une flotte
aérienne digne de ce nom. Au Liban, l’apprentissage de la géopolitique est
d’abord celui de la honte et de l’humiliation. (11/2/24)
L’enfant au
pyjama bleu
Une femme et deux enfants ont été tués par un obus israélien à Souaneh
hier. Plus tard dans la soirée, des missiles tirés par un drone ont visé un
immeuble de trois étages à Nabatiyyeh. Le bâtiment s’est effondré sur ses
habitants, entraînant la mort d’au moins huit personnes, dont une mère,
employée à la Lebanese International University, et ses deux petites filles. On
ignore qui étaient les cibles de ce double raid ; on constate seulement
que la majorité des victimes sont des civils et de très jeunes enfants.
Les photos des victimes défilent sur les écrans : un garçon souriant
en uniforme de scout, une mère serrant sa petite fille contre elle, un bébé aux
yeux immenses. Sur une vidéo, on voit un nourrisson extirpé miraculeusement des
décombres, le visage couvert de poussière et de sang, qui a tout juste la force
de gémir tandis qu’on l’emporte avec son pyjama bleu aux motifs colorés. (15/2/24)
Poudrière
Le Liban a fermé son espace aérien entre 1 heure et 7 heures du matin en
raison des représailles iraniennes contre Israël (l’État hébreu avait bombardé
le consulat iranien à Damas le 1er avril, faisant quatorze
morts). Tous les vols ont été reportés, ce qui a plongé l’aéroport de Beyrouth
dans le chaos. Il faut espérer que Téhéran s’en tiendra à cette riposte
mesurée et probablement concertée avec Washington.
Impression d’être assis sur une poudrière (ou sur 2750 tonnes de nitrate d’ammonium
si l’on veut suggérer un parallèle pas si absurde que cela), tandis que, tout
autour, des gamins jouent avec le feu. (14/4/24)
Propagande
Du côté arabe, la
propagande concerne en général les opérations militaires de Tsahal et du Hamas,
mais aussi les intentions prêtées à l’État hébreu, au premier rang desquelles
figurerait le projet d’occuper les pays arabes du Nil à l’Euphrate.
Les Israéliens ne sont
pas en reste. L’un des stratagèmes les plus récurrents du gouvernement actuel
consiste à taxer d’antisémite toute critique à l’égard d’Israël. Le chantage à
l’antisémitisme ne date pas d’hier. L’ancienne ministre israélienne Shulamit
Aloni avait déjà pointé en 2002 cette propension à étiqueter d’antisémite toute
expression critique à l’égard d’Israël. Une « astuce » (selon le
terme de Mme Aloni) fréquemment utilisée par M. Netanyahou, comme on l’a vu il
y a quelques jours encore lorsqu’il a qualifié d’antisémites les manifestants
qui dénonçaient la participation d’Israël à l’Eurovision.
Quand je me suis rendu
en France pour mes études en 1982, alors que le Liban subissait l’occupation
israélienne, je souhaitais rencontrer des juifs, discuter avec eux, apprendre à
les connaître. À Grenoble, où j’étais installé, j’ai écouté régulièrement la
radio de la communauté juive, jusqu’au jour où je suis tombé sur cette phrase
effarante : « Nous sommes entourés de millions de nazis qui parlent
arabe. » Se voir traiter de nazi, quand on est un Libanais sous
occupation israélienne, n’était pas très encourageant pour l’étudiant que
j’étais. C’était mon premier contact avec la propagande israélienne, mais pas avec
la propagande tout court : le conflit libanais m’avait déjà appris que le
mensonge était une arme de guerre souvent plus redoutable que les canons. (17/5/24)
Averroès
Un matin de mai, dans la quiétude du quartier de Ras el-Nabeh encore
endormi, j’entends les clameurs de l’école Ibn Rushd : les enfants sont
bel et bien réveillés, eux. Ils défient les murs de leurs jeux et de leurs
rires. Leurs voix fusent comme la promesse d’un monde qui persiste,
semblant crier à la mort qu’elle n’aura pas le dernier mot : elle
pourra vociférer autant qu’elle voudra, elle pourra missiler, droner, exploser,
déflagrer, assassiner des milliers d’enfants à Khan Younès, à Rafah, à Jabalia,
à Beit Hanoun, à Deir el-Balah… il y aura toujours des corps pour se consoler
et s’aimer, il y aura toujours des enfants pour naître et grandir. Rien
n’arrête la vie. (20/5/24)
Bus scolaire
Quatorze enfants ont frôlé la mort hier matin entre Kfardajjal et Choukine,
dans le sud du pays. Le ciel était bleu, la lumière limpide : une de ces
journées de mai où le beau temps ne rime pas encore avec chaleur. Les enfants
se rendaient à leur école à bord d’un minibus. Ils se croyaient à l’abri dans
leur caza de Nabatiyyeh, loin des zones de confrontation habituelles entre
Tsahal et le Hezbollah. De quoi parlaient-ils, ces préados bercés par les
cahots de la route ? Du championnat de basket qui vient de s’achever avec
la victoire du Riyadi ? D’un jeu vidéo sur leurs téléphones
portables ? De l’année finissante et des projets de vacances ?
Peut-être ne parlaient-ils de rien. Peut-être se laissaient-ils absorber par le
paysage verdoyant qui n’a pas encore eu le temps de virer au jaune sous les
ardeurs de la belle saison.
Soudain l’explosion. Une énorme déflagration. La voiture qui roulait devant
eux, là, à quelques mètres, s’est transformée instantanément en torche,
bondissant de l’autre côté de la route. Le bus a été secoué par le souffle. Son
pare-brise a volé en éclats. Le chauffeur a fait marche arrière, tandis que les
élèves, terrorisés, se cachaient entre les sièges en se protégeant avec leurs
cartables. Plusieurs parmi eux ont été blessés, dont un très jeune garçon ensanglanté
de la tête aux pieds.
Ils ne demandaient rien, ces écoliers. Ils ne demandaient qu’à vivre, et
c’est visiblement trop demander quand on est un enfant du Liban-Sud, même loin
de la Ligne bleue. Les civils gazaouis attendent impatiemment la fin de ce
conflit interminable. Les Libanais aussi. (24/5/24)
Enlacés
Ils s’appelaient Hussein et Amira. Ils avaient dix et six ans. Frère et
sœur. Sur une photo, on les voit souriants, arborant cette
« douceur » dont parlent ceux qui les ont connus. Une douceur qui a tenté
de résister à la furie d’une bombe tombée du ciel, destinée à éliminer Fouad
Choukr, un haut cadre du Hezbollah : on a retrouvé leurs corps serrés l’un
contre l’autre, joue contre joue, sous des tonnes de gravats.
Étaient-ils enlacés dans leur sommeil quand la bombe les a foudroyés ?
Ont-ils eu quelques secondes pour se rejoindre dans un ultime élan de
protection mutuelle ? On ne le saura jamais. L’unique certitude est qu’ils
sont morts dans les bras l’un de l’autre. La religion ne l’admet pas, mais c’est
ainsi qu’ils auraient dû être inhumés, ces deux enfants, comme ils ont toujours
vécu, comme ils sont morts, dans l’éternité d’un geste d’amour. (1/8/24)
Concordance
des temps
Curieuse concordance entre deux temps antinomiques : le temps de l’hubris,
avec ses vociférations, ses bombardements et ses alignements de
cercueils ; et le temps de l’élévation grâce à la communion spirituelle
autour d’un homme de paix nommé Estephan Doueihy, qui vient d’être béatifié. D’un
côté une guerre absurde qui n’en finit pas de semer la mort ; de l’autre
un prélat célébré pour avoir dédié sa vie à la formation des esprits et à la
diffusion de la connaissance, notamment auprès des petites filles privées d’éducation.
Ici des tanks, des explosions, des raids aériens, des quartiers dévastés ;
là une foule recueillie en silence autour d’une figure vertueuse. Nous avons
assisté pendant quelques jours à une étrange concomitance entre le meilleur et
le pire de l’humanité. (5/8/24)
Invisibles
Les gens de ma génération ont vu évoluer le regard du monde sur le Liban.
Dans les années 80, nous suscitions partout l’intérêt et la compassion. Quand j’ai
débarqué en France pour mes études, j’ai été surpris par le nombre de personnes
connaissant en détail les événements qui avaient déchiré mon pays : l’invasion
de 1982, l’assassinat de Bachir Gemayel, les massacres de Sabra et Chatila, la
guerre de la Montagne... Puis les années ont passé et le Liban a fini par
lasser la planète avec ses divisions abyssales et ses ratages monumentaux.
Aujourd’hui, malgré la guerre au Sud, c’est à peine si nous existons encore.
Même la France qui a tenu le Liban sur les fonts baptismaux le 1er septembre
1920, même notre « mère » la France semble embarrassée par cet enfant
intenable dont elle ne sait plus que faire.
Notre condition était calamiteuse jadis, mais nous nous sentions entourés,
ou tout au moins regardés. Aujourd’hui que nous sommes dans une situation bien
plus déplorable, nous avons l’impression d’être invisibilisés, livrés à une
classe politique dont on ne peut rien espérer, sinon davantage de crises et de
désolation, en attendant la grande catastrophe qui
nécessitera une énième intervention étrangère pour remettre sur les rails notre
locomotive bancale. (12/8/24)
L’automate
Il se plaint de son inaptitude au bonheur. Plus rien ne fait battre son
cœur, ni les projets, ni le travail, ni l’amour, pas même la peur ou la colère.
Il effectue en automate les gestes du quotidien, traînant sa carcasse du matin
au soir, vide, atone, triste de la tristesse des grandes solitudes. Ses
plaisirs, quand ils adviennent, sont minuscules et ternes. Il n’a plus goût à
rien, il n’aspire plus à rien. Il se contente d’accomplir son devoir en tâchant
de dissimuler son mal-être derrière des mines et des sourires. Il se sent comme
une ombre qui a égaré son corps.
D’où lui vient cette désolation ? À quand remonte-t-elle ? Il
secoue la tête, incapable de répondre. Il me dit seulement que « l’ambiance
générale » n’aide pas, faisant allusion au climat politique, à la
situation économique, à la guerre au Sud, à la tragédie de Gaza. Des hommes et
des femmes comme lui, il y en a des dizaines de milliers au Liban aujourd’hui,
s’efforçant de remédier à leur mal-être avec des tranquillisants et des
substances plus ou moins licites. On peut supporter une crise passagère, on
peut rallumer une flamme soufflée une fois, deux fois, dix fois ; mais
quand les crises s’enchaînent sans répit et qu’aucune perspective ne se profile
à l’horizon, l’élan vital a de la peine à se maintenir. Les préposés au sort du
Liban n’ont pas seulement détruit le pays ; ils ont fragilisé son peuple au
point que, selon le World Happiness Report publié en mars dernier, les
Libanais occupent le bas du classement mondial des indices de bonheur avec les
habitants d’Afghanistan, du Soudan du Sud et du Lesotho. (24/8/24)
Bipeurs et talkies-walkies
Opérations spectaculaires menées par Israël : mardi 17 septembre, près
de trois mille bipeurs du Hezbollah ont explosé entre les mains de leurs
porteurs ou à proximité, après avoir été piégés par les services israéliens. L’attaque
a fait une douzaine de morts, parmi lesquels deux enfants de huit et onze ans,
et des milliers de blessés.
Le lendemain, ce sont des talkies-walkies qui ont explosé entre les mains
de leurs utilisateurs. Des déflagrations moins nombreuses que la veille, mais
plus puissantes, d’où le bilan humain plus lourd s’élevant à près de vingt
morts.
Israël démontre encore une fois la supériorité de ses moyens technologiques
et d’espionnage. Le Mossad a réussi à infiltrer un réseau de communication considéré
comme inviolable pour le transformer en arme dévastatrice, infligeant au
Hezbollah un revers de taille.
Cette double opération pèse lourd dans la guerre psychologique que se
livrent Israël et le Hezbollah. Une confrontation qui s’est brusquement
intensifiée ces derniers jours et dont nul ne sait, non pas si elle aboutira à
un conflit général, mais à quel moment elle va basculer dans une guerre totale.
(19/9/24)
Journée
noire
Cette fois, c’est vraiment la guerre. Ni partielle, ni périphérique, ni
sous contrôle : la guerre totale. Tsahal a mené des centaines de frappes
aériennes sur le Sud, la Békaa, le Nord, et jusqu’aux cazas à majorité
chrétienne de Jbeil et du Kesrouan. C’est la plus vaste offensive de l’État
hébreu depuis le début des hostilités. On parle d’au moins cinq cents morts,
dont trente-cinq enfants, et mille six cents blessés. Nul ne sait combien de
temps durera cette confrontation entre Tsahal et le Hezbollah. L’unique
certitude est qu’au Liban comme à Gaza, les civils seront les premiers à pâtir
de ce déchaînement de violence.
Les déplacés du Sud affluent à Beyrouth par dizaines de milliers. Ils ont
tous en commun un goût de cendre dans la bouche. Le traumatisme de ce lundi 23
septembre restera longtemps incrusté dans leur mémoire. Ils vous en parlent
comme d’un cauchemar, décrivant la fuite sous les bombes, les villages en
flammes, les cadavres sur les routes, la fumée noire qui s’élève de partout tel
un présage d’apocalypse. Certains ont perdu des proches, d’autres ont subi des
blessures graves. À quoi s’ajoutent les campements de fortune sur les
places et les bords de routes en attendant de trouver un abri.
On ne pourra plus se mentir désormais. La guerre a vraiment commencé.
(23/9/24)
Exode
Les secours s’organisent pour accueillir les déplacés dans les écoles
publiques. À ce jour, 387 centres d’accueil ont été aménagés sur l’ensemble du
territoire. Rue Basta, j’ai vu des jeunes prêter main-forte aux équipes qui
distribuent vivres et matelas. Scène réconfortante quand on se rappelle les
tensions interconfessionnelles dans ce secteur de la capitale : les
sunnites et les chiites se sont affrontés ici ; à présent ils
s’entraident. Un peu plus loin, du côté de l’avenue Bechara el-Khoury, des
scouts de Makassed animent des activités pour les enfants encore perturbés par
les bombardements et leur périple sur les routes.
Les Sudistes ont une longue et douloureuse histoire avec l’exode. Depuis
leur premier déplacement de masse en 1978, lors de la première invasion
israélienne, ils ont dû souvent abandonner leurs foyers pour les retrouver
incendiés ou en ruine, au point que mhajarrin (déplacés) a
fini par devenir synonyme de chiites.
On a l’impression d’être revenu en juillet 2006. À ceci près qu’à l’époque,
Israël avait frappé les infrastructures du Liban : usines électriques,
stations d’eau, ponts, aéroport… Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, pas
encore du moins, sous la pression probable des États-Unis. (25/9/24)
Guerre ?
Après la gigantesque explosion d’hier soir, qui a visé le quartier général
du Hezbollah et peut-être son secrétaire général (dont le sort demeure inconnu
ce matin), les bombardements se sont poursuivis toute la nuit sur la banlieue
sud. L’intensité et la fréquence des frappes, inédites depuis 2006, marquent
clairement le passage à une nouvelle phase de la guerre. Les Beyrouthins ont
passé une nuit blanche. À l’aube, j’ai vu un colossal dôme de fumée noire
au-dessus de la ville.
L’asymétrie des forces en présence interroge d’ailleurs la pertinence du
mot « guerre ». De quelle « guerre » s’agit-il quand une
armée surpuissante déverse un déluge de feu sur une milice infiniment moins
dotée et provoque au passage une hécatombe parmi les civils ? L’armée
israélienne dispose d’une suprématie écrasante. Elle est de loin la mieux
équipée avec son aviation de combat, ses bombes à charge pénétrante, ses
technologies de pointe et, surtout, l’aide illimitée qu’elle reçoit des
États-Unis.
Ceci n’est pas une guerre ; c’est un jeu de massacre. (28/9/24)
Le syndrome
de Kerbala
La nouvelle a provoqué une onde de choc au Liban : Nasrallah a bien
été tué dans le raid du vendredi 27 septembre. La douleur est vive parmi les
sympathisants du Hezbollah. Une douleur proportionnelle à la vénération, mais
aussi à l’affection que l’homme suscitait chez ses fidèles et une partie de la
population libanaise : Nasrallah était pour eux le chef qui avait libéré
le Liban de l’occupation israélienne en 2000 et résisté à l’État hébreu en
2006. En trente-deux ans à la tête du Hezbollah, il s’était imposé comme la
figure tutélaire de sa communauté. Ses partisans soutiennent avec ferveur qu’il
a rendu aux chiites leur dignité bafouée par des décennies de bombardements,
d’invasions, de mépris et de misère. Grâce à lui, ils n’étaient plus les
vaincus de Kerbala, ni les parias de la société libanaise dont ils
constituaient la couche la plus défavorisée. On peut dès lors mesurer
l’abattement ressenti par beaucoup d’entre eux aujourd’hui. Du fond des âges
est remonté un goût amer dont ils auraient préféré ne jamais retrouver le
souvenir : celui de l’humiliation et de la défaite. (29/9/24)
Il
y a ceux qui sont morts écrasés sous des tonnes de gravats : femmes,
enfants, vieillards collatéralisés par une armée surpuissante qui
n’hésite pas à décimer des innocents afin d’éliminer un individu.
Il
y a ceux qui portent le deuil d’un être cher brûlé vif ou déchiqueté par un
obus, qui se consument dans la douleur et la colère, la saine et sainte colère.
Il
y a ceux que les dépêches appellent les blessés, arbre pudique qui cache des
forêts de souffrances : handicaps permanents, mutilations, amputations,
brûlures et autres plaies inguérissables qui rendent la mort autrement plus
douce.
Il
y a ceux qui ont fui leurs foyers sous les bombes et s’entassent aujourd’hui
dans des écoles mal équipées, luttant pour préserver leur dignité malgré la
promiscuité et les privations.
Il
y a ceux qui en sont à leur troisième ou quatrième déplacement, se croyant à
l’abri ici, s’apercevant bientôt que l’abri n’en est pas un, fuyant ailleurs
avec la peur au ventre, poussés encore et encore à l’exode comme plus d’un
million de leurs compatriotes.
Il
y a ceux qui n’ont pas pu partir et s’en remettent à Dieu, se disant que de
toute façon, vivre ou mourir dans l’enfer du Proche-Orient ne fait plus guère
de différence ? Alors autant rester chez soi en attendant la délivrance
par un cessez-le-feu ou par la mort.
Il
y a ceux qui, enfants au début de la guerre civile, ont vu tant d’horreurs dans
leur vie qu’ils sont arrivés au bout de leur force, au bout de leur souffle,
devant fournir un effort surhumain pour faire ce qu’on leur a appris à faire
dès leur plus jeune âge : espérer et attendre.
Il
y a ceux qui, par pur réflexe de survie, tentent malgré tout de poursuivre
leurs travaux, leurs projets, leurs rêves, s’accrochant à ces raisons de vivre
comme à des tiges de roseau secouées violemment par les bourrasques.
Il
y a ceux qui n’osent plus regarder le ciel, qui n’osent plus affronter le jour,
qui n’osent plus jeter un coup d’œil sur leur téléphone, qui demeurent
immobiles, prostrés, perdus dans le brouillard de leurs pensées.
Il
y a ceux, peut-être les plus nombreux, qui ne sont pas en danger immédiat, qui
entendent à peine le tonnerre des explosions au loin, mais qui, abreuvés de
tragédies et de mauvaises nouvelles du matin au soir, mal remis des années de
crise avant le conflit, peinent à garder la tête hors de l’eau.
Il
y a ceux qui suivent les événements depuis l’étranger, dont l’épreuve n’est pas
moindre que celle des Libanais de l’intérieur, déchirés qu’ils sont entre
l’angoisse et la culpabilité.
Il
y a tous les autres aussi, les invisibles, les oubliés, avec leurs histoires
singulières, leurs plaies ouvertes, leurs souffrances intimes qui resteront
enfouies dans le secret des familles.
La
guerre est une idée pour ceux qui l’ordonnent, elle est un calvaire pour ceux
qui la subissent. Le Liban est un pays béni par la nature et maudit par
l’histoire. Son peuple est voué au meilleur comme au pire. Le vent a tourné en
ce mois de septembre, nous replongeant dans l’abîme pour un temps indéfini. (30/9/24)
Fosse
commune
C’est ce qui s’est
produit le dimanche 29 septembre à Aïn el-Delb, dans les environs de Saïda.
Beaucoup de déplacés avaient cru trouver un refuge sûr dans cette commune habitée
par des chrétiens et des sunnites. L’immeuble visé abritait, en plus de ses
résidents, des familles venues des villages chiites de Deyr el-Zahrani,
Kfarroumane, Aïtaroun, Charqiyyé, etc. Quinze appartements répartis sur six
étages dont les occupants attendaient la fin de la guerre pour rentrer chez
eux. Mais l’armée israélienne en a décidé autrement : un homme, quelque
part, a appuyé sur un bouton, et, en un clin d’œil, l’immeuble de Aïn el-Delb
s’est transformé en une tombe à ciel ouvert. Bilan provisoire du carnage, ou de
cette « frappe précise » selon la terminologie usuelle de
Tsahal : soixante et onze morts, dans leur majorité des femmes (dont une
jeune fille de vingt ans qui s’apprêtait à se marier) et des enfants de tous
âges : Mahmoud, Nouh,
Malek, Majed, Ali, Fatima, Ali Réda, Hussein...
Cette énième tragédie,
comme toutes ses semblables, a été pratiquement ignorée par les médias
occidentaux. La vie d’un Palestinien et d’un Libanais ne vaut pas grand-chose
aux yeux du monde, et c’est en soi, au-delà des crimes contre l’humanité commis
pendant cette guerre, une ignominie morale. (1/10/24)
Déplacés
Nouvelle nuit de bombardements sur la banlieue sud. L’air de Beyrouth est saturé
d’une odeur tenace de brûlé, conséquence des incendies provoqués par les
frappes israéliennes. Cette atmosphère rend plus étouffante la détresse des déplacés
qui n’ont pas trouvé de toit pour les abriter dans la capitale. On les voit
partout, seuls ou en famille, assis sur les trottoirs, entourés de leurs sacs
et de leurs valises. Quand il pleut, comme cela est arrivé plusieurs fois hier,
ils s’abritent sous des bâches de fortune, ou courent se presser sous des
auvents. Tous les centres d’hébergement sont pleins à craquer et les autorités
s’emploient à en ouvrir d’autres. Entre-temps, lassés d’attendre, certains
groupes tentent d’investir des hôtels désaffectés (comme le Bristol) ou des
propriétés vides.
La seule question qui obsède les Libanais aujourd’hui est de savoir combien
de temps se prolongera cette tragédie. Beaucoup craignent le pire : « Regardez
Gaza, disent-ils. Un an de guerre et ce n’est pas fini. Les
Israéliens veulent terrasser le Hezbollah et le Hezbollah ne se laissera pas
faire. C’est parti pour durer. »
C’est parti pour durer, en effet. C’est parti en 1948 et cela dure encore. (3/10/24)
Antidotes
Riwan a fait un cauchemar, qu’il me raconte à son réveil : les
Israéliens ont bombardé notre parking, puis ont lancé des « millions de
bombes » autour de l’immeuble. Comme tous les enfants du pays, il est très
perturbé par les événements. Il nous questionne sans relâche sur les raisons et
les acteurs de la guerre, mais aussi sur les missiles, les drones, les avions
de chasse… Il sursaute au moindre bruit en demandant : « C’est quoi
ça ? », et lorsqu’il s’agit d’une explosion, il cherche à savoir si
c’est un mur du son ou un bombardement. Quand un missile frappe les environs,
il court d’une pièce à l’autre pour repérer le lieu de l’impact et l’inévitable
colonne de fumée – noire ou blanche – qui le signale. Il réclame alors le nom
du quartier touché et s’inquiète de savoir si c’est loin de chez nous.
Nous avons fait le choix de tout lui expliquer, ce qui n’est pas si
compliqué quand on songe que les guerres se ramènent peu ou prou à des enjeux
familiers aux enfants : tu me tapes, je te tape, tu casses mes jouets, je
casse les tiens, tu me voles mes affaires, je te force à me les rendre. Le plus
difficile n’est pas de lui expliquer le conflit en utilisant des mots adaptés
et en simplifiant ce qui doit l’être, mais de le protéger de deux sentiments
qui risquent de distiller un venin durable dans son esprit : la peur et la
haine. Pour la première, nous répétons à Riwan que notre immeuble ne risque
rien, même si les huit étages ont été désertés, que son école a fermé et que le
fracas des bombes est très proche. Quant à la haine, dont les effets peuvent
être bien plus dévastateurs, nous nous employons à la canaliser exclusivement,
non sur le peuple d’Israël, mais sur ses responsables politiques qui refusent
d’accorder leurs droits aux Palestiniens et cherchent à imposer leur volonté
par la force. Riwan voue à Netanyahou une franche détestation, à tel point que
dans ses jeux de rôle, la figure du méchant est incarnée désormais, de manière
systématique, par le Premier ministre israélien auquel notre gamin de bientôt
sept ans lance des menaces et des admonestations à faire trembler les murs de
Jérusalem. (4/10/24)
Drones
Depuis le début de l’offensive israélienne contre le Liban, on entend un
bourdonnement continu dans le ciel de Beyrouth, si fort qu’il couvre la rumeur
de la circulation. C’est un supplice sonore infligé à l’ensemble de la
population, provenant des drones qui ont pour double mission de recueillir des renseignements
et d’exercer une pression psychologique sur les habitants.
Le Hezbollah ne peut pas abattre les drones sans être aussitôt localisé et frappé.
Quant à l’armée libanaise, elle reste comme toujours, ligotée et impuissante,
une Grande Muette empêchée de remplir son rôle. Alors on subit ce son entêtant
du matin au soir, en plus des explosions sporadiques et des images qui tournent
en boucle sur nos écrans : villages dévastés, quartiers détruits, corps
couverts de linceuls qu’on enterre à la va-vite, réfugiés jetés sur les routes,
campant sur les trottoirs, entassés dans des écoles sous-équipées. Le
vrombissement sardonique des drones rappelle à chaque instant qui est le maître
du ciel dans cette partie du monde. (5/10/24)
Barrière
sociale
On se souvient qu’au temps de la pandémie, les confinements successifs ont
privé de scolarité des dizaines de milliers d’enfants au Liban, dont beaucoup
n’ont jamais retrouvé les bancs de l’école. L’enseignement en ligne exigeait
une bonne connexion Internet, un matériel fiable, une alimentation électrique
régulière et un environnement propice à l’apprentissage. Autant d’éléments qui
instauraient une discrimination de fait contre les plus défavorisés.
Le conflit actuel crée les conditions d’une nouvelle injustice dans l’accès
à l’éducation. Les enfants issus de milieux modestes sont doublement
pénalisés : lorsqu’ils appartiennent à des familles de déplacés, leurs
parents n’ont pas les moyens de les inscrire dans des écoles privées, dont
beaucoup ont rouvert leurs portes aujourd’hui, notamment dans les régions
chrétiennes épargnées par le conflit ; et quand ce sont des élèves du public,
ils n’ont pas la possibilité de poursuivre leur scolarité car leurs établissements
servent d’abris aux réfugiés.
De toutes les inégalités, celle qui touche à l’instruction est la plus
intolérable. Avant la crise, le Liban peinait à combler le fossé éducatif entre
les élèves ; le fossé s’est creusé encore davantage avec le conflit en
cours. En plus des civils massacrés, blessés et déracinés, les
victimes collatérales de la guerre sont les dizaines de milliers d’enfants
privés d’école parce qu’ils ne sont pas nés du bon côté de la barrière sociale.
(14/10/24)
Le massacre
des innocents
Elles étaient trois familles réfugiées dans une région on ne peut plus
éloignée du Sud, le Nord du pays, plus précisément la localité de Ayto dans le
caza de Zghorta ; une trentaine de personnes attendant la fin de la guerre
dans un immeuble niché au milieu des bois, rassurées de se savoir à l’abri, au
cœur d’une zone chrétienne qui n’avait jamais connu ni conflits ni
bombardements. Selon le propriétaire, il y avait là des personnes âgées
surtout, avec des enfants et un couple fraîchement marié.
Hier lundi, vers 14 heures, les familles étaient attablées autour du repas.
On discutait, on commentait les nouvelles diffusées par la télévision allumée
en permanence, comme dans tous les foyers libanais… Puis, soudain, le raid.
Ont-ils eu le temps d’entendre l’explosion, de voir la gerbe de feu, de sentir
les murs vaciller ? En quelques instants, l’immeuble-refuge s’est
transformé en fosse commune pour ses habitants.
Les massacres se suivent et se ressemblent au Liban et à Gaza. Je ne sais
pas ce qui est le plus difficile à supporter, la violence de la guerre ou l’indifférence
du monde. (15/10/24)
Au pays de
l’intranquillité
Mes petits voisins de palier sont partis, happés par le grand monde qui
aspire les Libanais par milliers semaine après semaine. Ray, Rayan et Rhéa sont
désormais installés aux Pays-Bas. Ils laissent derrière eux des grands-parents désemparés
par leur soudaine disparition.
Hier, Riwan m’a demandé
s’il allait revoir un jour ses voisins, avec dans les yeux une expression
résignée ; non pas inquiète, ni triste, mais résignée. À peine sept ans,
et il a déjà fait l’apprentissage de la résignation au pays de l’intranquillité. (21/10/24)
La tombe d’Oum
Adnan
Tsahal a entrepris de raser tout ou partie des localités proches de la
frontière : Kfarkila, Ramia, Mays el-Jabal, Blida, Houla, Odeisseh,
Yaroun, Aïtaroun, Maroun el-Ras…
Je pense à leurs habitants réfugiés au Liban, exilés en Afrique, en Europe,
aux États-Unis. Ils savent que leurs maisons, leurs jardins, leurs vergers,
leurs sanctuaires, que tous ces lieux chers ont été réduits à un désert de
cailloux. On imagine leur désarroi : ce n’est pas seulement une question d’espace ou d’édifices ; c’est
une affaire de mémoire, d’identité, de rapport au monde.
Je pense à ma grand-mère maternelle, Oum Adnan, enterrée dans le jardin de
sa maison à Markaba, à quelques centaines de mètres de la Ligne bleue, parmi
ses chers oliviers, tout près du parterre où elle faisait pousser de la menthe
et du basilic. A-t-elle été rasée, elle aussi, sa vieille maison en pierres ?
Et ses arbres, ont-ils été brûlés, arrachés ? Et la dalle de marbre qui
porte son nom, a-t-elle été fracassée, est-elle encore visible ?... (22/10/24)
Légitime
défense
Les frappes israéliennes varient selon la cible : soit Tsahal cherche
à éliminer un cadre du Hezbollah et les missiles s’abattent sans préavis
sur son domicile, sacrifiant au passage des civils, femmes et enfants compris.
Soit l’armée israélienne annonce viser un dépôt d’armes ou une infrastructure
du parti, et dans ce cas les habitants des lieux concernés sont avertis, ce qui
leur laisse une demi-heure pour fuir leurs appartements. Voilà pourquoi la
plupart des résidents de Beyrouth, mais aussi d’autres régions, se tiennent
prêts vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour une évacuation en catastrophe
de leurs immeubles : les documents importants et les objets précieux sont
rassemblés près de la porte, ainsi qu’une petite valise de vêtements. Des
centaines de familles ont ainsi sauvé leurs vies et ce qui pouvait l’être, tout
en laissant derrière elles des maisons transformées en décombres, avec leurs
meubles, leurs souvenirs, leur âme.
Cela rappelle à ma mémoire une pratique utilisée par l’armée d’occupation
en Cisjordanie : punir collectivement les proches des militants
palestiniens coupables d’avoir participé à des attentats, ou à des préparations
d’attentats, en détruisant leurs habitations. Les familles étaient sommées de vider
les lieux sur-le-champ, avec très peu de temps pour sauver l’essentiel. Quand,
jeune homme, je lisais des articles et des témoignages sur ces procédés expéditifs,
j’ignorais qu’un jour, ils seraient appliqués dans mon propre pays. (23/10/24)
La maison
des Baalbaki
Le peintre Abdel-Hamid Baalbaki avait consacré des décennies à bâtir sa villa
à Odeisseh, une belle demeure patricienne couverte de tuiles rouges, entourée
d’un jardin où lui et son épouse reposaient. La maison abritait un grand nombre
de ses toiles, mais aussi une bibliothèque riche de mille cinq cents volumes et
une importante collection d’objets d’art. Seul le premier étage était habité,
le deuxième devant accueillir un musée dédié aux œuvres du peintre :
c’était le projet porté par ses enfants, Samya, Joumana et Loubnan. Ils avaient
grandi dans cette maison, pour laquelle ils nourrissaient un attachement
viscéral, devenu encore plus fort depuis la mort de leurs parents et leur
inhumation dans les lieux.
Le village de Odeisseh, limitrophe de la frontière, fait partie des
localités rasées par Tsahal. Voilà des jours que l’État hébreu diffuse des
images de villages libanais où des dizaines de maisons explosent simultanément
dans un feu d’artifice macabre. La maison des Baalbaki n’a pas échappé à la
dévastation. Une seconde a suffi pour la transformer en un tas de gravats,
pulvérisant avec elle l’œuvre d’une vie. (28/10/24)
Les
perruches
Des deux côtés de l’avenue Omar Beyhum qui sépare l’hippodrome du parc des
Pins, on voit des campements de réfugiés : ici une tente, là un simple
drap tendu entre un arbre et un mur avec des matelas au sol, un peu plus loin
une bâche, des coussins et des couvertures pliées sur un sommier de cartons. Hommes,
femmes et enfants attendent la délivrance sur ces bouts de trottoir. Ils n’ont
pas trouvé de place dans les centres d’accueil de la capitale et de ses
environs ; les seules possibilités d’hébergement se trouvent dans le Nord,
au Akkar. Beaucoup trop loin. Alors ils préfèrent rester à Beyrouth, dans l’espoir
qu’ils pourront bientôt rentrer chez eux, à supposer que leur chez-eux existe
encore, ou, s’il n’a pas été entièrement détruit, qu’il sera en partie
habitable pour qu’on puisse s’y installer et réparer le reste.
Dans l’un de ces campements improvisés vivent des réfugiés d’un genre
particulier : une paire de perruches. Leurs propriétaires ont évacué leur
maison du Sud en catastrophe. Ils ont rassemblé dans l’urgence quelques effets
précieux et fui vers le Nord en emportant avec eux les oiseaux terrorisés
par les bombardements.
Les voilà à Beyrouth, ces perruches qui gazouillent le même petit chant
qu’elles serinaient là-bas, dans leur lointain village. Elles apportent un peu
de douceur à leurs compagnons d’infortune, un lien avec leur existence d’avant,
la certitude, illusoire peut-être, que la vie aura malgré tout le dernier mot. (29/10/24)
Big Brother
J’ai été réveillé par des bombardements violents sur la banlieue sud (Borj
el-Barajneh, Haret Hreik, Ghobeiry, Roueiss, Mreijeh, Tahwitét Ghadir, Kafaat).
Depuis, impossible de fermer l’œil avec le bourdonnement continu des drones qui
labourent en permanence le ciel de Beyrouth. Le bruit entêtant de ces machines,
strident le jour, devient insupportable dans le silence nocturne. Ces drones
sont notre Big Brother, des engins de surveillance et d’humiliation paradant
sous le regard impuissant de l’armée nationale qui n’a ni les moyens, ni le
droit, d’abattre un appareil ennemi au-dessus de sa propre capitale. (1/11/24)
Tsahal à
Batroun
Un commando israélien débarque en zodiac dans la ville balnéaire de
Batroun. Une vingtaine de soldats investissent un chalet de plage, enlèvent un
homme nommé Imad Amhaz, puis se retirent aussi discrètement qu’ils sont
arrivés.
Batroun se situe au nord du pays, au cœur d’une région chrétienne très
éloignée du front. Cela n’a pas empêché Israël d’y effectuer un kidnapping en
toute tranquillité. Autre élément troublant : le commando israélien n’a
pas été intercepté par les garde-côtes libanais, ce qui pointe l’impréparation
et le sous-équipement de l’armée nationale. Quant au contingent allemand de la
FINUL chargé de surveiller les côtes, il ne semble pas avoir constitué un
obstacle pour les Israéliens, alors que ces mêmes Casques bleus allemands
avaient abattu il y a quelques jours un drone envoyé par le Hezbollah en
direction d’Israël.
Il y a un paradoxe fondamental à dire et répéter que l’armée libanaise doit
être la seule garante des frontières, alors qu’on ne lui donne pas les moyens
d’intercepter un zodiac près d’une grande ville, ni d’abattre un drone dans le
ciel de la capitale. On ne peut pas d’un côté revendiquer pour l’armée un rôle
central, et de l’autre la cantonner à des tâches de police. Si le Hezbollah a
pu s’imposer au Liban, et justifier son existence aux yeux de beaucoup de
Libanais, c’est parce que l’armée nationale a été empêchée de remplir sa
mission et de s’équiper convenablement. Il faut savoir ce qu’on veut. À moins
que l’objectif réel ne soit de maintenir le Liban dans un état perpétuel de
soumission et d’aliénation. (3/11/24)
L’enfant
miraculé
Ils étaient seize dans cet immeuble de Sarafand, joli village côtier au sud
de Saïda, connu pour ses palmiers, ses agrumes, ses souffleurs de verre et sa
plage. Seize personnes sur trois étages, seize âmes qui dormaient paisiblement
sous le toit de Dieu.
Soudain, des engins de mort ont surgi du ciel. Pourquoi cet immeuble ?
Pourquoi cette nuit-là ? On ne le saura jamais. On sait seulement que le
bâtiment a été frappé par des missiles qui l’ont pulvérisé dans un fracas d’apocalypse.
Les secours ont accouru aussitôt, avec leurs pelleteuses et leurs projecteurs.
Toute la nuit des hommes ont fouillé les décombres, effeuillant avec précaution
ce millefeuille macabre dans l’espoir de trouver des survivants. Mais les
ruines ne dégorgeaient que des cadavres, encore des cadavres, des hommes, des
femmes, des enfants.
Le lendemain, alors qu’une pelleteuse soulève un godet lourd de pierres et
de meubles broyés, on aperçoit un petit corps ensanglanté. On s’approche, on l’examine :
c’est un enfant de deux ans qui respire encore, malgré quatorze heures passées
sous les gravats. Il est blessé au crâne, amputé de la main droite, mais
vivant.
Le petit garçon s’appelle Ali Khalifé. Il gît à présent dans un hôpital où
il se remet lentement du cataclysme. Son père Mohamad n’est pas à son chevet,
ni sa mère Mona, ni sa sœur Nour, ni ses deux grands-mères, tous morts dans l’attaque
de Sarafand. Il est l’unique survivant de la famille, l’unique survivant de l’immeuble,
un miraculé à qui il faudra expliquer un jour pourquoi il est encore permis, au
XXIe siècle, de massacrer des innocents sans que personne n’arrête
le bras du crime. (4/11/24)
Immondices
L’air de Beyrouth est triplement vicié depuis l’élargissement du conflit le
23 septembre.
Il y a d’abord cette odeur constante de brûlé qui plane sur la ville, provenant
des ruines fumantes de la banlieue sud. À chaque pilonnage, on voit s’élever
des colonnes blanches ou noires qui envahissent le ciel avant de se disperser
dans tous les quartiers. Elle est là, en permanence, cette odeur de mort, pour
peu qu’on mette le nez dehors, plus ou moins forte selon l’heure du
bombardement et la direction du vent.
Il y a ensuite les scies électriques suspendues au-dessus de nos têtes :
les drones israéliens qui sillonnent nuit et jour le ciel de la capitale, avec
quelques plages de répit, dont le grésillement teigneux s’incruste dans nos
pensées, nos échanges, nos vies. Les Libanais ont baptisé les MK « Oum
Kamel », dérisoire trait d’humour pour conjurer l’humiliation et le
mal-être.
Il y a enfin les immondices charriées par Internet, car c’est peu dire que
la parole s’est libérée depuis quelques semaines : provenant de tous les
bords politiques, les discours de haine se déversent sans retenue sur les pages
des réseaux sociaux, mais aussi sur certaines radios. Un minuscule échantillon
entendu dans une émission radiophonique ouverte aux auditeurs : « Les
réfugiés, il ne faut pas leur distribuer de la nourriture, qu’ils se
nourrissent dans les poubelles », sans que l’animateur n’interrompe
ni ne condamne ces propos édifiants.
Voilà l’air qu’on respire à Beyrouth ces temps-ci, en attendant la fin de
la guerre, la disparition des drones et l’apaisement des esprits. (15/11/24)
Les soldats
aux mains nues
L’armée libanaise n’a
aucun droit : elle ne dispose pas d’armes suffisantes pour faire face aux
agressions étrangères dans l’une des régions les plus militarisées du monde. Il
lui est interdit de constituer une flotte minimale d’avions de chasse et de
navires de guerre. Elle n’a même pas le droit d’intercepter un drone au-dessus
de Beyrouth. En plus d’être démunis, nos soldats sont appauvris par la crise
jusqu’aux limites de la misère. Le seul droit dont ils jouissent, totalement et
incontestablement, est celui de mourir sous les tirs d’une armée surpuissante.
Trente-six de nos hommes
sont tombés sur le front, les mains nues ou presque, abandonnés de tous,
n’ayant pour eux que l’affection d’un peuple qui, dans sa grande majorité,
souhaiterait que l’armée nationale soit son seul bouclier, mais qui voit
chaque jour comment elle est empêchée de remplir pleinement son rôle. (17/11/24)
Il est quatre heures du
matin. J’ai été réveillé il y a deux heures par les drones dont le vacarme,
particulièrement strident, indiquait un vol à très basse altitude. Puis il y a
eu des raids sur la toute proche Haret Hreik. Impossible de retrouver le
sommeil. Nous devons être des dizaines de milliers de Beyrouthins éveillés à
cette heure, nous demandant si le Proche-Orient refermera bientôt cette
parenthèse de ruines et de mort, ou si, pour nous comme pour les Palestiniens,
le conflit se prolongera quelques semaines, voire quelques mois encore... Nous
espérons le meilleur tout en nous préparant au pire. (21/11/24)
French bashing
Israël poursuit ses
pressions sur le Liban en bombardant Beyrouth intramuros, mettant à profit son
écrasante supériorité militaire. Plusieurs points d’achoppement subsistent dans
les négociations menées par Hochstein pour mettre fin au conflit, concernant,
entre autres, la composition de la force internationale chargée de superviser
le cessez-le-feu. Le journal Yedioth Ahronoth révèle à ce propos
qu’Israël refuse la participation de la France, soupçonnée de parti pris par
Netanyahou. Dans la logique du Premier ministre, qui n’est pas avec lui est
forcément contre son pays. Il n’y a pas de juste milieu. Ou bien on cautionne
toutes les décisions et actions de son cabinet de guerre, y compris les pires,
ou bien on gravite dans l’orbite des ennemis d’Israël, ce qui n’est évidemment
pas le cas de la France dont on connaît la proximité avec l’État
hébreu et son souci d’œuvrer pour la pacification de la région.
Cette exigence de
soutien inconditionnel me rappelle celle des autorités américaines en 2003,
quand les États-Unis s’apprêtaient à envahir l’Irak en invoquant le fallacieux
prétexte des armes de destruction massive. Une campagne de French bashing
avait été orchestrée à l’époque pour intimider la France qui s’opposait à cette
invasion. En écoutant le discours de Dominique de Villepin au Conseil de
sécurité alors, je me souviens avoir ressenti de la gratitude envers la France.
C’est ce même sentiment que j’éprouve aujourd’hui, comme beaucoup de Libanais,
en espérant que Paris fera le poids face au tandem insécable Tel
Aviv-Washington. (23/11/24)
Sous les bombes
Un récit parmi des
milliers d’autres, celui de Hussein Moussa, un habitant du Sud âgé de
soixante-deux ans. Sa famille s’était réfugiée à Saïda, mais lui avait choisi
de rester dans son village de Doueir en se disant qu’il ne craignait
rien : il n’y avait ni combattants ni caches d’armes ni infrastructure
militaire aux alentours. Il se sentait en sécurité, jusqu’au jour où les raids
se sont intensifiés et qu’un missile est tombé à proximité de sa maison,
lézardant les murs et les plafonds. Hussein s’est résolu à partir, mais plus
aucun véhicule ne roulait sur les routes bombardées. Le seul moyen qui lui
restait de fuir était une vieille bicyclette dont il se servait pour faire
des courses au village avant la guerre. En un instant, il a rassemblé ses
boîtes de médicaments et ses documents personnels, enfourché son vélo et s’est
mis à pédaler à perdre haleine sur des kilomètres, sans s’arrêter, poursuivi
par le fracas des bombes, contournant des cratères d’obus, traversant des
paysages apocalyptiques où se succédaient des habitations éventrées et des
bâtiments détruits d’où montaient les fumées noires.
À un moment, épuisé,
effrayé par les pilonnages, Hussein Moussa croit sa fin proche. Il s’arrête,
appelle sa famille pour lui faire ses adieux, puis, dans un ultime sursaut de
vie, il contacte son ami Najem, habitant de Nemayré, afin de lui demander de l’aide.
Najem ne peut pas lui porter secours et pour cause : sa propre maison
vient d’être ciblée par un missile ; il a perdu plusieurs membres de sa
famille. Hussein ignore où il a puisé la force de poursuivre son chemin sous
les bombes. Il traverse Kaouthariyét al-Siyyad, Kaakaiyyet el-Snoubar, Tebna.
Partout des villages fantômes, des amoncellements de gravats là où s’élevaient
des maisons, des écoles, des bâtiments publics. Il pédale ainsi pendant des
heures, sans plus oser s’arrêter, même une seconde, même pour boire ou
reprendre son souffle ou appeler les siens, tandis que les avions et les drones
transpercent le ciel et que des explosions résonnent de toutes parts. Une seule
pensée le hante : arriver sain et sauf à Saïda. Une seule prière :
que Dieu l’épargne, ne serait-ce qu’une poignée d’heures, le temps de retrouver
ses proches, et après, qu’Allah lui prenne la vie si telle est sa volonté…
Hussein Moussa n’est pas
mort. Il vit à présent dans une école à Saïda en attendant de pouvoir rentrer
chez lui. D’autres que Hussein, par centaines, par milliers, n’ont pas eu sa
chance. La guerre a déjà entraîné la mort de 3768 personnes au Liban. Voilà
deux mois et deux jours qu’Israël multiplie les raids meurtriers, semant la
mort et la ruine, sans parvenir à ses fins : le Hezbollah a réussi à
envoyer cent soixante roquettes sur l’État hébreu hier, atteignant les environs
de Tel Aviv. (25/11/24)
Joie minuscule
Le cessez-le-feu est entré en vigueur à quatre heures
ce matin. On espère que les deux parties respecteront leurs engagements et que
la frontière terrestre sera définitivement tracée pour éviter tout motif de
conflit à l’avenir. On espère aussi que le calvaire de Gaza se terminera
bientôt et que le pouvoir israélien renoncera enfin à sa politique de déni
envers le peuple palestinien. Beaucoup d’espoirs bâtis sur une joie minuscule
en ce matin frisquet de novembre.
Le Liban doit à présent panser ses nombreuses plaies. Il
y a aujourd’hui des milliers de familles endeuillées, des dizaines de milliers
de blessés, des villages entiers nivelés au sol, une quantité incalculable
d’habitations détruites. Il y a des cœurs fracassés, des âmes en morceaux, des
souffles raccourcis, des corps à la traîne. Il faudra du temps, beaucoup de
temps, pour que le Liban se remette de ce nouvel ouragan. (27/11/24)
Une autre histoire
À peine le cessez-le-feu
était-il entré en vigueur que des cortèges de voitures se sont formés un peu
partout au Liban pour prendre la direction du Sud. Dès cinq heures du matin,
l’autoroute reliant Beyrouth à Saïda était encombrée de véhicules, ainsi que
les entrées de Tyr et d’autres agglomérations. Les déplacés avaient hâte de
rentrer chez eux, même si leur enthousiasme était mêlé d’appréhension :
dans quel état allaient-ils retrouver leurs habitations ? Allaient-ils
seulement les retrouver au milieu des ruines cataclysmiques comme celles de
Nabatiyyeh, dont les ravages rappellent les rues dévastées de Jabalia et Beit
Lahia ? Rien n’est certain. À la loterie de la guerre, il n’y a pas de
gagnants, hormis les marchands d’armes.
Un grand nombre de
déplacés n’ont pas pu passer cette première nuit de paix chez eux, soit parce
qu’ils n’ont plus de toit pour les abriter, soit parce que leurs maisons,
encore debout, sont devenues inhabitables. Depuis 1948, la population du Sud a
subi d’innombrables invasions, raids, exodes, massacres et autres malheurs en
tous genres, mais cette fois, le bilan de la catastrophe est très lourd sur
tous les plans. On a touché le fond en cet automne 2024. Il faudra du temps, de
l’énergie et beaucoup de ressources, morales comme financières, pour remonter à
la surface. Le plus important est qu’on brise une fois pour toutes ce cycle
interminable de la violence. L’histoire du Liban a été ponctuée de guerres
depuis l’indépendance. Le temps est peut-être venu d’écrire une autre histoire.
(28/11/24)
Le dernier berger de Nabatiyyeh
Il s’appelle Ali
Kaddouh, alias Abou Hussein. À quatre-vingt-onze ans, il est le dernier berger
de Nabatiyyeh et, à ce titre, la population locale lui voue un grand respect et
autant d’affection. Il porte beau, Abou Hussein, élancé, la moustache fournie,
l’œil espiègle sous son turban arabe. Il n’est pas farouche, notre berger, il
raconte volontiers ses histoires de l’ancien temps, quand les gens mangeaient
leur propre pain et se nourrissaient de ce qu’ils plantaient, vivant dans la
pauvreté mais sans besoins superflus pour les tourmenter, ni voitures, ni
vacarme, ni pollution. Il vous parle du fameux marché de Nabatiyyeh, qui
drainait jadis tout le peuple du Sud, de Yaroun à Tibnine, et il esquisse un
geste ample comme si Yaroun et Tibnine se confondaient avec les confins du
monde. Il se souvient comment les gens faisaient le pèlerinage de La Mecque à
pied, un long trajet qu’ils effectuaient par tout temps, un mois à l’aller, un
mois au retour, et personne ne se plaignait alors, pas comme les citadins d’aujourd’hui
qui tirent la langue au bout de cent mètres de marche. C’est parce qu’ils ne
bougent plus et mangent mal, vous explique-t-il. Lui, quand il a soif en
faisant paître son troupeau, il boit du lait de chèvre à même le pis de la
bête ; pas besoin ni de bouteille, ni d’emballage.
Il est intarissable,
Abou Hussein, il cabotine un peu, feignant une colère toute théâtrale qu’il
interrompt par un immense éclat de rire. Il chante aussi, des mawwals et des
mijanas qui évoquent le roc, le jurd et la treille sous la lune. Vous l’écoutez
en contemplant ses mains calleuses qui ne tiennent pas en place : elles
vous rappellent la main d’un aïeul que vous embrassiez enfant, parce qu’il
était d’usage à l’époque de porter révérencieusement ses lèvres aux mains des
anciens. Vous aimeriez qu’il vive longtemps encore, ce berger antédiluvien. À
travers lui survit une partie de votre histoire, de votre identité, des ombres
familières englouties par les ans.
Après l’élargissement du
conflit le 23 septembre, alors que tout le monde pressait Abou Hussein de
quitter Nabatiyyeh, il s’est obstiné à rester chez lui, auprès de ses bêtes qu’il
refusait d’abandonner. Aucune voix, aucun argument ne parvenaient à lui faire
entendre raison. Au fil des semaines, il est devenu l’icône de la résistance,
non pas la résistance militaire et politique, mais la résistance du peuple
attaché à sa terre, qui ne se laisse intimider ni par les bombes ni par les
drones, qui demeure là, continuant sa vie comme si de rien n’était, sans
forfanterie, sans héroïsme, avec la simplicité d’un ruisseau qui trace son
chemin parmi les herbes.
À deux jours près, Abou
Hussein aurait eu la vie sauve. Mais le vieil homme n’a pas été épargné par les
bombes. Le lundi 25 novembre, l’avant-veille du cessez-le-feu, ses vieux os ont
été brutalement brisés. Un obus israélien a mis fin à ses jours,
fauchant ce dernier témoin d’un monde révolu. Il est mort, Abou Hussein, et sa
mort est scandaleuse, comme celle de tous les civils broyés par cette guerre
absurde. Avec lui, c’est un pan de notre mémoire qui s’en va. Un fragment de
notre âme collective de Libanais, emporté par les torrents de l’histoire. (30/11/24)
La citadelle de Chamaa a été construite par les Croisés
sur des vestiges remontant à l’Antiquité. Gravement endommagée en 2006, elle a
dû attendre treize ans avant d’être complètement restaurée grâce à une
subvention de l’AICS (Agence italienne pour la coopération au développement). Les
travaux minutieux menés par des archéologues se sont achevés en 2019, rendant
au site toute sa splendeur.
Et voilà que six ans plus tard, des missiles
israéliens viennent de détruire ce haut lieu du patrimoine en quelques secondes...
La paix est lente, la guerre foudroyante. (1/12/24)
Tragédie commune
Le cas de Zeev Erlich
illustre la contamination de l’armée israélienne par le sionisme radical. C’est
du moins ce que pense le général à la retraite Assaf Agmon, grand-père du jeune
sous-officier mort aux côtés de l’archéologue biblique. Dans une déclaration
accablante, Assaf Agmon accuse l’armée d’avoir fait tuer son
petit-fils « pour rien ». Il accuse Netanyahou de céder aux
exigences de l’extrême droite israélienne qui a
« gangrené » Tsahal avec son idéologie de « conquête
territoriale ». Et il ajoute : « Netanyahou commet des
crimes de guerre en sacrifiant des vies humaines sur l’autel de son agenda
politique. »
Assaf Agmon et moi
n’appartenons pas au même camp. Des montagnes de ruines, des rivières de sang
et soixante-seize ans de confrontations nous séparent. Mais quand je lis ses
propos, quand je l’écoute prononcer l’oraison funèbre de son petit-fils, je
constate que nous partageons la même lecture de notre tragédie commune :
Netanyahou ne nuit pas seulement aux Palestiniens et aux Libanais, il nuit
aussi aux Israéliens et à son propre pays. (4/12/24)
Chair à
canon
Les principales victimes de cette guerre sont les pauvres qui ont constitué
le plus gros du contingent sacrificiel. Ceux qui n’ont pas les moyens de fuir
ni de se protéger, qui ont un accès limité aux soins, à la nourriture et au
logement, qui s’engagent dans les milices pour assurer leur subsistance, ce ne
sont pas les nantis, mais bien les gens du peuple qui subissent ainsi une
double peine : la misère et la mort. En témoignent, côté libanais, les
combattants du Hezbollah immolés par milliers sur le front, issus de milieux
modestes dans leur immense majorité. Le Hezbollah leur a offert un salaire
correct en dollars, assuré une couverture médicale, des aides pour le logement
et la scolarité de leurs enfants. Il leur a donné ce qu’ils n’avaient pas
trouvé ailleurs, comblant de manière providentielle les failles béantes de
l’État libanais. En échange, ils devaient se tenir prêts pour le martyre. Et
ainsi fut fait. « Quand les riches se font la guerre, ce sont les
pauvres qui meurent », écrivait Sartre. (7/12/24)
L’enfant de
la photo
Vous suivez sur Internet les nouvelles de la Syrie en essayant de démêler l’écheveau
des alliances et des croisements d’intérêts qui ont conduit à la chute de
Bachar el-Assad. Vous feuilletez des pages numériques où sont décrits le
calvaire des prisonniers politiques syriens et l’afflux de nouveaux réfugiés au
Liban – chiites, chrétiens, alaouites, sunnites proches de l’ancien régime.
Soudain vous tombez sur le visage d’un petit garçon qui vous évoque
irrésistiblement le vôtre, en plus jeune. Il doit avoir quatre ou cinq ans, une
bouille d’enfant malicieux, la peau lisse et nette d’un môme choyé, les cheveux
châtains soigneusement coiffés. Il sourit sur la photo, et vous lui souriez
intérieurement, de façon machinale, sans soupçonner ce que vous allez apprendre
un instant plus tard : cet enfant qui baigne dans la douceur d’un foyer
aimant, cet enfant qui vous a happé au détour d’un clic, est en réalité un
enfant mort. Sa famille avait fui le village de Houla à la frontière avec
Israël, et elle avait trouvé refuge à Maaysrah, au cœur du caza chrétien de
Kesrouan. C’est là que le petit garçon a été tué par un missile il y a deux
mois. On vient seulement de retrouver son corps sous les décombres d’un
bâtiment bombardé par Tsahal.
En quelques secondes, votre quiétude attendrie s’est brisée pour laisser
place à une douleur vive : ce gamin en apparence heureux était déjà, au
moment où vous regardiez sa photo, un cadavre enseveli sous les ruines. Il s’appelle
Amir Wissam Hussein, le petit garçon de la photo. Il ne pourra pas être enterré
dans son village de Houla, toujours sous occupation, comme des dizaines d’autres
localités où Tsahal, malgré la trêve, continue de détruire des maisons et de
vadrouiller librement en empêchant les habitants de rentrer chez eux. (10/12/24)
Quelle guerre ?
Avant la guerre, pendant la guerre, après la guerre : longtemps le
conflit de 1975-1990 a constitué un jalon incontournable pour se repérer dans
l’histoire contemporaine du Liban. La chronologie s’organisait naturellement
autour de ce massif de quinze ans et, dans mes conversations ou pendant mes
cours, quand je situais un événement avant la guerre, il me semblait évident
que mes interlocuteurs se repéraient sans difficulté dans le temps en question.
Depuis le conflit de 2006, et plus encore depuis celui de 2023-2024, les
choses ont changé : à présent, quand je mentionne la guerre, on me répond
le plus souvent : quelle guerre ? La durée, l’ampleur et le bilan du
conflit de 1975 ne suffisent plus à l’imposer comme une référence absolue. Le
temps a passé, la mort a produit son œuvre, les jalons se sont décalés. On a
les repères de son âge. (17/10/25)
Déréliction
Nous avons été réveillés vers trois heures du matin par une série
d’explosions dans la banlieue sud. Riwan s’est précipité dans notre chambre,
tout tremblant, puis il m’a entraîné au salon pour voir les colonnes de fumée
qui s’élevaient dans le ciel.
Le conflit a repris de plus belle. Après quinze mois d’une fausse trêve où
Israël a continué de mener des frappes contre le Hezbollah, en invoquant une
interprétation extensive du cessez-le-feu, nous voilà revenus à la situation de
guerre totale qui sévissait avant le 27 novembre 2024.
Sensation d’épuisement et de dégoût. On avait beau voir revenir la
catastrophe à grands pas, on n’y était pas préparé. On n’est jamais préparé à
ça. Le Liban est laissé à l’abandon. L’horizon est sombre, non par absence de
solutions, mais parce que les décideurs ne croient qu’à la violence. Nous
allons, encore une fois, assister impuissants à la dévastation du pays et au
massacre des innocents.
L’école de Riwan est fermée jusqu’à nouvel ordre. Pas de cours pour moi non
plus. Seule Nayla ira à l’Hôtel-Dieu aujourd’hui : les hôpitaux ne chôment
pas au Liban. (2/3/26)
Saletés géopolitiques
À l’aube du 27 novembre 2024, avec le début de la trêve, beaucoup de
Libanais avaient cru naïvement que le cessez-le-feu tiendrait bon. Candeur
excusable car le point de référence, alors, était le 14 août 2006 qui avait mis
fin à trente-trois jours de conflit entre Israël et le Hezbollah. Certes, après
la guerre de 2006 et pendant dix-sept ans, Israël avait commis trente mille
violations de la résolution 1701 : survols quotidiens du territoire
libanais, incursions navales dans les eaux territoriales, franchissements de la
Ligne bleue par des patrouilles et des engins de terrassement. De son côté, le
Hezbollah avait maintenu ses armes et ses infrastructures militaires au sud du
Litani, au mépris de la même résolution 1701 qui stipulait la démilitarisation
de cette zone. Il n’empêche que, de manière globale, la Ligne bleue était
restée paisible et la population libanaise, comme celle de la Galilée, avait pu
mener une vie à peu près normale.
Rien de tel depuis le 27 novembre 2024, car si le Hezbollah s’est gardé de
tout tir vers Israël pendant quinze mois (à l’exception de deux roquettes sur
Kfarchouba le 2 décembre 2024), s’il a entrepris d’évacuer le sud du Litani en
concertation avec l’armée libanaise, Israël, lui, a poursuivi ses raids et ses
agressions comme si de rien n’était, tuant des centaines de Libanais, occupant
des pans du territoire, empêchant les habitants de rentrer chez eux dans de
nombreux villages. La dissymétrie est tellement flagrante entre l’attitude des
deux belligérants qu’on éprouve de la honte, non pas pour le gouvernement
israélien qui s’est depuis longtemps affranchi de toute barrière morale, mais
pour les États-Unis, parrains de la trêve, dont la complaisance avec l’exécutif
israélien n’a jamais été aussi criante.
Le Hezbollah porte une part de responsabilité dans la situation
actuelle : il n’a pas évacué le sud du Litani après la guerre de
2006 ; il s’est ingéré inconsidérément dans le conflit de Gaza le 8
octobre 2023 ; il a mis fin à sa longue retenue en lançant six missiles
sur Israël dans la nuit du dimanche au lundi. Mais il faut faire preuve d’un
aveuglement total ou d’un parti pris évident pour ne pas reconnaître que la
responsabilité majeure du désastre incombe à Israël qui continue, avec l’aval
des États-Unis, de se comporter en maître absolu du Proche-Orient, loin de
toute volonté de négociation en vue d’une paix véritable.
Et qui paie, comme toujours, le prix de ces saletés géopolitiques ?
Les innocents qui tomberont par centaines dans ce nouveau conflit ; les
déplacés du Sud qui, par dizaines de milliers, ont été arrachés à leurs maisons
et leur terre ; l’ensemble de la population libanaise dont la vie, encore
une fois, est mise sens dessus dessous sans aucun espoir à l’horizon. (4/3/26)
Bétail humain
Tsahal a sommé les habitants de la banlieue sud de quitter leurs maisons.
En moins d’une heure, tous les axes autour de Dahieh étaient bouchés. Partout
des véhicules surchargés de passagers et de bagages tentaient d’avancer,
pare-chocs contre pare-chocs, en direction du nord ou de l’est. Le chemin du
sud leur était interdit en revanche : le communiqué de l’armée israélienne a
menacé de mort toute personne qui s’aventurerait à prendre la route de Saïda.
Des dizaines de milliers de familles se trouvent ainsi réduites à l’état de
bétail humain, brutalement chassées de leurs foyers et jetées sur les routes.
Tsahal reproduit au Liban le schéma de Gaza, disposant des populations civiles
comme d’une variable d’ajustement, dans un mépris total des conventions internationales.
Le ministre des Finances Bezalel Smotrich nous a promis de transformer la
banlieue sud de Beyrouth en un nouveau Khan Younès. J’ignore ce qu’il y a de
pire : l’enfer qu’il nous promet, ou sa jubilation d’avoir rasé une ville
de deux cent cinquante mille habitants. (6/3/26)
La vie de l’autre
Dans la nuit du vendredi au samedi, un commando héliporté israélien a
effectué un raid à Nabi Chit, dans la Békaa. Le but de l’opération n’était ni
de détruire une infrastructure du Hezbollah ni d’enlever un cadre du
parti : il s’agissait de récupérer la dépouille de Ron Arad, un pilote
israélien capturé par le mouvement Amal en 1986 et disparu depuis.
Bilan de l’expédition ? Quarante et un morts, dont nombre de
civils alertés par le bruit et exécutés avec des armes silencieuses. Un
ouvrier syrien, sa femme et ses quatre enfants figurent parmi les victimes. Des
habitants de la région ont également été abattus alors qu’ils tentaient de
résister à l’incursion.
Quarante et un morts pour rapatrier les ossements d’un pilote disparu il y
a quarante ans. Rarement la vie aura compté pour si peu au Proche-Orient. (9/3/26)
Jusqu’au-boutisme
Nouvelle nuit de feu au Liban. Le Hezbollah a lancé des rafales de missiles
vers Israël, qui a intensifié ses raids sur plusieurs régions du pays, fauchant
des dizaines de vies. La banlieue sud a été particulièrement ciblée, mais aussi
Beyrouth et le quartier de Ramlet el-Bayda où une frappe près d’un campement de
réfugiés a fait huit victimes.
J’entends partout que nous sommes revenus quinze mois en arrière, à
l’automne 2024, quand le Hezbollah et Israël se sont affrontés pendant
soixante-six jours avant de signer une « trêve ». C’est
inexact : à l’époque, nous avions bon espoir que le cessez-le-feu mettrait
fin aux hostilités. Or au lendemain de la supposée trêve, Israël a poursuivi
ses attaques contre le Liban comme si de rien n’était, alors que le Hezbollah
s’abstenait de tout tir en direction de l’État hébreu.
La situation est bien pire aujourd’hui. Les belligérants sont hors de
contrôle et ferment conjointement la porte au dialogue. Tel Aviv exige le
désarmement du Hezbollah avant toute discussion de paix, tandis que ce dernier
exige le retrait de Tsahal et l’arrêt des agressions avant toute perspective de
démilitarisation. C’est à qui va tenir le plus longtemps dans ce bras de
fer : Israël jouit de ressources financières et militaires colossales, en
plus d’être soutenu par la plus grande puissance de la planète. Quant au
Hezbollah, il a pour lui la connaissance du terrain et la détermination dans un
combat de la dernière chance où se mêlent patriotisme et mysticisme.
Comme toujours, la principale victime de la guerre est la population
civile, massacrée, déplacée, ruinée, humiliée. Les enfants paient un tribut
terriblement lourd : plus de quatre-vingt-dix ont été tués depuis le 2
mars et deux cent mille ont dû fuir leur foyer sous la menace des bombes.
(12/3/26)
L’origine du mal
Ayman Ghazali a quarante et un ans. Il réside dans le Michigan depuis 2011.
Son corps est aux États-Unis mais son esprit demeure au Liban. Ayman vit dans
la crainte permanente pour sa famille installée à Machghara : la guerre fait
rage entre le Hezbollah et Israël. Le bilan humain ne cesse de croître. Les
images sont terribles, la colère énorme, l’angoisse dévorante.
Heureusement, il y a le travail. Rien de mieux que le travail pour vous
distraire de vos pensées. Ayman est cuisinier dans un petit restaurant de
Dearborn Heights. Il est sérieux, aimable, apprécié de tous. Il s’accroche
comme il peut aux gestes du quotidien, aux échanges avec les clients. Mais dès
qu’il a un moment de libre, il se jette sur son téléphone pour suivre les
nouvelles de là-bas.
Il aurait pu tenir ainsi jusqu’à la fin de la guerre, fuyant tant bien que
mal ses idées noires. Mais une tragédie allait bientôt le foudroyer : le
jeudi 5 mars, un raid israélien sur Machghara a tué ses deux frères Kassem et
Ibrahim, ainsi que ses neveux Ali et Fatima. C’était la fin de tout pour Ayman.
Plus d’échappatoire possible. La vie s’est arrêtée net. Il a quitté son poste
au restaurant et s’est barricadé chez lui.
Le jeudi 12 mars, Ayman a pris le volant de son pick-up Ford F-150, chargé
de matériaux inflammables et de bidons d’essence, pour foncer sur la grille
d’entrée de « Temple Israel », une synagogue réformée des environs de
Detroit. Le véhicule s’est engouffré dans une allée du domaine. Les agents de
sécurité ont tiré sur Ayman. Les versions divergent quant aux raisons de sa
mort : s’est-il suicidé ? a-t-il été abattu ? Toujours est-il
qu’il est mort d’une balle dans la tête.
Ayman s’est trompé de cible. Confondre les juifs américains et les
extrémistes au pouvoir en Israël est aussi aberrant que réduire les musulmans
américains aux fondamentalistes de Daesh. Ce drame illustre, en tout cas, la
souffrance humaine provoquée par cette guerre interminable et l’impact du
conflit sur la montée de l’antisémitisme dans le monde. (15/3/26)
Bien fait pour vous
Vous êtes chiite, réfugié avec votre famille à Aramoun, une localité à
majorité druze et sunnite des environs de Beyrouth. Vous avez fui Dahieh en
catastrophe, emportant ce que vous avez pu dans votre voiture, soucieux avant
tout d’assurer la sécurité des vôtres. Les jours passent, la guerre promet
d’être longue, mais vous vous résignez à votre sort. Que faire d’autre sinon
attendre ? Vous n’êtes pas de ces privilégiés qui peuvent sauter dans le
premier avion pour trouver refuge sous des cieux plus cléments, ou qui ont les
moyens de louer un appartement hors de prix dans les régions chrétiennes. Alors
vous patientez à Aramoun, qui a l’avantage d’être proche de chez vous, en plus
d’offrir des loyers abordables.
Cette nuit, vous êtes réveillé par un immense fracas : Tsahal a
bombardé le quartier où vous pensiez être à l’abri. Vos enfants en larmes
accourent dans votre chambre. Votre femme vous presse de partir tout de suite,
n’importe où, à Beyrouth, dans le Nord. Vous remballez vos affaires et
rejoignez votre voiture que vous reconnaissez à peine : ses vitres sont
en miettes, sa carrosserie cabossée. Vous ne comprenez pas. La bombe s’est
écrasée plus bas dans la rue. Les éclats ne peuvent pas avoir atteint votre véhicule.
Vous remarquez alors que la plupart des voitures garées sont intactes. Seules
quelques-unes sont dégradées, dont la vôtre.
Ce n’est pas le missile israélien qui a démoli votre voiture, mais des
habitants du quartier, furieux d’être bombardés à cause de vous : vous,
les déplacés, vous, les chiites, vous les partisans du Hezbollah par
définition, car bien entendu, vous n’avez pas le droit de démentir le cliché
auquel on vous réduit, comme d’autres clichés réduisent les chrétiens, les
sunnites et les druzes.
Cette énième guerre qui ravage le Liban n’a pas fini de révéler au grand
jour les maux profonds de notre pays. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les
réseaux sociaux pour s’en convaincre. (17/3/26)
L’épave du salut
Des milliers de Syriens travaillant au Sud rentrent à contre-cœur dans leur
pays. Entre la guerre et la misère, ils ont fait le choix de la survie, sans
illusion sur leur capacité à rebondir dans une Syrie exsangue où le revenu
moyen est de 20 à 40 $ par mois. On les voit massés avec leurs biens dérisoires
au poste-frontière de Joussieh, le regard éteint, le front
soucieux.
Qui se préoccupe de ces laissés-pour-compte ? Ils appartiennent à un
pays pauvre, morcelé, instable. Le Liban constitue pour eux la seule planche de
salut. Étrange, tout de même, qu’une épave serve de planche de salut, et
pourtant c’est le cas. Tout est relatif. Malgré ses crises et ses conflits, en
dépit du racisme qu’ils y subissent, les Syriens ne peuvent se passer du Liban.
Et le Liban ne peut se passer d’eux non plus, tant la main-d’œuvre syrienne est
vitale pour son économie depuis des décennies. (19/3/26)
Ruminer
Que fais-tu ?
Je rumine.
Quoi ?
La débâcle du monde.
Pense à autre chose. Regarde l’éclaircie. Plusieurs jours de grisaille et
voilà le soleil qui pointe son nez.
Mais ce qui arrive est énorme.
Je sais.
Ce n’est pas une simple guerre : c’est un changement de paradigme, une
régression de l’humanité.
N’y pense pas.
Impossible, c’est trop. On a pulvérisé toutes les limites.
Que tu y penses ou non, qu’est-ce que ça change ?
Tourner le dos aux événements est une forme de lâcheté. Il faut se tenir
informé, témoigner, briser le silence. L’indifférence est la complice du crime.
Rien n’arrêtera le crime : tu dois t’en faire une raison.
Tant pis. Je veux savoir. Je veux parler. Je veux regarder les assassins
dans les yeux.
Mon pauvre ami ! Regarde-toi plutôt dans la glace. (20/3/26)
Une classe
118 enfants ont été tués depuis le 2 mars, 365 blessés, certains grièvement
: brûlés, amputés, parfois seuls survivants de leurs familles décimées. Voilà
le prix payé par les enfants du Liban en vingt jours de guerre. Avant ce nouvel
épisode meurtrier, 25 enfants avaient été tués par les frappes israéliennes
durant la prétendue trêve où Tsahal n’a cessé de bombarder unilatéralement le
pays. Et pendant le conflit de l’automne 2024, ce sont plus de 230 enfants qui
ont perdu la vie. Des bilans qui ne disent rien, évidemment, des montagnes de
souffrances cachées derrière l’alignement froid des chiffres macabres.
Rien ne justifie la mort d’un enfant. Encore moins lorsque des solutions
diplomatiques auraient pu aboutir à des résultats plus pérennes. Je suis
frappé, en suivant les débats en Israël, de constater que les options
envisagées sont toujours les mêmes : occuper le Liban jusqu’au Litani,
envahir le pays jusqu’à Beyrouth, pilonner les infrastructures pour faire
pression sur le gouvernement (comme si l’armée libanaise avait la capacité de
désarmer le Hezbollah), poursuivre les raids pendant des semaines et des mois.
Pas une seule voix parmi les radicaux au pouvoir pour proposer des négociations
sérieuses sous l’égide des Nations-Unies, de l’Europe et des États-Unis,
accompagnées d’une trêve, une vraie celle-là, le temps que des accords soient
trouvés pour aboutir au retrait d’Israël et au désarmement du Hezbollah, avec
des garanties internationales sur le respect des engagements pris.
Le recours systématique à la force manifeste un aveuglement stratégique,
une obsession militariste et la puissance des lobbies des armes. Sans oublier
les calculs personnels d’un Premier ministre qui perpétue l’état de guerre pour
assurer sa survie politique. On n’obtiendra rien par la force ; la
paix est la seule voie possible. En attendant que les décideurs le comprennent,
les civils continueront de tomber, y compris des enfants : chaque jour,
estime l’UNICEF, c’est « une classe d’enfants » qui est tuée au
Liban, massacrée pour rien dans un conflit dont le ratio des victimes est de
500 morts libanais pour un mort israélien. (21/3/26)
Le crépuscule de la raison
La polarisation politique et communautaire atteint des sommets inquiétants
au Liban. La haine déverse sa fange partout : réseaux sociaux, presse,
médias audiovisuels. La manipulation se nourrit de mauvaise foi, les raccourcis
font office d’arguments, le manichéisme se substitue à la nuance qui, seule,
peut rendre compte de la complexité de la situation. Pas moyen d’avoir une
discussion rationnelle avec les radicaux de l’un ou l’autre camp.
Voudrait-on nous précipiter dans la guerre civile qu’on ne s’y prendrait
pas autrement. L’exécutif navigue à vue entre les récifs. Les États-Unis le
somment de durcir sa position à l’égard du Hezbollah, alors qu’il n’a pas les
moyens politiques et techniques de le désarmer. Tout juste parvient-il à juger
pour l’exemple quelques membres du Parti de Dieu, ou à expulser l’ambassadeur
d’Iran, ce qui a provoqué une levée de boucliers immédiate dans les rangs
chiites.
Le Liban est laissé à l’abandon. L’horizon est sombre, non par absence de
solutions, mais parce que les décideurs ne croient qu’à la violence, une
violence aveugle et démesurée que le peuple libanais subit dans l’indifférence
du monde. En attendant le retour à la raison, dont il ne faut pas désespérer,
nous ne pouvons qu’assister impuissants à la dévastation du pays et au massacre
des innocents. (25/3/26)
L’obstination dans le pire
Durant la Guerre des 66 jours, au cours de l’automne 2024, on voyait
quelques tentes éparses sur les trottoirs de l’avenue Omar Beyhum qui sépare
l’hippodrome du parc des Pins. À présent, il n’y a plus un centimètre carré
entre le rond-point Tayyouneh et Barbir qui ne soit occupé par des campements
de fortune : deux kilomètres de tentes, de bâches, de chaises en plastique
et de matelas empilés. Comme pour protéger l’intimité des réfugiés, une double
file de voitures borde la voie, des véhicules souvent vieux et cabossés qui
leur ont permis de fuir Dahieh ou le Sud.
Qu’attendent ces familles ? Quelle délivrance espérer alors que
Netanyahou et le Hezbollah jouent leur va-tout dans une guerre absurde qui
aurait pu être évitée si la raison et le droit avaient prévalu sur l’hubris et
la tyrannie ? On imagine les difficultés de leur quotidien : la pluie
qui s’infiltre, le vent qui s’engouffre, l’hygiène précaire. Les plus âgés en
sont à leur septième ou huitième exode.
L’attente sera longue pour eux, et pour tous ceux qui souffrent,
aujourd’hui, à cause de cette guerre, à moins d’un sursaut de conscience qui
pousserait les décideurs, non pas à mesurer les conséquences humaines de leur
obstination (ce serait naïf d’y croire), mais à se rendre compte que ce conflit
est une impasse sur tous les plans. (28/3/26)
Liberté de la presse
Trois journalistes libanais circulant dans le caza de Jezzine ont été pris
pour cible par une frappe aérienne. Selon l’armée israélienne, l’un d’eux, Ali
Choueib, était un membre du Hezbollah. À supposer que Choueib ait constitué une
menace réelle pour l’État hébreu, ce qui est loin d’être avéré, qu’en est-il
des deux autres : Fatima Ftouni, reporter, et son frère caméraman Mohammed
? Tsahal ne dit mot de Fatima et Mohammed, ce qui laisse supposer qu’ils
étaient de simples journalistes dont le seul crime était d’appartenir à un
média propalestinien incarnant la résistance à Israël et aux États-Unis.
Ce n’est pas la première fois que Tsahal assassine des journalistes
libanais sans donner la moindre preuve de leur implication dans les combats, ni
même se sentir obligé de justifier leur « élimination » : ce fut
le cas de Issam Abdallah, reporter à l’agence Reuters, tué le 13 octobre
2023 ; de Farah Omar et Rabih el-Maamari, abattus le 21 novembre
2023 ; de Ghassan Najjar, Mohammad Reda et Wissam Qassem, ciblés
délibérément par deux missiles le 25 octobre 2024…
Netanyahou aime à présenter son pays comme un bastion de la liberté face à
des nations barbares tentées par le totalitarisme et l’obscurantisme. On en
déduit que pour lui, comme pour les radicaux qui l’entourent, la seule liberté
légitime est de relayer le discours officiel israélien : critiquer la
politique de Tel Aviv et de Washington constitue une liberté intolérable
passible de peine de mort. (29/3/26)
Si fragile
Tant pis pour les drones qui cisaillent le ciel et les frappes qui secouent
Beyrouth : je m’installe sur le balcon au soleil. Vital, le soleil.
Nécessité absolue. On s’accroche à ce qu’on peut dans le chaos du monde.
Au loin retentit un muezzin, qui éveille en moi des sensations anciennes,
des images paisibles d’un village de la montagne où, enfant, je passais une
partie de mes vacances d’été. Peu après, comme chaque jour à midi, l’église
orthodoxe Saint-Antoine-le-Grand prend le relais du muezzin en diffusant son
chant liturgique, un air lancinant et mélodieux qui, depuis bientôt six ans, se
confond dans mon esprit avec l’image d’un cercueil blanc ballotté par un fleuve
noir. Ralph Mallah fait partie des pompiers tombés dans l’explosion du port le
4 août 2020. Ses obsèques ont été célébrées dans cette même église
Saint-Antoine-le-Grand : j’entends encore les cris de douleur, les rafales
d’armes automatiques, la zaffé autour de son cercueil porté
par des hommes ivres de colère.
C’est si fragile, la vie, sous nos latitudes. On aime, on construit, on
entreprend, on se projette dans l’avenir, puis une catastrophe surgit et tout
s’arrête. Notre vie commune a toujours été scandée par les tragédies. Nous
avons fini par trouver normal que nos existences soient saccagées régulièrement
par des séismes géopolitiques. Et c’est peut-être cela le pire :
s’accoutumer à l’inacceptable. (1/4/26)
Que faire ?
Si je devais croiser le jeune homme idéaliste que j’étais, nul doute qu’il
m’accablerait de reproches : Tu te plains, mais que fais-tu ? Tu
attends, tu gémis, tu souffres en silence ! Agis, bon Dieu ! Fais
quelque chose ! Regarde Gandhi. Regarde Martin Luther King.
Il aurait bien raison, mon jeune double. Qu’est-ce que je fais contre les
forcenés qui ont pris possession de nos vies en mettant la région à feu et à
sang ? Qu’est-ce que je fais pour m’opposer à la fureur des
dirigeants qui piétinent de leurs pataugas les cadavres des enfants ?
Rien, sinon taper de misérables mots que les partisans des va-t-en-guerre ne
liront jamais.
Rien. Il est vrai. Mais que faire d’autre ? M’immoler devant une
ambassade ? Inutile. Perpétrer un attentat ? Immoral et
contre-productif. Protester dans les urnes ? La démocratie libanaise est
une mascarade. Révolutionner avec les révolutionnaires ? Il n’y a plus
personne pour brandir l’étendard de la révolte : l’intifada de 2019 a
éteint à jamais toutes nos espérances. On sait désormais que la moindre
velléité de révolte sera aussitôt étouffée dans l’œuf par les partis communautaires.
Impuissant, je suis, impuissants, nous sommes. Voilà notre destin, notre
identité de citoyens libanais. Tu peux me mépriser autant que tu veux, jeune
rebelle, mais les faits sont là : à part le crime ou le suicide, il n’y a
rien à faire sinon briser le silence complice. (3/4/26)
L’homme qui a dit non
Il a fallu la France pour qu’il dise non.
Il a fallu la France pour qu’il refuse ce que nous, Libanais de
l’intérieur, acceptons contraints et forcés.
Il a dit non, Ali Cherri. Une frappe israélienne a tué ses parents dans
leur appartement de Noueiry le 26 novembre 2024, quelques heures seulement
avant le début du cessez-le-feu. Le vieux couple se croyait à l’abri dans cet
immeuble situé au cœur de Beyrouth, loin du fief du Hezbollah. Ali Cherri
aurait pu se murer dans sa peine en maudissant les assassins de ses parents.
Mais il a dit non, Ali. Non, ça ne se passera pas comme cela. Non, les
assassins n’échapperont pas à leur responsabilité cette fois. Sa citoyenneté
française lui a ouvert les portes de la justice. Une justice incertaine,
hypothétique, mais une justice quand même. Il a engagé une avocate qui a déposé
une plainte en son nom, auprès du pôle crimes contre l’humanité du tribunal
judiciaire de Paris, pour « attaque délibérée contre un bien de
caractère civil ». Le dossier est solide : dans un rapport paru
il y a deux mois, Amnesty International établit que la frappe du 26 novembre
2024 a été menée sans avertissement, en violation du droit international
humanitaire.
Non, a dit l’artiste plasticien Ali Cherri. Et son « non » revêt
pour nous, au Liban, une importance capitale. Cherri déclare avoir déposé sa
plainte dans l’espoir de « sortir du cycle de l’impunité »,
« pour qu’il n’y ait pas d’autres vies perdues dans cette
folie ». Rien n’empêchera ni l’impunité ni la folie,
mais le « non » de l’artiste résonne comme un appel à la
résistance. (13/4/26)
Grisaille
Le Liban respire : dix jours de cessez-le-feu ont débuté ce 17 avril.
Mais il ne respire que d’un seul poumon. Tant d’incertitudes demeurent, à
commencer par l’application réelle du cessez-le-feu sur le terrain.
Le temps est à la grisaille ce matin à Beyrouth. Le ciel a pris les
couleurs de nos âmes. Pas de lumière possible, mais pas de ténèbres non plus.
De l’espoir malgré tout, et une tristesse sans fond face aux souffrances
innommables dont nous avons été témoins depuis le 2 mars. (17/4/26)
Les stoïques
Où trouvent-ils leurs forces, ces gens-là ? De quelle étoffe sont-ils
faits ? On les voit qui débarquent de leurs voitures surchargées après
plus de dix heures de route, considèrent leurs maisons en ruine avec une
apparente impassibilité et se mettent aussitôt au travail. Selon l’état des
habitations, ils tentent de déblayer une pièce qui servira d’abri à la famille
en attendant la reconstruction, ou, si aucun mur ne tient, ils errent parmi les
décombres à la recherche d’un meuble à sauver, un document, un souvenir ;
puis, au pied des débris, ils entreprennent d’installer une tente avant d’aller
trouver une bonbonne de gaz, des bidons d’eau, des vivres.
D’où leur vient ce courage surhumain ? L’attachement à la terre, à la
mémoire des lieux où ils ont grandi ? La foi inébranlable qui leur fait
dire « hamdéllah » face à toutes les épreuves ? L’adhésion
politique à la résistance, coûte que coûte ? Peut-être. L’habitude n’est
pas pour rien, non plus, dans leur force d’âme. Voilà un peuple qui, depuis
1978, a connu tellement d’exodes, d’occupations et de destructions qu’il a
intégré la catastrophe comme une donnée immuable de l’existence. Aujourd’hui
d’ailleurs, alors qu’ils s’installent tant bien que mal dans leurs villages
désertés, ils savent que le cessez-le-feu peut voler en éclats d’un moment à
l’autre. Ils partiront si nécessaire, mais ils reviendront dès que possible.
Rien n’arrêtera leur élan vital. (19/4/26)
Les soldats et le mulet
Certaines photographies révèlent, parfois à l’insu de leurs auteurs, une
vérité essentielle qui va au-delà de la représentation. C’est le cas d’une
photo diffusée ce matin par un site d’information : on y voit au premier
plan des soldats en train de courir, des armes au poing et des casques vissés
sur la tête. Jusque-là, rien que de très ordinaire. Mais en arrière-plan
de la patrouille, un acteur inattendu apparaît : un mulet aux belles
proportions, la robe gris tourterelle, occupé à brouter l’herbe, indifférent à
l’escouade qui vient de lui passer sous le museau.
Tout est dit dans cette photo : l’agitation des hommes et la placidité
des bêtes, les contingences passagères et les principes éternels, l’instinct de
mort et l’instinct de vie. Ce mulet semble incarner la résistance du Liban au
chaos de l’histoire. (20/4/26)
Terre brûlée
Le cessez-le-feu a été prolongé de trois semaines
à partir de ce dimanche à minuit. Un cessez-le-feu tout relatif, car le texte
de l’accord autorise Israël à intervenir militairement pour peu qu’il soupçonne
le Hezbollah de « préparer » une action hostile à son égard. Le
propre des armées en état de guerre étant de se « préparer »
perpétuellement à des actions hostiles, il s’agit ni plus ni moins d’un
blanc-seing donné à Tsahal pour mener des attaques quand bon lui semble. Une
duperie de plus qui ouvre la voie à toutes sortes d’abus. Ce dont Israël ne
s’est pas privé dès le premier instant, provoquant aussitôt la riposte du Parti
de Dieu.
Outre les raids, les survols du territoire et les
exécutions, y compris de la journaliste Amal Khalil tuée le 22 avril, Tsahal
met à profit ce délai supplémentaire pour continuer son entreprise de saccage
des villages frontaliers. Dans le but d’empêcher tout retour du Hezbollah près
de ses frontières, Israël n’hésite pas à raser des dizaines de localités. Les
pelleteuses et les bulldozers se déplacent de maison en maison pour les démolir
avec méthode. Les photos de certains villages sont insoutenables pour ceux qui
les ont connus. À plus forte raison pour leurs habitants : rien ne résiste
à l’acharnement des engins, même pas les champs, les arbres, les routes et les
cimetières aux tombes profanées. (25/4/26)
Mascarade
Netanyahou dénonce les tirs du Hezbollah sur ses
troupes et sur le nord d’Israël. Lui ne se sent pas concerné par le
cessez-le-feu. Le feu, il peut l'ouvrir à volonté : l’accord du 16 avril
l’y autorise, puisqu’il garantit à Tsahal le droit de poursuivre ses offensives
militaires chaque fois qu’il détecte un mouvement de troupes, un transfert
d’armes, des opérations logistiques, des aménagements d’infrastructures… autant
dire tout le temps. En somme, il s’agit d’un cessez-le-feu unilatéral, qui contraint
le Hezbollah et laisse les mains libres à Israël.
Le cabinet de guerre israélien a miné l’accord
avec des dérogations qui lui donnent carte blanche pour continuer ses frappes,
exécutions et destructions massives de villages libanais. Qu’il ne s’attende
pas en retour à ce que le Hezbollah reste de marbre comme il l’a été pendant
quinze mois avant le 2 mars, où il a, sans coup férir, vu abattre sous ses yeux
des centaines de ses membres.
Les Libanais espèrent autre chose que cette
mascarade d’accords piégés et d’invitations à Washington pour serrer des mains
devant des caméras. Ils aspirent à une trêve solide et équitable qui permette,
à terme, de libérer le territoire, de faire cesser totalement et définitivement
toute violation de la souveraineté libanaise et d’obtenir, par un consensus
intérieur, le désarmement du Hezbollah.
Ce n’est pas avec de la ruse et de la tyrannie
qu’on fait la paix. C’est avec la justice, la raison et la bonne volonté.
(27/4/26)
Les conseils d’Avichay
Une adolescente scolarisée au National College de Choueifat est entrée en
contact avec le porte-parole de l’armée israélienne Avichay Adraee, via
Instagram, lui demandant de bombarder son école car, lui a-t-elle assuré, un
arsenal du Hezbollah était caché dans les sous-sols de l’établissement.
Initiative insensée qui a suscité, et on le comprend, une grande émotion dans
le pays. De partout se sont élevés des cris d’indignation : Comment une jeune
Libanaise peut-elle demander à l’ennemi d’attaquer son école ? Quelle
éducation a-t-elle reçue pour manquer autant de culture, de maturité, de
jugeote ? Quelle est donc cette nouvelle génération aussi connectée aux
réseaux sociaux que déconnectée du réel ?
Mais le vrai scandale moral, ce n’est pas la malheureuse initiative de
cette ado qui voulait simplement manquer l’école. Le vrai scandale réside dans
la réponse d’Avichay Adraee qui, s’adressant à la direction du National
College, en appelle à sa clémence et se lance dans des considérations
pédagogiques sur la nécessité d’écouter les enfants, de privilégier l’empathie
sur la sanction, de déterminer les sources du mal-être et de favoriser le
dialogue en encourageant l’expression libre des élèves.
Voilà donc un homme qui parle au nom d’une armée responsable du massacre de
plus de vingt et un mille enfants palestiniens et libanais, et qui vient nous
donner des leçons sur la manière de protéger nos petits. Au-delà de certaines
limites, l’indécence devient obscénité. (29/4/26)
Qu’est-ce qu’un monstre ?
La diplomatie américaine exerce des pressions sur Baabda pour obtenir une
rencontre entre Joseph Aoun et Benjamin Netanyahou. Enlisé dans le bourbier
iranien, Trump cherche à redorer son blason dans la perspective des élections
de mi-mandat. Amener le Liban et Israël à des accords de paix servirait son
image considérablement ternie en matière de politique internationale. Trump n’a
pas tort : il faut cheminer vers la paix. Mais pourquoi commencer par une
photo qui affaiblirait Aoun sur la scène libanaise sans lui donner nulle
garantie quant à l’aboutissement des pourparlers ?
L’ambassadeur américain au Liban, Michel Issa, s’est étonné publiquement de
la réticence de Joseph Aoun à serrer la main du Premier ministre israélien. Et
il a eu ce mot qui restera sans doute dans les annales : Netanyahou
n’est quand même pas un monstre ! (M. Issa, d’origine libanaise,
a employé le terme local de bah-bah). Cette phrase
illustre la déconnexion de la diplomatie américaine par rapport à la réalité du
terrain. Que M. Issa aille expliquer aux habitants de Gaza et du Sud que
Netanyahou n’est pas un monstre. Ou qu’il nous explique comment on peut
qualifier un dirigeant politique qui, pour punir le Hamas de son assaut
meurtrier du 7 octobre 2023, a dévasté tout un territoire, provoqué le massacre
de dizaines de milliers de civils (dont plus de vingt mille enfants), avant de
se déchaîner sur le Liban où, pour riposter à la désastreuse ingérence du
Hezbollah dans la guerre, il a semé la mort et la ruine parmi la
population civile libanaise.
On ne sert pas la cause de la paix en brûlant les étapes. Serrer une main
trempée de sang innocent, comme celle de Netanyahou, qui fait l’objet d’un
mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale, est un sacrifice beaucoup trop
grand pour le président libanais. S’il doit absolument s’y résoudre, que cela
soit après la conclusion d’un accord définitif garantissant la sécurité et la
souveraineté des deux pays. La communication, c’est important ; mais pas
plus que la justice et la paix. (5/5/26)
Paix
Comment retrouver le chemin de la paix ? Comment retrouver le goût et
l’envie de tendre la main ? Il faut un combat de chaque instant pour
résister au désespoir et à la rancœur. Face à tant d’injustices et de crimes de
guerre commis impunément depuis bientôt trois ans, si je continue de penser que
la paix est la seule voie possible, je ne me sens pas encore prêt à tourner la
page. Il faudra du temps, beaucoup de temps, pour dépasser la sidération. Ce
que mon peuple et le peuple palestinien ont subi n’est pas seulement
criminel : il est négateur d’humanité. Trop d’enfants ont été sacrifiés,
trop d’innocents fauchés, trop de ruines, de morts, de souffrances. Si la paix
se faisait avec un peuple, je n’hésiterais pas un instant à pactiser avec le
peuple israélien dont beaucoup de citoyens ont compris, contrairement à leurs
dirigeants actuels, que la violence constituait une impasse mortelle pour tous
les peuples de la région. Mais la paix se fait avec un État, un État dirigé en
l’occurrence par un criminel de guerre. On ne fait pas la paix avec ses
bourreaux.
Je sais cependant qu’il le faudra un jour. Netanyahou et ses semblables
auront véritablement gagné s’ils parviennent à faire de nous des hommes à leur
image. Le présent leur appartient, peut-être. Il faut espérer que les
Palestiniens, les Libanais et les Israéliens qui croient à la paix (la vraie,
la juste) les empêcheront de faire main basse sur l’avenir. (25/4/26)