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La ligne bleue

 

Avion de chasse vs drone

Moment de frayeur en fin d’après-midi, non loin du rond-point Chatila. J’étais en voiture avec Nayla et Riwan quand, soudain, un fracas assourdissant nous a secoués. On aurait dit un tonnerre démultiplié, interminable. J’ai d’abord pensé à une explosion, avant de comprendre que le vacarme provenait d’un avion de chasse, un appareil que nous avons vu filer au-dessus de nos têtes, si bas qu’on distinguait nettement son profil. C’est alors qu’une autre terreur s’est emparée de moi : que l’avion largue des bombes sur la capitale ou sa banlieue sud toute proche, comme en 2006. Il n’en fut rien heureusement.  

Pourquoi cette démonstration de force israélienne dans le ciel de Beyrouth ? Il s’agit probablement d’une riposte à une incursion aérienne du Hezbollah en Israël. Le Parti de Dieu aurait-il survolé Tel Aviv ou Jérusalem avec un avion supersonique ? Non, il a fait voler un drone pendant quarante minutes près de la frontière… (18/2/22)

 

La sagesse des nations

Les derniers obstacles ont été aplanis sur le chemin d’un accord entre le Liban et Israël concernant leur frontière maritime. Une nouvelle d’autant plus appréciable qu’elle arrive dans un contexte morose de crise économique et de blocage institutionnel.

Signe que l’accord est équitable, des partis politiques tentent de l’exploiter à leur avantage au Liban et en Israël, soit pour le dénoncer comme une capitulation devant l’ennemi, soit pour le célébrer comme une victoire contre le même ennemi, ce qui n’est évidemment ni l’une ni l’autre. Il n’y a ni vainqueur ni vaincu en l’occurrence, mais un compromis réaliste impliquant des concessions mutuelles.

Si victoire il y a, ce n’est pas celle des Libanais ni des Israéliens, mais la victoire du bon sens sur l’aveuglement. L’humanité, toujours prompte à suivre la pente de la déraison et des instincts obscurs, comme l’illustre tragiquement la guerre russo-ukrainienne, peut aussi, parfois, faire preuve de sagesse. Elle vient de le démontrer sous nos cieux. (12/10/22)

 

Un juif à Beyrouth

En descendant la rue de Damas, j’aperçois un homme debout face à une niche de pierre à l’entrée du cimetière juif. Il porte une casquette et semble en pleine prière, une bible entre les mains. Il me lance un regard furtif avant de replonger dans sa lecture. Je poursuis mon chemin en me disant que je viens de croiser un juif à Beyrouth ! J’aurais voulu l’observer de loin, attendre qu’il termine sa prière pour l’aborder et discuter avec lui. J’aurais aimé le connaître, découvrir son passé, comprendre son lien avec le Liban et les morts gisant derrière les murs du cimetière. Mais je me suis retenu par pudeur. Il avait l’air si mal à l’aise, si soucieux de ne pas attirer l’attention, qu’il n’aurait sans doute pas apprécié d’être accosté par un inconnu.

Maudite Histoire qui ampute les pays de leurs peuples et abandonne les morts à leur poussière. (26/8/23)

 

Soutien à Gaza

Le Hezbollah s’est jeté dans la guerre au nom du « soutien à Gaza ». On peut comprendre la cohérence de son engagement politique. On peut concevoir la justification morale de son aide au peuple palestinien livré sans défense à la puissance de feu israélienne. Il n’empêche qu’en agissant ainsi, le Hezbollah expose la population du Sud et le Liban entier aux représailles d’Israël, qui plus est pour un résultat connu d’avance : son ingérence n’aura aucun effet déterminant sur l’offensive de Tsahal à Gaza. Penser le contraire serait sous-estimer la force militaire israélienne et l’appui de Washington à son allié du Proche-Orient. Si le Parti de Dieu soutient Gaza, les USA, eux, soutiennent Israël. Or le premier est loin de faire le poids devant les seconds. L’asymétrie est totale.

Le Liban, entraîné par le Hezbollah, est le seul pays arabe à voler au secours des Palestiniens (si l’on excepte l’intervention des Houthis aujourd’hui même), alors qu’il n’a ni les moyens de cette implication, ni les capacités d’en supporter le contrecoup, encore moins le consensus politique pour se livrer à une aventure qui engage toute la nation. Si seulement on pouvait se dire que le sacrifice collectif des Libanais permettrait de réduire ne serait-ce qu’une infime partie du calvaire des Palestiniens, mais ce serait se mentir. On risque seulement d’ajouter de la souffrance à la souffrance, et des ruines aux ruines. Le Hezbollah, qui a libéré le Sud en 2000 après des années de lutte, compromet à présent la sécurité de la population libanaise et l’intégrité du territoire. Il accrédite ainsi la thèse de ses détracteurs qui l’accusent de servir prioritairement les intérêts stratégiques de l’Iran.

Après la guerre de 2006, le chef du Hezbollah avait admis que s’il avait pu prévoir l’ampleur disproportionnée de la riposte israélienne, il n’aurait pas pris l’initiative d’une incursion en Israël pour enlever des soldats de Tsahal en vue de les échanger contre des prisonniers libanais. Or aujourd’hui que Nasrallah sait d’expérience combien les représailles de l’État hébreu ignorent toute mesure et frappent les populations civiles, pourquoi a-t-il entraîné le Liban dans cet engrenage ? Toutes les guerres sont de trop, mais celle-ci l’est singulièrement. (19/10/23)

 

Oiax et Demokos

Voilà plus de dix jours que les Libanais retiennent leur souffle, craignant sans cesse que les escarmouches quotidiennes le long de la frontière, qui ont tout de même coûté la vie à plusieurs dizaines de personnes, ne dégénèrent en guerre totale comme en 2006. Les signes inquiétants s’accumulent : l’une après l’autre, les ambassades pressent leurs ressortissants de quitter le Liban au plus vite (y compris l’ambassade d’Ukraine !), la MEA a mis à l’abri une partie de sa flotte en Turquie, certaines compagnies aériennes ont annulé leurs vols, à quoi s’ajoutent la ruée de la population sur les supermarchés et les prémices de pénuries que l’on constate çà et là.

Le Hezbollah et Israël semblent, pour l’heure, vouloir éviter l’embrasement généralisé. Il est évident qu’ils se retiennent l’un et l’autre, même s’ils mettent un point d’honneur à afficher leurs forces respectives. Mais l’histoire nous enseigne que la volonté humaine est parfois impuissante face à la mécanique des événements. La situation peut, à tout instant, échapper aux protagonistes. Le hasard fait que je suis en train de préparer un cours sur La Guerre de Troie n’aura pas lieu, pièce de théâtre racontant, justement, la tragédie de deux nations qui, par la faute de quelques têtes brûlées, basculent dans la guerre malgré elles. L’homme n’a qu’une prise relative sur les événements.

Le cours aura lieu mardi prochain. J’espère que d’ici là, aucun Oiax ni aucun Demokos ne viendront mettre le feu aux poudres. (20/10/23)

 

Le temps gagné

Depuis le 7 octobre, où qu’on aille à Beyrouth, on tombe sur des assemblées d’hommes qui commentent la situation : ouvriers, employés, retraités, commerçants, vendeurs ambulants. Chacun s’improvise expert patenté et y va de sa démonstration où s’entremêlent des faits plus ou moins avérés, des analyses géopolitiques, des considérations balistiques, des thèses conspirationnistes, des pronostics sur la suite des événements, des je-connais-un-grand-officier-qui-m’a-dit-que, des j’ai-entendu-à-la-télé-que, des tu-te-souviendras-plus-tard-de-mes-paroles

L’embrasement de la région aura eu pour conséquence d’occuper durablement les esprits. Autant de temps gagné pour les dirigeants libanais qui ne se sont jamais sentis aussi peu concernés par l’échéance présidentielle et, plus largement, par le naufrage du pays. On aurait pu croire que la gravité de la situation les pousserait à prendre enfin leurs responsabilités. C’eût été mal les connaître. (26/10/23)

 

Phosphore blanc

Selon le ministre libanais de l’Agriculture, les bombes au phosphore blanc utilisées par l’armée israélienne ont dévasté des milliers d’hectares de végétation : des chênaies et des pinèdes sont parties en fumée, mais aussi un grand nombre de vergers et d’oliveraies dont vivaient les villages de la région. Des dizaines de milliers d’arbres ont ainsi péri dans les flammes pour empêcher les combattants d’opérer à couvert.

Des arbres incendiés, ce n’est rien, sans doute, à l’aune des vies humaines sacrifiées depuis le 7 octobre. Mais c’est beaucoup pour les habitants de ces villages, et pour un pays dont les espaces verts sont de plus en plus menacés. (31/10/23)

 

Indiscrimination

Depuis le début de la guerre, il me vient souvent à l’esprit, et au corps, un souvenir précis de 2006, qui est en réalité une sensation indélébile, celle de n’être rien, d’être totalement annihilé en tant qu’être humain. On se rappelle qu’à l’époque Israël avait mis le Liban à feu et à sang après une incursion du Hezbollah visant à capturer des soldats de Tsahal : l’opération avait entraîné la mort de huit militaires israéliens. Les portes de l’enfer s’étaient ouvertes alors sur le Liban. 

L’État hébreu a toujours considéré comme normal de faire payer à l’ensemble de la population (libanaise ou palestinienne) les attaques d’une formation armée. Le président israélien Isaac Herzog a d’ailleurs explicitement validé le principe du châtiment collectif. Lors d’une conférence de presse, il a déclaré ceci à un journaliste de la chaîne britannique ITV : « C’est toute une nation qui est responsable. Ce n’est pas vrai, cette rhétorique selon laquelle les civils ne sont pas conscients et ne sont pas impliqués, c’est absolument faux. »

M. Herzog oublie que la véritable « responsabilité » de la situation n’incombe pas au peuple palestinien : elle revient aux commandos qui ont envahi les kibboutz israéliens, mais aussi, et surtout, aux gouvernements israéliens successifs qui n’ont rien fait pour empêcher l’embrasement du 7 octobre, qui ont même tout fait pour le rendre inévitable. Il lui a échappé en outre que, s’il rend la population civile de Gaza comptable du 7 octobre, il considère par le même fait que la population civile israélienne est responsable de la politique du pouvoir israélien, et qu’il est donc légitime pour les Palestiniens de s’en prendre à elle. En défendant le châtiment collectif contre les Palestiniens, le président israélien justifie le châtiment collectif contre son propre peuple. (3/11/23)


La menace

Une voiture civile, transportant une jeune femme accompagnée de sa mère et de ses trois filles, a été frappée par un obus israélien entre les villages de Aïtaroun et Aïnata hier, au sud du Liban. La grand-mère et les trois enfants (Rimas, Taline et Layan) sont mortes sur le coup ; la mère est grièvement blessée.  

Comment l’État hébreu justifie-t-il ce crime de guerre ? Tsahal assure que ses opérations au Liban sont basées sur des données livrées par les renseignements israéliens : « Toutes nos attaques sont fondées sur des informations des renseignements et nous les poursuivrons sans relâche. C’est notre mission d’attaquer ceux qui nous menacent. » 

En attendant de savoir en quoi trois gamines de dix, douze et quatorze ans menaçaient l’État hébreu, les Libanais craignent que ce grave dérapage frontalier ne débouche sur un élargissement du conflit. (6/11/23)


Rhétorique

Depuis le 7 octobre, les hommes politiques libanais se livrent à une surenchère de discours ampoulés pétris de démagogie et d’opportunisme. Chacun y va de son couplet grandiloquent sur le martyre de Gaza, les massacres de masse, le silence du monde. Ils pensent que leurs tirades indignées feront oublier leur incurie et leurs prévarications. Ils croient laver leurs souillures avec le sang des Palestiniens. Vaine illusion. L’Histoire n'oubliera pas. (7/11/23)

 

Farah et Rabih

Deux correspondants d’Al-Mayadine, Farah Omar et Rabih el-Maamari, ont été tués par un obus au sud du Liban. Les journalistes étaient clairement identifiables : ils travaillaient à découvert, revêtus de leurs gilets pare-balles marqués « Press ». Les médias locaux affirment que Farah et Rabih ont été délibérément visés parce qu’ils appartenaient à une chaîne réputée hostile à Israël, ce qui constituerait une violation flagrante des conventions internationales. Tsahal pourra difficilement invoquer l’erreur en tout cas, comme il l’avait fait pour les trois petites filles brûlées vives dans leur voiture le 5 novembre dernier.

En arabe, Farah signifie joie, et Rabih printemps : des prénoms conjuratoires, porteurs d’espérance, qui ont pris soudain un sens ironique sous le feu d’une bombe tombée du ciel au quarante-cinquième jour de la guerre. (21/11/23)

 

Ligne de fracture

Plus que jamais, depuis le début de la guerre, une profonde ligne de fracture divise le Liban entre les partisans et les adversaires du Hezbollah.

Les pro-Hezbollah vouent à Israël une haine indéfectible et s’enorgueillissent d’avoir bouté l’État hébreu hors du Liban en 2000 et en 2006, le contraignant à réfréner ses ardeurs belliqueuses depuis lors, assurent-ils. Ils soutiennent à présent l’engagement du Parti de Dieu dans la guerre, estimant que la solidarité avec Gaza ne constitue pas seulement un devoir moral, mais une nécessité stratégique face à Israël perçu comme colonialiste et expansionniste : l’État hébreu ne se contentera pas de mettre la main sur Jérusalem-Est, la Cisjordanie et Gaza, mais voudra étendre son territoire en s’emparant du nôtre, arguent-ils. Preuve en est, le mouvement messianique Uri Tzafon et ses milliers d’adeptes qui en appellent à la colonisation du Sud-Liban. Quand bien même le Hezbollah ne se serait pas jeté dans la bataille le 8 octobre 2023, ajoutent-ils, Israël se serait arrangé pour l’y entraîner à travers les provocations dont il est coutumier. Si on leur reproche l’absence de consensus autour des armes du parti, ils rétorquent que la Résistance est un droit légitime, que le sud du Liban a subi pendant des décennies l’occupation et les agressions sans que personne ne s’en émeuve, rappelant au passage que le Hezbollah s’est toujours déclaré favorable à la tenue d’un congrès national pour définir une « stratégie défensive » où le rôle de la milice aurait fait l’objet d’un accord collectif en vue de garantir la sécurité du pays. Si on accuse Nasrallah d’avoir encouragé la corruption en s’alliant avec l’un des piliers de l’oligarchie qui a ruiné le Liban, ses partisans répliquent que c’était cela ou la guerre fratricide interchiite et que, de toute façon, la corruption ne se limite pas à une seule formation politique. Et enfin, pour ce qui est de l’inféodation à l’Iran, les partisans du Hezbollah assument sans complexe le tropisme iranien de leur parti et l’aide reçue de Téhéran, qu’ils considèrent justifiés et légitimes.

Les opposants au Hezbollah estiment, eux, que le Parti de Dieu est le principal obstacle au rétablissement du pays en raison de son alignement sur l’Iran, de ses engagements militaires hors des frontières libanaises et de son hostilité aux monarchies du Golfe pourvoyeuses de fonds. Ils taxent de hors-la-loi la milice du Hezbollah car il refuse de déposer les armes au mépris des accords de Taëf. Ils l’accusent de mettre en péril le Liban en l’entraînant dans les guerres régionales – hier la Syrie, aujourd’hui Gaza – et qualifient le parti d’extrémiste dans son combat contre Israël au moment où plusieurs pays arabes ont signé la paix avec l’État hébreu ou s’apprêtent à le faire. Pour eux, le Hezbollah est un pantin entre les mains des mollahs. Si on leur fait remarquer que tous les partis libanais dépendent peu ou prou de l’étranger, ils répondent qu’il y a une différence entre soutien politique et militaire, le premier étant tolérable, voire souhaitable, le second malvenu et dangereux. Quand on leur rappelle que le Hezbollah a fait barrage au terrorisme salafiste qui avait déstabilisé le Liban à plusieurs reprises, provoquant des centaines de morts parmi les civils et les soldats de l’armée libanaise, alors que le salafisme était soutenu idéologiquement et financièrement par certains des pays arabes qui, aujourd’hui, traitent le Hezbollah de formation terroriste, ils vous assurent que c’est de l’histoire ancienne et que la terreur, désormais, est exercée par Téhéran. Enfin, lorsqu’on leur signifie que les maux du Liban ne se réduisent pas au Hezbollah, que ce n’est pas ce dernier qui a inventé le clientélisme, le féodalisme, la corruption, l’affairisme, le népotisme, le confessionnalisme, l’endettement, la privatisation des ministères, l’assujettissement de la justice, la mise à mal du patrimoine architectural et de l’environnement, ils vous expliquent qu’en l’état actuel des choses, c’est le Hezbollah qui constitue l’obstacle majeur sur le chemin du salut.

Entre ces deux camps qui polarisent la scène politique, il y a des personnes, minoritaires, qui essayent de comprendre les différents points de vue et qui prônent le dialogue entre les composantes du pays, tant elles sont persuadées que la confrontation et la violence ne mèneront à rien. Ces esprits libres se trouvent dans une position aussi délicate que celle d’Albert Camus durant la guerre d’Algérie. Leur seule force est leur indépendance. Leur seul repère est la raison. Et ils savent que les temps ne leur sont pas propices. (7/12/23)

 

Veto

Les États-Unis ont mis leur veto à une résolution du Conseil de sécurité des Nations-Unies appelant à un « cessez-le-feu humanitaire immédiat » à Gaza. C’est la trente-cinquième fois depuis 1970 que les USA bloquent une résolution liée à la guerre israélo-palestinienne. La France, en revanche, a voté en faveur de la résolution.

En soutenant Israël de façon systématique depuis des décennies, les États-Unis ont encouragé l’État hébreu dans toutes ses dérives et l’ont dispensé de fournir les efforts nécessaires pour instaurer une paix juste et durable avec ses voisins. Ils ont contribué ainsi à la perpétuation d’un état de crise qui a culminé avec le conflit actuel et, en cela, ils portent une responsabilité directe dans le sang israélien et palestinien versé depuis le 7 octobre. L’Histoire s’en souviendra. (10/12/23)

 

Ligne bleue

Souvent, lorsque j’entends l’expression « Ligne bleue » en référence à la frontière qui sépare le Liban d’Israël, et Dieu sait si on l’entend beaucoup depuis le 7 octobre, il me revient à l’esprit une autre ligne bleue, la « ligne bleue des Vosges » d’où Jules Ferry entendait monter jusqu’à son « cœur fidèle la plainte touchante des vaincus ».

Ferry est mort en 1893, sans avoir assisté à la libération des territoires français conquis par le royaume de Prusse vingt-deux ans plus tôt. Il est probable que je mourrai à mon tour sans avoir vu la libération des territoires occupés en 1967. À l’époque des accords d’Oslo, l’espoir était encore permis. Il n’y a plus rien à espérer depuis. (27/1/24)

 

Fatigue

Les habitants du Sud sont fatigués. Fatigués de vivre dans l’angoisse, de subir des pilonnages quotidiens et des pénuries en tout genre. Fatigués de voir s’évaporer leurs moyens de subsistance, car leurs terrains agricoles sont inaccessibles et le phosphore blanc a réduit en cendres un grand nombre de leurs vergers. Fatigués de voir leurs enfants déscolarisés depuis le mois d’octobre, de se dire qu’il va falloir tout reprendre à zéro quand le conflit s’achèvera. Fatigués d’attendre interminablement la fin de la guerre, entassés dans des écoles publiques ou dans des appartements loués au prix fort, à Tyr et ailleurs, pour les milliers de familles qui ont dû quitter leurs villages. À ce jour, le conflit a entraîné la mort de deux cent dix-sept personnes au Liban, la destruction totale de cinq cent cinquante maisons, le déplacement de cent mille habitants et une perte économique évaluée à un milliard deux cents millions de dollars.

De l’autre côté de la frontière, les habitants de la Galilée sont sans doute aussi fatigués de cette guerre, avec son lot de victimes, de destructions et de déplacements, même si, eux, peuvent compter sur l’assistance d’un État à l’écoute de leurs besoins, où la corruption, quand elle existe, est sans commune mesure avec celle des gouvernants libanais qui ont ruiné leur pays.

Les seuls à ne pas connaître la fatigue, apparemment, sont ceux qui poursuivent avec frénésie ce jeu de massacre, refusant d’admettre que la voie des armes est une impasse et qu’il n’y aura jamais de paix durable tant qu’on n’aura pas réglé de façon juste le conflit israélo-palestinien. (5/2/24)

 

Apprentissage de la honte

C’est mon garçon de six ans qui les a vus en premier dans le ciel bleu de Aajaltoun : les sillages de deux avions supersoniques traçaient des lignes parallèles, puis décrivaient de larges boucles avant de repartir en direction de la mer, tandis que leurs longues queues cotonneuses s’effilochaient pour se dissoudre dans l’air.

J’ai toujours vécu avec des avions israéliens au-dessus de ma tête. Leur boucan me terrifiait, enfant, quand ils franchissaient le mur du son ou menaient des raids sur le Sud. Mon fils fait à son tour l’apprentissage d’un ciel national labouré régulièrement par Israël. Bientôt, il faudra que je lui explique pour quelle raison son pays n’a aucune souveraineté sur son propre ciel, et pourquoi l’armée libanaise a toujours été empêchée d’avoir une flotte aérienne digne de ce nom. Au Liban, l’apprentissage de la géopolitique est d’abord celui de la honte et de l’humiliation. (11/2/24)

 

L’enfant au pyjama bleu

Une femme et deux enfants ont été tués par un obus israélien à Souaneh hier. Plus tard dans la soirée, des missiles tirés par un drone ont visé un immeuble de trois étages à Nabatiyyeh. Le bâtiment s’est effondré sur ses habitants, entraînant la mort d’au moins huit personnes, dont une mère, employée à la Lebanese International University, et ses deux petites filles. On ignore qui étaient les cibles de ce double raid ; on constate seulement que la majorité des victimes sont des civils et de très jeunes enfants.

Les photos des victimes défilent sur les écrans : un garçon souriant en uniforme de scout, une mère serrant sa petite fille contre elle, un bébé aux yeux immenses. Sur une vidéo, on voit un nourrisson extirpé miraculeusement des décombres, le visage couvert de poussière et de sang, qui a tout juste la force de gémir tandis qu’on l’emporte avec son pyjama bleu aux motifs colorés. (15/2/24)

 

Poudrière

Le Liban a fermé son espace aérien entre 1 heure et 7 heures du matin en raison des représailles iraniennes contre Israël (l’État hébreu avait bombardé le consulat iranien à Damas le 1er avril, faisant quatorze morts). Tous les vols ont été reportés, ce qui a plongé l’aéroport de Beyrouth dans le chaos. Il faut espérer que Téhéran s’en tiendra à cette riposte mesurée et probablement concertée avec Washington.

Impression d’être assis sur une poudrière (ou sur 2750 tonnes de nitrate d’ammonium si l’on veut suggérer un parallèle pas si absurde que cela), tandis que, tout autour, des gamins jouent avec le feu. (14/4/24)

 

Propagande

Si l’argent est le nerf de la guerre, la propagande est son cœur battant. Depuis le 7 octobre, les propagandistes de tous bords ont monopolisé les réseaux sociaux, les télévisions, la radio et la presse pour promouvoir leurs points de vue.

Du côté arabe, la propagande concerne en général les opérations militaires de Tsahal et du Hamas, mais aussi les intentions prêtées à l’État hébreu, au premier rang desquelles figurerait le projet d’occuper les pays arabes du Nil à l’Euphrate.

Les Israéliens ne sont pas en reste. L’un des stratagèmes les plus récurrents du gouvernement actuel consiste à taxer d’antisémite toute critique à l’égard d’Israël. Le chantage à l’antisémitisme ne date pas d’hier. L’ancienne ministre israélienne Shulamit Aloni avait déjà pointé en 2002 cette propension à étiqueter d’antisémite toute expression critique à l’égard d’Israël. Une « astuce » (selon le terme de Mme Aloni) fréquemment utilisée par M. Netanyahou, comme on l’a vu il y a quelques jours encore lorsqu’il a qualifié d’antisémites les manifestants qui dénonçaient la participation d’Israël à l’Eurovision.

Quand je me suis rendu en France pour mes études en 1982, alors que le Liban subissait l’occupation israélienne, je souhaitais rencontrer des juifs, discuter avec eux, apprendre à les connaître. À Grenoble, où j’étais installé, j’ai écouté régulièrement la radio de la communauté juive, jusqu’au jour où je suis tombé sur cette phrase effarante : « Nous sommes entourés de millions de nazis qui parlent arabe. » Se voir traiter de nazi, quand on est un Libanais sous occupation israélienne, n’était pas très encourageant pour l’étudiant que j’étais. C’était mon premier contact avec la propagande israélienne, mais pas avec la propagande tout court : le conflit libanais m’avait déjà appris que le mensonge était une arme de guerre souvent plus redoutable que les canons. (17/5/24)

 

Averroès

Un matin de mai, dans la quiétude du quartier de Ras el-Nabeh encore endormi, j’entends les clameurs de l’école Ibn Rushd : les enfants sont bel et bien réveillés, eux. Ils défient les murs de leurs jeux et de leurs rires. Leurs voix fusent comme la promesse d’un monde qui persiste, semblant crier à la mort qu’elle n’aura pas le dernier mot : elle pourra vociférer autant qu’elle voudra, elle pourra missiler, droner, exploser, déflagrer, assassiner des milliers d’enfants à Khan Younès, à Rafah, à Jabalia, à Beit Hanoun, à Deir el-Balah… il y aura toujours des corps pour se consoler et s’aimer, il y aura toujours des enfants pour naître et grandir. Rien n’arrête la vie. (20/5/24)

 

Bus scolaire

Quatorze enfants ont frôlé la mort hier matin entre Kfardajjal et Choukine, dans le sud du pays. Le ciel était bleu, la lumière limpide : une de ces journées de mai où le beau temps ne rime pas encore avec chaleur. Les enfants se rendaient à leur école à bord d’un minibus. Ils se croyaient à l’abri dans leur caza de Nabatiyyeh, loin des zones de confrontation habituelles entre Tsahal et le Hezbollah. De quoi parlaient-ils, ces préados bercés par les cahots de la route ? Du championnat de basket qui vient de s’achever avec la victoire du Riyadi ? D’un jeu vidéo sur leurs téléphones portables ? De l’année finissante et des projets de vacances ? Peut-être ne parlaient-ils de rien. Peut-être se laissaient-ils absorber par le paysage verdoyant qui n’a pas encore eu le temps de virer au jaune sous les ardeurs de la belle saison.

Soudain l’explosion. Une énorme déflagration. La voiture qui roulait devant eux, là, à quelques mètres, s’est transformée instantanément en torche, bondissant de l’autre côté de la route. Le bus a été secoué par le souffle. Son pare-brise a volé en éclats. Le chauffeur a fait marche arrière, tandis que les élèves, terrorisés, se cachaient entre les sièges en se protégeant avec leurs cartables. Plusieurs parmi eux ont été blessés, dont un très jeune garçon ensanglanté de la tête aux pieds. 

Ils ne demandaient rien, ces écoliers. Ils ne demandaient qu’à vivre, et c’est visiblement trop demander quand on est un enfant du Liban-Sud, même loin de la Ligne bleue. Les civils gazaouis attendent impatiemment la fin de ce conflit interminable. Les Libanais aussi. (24/5/24)

 

Enlacés

Ils s’appelaient Hussein et Amira. Ils avaient dix et six ans. Frère et sœur. Sur une photo, on les voit souriants, arborant cette « douceur » dont parlent ceux qui les ont connus. Une douceur qui a tenté de résister à la furie d’une bombe tombée du ciel, destinée à éliminer Fouad Choukr, un haut cadre du Hezbollah : on a retrouvé leurs corps serrés l’un contre l’autre, joue contre joue, sous des tonnes de gravats.

Étaient-ils enlacés dans leur sommeil quand la bombe les a foudroyés ? Ont-ils eu quelques secondes pour se rejoindre dans un ultime élan de protection mutuelle ? On ne le saura jamais. L’unique certitude est qu’ils sont morts dans les bras l’un de l’autre. La religion ne l’admet pas, mais c’est ainsi qu’ils auraient dû être inhumés, ces deux enfants, comme ils ont toujours vécu, comme ils sont morts, dans l’éternité d’un geste d’amour. (1/8/24)

 

Concordance des temps

Curieuse concordance entre deux temps antinomiques : le temps de l’hubris, avec ses vociférations, ses bombardements et ses alignements de cercueils ; et le temps de l’élévation grâce à la communion spirituelle autour d’un homme de paix nommé Estephan Doueihy, qui vient d’être béatifié. D’un côté une guerre absurde qui n’en finit pas de semer la mort ; de l’autre un prélat célébré pour avoir dédié sa vie à la formation des esprits et à la diffusion de la connaissance, notamment auprès des petites filles privées d’éducation. Ici des tanks, des explosions, des raids aériens, des quartiers dévastés ; là une foule recueillie en silence autour d’une figure vertueuse. Nous avons assisté pendant quelques jours à une étrange concomitance entre le meilleur et le pire de l’humanité. (5/8/24)

 

Invisibles

Les gens de ma génération ont vu évoluer le regard du monde sur le Liban. Dans les années 80, nous suscitions partout l’intérêt et la compassion. Quand j’ai débarqué en France pour mes études, j’ai été surpris par le nombre de personnes connaissant en détail les événements qui avaient déchiré mon pays : l’invasion de 1982, l’assassinat de Bachir Gemayel, les massacres de Sabra et Chatila, la guerre de la Montagne... Puis les années ont passé et le Liban a fini par lasser la planète avec ses divisions abyssales et ses ratages monumentaux. Aujourd’hui, malgré la guerre au Sud, c’est à peine si nous existons encore. Même la France qui a tenu le Liban sur les fonts baptismaux le 1er septembre 1920, même notre « mère » la France semble embarrassée par cet enfant intenable dont elle ne sait plus que faire.

Notre condition était calamiteuse jadis, mais nous nous sentions entourés, ou tout au moins regardés. Aujourd’hui que nous sommes dans une situation bien plus déplorable, nous avons l’impression d’être invisibilisés, livrés à une classe politique dont on ne peut rien espérer, sinon davantage de crises et de désolation, en attendant la grande catastrophe qui nécessitera une énième intervention étrangère pour remettre sur les rails notre locomotive bancale. (12/8/24)

 

L’automate

Il se plaint de son inaptitude au bonheur. Plus rien ne fait battre son cœur, ni les projets, ni le travail, ni l’amour, pas même la peur ou la colère. Il effectue en automate les gestes du quotidien, traînant sa carcasse du matin au soir, vide, atone, triste de la tristesse des grandes solitudes. Ses plaisirs, quand ils adviennent, sont minuscules et ternes. Il n’a plus goût à rien, il n’aspire plus à rien. Il se contente d’accomplir son devoir en tâchant de dissimuler son mal-être derrière des mines et des sourires. Il se sent comme une ombre qui a égaré son corps.

D’où lui vient cette désolation ? À quand remonte-t-elle ? Il secoue la tête, incapable de répondre. Il me dit seulement que « l’ambiance générale » n’aide pas, faisant allusion au climat politique, à la situation économique, à la guerre au Sud, à la tragédie de Gaza. Des hommes et des femmes comme lui, il y en a des dizaines de milliers au Liban aujourd’hui, s’efforçant de remédier à leur mal-être avec des tranquillisants et des substances plus ou moins licites. On peut supporter une crise passagère, on peut rallumer une flamme soufflée une fois, deux fois, dix fois ; mais quand les crises s’enchaînent sans répit et qu’aucune perspective ne se profile à l’horizon, l’élan vital a de la peine à se maintenir. Les préposés au sort du Liban n’ont pas seulement détruit le pays ; ils ont fragilisé son peuple au point que, selon le World Happiness Report publié en mars dernier, les Libanais occupent le bas du classement mondial des indices de bonheur avec les habitants d’Afghanistan, du Soudan du Sud et du Lesotho. (24/8/24)

 

Bipeurs et talkies-walkies

Opérations spectaculaires menées par Israël : mardi 17 septembre, près de trois mille bipeurs du Hezbollah ont explosé entre les mains de leurs porteurs ou à proximité, après avoir été piégés par les services israéliens. L’attaque a fait une douzaine de morts, parmi lesquels deux enfants de huit et onze ans, et des milliers de blessés.

Le lendemain, ce sont des talkies-walkies qui ont explosé entre les mains de leurs utilisateurs. Des déflagrations moins nombreuses que la veille, mais plus puissantes, d’où le bilan humain plus lourd s’élevant à près de vingt morts.

Israël démontre encore une fois la supériorité de ses moyens technologiques et d’espionnage. Le Mossad a réussi à infiltrer un réseau de communication considéré comme inviolable pour le transformer en arme dévastatrice, infligeant au Hezbollah un revers de taille.

Cette double opération pèse lourd dans la guerre psychologique que se livrent Israël et le Hezbollah. Une confrontation qui s’est brusquement intensifiée ces derniers jours et dont nul ne sait, non pas si elle aboutira à un conflit général, mais à quel moment elle va basculer dans une guerre totale. (19/9/24)

 

Journée noire

Cette fois, c’est vraiment la guerre. Ni partielle, ni périphérique, ni sous contrôle : la guerre totale. Tsahal a mené des centaines de frappes aériennes sur le Sud, la Békaa, le Nord, et jusqu’aux cazas à majorité chrétienne de Jbeil et du Kesrouan. C’est la plus vaste offensive de l’État hébreu depuis le début des hostilités. On parle d’au moins cinq cents morts, dont trente-cinq enfants, et mille six cents blessés. Nul ne sait combien de temps durera cette confrontation entre Tsahal et le Hezbollah. L’unique certitude est qu’au Liban comme à Gaza, les civils seront les premiers à pâtir de ce déchaînement de violence.

Les déplacés du Sud affluent à Beyrouth par dizaines de milliers. Ils ont tous en commun un goût de cendre dans la bouche. Le traumatisme de ce lundi 23 septembre restera longtemps incrusté dans leur mémoire. Ils vous en parlent comme d’un cauchemar, décrivant la fuite sous les bombes, les villages en flammes, les cadavres sur les routes, la fumée noire qui s’élève de partout tel un présage d’apocalypse. Certains ont perdu des proches, d’autres ont subi des blessures graves. À quoi s’ajoutent les campements de fortune sur les places et les bords de routes en attendant de trouver un abri.

On ne pourra plus se mentir désormais. La guerre a vraiment commencé. (23/9/24)

 

Exode

Les secours s’organisent pour accueillir les déplacés dans les écoles publiques. À ce jour, 387 centres d’accueil ont été aménagés sur l’ensemble du territoire. Rue Basta, j’ai vu des jeunes prêter main-forte aux équipes qui distribuent vivres et matelas. Scène réconfortante quand on se rappelle les tensions interconfessionnelles dans ce secteur de la capitale : les sunnites et les chiites se sont affrontés ici ; à présent ils s’entraident. Un peu plus loin, du côté de l’avenue Bechara el-Khoury, des scouts de Makassed animent des activités pour les enfants encore perturbés par les bombardements et leur périple sur les routes.  

Les Sudistes ont une longue et douloureuse histoire avec l’exode. Depuis leur premier déplacement de masse en 1978, lors de la première invasion israélienne, ils ont dû souvent abandonner leurs foyers pour les retrouver incendiés ou en ruine, au point que mhajarrin (déplacés) a fini par devenir synonyme de chiites.

On a l’impression d’être revenu en juillet 2006. À ceci près qu’à l’époque, Israël avait frappé les infrastructures du Liban : usines électriques, stations d’eau, ponts, aéroport… Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, pas encore du moins, sous la pression probable des États-Unis. (25/9/24)

 

Guerre ?

Après la gigantesque explosion d’hier soir, qui a visé le quartier général du Hezbollah et peut-être son secrétaire général (dont le sort demeure inconnu ce matin), les bombardements se sont poursuivis toute la nuit sur la banlieue sud. L’intensité et la fréquence des frappes, inédites depuis 2006, marquent clairement le passage à une nouvelle phase de la guerre. Les Beyrouthins ont passé une nuit blanche. À l’aube, j’ai vu un colossal dôme de fumée noire au-dessus de la ville.

L’asymétrie des forces en présence interroge d’ailleurs la pertinence du mot « guerre ». De quelle « guerre » s’agit-il quand une armée surpuissante déverse un déluge de feu sur une milice infiniment moins dotée et provoque au passage une hécatombe parmi les civils ? L’armée israélienne dispose d’une suprématie écrasante. Elle est de loin la mieux équipée avec son aviation de combat, ses bombes à charge pénétrante, ses technologies de pointe et, surtout, l’aide illimitée qu’elle reçoit des États-Unis.

Ceci n’est pas une guerre ; c’est un jeu de massacre. (28/9/24)

 

Le syndrome de Kerbala

La nouvelle a provoqué une onde de choc au Liban : Nasrallah a bien été tué dans le raid du vendredi 27 septembre. La douleur est vive parmi les sympathisants du Hezbollah. Une douleur proportionnelle à la vénération, mais aussi à l’affection que l’homme suscitait chez ses fidèles et une partie de la population libanaise : Nasrallah était pour eux le chef qui avait libéré le Liban de l’occupation israélienne en 2000 et résisté à l’État hébreu en 2006. En trente-deux ans à la tête du Hezbollah, il s’était imposé comme la figure tutélaire de sa communauté. Ses partisans soutiennent avec ferveur qu’il a rendu aux chiites leur dignité bafouée par des décennies de bombardements, d’invasions, de mépris et de misère. Grâce à lui, ils n’étaient plus les vaincus de Kerbala, ni les parias de la société libanaise dont ils constituaient la couche la plus défavorisée. On peut dès lors mesurer l’abattement ressenti par beaucoup d’entre eux aujourd’hui. Du fond des âges est remonté un goût amer dont ils auraient préféré ne jamais retrouver le souvenir : celui de l’humiliation et de la défaite. (29/9/24)

 

Il y a ceux qui sont morts écrasés sous des tonnes de gravats : femmes, enfants, vieillards collatéralisés par une armée surpuissante qui n’hésite pas à décimer des innocents afin d’éliminer un individu.

Il y a ceux qui portent le deuil d’un être cher brûlé vif ou déchiqueté par un obus, qui se consument dans la douleur et la colère, la saine et sainte colère.

Il y a ceux que les dépêches appellent les blessés, arbre pudique qui cache des forêts de souffrances : handicaps permanents, mutilations, amputations, brûlures et autres plaies inguérissables qui rendent la mort autrement plus douce.

Il y a ceux qui ont fui leurs foyers sous les bombes et s’entassent aujourd’hui dans des écoles mal équipées, luttant pour préserver leur dignité malgré la promiscuité et les privations.

Il y a ceux qui en sont à leur troisième ou quatrième déplacement, se croyant à l’abri ici, s’apercevant bientôt que l’abri n’en est pas un, fuyant ailleurs avec la peur au ventre, poussés encore et encore à l’exode comme plus d’un million de leurs compatriotes.

Il y a ceux qui n’ont pas pu partir et s’en remettent à Dieu, se disant que de toute façon, vivre ou mourir dans l’enfer du Proche-Orient ne fait plus guère de différence ? Alors autant rester chez soi en attendant la délivrance par un cessez-le-feu ou par la mort.

Il y a ceux qui, enfants au début de la guerre civile, ont vu tant d’horreurs dans leur vie qu’ils sont arrivés au bout de leur force, au bout de leur souffle, devant fournir un effort surhumain pour faire ce qu’on leur a appris à faire dès leur plus jeune âge : espérer et attendre.

Il y a ceux qui, par pur réflexe de survie, tentent malgré tout de poursuivre leurs travaux, leurs projets, leurs rêves, s’accrochant à ces raisons de vivre comme à des tiges de roseau secouées violemment par les bourrasques.

Il y a ceux qui n’osent plus regarder le ciel, qui n’osent plus affronter le jour, qui n’osent plus jeter un coup d’œil sur leur téléphone, qui demeurent immobiles, prostrés, perdus dans le brouillard de leurs pensées.

Il y a ceux, peut-être les plus nombreux, qui ne sont pas en danger immédiat, qui entendent à peine le tonnerre des explosions au loin, mais qui, abreuvés de tragédies et de mauvaises nouvelles du matin au soir, mal remis des années de crise avant le conflit, peinent à garder la tête hors de l’eau.

Il y a ceux qui suivent les événements depuis l’étranger, dont l’épreuve n’est pas moindre que celle des Libanais de l’intérieur, déchirés qu’ils sont entre l’angoisse et la culpabilité.

Il y a tous les autres aussi, les invisibles, les oubliés, avec leurs histoires singulières, leurs plaies ouvertes, leurs souffrances intimes qui resteront enfouies dans le secret des familles.  

La guerre est une idée pour ceux qui l’ordonnent, elle est un calvaire pour ceux qui la subissent. Le Liban est un pays béni par la nature et maudit par l’histoire. Son peuple est voué au meilleur comme au pire. Le vent a tourné en ce mois de septembre, nous replongeant dans l’abîme pour un temps indéfini. (30/9/24)


Fosse commune

Le massacre de Aïn el-Delb illustre tragiquement le modus operandi israélien : quand un ennemi est repéré dans un immeuble, soit on l’élimine par un tir ciblé, quitte à faucher avec lui ses proches et ses voisins ; soit, si la configuration des lieux ne le permet pas, on pulvérise tout le bâtiment.

C’est ce qui s’est produit le dimanche 29 septembre à Aïn el-Delb, dans les environs de Saïda. Beaucoup de déplacés avaient cru trouver un refuge sûr dans cette commune habitée par des chrétiens et des sunnites. L’immeuble visé abritait, en plus de ses résidents, des familles venues des villages chiites de Deyr el-Zahrani, Kfarroumane, Aïtaroun, Charqiyyé, etc. Quinze appartements répartis sur six étages dont les occupants attendaient la fin de la guerre pour rentrer chez eux. Mais l’armée israélienne en a décidé autrement : un homme, quelque part, a appuyé sur un bouton, et, en un clin d’œil, l’immeuble de Aïn el-Delb s’est transformé en une tombe à ciel ouvert. Bilan provisoire du carnage, ou de cette « frappe précise » selon la terminologie usuelle de Tsahal : soixante et onze morts, dans leur majorité des femmes (dont une jeune fille de vingt ans qui s’apprêtait à se marier) et des enfants de tous âges : Mahmoud, Nouh, Malek, Majed, Ali, Fatima, Ali Réda, Hussein...

Cette énième tragédie, comme toutes ses semblables, a été pratiquement ignorée par les médias occidentaux. La vie d’un Palestinien et d’un Libanais ne vaut pas grand-chose aux yeux du monde, et c’est en soi, au-delà des crimes contre l’humanité commis pendant cette guerre, une ignominie morale. (1/10/24)

 

Déplacés

Nouvelle nuit de bombardements sur la banlieue sud. L’air de Beyrouth est saturé d’une odeur tenace de brûlé, conséquence des incendies provoqués par les frappes israéliennes. Cette atmosphère rend plus étouffante la détresse des déplacés qui n’ont pas trouvé de toit pour les abriter dans la capitale. On les voit partout, seuls ou en famille, assis sur les trottoirs, entourés de leurs sacs et de leurs valises. Quand il pleut, comme cela est arrivé plusieurs fois hier, ils s’abritent sous des bâches de fortune, ou courent se presser sous des auvents. Tous les centres d’hébergement sont pleins à craquer et les autorités s’emploient à en ouvrir d’autres. Entre-temps, lassés d’attendre, certains groupes tentent d’investir des hôtels désaffectés (comme le Bristol) ou des propriétés vides.

La seule question qui obsède les Libanais aujourd’hui est de savoir combien de temps se prolongera cette tragédie. Beaucoup craignent le pire : « Regardez Gaza, disent-ils. Un an de guerre et ce n’est pas fini. Les Israéliens veulent terrasser le Hezbollah et le Hezbollah ne se laissera pas faire. C’est parti pour durer. »

C’est parti pour durer, en effet. C’est parti en 1948 et cela dure encore. (3/10/24)

 

Antidotes

Riwan a fait un cauchemar, qu’il me raconte à son réveil : les Israéliens ont bombardé notre parking, puis ont lancé des « millions de bombes » autour de l’immeuble. Comme tous les enfants du pays, il est très perturbé par les événements. Il nous questionne sans relâche sur les raisons et les acteurs de la guerre, mais aussi sur les missiles, les drones, les avions de chasse… Il sursaute au moindre bruit en demandant : « C’est quoi ça ? », et lorsqu’il s’agit d’une explosion, il cherche à savoir si c’est un mur du son ou un bombardement. Quand un missile frappe les environs, il court d’une pièce à l’autre pour repérer le lieu de l’impact et l’inévitable colonne de fumée – noire ou blanche – qui le signale. Il réclame alors le nom du quartier touché et s’inquiète de savoir si c’est loin de chez nous.

Nous avons fait le choix de tout lui expliquer, ce qui n’est pas si compliqué quand on songe que les guerres se ramènent peu ou prou à des enjeux familiers aux enfants : tu me tapes, je te tape, tu casses mes jouets, je casse les tiens, tu me voles mes affaires, je te force à me les rendre. Le plus difficile n’est pas de lui expliquer le conflit en utilisant des mots adaptés et en simplifiant ce qui doit l’être, mais de le protéger de deux sentiments qui risquent de distiller un venin durable dans son esprit : la peur et la haine. Pour la première, nous répétons à Riwan que notre immeuble ne risque rien, même si les huit étages ont été désertés, que son école a fermé et que le fracas des bombes est très proche. Quant à la haine, dont les effets peuvent être bien plus dévastateurs, nous nous employons à la canaliser exclusivement, non sur le peuple d’Israël, mais sur ses responsables politiques qui refusent d’accorder leurs droits aux Palestiniens et cherchent à imposer leur volonté par la force. Riwan voue à Netanyahou une franche détestation, à tel point que dans ses jeux de rôle, la figure du méchant est incarnée désormais, de manière systématique, par le Premier ministre israélien auquel notre gamin de bientôt sept ans lance des menaces et des admonestations à faire trembler les murs de Jérusalem. (4/10/24)

 

Drones

Depuis le début de l’offensive israélienne contre le Liban, on entend un bourdonnement continu dans le ciel de Beyrouth, si fort qu’il couvre la rumeur de la circulation. C’est un supplice sonore infligé à l’ensemble de la population, provenant des drones qui ont pour double mission de recueillir des renseignements et d’exercer une pression psychologique sur les habitants.

Le Hezbollah ne peut pas abattre les drones sans être aussitôt localisé et frappé. Quant à l’armée libanaise, elle reste comme toujours, ligotée et impuissante, une Grande Muette empêchée de remplir son rôle. Alors on subit ce son entêtant du matin au soir, en plus des explosions sporadiques et des images qui tournent en boucle sur nos écrans : villages dévastés, quartiers détruits, corps couverts de linceuls qu’on enterre à la va-vite, réfugiés jetés sur les routes, campant sur les trottoirs, entassés dans des écoles sous-équipées. Le vrombissement sardonique des drones rappelle à chaque instant qui est le maître du ciel dans cette partie du monde. (5/10/24)

 

Barrière sociale

On se souvient qu’au temps de la pandémie, les confinements successifs ont privé de scolarité des dizaines de milliers d’enfants au Liban, dont beaucoup n’ont jamais retrouvé les bancs de l’école. L’enseignement en ligne exigeait une bonne connexion Internet, un matériel fiable, une alimentation électrique régulière et un environnement propice à l’apprentissage. Autant d’éléments qui instauraient une discrimination de fait contre les plus défavorisés.

Le conflit actuel crée les conditions d’une nouvelle injustice dans l’accès à l’éducation. Les enfants issus de milieux modestes sont doublement pénalisés : lorsqu’ils appartiennent à des familles de déplacés, leurs parents n’ont pas les moyens de les inscrire dans des écoles privées, dont beaucoup ont rouvert leurs portes aujourd’hui, notamment dans les régions chrétiennes épargnées par le conflit ; et quand ce sont des élèves du public, ils n’ont pas la possibilité de poursuivre leur scolarité car leurs établissements servent d’abris aux réfugiés.

De toutes les inégalités, celle qui touche à l’instruction est la plus intolérable. Avant la crise, le Liban peinait à combler le fossé éducatif entre les élèves ; le fossé s’est creusé encore davantage avec le conflit en cours. En plus des civils massacrés, blessés et déracinés, les victimes collatérales de la guerre sont les dizaines de milliers d’enfants privés d’école parce qu’ils ne sont pas nés du bon côté de la barrière sociale. (14/10/24)

 

Le massacre des innocents

Elles étaient trois familles réfugiées dans une région on ne peut plus éloignée du Sud, le Nord du pays, plus précisément la localité de Ayto dans le caza de Zghorta ; une trentaine de personnes attendant la fin de la guerre dans un immeuble niché au milieu des bois, rassurées de se savoir à l’abri, au cœur d’une zone chrétienne qui n’avait jamais connu ni conflits ni bombardements. Selon le propriétaire, il y avait là des personnes âgées surtout, avec des enfants et un couple fraîchement marié.

Hier lundi, vers 14 heures, les familles étaient attablées autour du repas. On discutait, on commentait les nouvelles diffusées par la télévision allumée en permanence, comme dans tous les foyers libanais… Puis, soudain, le raid. Ont-ils eu le temps d’entendre l’explosion, de voir la gerbe de feu, de sentir les murs vaciller ? En quelques instants, l’immeuble-refuge s’est transformé en fosse commune pour ses habitants. 

Les massacres se suivent et se ressemblent au Liban et à Gaza. Je ne sais pas ce qui est le plus difficile à supporter, la violence de la guerre ou l’indifférence du monde. (15/10/24)

 

Au pays de l’intranquillité

Mes petits voisins de palier sont partis, happés par le grand monde qui aspire les Libanais par milliers semaine après semaine. Ray, Rayan et Rhéa sont désormais installés aux Pays-Bas. Ils laissent derrière eux des grands-parents désemparés par leur soudaine disparition.

Jusqu’à une date récente, quinze enfants vivaient dans notre immeuble. Je les connaissais tous par leurs prénoms, je connaissais leur âge, leurs loisirs, les écoles qu’ils fréquentaient. Quand je croisais leurs parents dans le hall ou dans l’ascenseur, la plupart des conversations tournaient autour de nos gamins, ce qui nous épargnait les sempiternels commentaires sur la crise économique et politique. De ces quinze enfants, il n’en reste plus que deux : Clara, au cinquième, et mon fils.

Hier, Riwan m’a demandé s’il allait revoir un jour ses voisins, avec dans les yeux une expression résignée ; non pas inquiète, ni triste, mais résignée. À peine sept ans, et il a déjà fait l’apprentissage de la résignation au pays de l’intranquillité. (21/10/24)

 

La tombe d’Oum Adnan

Tsahal a entrepris de raser tout ou partie des localités proches de la frontière : Kfarkila, Ramia, Mays el-Jabal, Blida, Houla, Odeisseh, Yaroun, Aïtaroun, Maroun el-Ras…

Je pense à leurs habitants réfugiés au Liban, exilés en Afrique, en Europe, aux États-Unis. Ils savent que leurs maisons, leurs jardins, leurs vergers, leurs sanctuaires, que tous ces lieux chers ont été réduits à un désert de cailloux. On imagine leur désarroi : ce n’est pas seulement une question d’espace ou d’édifices ; c’est une affaire de mémoire, d’identité, de rapport au monde.

Je pense à ma grand-mère maternelle, Oum Adnan, enterrée dans le jardin de sa maison à Markaba, à quelques centaines de mètres de la Ligne bleue, parmi ses chers oliviers, tout près du parterre où elle faisait pousser de la menthe et du basilic. A-t-elle été rasée, elle aussi, sa vieille maison en pierres ? Et ses arbres, ont-ils été brûlés, arrachés ? Et la dalle de marbre qui porte son nom, a-t-elle été fracassée, est-elle encore visible ?... (22/10/24)

 

Légitime défense

Les frappes israéliennes varient selon la cible : soit Tsahal cherche à éliminer un cadre du Hezbollah et les missiles s’abattent sans préavis sur son domicile, sacrifiant au passage des civils, femmes et enfants compris. Soit l’armée israélienne annonce viser un dépôt d’armes ou une infrastructure du parti, et dans ce cas les habitants des lieux concernés sont avertis, ce qui leur laisse une demi-heure pour fuir leurs appartements. Voilà pourquoi la plupart des résidents de Beyrouth, mais aussi d’autres régions, se tiennent prêts vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour une évacuation en catastrophe de leurs immeubles : les documents importants et les objets précieux sont rassemblés près de la porte, ainsi qu’une petite valise de vêtements. Des centaines de familles ont ainsi sauvé leurs vies et ce qui pouvait l’être, tout en laissant derrière elles des maisons transformées en décombres, avec leurs meubles, leurs souvenirs, leur âme.

Cela rappelle à ma mémoire une pratique utilisée par l’armée d’occupation en Cisjordanie : punir collectivement les proches des militants palestiniens coupables d’avoir participé à des attentats, ou à des préparations d’attentats, en détruisant leurs habitations. Les familles étaient sommées de vider les lieux sur-le-champ, avec très peu de temps pour sauver l’essentiel. Quand, jeune homme, je lisais des articles et des témoignages sur ces procédés expéditifs, j’ignorais qu’un jour, ils seraient appliqués dans mon propre pays. (23/10/24)

 

La maison des Baalbaki

Le peintre Abdel-Hamid Baalbaki avait consacré des décennies à bâtir sa villa à Odeisseh, une belle demeure patricienne couverte de tuiles rouges, entourée d’un jardin où lui et son épouse reposaient. La maison abritait un grand nombre de ses toiles, mais aussi une bibliothèque riche de mille cinq cents volumes et une importante collection d’objets d’art. Seul le premier étage était habité, le deuxième devant accueillir un musée dédié aux œuvres du peintre : c’était le projet porté par ses enfants, Samya, Joumana et Loubnan. Ils avaient grandi dans cette maison, pour laquelle ils nourrissaient un attachement viscéral, devenu encore plus fort depuis la mort de leurs parents et leur inhumation dans les lieux.

Le village de Odeisseh, limitrophe de la frontière, fait partie des localités rasées par Tsahal. Voilà des jours que l’État hébreu diffuse des images de villages libanais où des dizaines de maisons explosent simultanément dans un feu d’artifice macabre. La maison des Baalbaki n’a pas échappé à la dévastation. Une seconde a suffi pour la transformer en un tas de gravats, pulvérisant avec elle l’œuvre d’une vie. (28/10/24)

 

Les perruches

Des deux côtés de l’avenue Omar Beyhum qui sépare l’hippodrome du parc des Pins, on voit des campements de réfugiés : ici une tente, là un simple drap tendu entre un arbre et un mur avec des matelas au sol, un peu plus loin une bâche, des coussins et des couvertures pliées sur un sommier de cartons. Hommes, femmes et enfants attendent la délivrance sur ces bouts de trottoir. Ils n’ont pas trouvé de place dans les centres d’accueil de la capitale et de ses environs ; les seules possibilités d’hébergement se trouvent dans le Nord, au Akkar. Beaucoup trop loin. Alors ils préfèrent rester à Beyrouth, dans l’espoir qu’ils pourront bientôt rentrer chez eux, à supposer que leur chez-eux existe encore, ou, s’il n’a pas été entièrement détruit, qu’il sera en partie habitable pour qu’on puisse s’y installer et réparer le reste.

Dans l’un de ces campements improvisés vivent des réfugiés d’un genre particulier : une paire de perruches. Leurs propriétaires ont évacué leur maison du Sud en catastrophe. Ils ont rassemblé dans l’urgence quelques effets précieux et fui vers le Nord en emportant avec eux les oiseaux terrorisés par les bombardements.

Les voilà à Beyrouth, ces perruches qui gazouillent le même petit chant qu’elles serinaient là-bas, dans leur lointain village. Elles apportent un peu de douceur à leurs compagnons d’infortune, un lien avec leur existence d’avant, la certitude, illusoire peut-être, que la vie aura malgré tout le dernier mot. (29/10/24)

 

Big Brother

J’ai été réveillé par des bombardements violents sur la banlieue sud (Borj el-Barajneh, Haret Hreik, Ghobeiry, Roueiss, Mreijeh, Tahwitét Ghadir, Kafaat). Depuis, impossible de fermer l’œil avec le bourdonnement continu des drones qui labourent en permanence le ciel de Beyrouth. Le bruit entêtant de ces machines, strident le jour, devient insupportable dans le silence nocturne. Ces drones sont notre Big Brother, des engins de surveillance et d’humiliation paradant sous le regard impuissant de l’armée nationale qui n’a ni les moyens, ni le droit, d’abattre un appareil ennemi au-dessus de sa propre capitale. (1/11/24)

 

Tsahal à Batroun

Un commando israélien débarque en zodiac dans la ville balnéaire de Batroun. Une vingtaine de soldats investissent un chalet de plage, enlèvent un homme nommé Imad Amhaz, puis se retirent aussi discrètement qu’ils sont arrivés.

Batroun se situe au nord du pays, au cœur d’une région chrétienne très éloignée du front. Cela n’a pas empêché Israël d’y effectuer un kidnapping en toute tranquillité. Autre élément troublant : le commando israélien n’a pas été intercepté par les garde-côtes libanais, ce qui pointe l’impréparation et le sous-équipement de l’armée nationale. Quant au contingent allemand de la FINUL chargé de surveiller les côtes, il ne semble pas avoir constitué un obstacle pour les Israéliens, alors que ces mêmes Casques bleus allemands avaient abattu il y a quelques jours un drone envoyé par le Hezbollah en direction d’Israël.

Il y a un paradoxe fondamental à dire et répéter que l’armée libanaise doit être la seule garante des frontières, alors qu’on ne lui donne pas les moyens d’intercepter un zodiac près d’une grande ville, ni d’abattre un drone dans le ciel de la capitale. On ne peut pas d’un côté revendiquer pour l’armée un rôle central, et de l’autre la cantonner à des tâches de police. Si le Hezbollah a pu s’imposer au Liban, et justifier son existence aux yeux de beaucoup de Libanais, c’est parce que l’armée nationale a été empêchée de remplir sa mission et de s’équiper convenablement. Il faut savoir ce qu’on veut. À moins que l’objectif réel ne soit de maintenir le Liban dans un état perpétuel de soumission et d’aliénation. (3/11/24)

 

L’enfant miraculé

Ils étaient seize dans cet immeuble de Sarafand, joli village côtier au sud de Saïda, connu pour ses palmiers, ses agrumes, ses souffleurs de verre et sa plage. Seize personnes sur trois étages, seize âmes qui dormaient paisiblement sous le toit de Dieu.

Soudain, des engins de mort ont surgi du ciel. Pourquoi cet immeuble ? Pourquoi cette nuit-là ? On ne le saura jamais. On sait seulement que le bâtiment a été frappé par des missiles qui l’ont pulvérisé dans un fracas d’apocalypse. Les secours ont accouru aussitôt, avec leurs pelleteuses et leurs projecteurs. Toute la nuit des hommes ont fouillé les décombres, effeuillant avec précaution ce millefeuille macabre dans l’espoir de trouver des survivants. Mais les ruines ne dégorgeaient que des cadavres, encore des cadavres, des hommes, des femmes, des enfants.

Le lendemain, alors qu’une pelleteuse soulève un godet lourd de pierres et de meubles broyés, on aperçoit un petit corps ensanglanté. On s’approche, on l’examine : c’est un enfant de deux ans qui respire encore, malgré quatorze heures passées sous les gravats. Il est blessé au crâne, amputé de la main droite, mais vivant.

Le petit garçon s’appelle Ali Khalifé. Il gît à présent dans un hôpital où il se remet lentement du cataclysme. Son père Mohamad n’est pas à son chevet, ni sa mère Mona, ni sa sœur Nour, ni ses deux grands-mères, tous morts dans l’attaque de Sarafand. Il est l’unique survivant de la famille, l’unique survivant de l’immeuble, un miraculé à qui il faudra expliquer un jour pourquoi il est encore permis, au XXIe siècle, de massacrer des innocents sans que personne n’arrête le bras du crime. (4/11/24)

 

Immondices

L’air de Beyrouth est triplement vicié depuis l’élargissement du conflit le 23 septembre.

Il y a d’abord cette odeur constante de brûlé qui plane sur la ville, provenant des ruines fumantes de la banlieue sud. À chaque pilonnage, on voit s’élever des colonnes blanches ou noires qui envahissent le ciel avant de se disperser dans tous les quartiers. Elle est là, en permanence, cette odeur de mort, pour peu qu’on mette le nez dehors, plus ou moins forte selon l’heure du bombardement et la direction du vent.

Il y a ensuite les scies électriques suspendues au-dessus de nos têtes : les drones israéliens qui sillonnent nuit et jour le ciel de la capitale, avec quelques plages de répit, dont le grésillement teigneux s’incruste dans nos pensées, nos échanges, nos vies. Les Libanais ont baptisé les MK « Oum Kamel », dérisoire trait d’humour pour conjurer l’humiliation et le mal-être.

Il y a enfin les immondices charriées par Internet, car c’est peu dire que la parole s’est libérée depuis quelques semaines : provenant de tous les bords politiques, les discours de haine se déversent sans retenue sur les pages des réseaux sociaux, mais aussi sur certaines radios. Un minuscule échantillon entendu dans une émission radiophonique ouverte aux auditeurs : « Les réfugiés, il ne faut pas leur distribuer de la nourriture, qu’ils se nourrissent dans les poubelles », sans que l’animateur n’interrompe ni ne condamne ces propos édifiants.     

Voilà l’air qu’on respire à Beyrouth ces temps-ci, en attendant la fin de la guerre, la disparition des drones et l’apaisement des esprits. (15/11/24)

 

Les soldats aux mains nues

Deux nouveaux soldats libanais sont morts aujourd’hui sous les tirs israéliens, ce qui porte à trente-six le nombre de militaires abattus par Tsahal depuis le début de la guerre.

L’armée libanaise n’a aucun droit : elle ne dispose pas d’armes suffisantes pour faire face aux agressions étrangères dans l’une des régions les plus militarisées du monde. Il lui est interdit de constituer une flotte minimale d’avions de chasse et de navires de guerre. Elle n’a même pas le droit d’intercepter un drone au-dessus de Beyrouth. En plus d’être démunis, nos soldats sont appauvris par la crise jusqu’aux limites de la misère. Le seul droit dont ils jouissent, totalement et incontestablement, est celui de mourir sous les tirs d’une armée surpuissante.

Trente-six de nos hommes sont tombés sur le front, les mains nues ou presque, abandonnés de tous, n’ayant pour eux que l’affection d’un peuple qui, dans sa grande majorité, souhaiterait que l’armée nationale soit son seul bouclier, mais qui voit chaque jour comment elle est empêchée de remplir pleinement son rôle. (17/11/24)

 

Espoir

Il est quatre heures du matin. J’ai été réveillé il y a deux heures par les drones dont le vacarme, particulièrement strident, indiquait un vol à très basse altitude. Puis il y a eu des raids sur la toute proche Haret Hreik. Impossible de retrouver le sommeil. Nous devons être des dizaines de milliers de Beyrouthins éveillés à cette heure, nous demandant si le Proche-Orient refermera bientôt cette parenthèse de ruines et de mort, ou si, pour nous comme pour les Palestiniens, le conflit se prolongera quelques semaines, voire quelques mois encore... Nous espérons le meilleur tout en nous préparant au pire. (21/11/24)

 

French bashing

Une série d’explosions gigantesques nous a brutalement arrachés au sommeil : cinq missiles ont visé un immeuble à Basta, quartier limitrophe du centre-ville. Un bilan provisoire fait état de vingt-neuf morts et de soixante-six blessés.

Israël poursuit ses pressions sur le Liban en bombardant Beyrouth intramuros, mettant à profit son écrasante supériorité militaire. Plusieurs points d’achoppement subsistent dans les négociations menées par Hochstein pour mettre fin au conflit, concernant, entre autres, la composition de la force internationale chargée de superviser le cessez-le-feu. Le journal Yedioth Ahronoth révèle à ce propos qu’Israël refuse la participation de la France, soupçonnée de parti pris par Netanyahou. Dans la logique du Premier ministre, qui n’est pas avec lui est forcément contre son pays. Il n’y a pas de juste milieu. Ou bien on cautionne toutes les décisions et actions de son cabinet de guerre, y compris les pires, ou bien on gravite dans l’orbite des ennemis d’Israël, ce qui n’est évidemment pas le cas de la France dont on connaît la proximité avec l’État hébreu et son souci d’œuvrer pour la pacification de la région.

Cette exigence de soutien inconditionnel me rappelle celle des autorités américaines en 2003, quand les États-Unis s’apprêtaient à envahir l’Irak en invoquant le fallacieux prétexte des armes de destruction massive. Une campagne de French bashing avait été orchestrée à l’époque pour intimider la France qui s’opposait à cette invasion. En écoutant le discours de Dominique de Villepin au Conseil de sécurité alors, je me souviens avoir ressenti de la gratitude envers la France. C’est ce même sentiment que j’éprouve aujourd’hui, comme beaucoup de Libanais, en espérant que Paris fera le poids face au tandem insécable Tel Aviv-Washington. (23/11/24)

 

Sous les bombes

Un récit parmi des milliers d’autres, celui de Hussein Moussa, un habitant du Sud âgé de soixante-deux ans. Sa famille s’était réfugiée à Saïda, mais lui avait choisi de rester dans son village de Doueir en se disant qu’il ne craignait rien : il n’y avait ni combattants ni caches d’armes ni infrastructure militaire aux alentours. Il se sentait en sécurité, jusqu’au jour où les raids se sont intensifiés et qu’un missile est tombé à proximité de sa maison, lézardant les murs et les plafonds. Hussein s’est résolu à partir, mais plus aucun véhicule ne roulait sur les routes bombardées. Le seul moyen qui lui restait de fuir était une vieille bicyclette dont il se servait pour faire des courses au village avant la guerre. En un instant, il a rassemblé ses boîtes de médicaments et ses documents personnels, enfourché son vélo et s’est mis à pédaler à perdre haleine sur des kilomètres, sans s’arrêter, poursuivi par le fracas des bombes, contournant des cratères d’obus, traversant des paysages apocalyptiques où se succédaient des habitations éventrées et des bâtiments détruits d’où montaient les fumées noires.

À un moment, épuisé, effrayé par les pilonnages, Hussein Moussa croit sa fin proche. Il s’arrête, appelle sa famille pour lui faire ses adieux, puis, dans un ultime sursaut de vie, il contacte son ami Najem, habitant de Nemayré, afin de lui demander de l’aide. Najem ne peut pas lui porter secours et pour cause : sa propre maison vient d’être ciblée par un missile ; il a perdu plusieurs membres de sa famille. Hussein ignore où il a puisé la force de poursuivre son chemin sous les bombes. Il traverse Kaouthariyét al-Siyyad, Kaakaiyyet el-Snoubar, Tebna. Partout des villages fantômes, des amoncellements de gravats là où s’élevaient des maisons, des écoles, des bâtiments publics. Il pédale ainsi pendant des heures, sans plus oser s’arrêter, même une seconde, même pour boire ou reprendre son souffle ou appeler les siens, tandis que les avions et les drones transpercent le ciel et que des explosions résonnent de toutes parts. Une seule pensée le hante : arriver sain et sauf à Saïda. Une seule prière : que Dieu l’épargne, ne serait-ce qu’une poignée d’heures, le temps de retrouver ses proches, et après, qu’Allah lui prenne la vie si telle est sa volonté…

Hussein Moussa n’est pas mort. Il vit à présent dans une école à Saïda en attendant de pouvoir rentrer chez lui. D’autres que Hussein, par centaines, par milliers, n’ont pas eu sa chance. La guerre a déjà entraîné la mort de 3768 personnes au Liban. Voilà deux mois et deux jours qu’Israël multiplie les raids meurtriers, semant la mort et la ruine, sans parvenir à ses fins : le Hezbollah a réussi à envoyer cent soixante roquettes sur l’État hébreu hier, atteignant les environs de Tel Aviv. (25/11/24)

 

Joie minuscule

Hier, en ramenant Riwan de l’école, alors que nous longions le musée national, je lui ai annoncé que la guerre était sur le point de s’achever. Sa réaction m’a surpris, non par sa nature, mais par son intensité : il m’a fait un large sourire et s’est livré à une danse festive avec force bonds et « youpi ! ». C’est dire ce qu’il avait emmagasiné comme craintes et terreurs sans toujours les verbaliser.

Le cessez-le-feu est entré en vigueur à quatre heures ce matin. On espère que les deux parties respecteront leurs engagements et que la frontière terrestre sera définitivement tracée pour éviter tout motif de conflit à l’avenir. On espère aussi que le calvaire de Gaza se terminera bientôt et que le pouvoir israélien renoncera enfin à sa politique de déni envers le peuple palestinien. Beaucoup d’espoirs bâtis sur une joie minuscule en ce matin frisquet de novembre.

Le Liban doit à présent panser ses nombreuses plaies. Il y a aujourd’hui des milliers de familles endeuillées, des dizaines de milliers de blessés, des villages entiers nivelés au sol, une quantité incalculable d’habitations détruites. Il y a des cœurs fracassés, des âmes en morceaux, des souffles raccourcis, des corps à la traîne. Il faudra du temps, beaucoup de temps, pour que le Liban se remette de ce nouvel ouragan. (27/11/24)

 

Une autre histoire

À peine le cessez-le-feu était-il entré en vigueur que des cortèges de voitures se sont formés un peu partout au Liban pour prendre la direction du Sud. Dès cinq heures du matin, l’autoroute reliant Beyrouth à Saïda était encombrée de véhicules, ainsi que les entrées de Tyr et d’autres agglomérations. Les déplacés avaient hâte de rentrer chez eux, même si leur enthousiasme était mêlé d’appréhension : dans quel état allaient-ils retrouver leurs habitations ? Allaient-ils seulement les retrouver au milieu des ruines cataclysmiques comme celles de Nabatiyyeh, dont les ravages rappellent les rues dévastées de Jabalia et Beit Lahia ? Rien n’est certain. À la loterie de la guerre, il n’y a pas de gagnants, hormis les marchands d’armes.

Un grand nombre de déplacés n’ont pas pu passer cette première nuit de paix chez eux, soit parce qu’ils n’ont plus de toit pour les abriter, soit parce que leurs maisons, encore debout, sont devenues inhabitables. Depuis 1948, la population du Sud a subi d’innombrables invasions, raids, exodes, massacres et autres malheurs en tous genres, mais cette fois, le bilan de la catastrophe est très lourd sur tous les plans. On a touché le fond en cet automne 2024. Il faudra du temps, de l’énergie et beaucoup de ressources, morales comme financières, pour remonter à la surface. Le plus important est qu’on brise une fois pour toutes ce cycle interminable de la violence. L’histoire du Liban a été ponctuée de guerres depuis l’indépendance. Le temps est peut-être venu d’écrire une autre histoire. (28/11/24)

 

Le dernier berger de Nabatiyyeh

Il s’appelle Ali Kaddouh, alias Abou Hussein. À quatre-vingt-onze ans, il est le dernier berger de Nabatiyyeh et, à ce titre, la population locale lui voue un grand respect et autant d’affection. Il porte beau, Abou Hussein, élancé, la moustache fournie, l’œil espiègle sous son turban arabe. Il n’est pas farouche, notre berger, il raconte volontiers ses histoires de l’ancien temps, quand les gens mangeaient leur propre pain et se nourrissaient de ce qu’ils plantaient, vivant dans la pauvreté mais sans besoins superflus pour les tourmenter, ni voitures, ni vacarme, ni pollution. Il vous parle du fameux marché de Nabatiyyeh, qui drainait jadis tout le peuple du Sud, de Yaroun à Tibnine, et il esquisse un geste ample comme si Yaroun et Tibnine se confondaient avec les confins du monde. Il se souvient comment les gens faisaient le pèlerinage de La Mecque à pied, un long trajet qu’ils effectuaient par tout temps, un mois à l’aller, un mois au retour, et personne ne se plaignait alors, pas comme les citadins d’aujourd’hui qui tirent la langue au bout de cent mètres de marche. C’est parce qu’ils ne bougent plus et mangent mal, vous explique-t-il. Lui, quand il a soif en faisant paître son troupeau, il boit du lait de chèvre à même le pis de la bête ; pas besoin ni de bouteille, ni d’emballage.

Il est intarissable, Abou Hussein, il cabotine un peu, feignant une colère toute théâtrale qu’il interrompt par un immense éclat de rire. Il chante aussi, des mawwals et des mijanas qui évoquent le roc, le jurd et la treille sous la lune. Vous l’écoutez en contemplant ses mains calleuses qui ne tiennent pas en place : elles vous rappellent la main d’un aïeul que vous embrassiez enfant, parce qu’il était d’usage à l’époque de porter révérencieusement ses lèvres aux mains des anciens. Vous aimeriez qu’il vive longtemps encore, ce berger antédiluvien. À travers lui survit une partie de votre histoire, de votre identité, des ombres familières englouties par les ans.

Après l’élargissement du conflit le 23 septembre, alors que tout le monde pressait Abou Hussein de quitter Nabatiyyeh, il s’est obstiné à rester chez lui, auprès de ses bêtes qu’il refusait d’abandonner. Aucune voix, aucun argument ne parvenaient à lui faire entendre raison. Au fil des semaines, il est devenu l’icône de la résistance, non pas la résistance militaire et politique, mais la résistance du peuple attaché à sa terre, qui ne se laisse intimider ni par les bombes ni par les drones, qui demeure là, continuant sa vie comme si de rien n’était, sans forfanterie, sans héroïsme, avec la simplicité d’un ruisseau qui trace son chemin parmi les herbes.

À deux jours près, Abou Hussein aurait eu la vie sauve. Mais le vieil homme n’a pas été épargné par les bombes. Le lundi 25 novembre, l’avant-veille du cessez-le-feu, ses vieux os ont été brutalement brisés. Un obus israélien a mis fin à ses jours, fauchant ce dernier témoin d’un monde révolu. Il est mort, Abou Hussein, et sa mort est scandaleuse, comme celle de tous les civils broyés par cette guerre absurde. Avec lui, c’est un pan de notre mémoire qui s’en va. Un fragment de notre âme collective de Libanais, emporté par les torrents de l’histoire. (30/11/24)

 

Guerre et paix

La citadelle de Chamaa a été construite par les Croisés sur des vestiges remontant à l’Antiquité. Gravement endommagée en 2006, elle a dû attendre treize ans avant d’être complètement restaurée grâce à une subvention de l’AICS (Agence italienne pour la coopération au développement). Les travaux minutieux menés par des archéologues se sont achevés en 2019, rendant au site toute sa splendeur.

Et voilà que six ans plus tard, des missiles israéliens viennent de détruire ce haut lieu du patrimoine en quelques secondes...

La paix est lente, la guerre foudroyante. (1/12/24)

 

Tragédie commune

Gur Kehati est un sous-officier de Tsahal. Il a vingt ans et toute la vie devant lui. Le 20 novembre dernier, son commandant lui ordonne d’escorter un civil israélien en territoire libanais. Le civil en question se nomme Zeev Erlich. C’est un colon septuagénaire de Cisjordanie, historien et archéologue, dont le travail politiquement orienté consiste à chercher les traces de la présence juive en Cisjordanie, à Gaza et au Liban pour donner une légitimité historique à l’expansionnisme messianique défendu par l’extrême droite israélienne. Arrivés à Chamaa, Gur Kehati et Zeev Erlich sont abattus par des tirs du Hezbollah.

Le cas de Zeev Erlich illustre la contamination de l’armée israélienne par le sionisme radical. C’est du moins ce que pense le général à la retraite Assaf Agmon, grand-père du jeune sous-officier mort aux côtés de l’archéologue biblique. Dans une déclaration accablante, Assaf Agmon accuse l’armée d’avoir fait tuer son petit-fils « pour rien ». Il accuse Netanyahou de céder aux exigences de l’extrême droite israélienne qui a « gangrené » Tsahal avec son idéologie de « conquête territoriale ». Et il ajoute : « Netanyahou commet des crimes de guerre en sacrifiant des vies humaines sur l’autel de son agenda politique. »

Assaf Agmon et moi n’appartenons pas au même camp. Des montagnes de ruines, des rivières de sang et soixante-seize ans de confrontations nous séparent. Mais quand je lis ses propos, quand je l’écoute prononcer l’oraison funèbre de son petit-fils, je constate que nous partageons la même lecture de notre tragédie commune : Netanyahou ne nuit pas seulement aux Palestiniens et aux Libanais, il nuit aussi aux Israéliens et à son propre pays. (4/12/24)

 

Chair à canon

Les principales victimes de cette guerre sont les pauvres qui ont constitué le plus gros du contingent sacrificiel. Ceux qui n’ont pas les moyens de fuir ni de se protéger, qui ont un accès limité aux soins, à la nourriture et au logement, qui s’engagent dans les milices pour assurer leur subsistance, ce ne sont pas les nantis, mais bien les gens du peuple qui subissent ainsi une double peine : la misère et la mort. En témoignent, côté libanais, les combattants du Hezbollah immolés par milliers sur le front, issus de milieux modestes dans leur immense majorité. Le Hezbollah leur a offert un salaire correct en dollars, assuré une couverture médicale, des aides pour le logement et la scolarité de leurs enfants. Il leur a donné ce qu’ils n’avaient pas trouvé ailleurs, comblant de manière providentielle les failles béantes de l’État libanais. En échange, ils devaient se tenir prêts pour le martyre. Et ainsi fut fait. « Quand les riches se font la guerre, ce sont les pauvres qui meurent », écrivait Sartre. (7/12/24)

 

L’enfant de la photo

Vous suivez sur Internet les nouvelles de la Syrie en essayant de démêler l’écheveau des alliances et des croisements d’intérêts qui ont conduit à la chute de Bachar el-Assad. Vous feuilletez des pages numériques où sont décrits le calvaire des prisonniers politiques syriens et l’afflux de nouveaux réfugiés au Liban – chiites, chrétiens, alaouites, sunnites proches de l’ancien régime. Soudain vous tombez sur le visage d’un petit garçon qui vous évoque irrésistiblement le vôtre, en plus jeune. Il doit avoir quatre ou cinq ans, une bouille d’enfant malicieux, la peau lisse et nette d’un môme choyé, les cheveux châtains soigneusement coiffés. Il sourit sur la photo, et vous lui souriez intérieurement, de façon machinale, sans soupçonner ce que vous allez apprendre un instant plus tard : cet enfant qui baigne dans la douceur d’un foyer aimant, cet enfant qui vous a happé au détour d’un clic, est en réalité un enfant mort. Sa famille avait fui le village de Houla à la frontière avec Israël, et elle avait trouvé refuge à Maaysrah, au cœur du caza chrétien de Kesrouan. C’est là que le petit garçon a été tué par un missile il y a deux mois. On vient seulement de retrouver son corps sous les décombres d’un bâtiment bombardé par Tsahal.

En quelques secondes, votre quiétude attendrie s’est brisée pour laisser place à une douleur vive : ce gamin en apparence heureux était déjà, au moment où vous regardiez sa photo, un cadavre enseveli sous les ruines. Il s’appelle Amir Wissam Hussein, le petit garçon de la photo. Il ne pourra pas être enterré dans son village de Houla, toujours sous occupation, comme des dizaines d’autres localités où Tsahal, malgré la trêve, continue de détruire des maisons et de vadrouiller librement en empêchant les habitants de rentrer chez eux. (10/12/24)

 

Quelle guerre ?

Avant la guerre, pendant la guerre, après la guerre : longtemps le conflit de 1975-1990 a constitué un jalon incontournable pour se repérer dans l’histoire contemporaine du Liban. La chronologie s’organisait naturellement autour de ce massif de quinze ans et, dans mes conversations ou pendant mes cours, quand je situais un événement avant la guerre, il me semblait évident que mes interlocuteurs se repéraient sans difficulté dans le temps en question.

Depuis le conflit de 2006, et plus encore depuis celui de 2023-2024, les choses ont changé : à présent, quand je mentionne la guerre, on me répond le plus souvent : quelle guerre ? La durée, l’ampleur et le bilan du conflit de 1975 ne suffisent plus à l’imposer comme une référence absolue. Le temps a passé, la mort a produit son œuvre, les jalons se sont décalés. On a les repères de son âge. (17/10/25)

 

Déréliction 

Nous avons été réveillés vers trois heures du matin par une série d’explosions dans la banlieue sud. Riwan s’est précipité dans notre chambre, tout tremblant, puis il m’a entraîné au salon pour voir les colonnes de fumée qui s’élevaient dans le ciel.

Le conflit a repris de plus belle. Après quinze mois d’une fausse trêve où Israël a continué de mener des frappes contre le Hezbollah, en invoquant une interprétation extensive du cessez-le-feu, nous voilà revenus à la situation de guerre totale qui sévissait avant le 27 novembre 2024.

Sensation d’épuisement et de dégoût. On avait beau voir revenir la catastrophe à grands pas, on n’y était pas préparé. On n’est jamais préparé à ça. Le Liban est laissé à l’abandon. L’horizon est sombre, non par absence de solutions, mais parce que les décideurs ne croient qu’à la violence. Nous allons, encore une fois, assister impuissants à la dévastation du pays et au massacre des innocents.

L’école de Riwan est fermée jusqu’à nouvel ordre. Pas de cours pour moi non plus. Seule Nayla ira à l’Hôtel-Dieu aujourd’hui : les hôpitaux ne chôment pas au Liban. (2/3/26)

 

Saletés géopolitiques

À l’aube du 27 novembre 2024, avec le début de la trêve, beaucoup de Libanais avaient cru naïvement que le cessez-le-feu tiendrait bon. Candeur excusable car le point de référence, alors, était le 14 août 2006 qui avait mis fin à trente-trois jours de conflit entre Israël et le Hezbollah. Certes, après la guerre de 2006 et pendant dix-sept ans, Israël avait commis trente mille violations de la résolution 1701 : survols quotidiens du territoire libanais, incursions navales dans les eaux territoriales, franchissements de la Ligne bleue par des patrouilles et des engins de terrassement. De son côté, le Hezbollah avait maintenu ses armes et ses infrastructures militaires au sud du Litani, au mépris de la même résolution 1701 qui stipulait la démilitarisation de cette zone. Il n’empêche que, de manière globale, la Ligne bleue était restée paisible et la population libanaise, comme celle de la Galilée, avait pu mener une vie à peu près normale.

Rien de tel depuis le 27 novembre 2024, car si le Hezbollah s’est gardé de tout tir vers Israël pendant quinze mois (à l’exception de deux roquettes sur Kfarchouba le 2 décembre 2024), s’il a entrepris d’évacuer le sud du Litani en concertation avec l’armée libanaise, Israël, lui, a poursuivi ses raids et ses agressions comme si de rien n’était, tuant des centaines de Libanais, occupant des pans du territoire, empêchant les habitants de rentrer chez eux dans de nombreux villages. La dissymétrie est tellement flagrante entre l’attitude des deux belligérants qu’on éprouve de la honte, non pas pour le gouvernement israélien qui s’est depuis longtemps affranchi de toute barrière morale, mais pour les États-Unis, parrains de la trêve, dont la complaisance avec l’exécutif israélien n’a jamais été aussi criante.

Le Hezbollah porte une part de responsabilité dans la situation actuelle : il n’a pas évacué le sud du Litani après la guerre de 2006 ; il s’est ingéré inconsidérément dans le conflit de Gaza le 8 octobre 2023 ; il a mis fin à sa longue retenue en lançant six missiles sur Israël dans la nuit du dimanche au lundi. Mais il faut faire preuve d’un aveuglement total ou d’un parti pris évident pour ne pas reconnaître que la responsabilité majeure du désastre incombe à Israël qui continue, avec l’aval des États-Unis, de se comporter en maître absolu du Proche-Orient, loin de toute volonté de négociation en vue d’une paix véritable.

Et qui paie, comme toujours, le prix de ces saletés géopolitiques ? Les innocents qui tomberont par centaines dans ce nouveau conflit ; les déplacés du Sud qui, par dizaines de milliers, ont été arrachés à leurs maisons et leur terre ; l’ensemble de la population libanaise dont la vie, encore une fois, est mise sens dessus dessous sans aucun espoir à l’horizon. (4/3/26)

 

Bétail humain

Tsahal a sommé les habitants de la banlieue sud de quitter leurs maisons. En moins d’une heure, tous les axes autour de Dahieh étaient bouchés. Partout des véhicules surchargés de passagers et de bagages tentaient d’avancer, pare-chocs contre pare-chocs, en direction du nord ou de l’est. Le chemin du sud leur était interdit en revanche : le communiqué de l’armée israélienne a menacé de mort toute personne qui s’aventurerait à prendre la route de Saïda.

Des dizaines de milliers de familles se trouvent ainsi réduites à l’état de bétail humain, brutalement chassées de leurs foyers et jetées sur les routes. Tsahal reproduit au Liban le schéma de Gaza, disposant des populations civiles comme d’une variable d’ajustement, dans un mépris total des conventions internationales. Le ministre des Finances Bezalel Smotrich nous a promis de transformer la banlieue sud de Beyrouth en un nouveau Khan Younès. J’ignore ce qu’il y a de pire : l’enfer qu’il nous promet, ou sa jubilation d’avoir rasé une ville de deux cent cinquante mille habitants. (6/3/26)

 

La vie de l’autre

Dans la nuit du vendredi au samedi, un commando héliporté israélien a effectué un raid à Nabi Chit, dans la Békaa. Le but de l’opération n’était ni de détruire une infrastructure du Hezbollah ni d’enlever un cadre du parti : il s’agissait de récupérer la dépouille de Ron Arad, un pilote israélien capturé par le mouvement Amal en 1986 et disparu depuis.

Bilan de l’expédition ? Quarante et un morts, dont nombre de civils alertés par le bruit et exécutés avec des armes silencieuses. Un ouvrier syrien, sa femme et ses quatre enfants figurent parmi les victimes. Des habitants de la région ont également été abattus alors qu’ils tentaient de résister à l’incursion.

Quarante et un morts pour rapatrier les ossements d’un pilote disparu il y a quarante ans. Rarement la vie aura compté pour si peu au Proche-Orient. (9/3/26)

 

Jusqu’au-boutisme

Nouvelle nuit de feu au Liban. Le Hezbollah a lancé des rafales de missiles vers Israël, qui a intensifié ses raids sur plusieurs régions du pays, fauchant des dizaines de vies. La banlieue sud a été particulièrement ciblée, mais aussi Beyrouth et le quartier de Ramlet el-Bayda où une frappe près d’un campement de réfugiés a fait huit victimes.

J’entends partout que nous sommes revenus quinze mois en arrière, à l’automne 2024, quand le Hezbollah et Israël se sont affrontés pendant soixante-six jours avant de signer une « trêve ». C’est inexact : à l’époque, nous avions bon espoir que le cessez-le-feu mettrait fin aux hostilités. Or au lendemain de la supposée trêve, Israël a poursuivi ses attaques contre le Liban comme si de rien n’était, alors que le Hezbollah s’abstenait de tout tir en direction de l’État hébreu.     

La situation est bien pire aujourd’hui. Les belligérants sont hors de contrôle et ferment conjointement la porte au dialogue. Tel Aviv exige le désarmement du Hezbollah avant toute discussion de paix, tandis que ce dernier exige le retrait de Tsahal et l’arrêt des agressions avant toute perspective de démilitarisation. C’est à qui va tenir le plus longtemps dans ce bras de fer : Israël jouit de ressources financières et militaires colossales, en plus d’être soutenu par la plus grande puissance de la planète. Quant au Hezbollah, il a pour lui la connaissance du terrain et la détermination dans un combat de la dernière chance où se mêlent patriotisme et mysticisme.

Comme toujours, la principale victime de la guerre est la population civile, massacrée, déplacée, ruinée, humiliée. Les enfants paient un tribut terriblement lourd : plus de quatre-vingt-dix ont été tués depuis le 2 mars et deux cent mille ont dû fuir leur foyer sous la menace des bombes. (12/3/26)

 

L’origine du mal

Ayman Ghazali a quarante et un ans. Il réside dans le Michigan depuis 2011. Son corps est aux États-Unis mais son esprit demeure au Liban. Ayman vit dans la crainte permanente pour sa famille installée à Machghara : la guerre fait rage entre le Hezbollah et Israël. Le bilan humain ne cesse de croître. Les images sont terribles, la colère énorme, l’angoisse dévorante.

Heureusement, il y a le travail. Rien de mieux que le travail pour vous distraire de vos pensées. Ayman est cuisinier dans un petit restaurant de Dearborn Heights. Il est sérieux, aimable, apprécié de tous. Il s’accroche comme il peut aux gestes du quotidien, aux échanges avec les clients. Mais dès qu’il a un moment de libre, il se jette sur son téléphone pour suivre les nouvelles de là-bas.

Il aurait pu tenir ainsi jusqu’à la fin de la guerre, fuyant tant bien que mal ses idées noires. Mais une tragédie allait bientôt le foudroyer : le jeudi 5 mars, un raid israélien sur Machghara a tué ses deux frères Kassem et Ibrahim, ainsi que ses neveux Ali et Fatima. C’était la fin de tout pour Ayman. Plus d’échappatoire possible. La vie s’est arrêtée net. Il a quitté son poste au restaurant et s’est barricadé chez lui.

Le jeudi 12 mars, Ayman a pris le volant de son pick-up Ford F-150, chargé de matériaux inflammables et de bidons d’essence, pour foncer sur la grille d’entrée de « Temple Israel », une synagogue réformée des environs de Detroit. Le véhicule s’est engouffré dans une allée du domaine. Les agents de sécurité ont tiré sur Ayman. Les versions divergent quant aux raisons de sa mort : s’est-il suicidé ? a-t-il été abattu ? Toujours est-il qu’il est mort d’une balle dans la tête.

Ayman s’est trompé de cible. Confondre les juifs américains et les extrémistes au pouvoir en Israël est aussi aberrant que réduire les musulmans américains aux fondamentalistes de Daesh. Ce drame illustre, en tout cas, la souffrance humaine provoquée par cette guerre interminable et l’impact du conflit sur la montée de l’antisémitisme dans le monde. (15/3/26)

 

Bien fait pour vous

Vous êtes chiite, réfugié avec votre famille à Aramoun, une localité à majorité druze et sunnite des environs de Beyrouth. Vous avez fui Dahieh en catastrophe, emportant ce que vous avez pu dans votre voiture, soucieux avant tout d’assurer la sécurité des vôtres. Les jours passent, la guerre promet d’être longue, mais vous vous résignez à votre sort. Que faire d’autre sinon attendre ? Vous n’êtes pas de ces privilégiés qui peuvent sauter dans le premier avion pour trouver refuge sous des cieux plus cléments, ou qui ont les moyens de louer un appartement hors de prix dans les régions chrétiennes. Alors vous patientez à Aramoun, qui a l’avantage d’être proche de chez vous, en plus d’offrir des loyers abordables.

Cette nuit, vous êtes réveillé par un immense fracas : Tsahal a bombardé le quartier où vous pensiez être à l’abri. Vos enfants en larmes accourent dans votre chambre. Votre femme vous presse de partir tout de suite, n’importe où, à Beyrouth, dans le Nord. Vous remballez vos affaires et rejoignez votre voiture que vous reconnaissez à peine : ses vitres sont en miettes, sa carrosserie cabossée. Vous ne comprenez pas. La bombe s’est écrasée plus bas dans la rue. Les éclats ne peuvent pas avoir atteint votre véhicule. Vous remarquez alors que la plupart des voitures garées sont intactes. Seules quelques-unes sont dégradées, dont la vôtre.

Ce n’est pas le missile israélien qui a démoli votre voiture, mais des habitants du quartier, furieux d’être bombardés à cause de vous : vous, les déplacés, vous, les chiites, vous les partisans du Hezbollah par définition, car bien entendu, vous n’avez pas le droit de démentir le cliché auquel on vous réduit, comme d’autres clichés réduisent les chrétiens, les sunnites et les druzes.

Cette énième guerre qui ravage le Liban n’a pas fini de révéler au grand jour les maux profonds de notre pays. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les réseaux sociaux pour s’en convaincre. (17/3/26)

 

L’épave du salut

Des milliers de Syriens travaillant au Sud rentrent à contre-cœur dans leur pays. Entre la guerre et la misère, ils ont fait le choix de la survie, sans illusion sur leur capacité à rebondir dans une Syrie exsangue où le revenu moyen est de 20 à 40 $ par mois. On les voit massés avec leurs biens dérisoires au poste-frontière de Joussieh, le regard éteint, le front soucieux.  

Qui se préoccupe de ces laissés-pour-compte ? Ils appartiennent à un pays pauvre, morcelé, instable. Le Liban constitue pour eux la seule planche de salut. Étrange, tout de même, qu’une épave serve de planche de salut, et pourtant c’est le cas. Tout est relatif. Malgré ses crises et ses conflits, en dépit du racisme qu’ils y subissent, les Syriens ne peuvent se passer du Liban. Et le Liban ne peut se passer d’eux non plus, tant la main-d’œuvre syrienne est vitale pour son économie depuis des décennies. (19/3/26)

 

Ruminer

Que fais-tu ?

Je rumine.

Quoi ?

La débâcle du monde.

Pense à autre chose. Regarde l’éclaircie. Plusieurs jours de grisaille et voilà le soleil qui pointe son nez.

Mais ce qui arrive est énorme.

Je sais.

Ce n’est pas une simple guerre : c’est un changement de paradigme, une régression de l’humanité.

N’y pense pas.

Impossible, c’est trop. On a pulvérisé toutes les limites.

Que tu y penses ou non, qu’est-ce que ça change ?

Tourner le dos aux événements est une forme de lâcheté. Il faut se tenir informé, témoigner, briser le silence. L’indifférence est la complice du crime.

Rien n’arrêtera le crime : tu dois t’en faire une raison.

Tant pis. Je veux savoir. Je veux parler. Je veux regarder les assassins dans les yeux.

Mon pauvre ami ! Regarde-toi plutôt dans la glace. (20/3/26)

 

Une classe

118 enfants ont été tués depuis le 2 mars, 365 blessés, certains grièvement : brûlés, amputés, parfois seuls survivants de leurs familles décimées. Voilà le prix payé par les enfants du Liban en vingt jours de guerre. Avant ce nouvel épisode meurtrier, 25 enfants avaient été tués par les frappes israéliennes durant la prétendue trêve où Tsahal n’a cessé de bombarder unilatéralement le pays. Et pendant le conflit de l’automne 2024, ce sont plus de 230 enfants qui ont perdu la vie. Des bilans qui ne disent rien, évidemment, des montagnes de souffrances cachées derrière l’alignement froid des chiffres macabres.

Rien ne justifie la mort d’un enfant. Encore moins lorsque des solutions diplomatiques auraient pu aboutir à des résultats plus pérennes. Je suis frappé, en suivant les débats en Israël, de constater que les options envisagées sont toujours les mêmes : occuper le Liban jusqu’au Litani, envahir le pays jusqu’à Beyrouth, pilonner les infrastructures pour faire pression sur le gouvernement (comme si l’armée libanaise avait la capacité de désarmer le Hezbollah), poursuivre les raids pendant des semaines et des mois. Pas une seule voix parmi les radicaux au pouvoir pour proposer des négociations sérieuses sous l’égide des Nations-Unies, de l’Europe et des États-Unis, accompagnées d’une trêve, une vraie celle-là, le temps que des accords soient trouvés pour aboutir au retrait d’Israël et au désarmement du Hezbollah, avec des garanties internationales sur le respect des engagements pris.

Le recours systématique à la force manifeste un aveuglement stratégique, une obsession militariste et la puissance des lobbies des armes. Sans oublier les calculs personnels d’un Premier ministre qui perpétue l’état de guerre pour assurer sa survie politique. On n’obtiendra rien par la force ; la paix est la seule voie possible. En attendant que les décideurs le comprennent, les civils continueront de tomber, y compris des enfants : chaque jour, estime l’UNICEF, c’est « une classe d’enfants » qui est tuée au Liban, massacrée pour rien dans un conflit dont le ratio des victimes est de 500 morts libanais pour un mort israélien. (21/3/26)

 

Le crépuscule de la raison

La polarisation politique et communautaire atteint des sommets inquiétants au Liban. La haine déverse sa fange partout : réseaux sociaux, presse, médias audiovisuels. La manipulation se nourrit de mauvaise foi, les raccourcis font office d’arguments, le manichéisme se substitue à la nuance qui, seule, peut rendre compte de la complexité de la situation. Pas moyen d’avoir une discussion rationnelle avec les radicaux de l’un ou l’autre camp.

Voudrait-on nous précipiter dans la guerre civile qu’on ne s’y prendrait pas autrement. L’exécutif navigue à vue entre les récifs. Les États-Unis le somment de durcir sa position à l’égard du Hezbollah, alors qu’il n’a pas les moyens politiques et techniques de le désarmer. Tout juste parvient-il à juger pour l’exemple quelques membres du Parti de Dieu, ou à expulser l’ambassadeur d’Iran, ce qui a provoqué une levée de boucliers immédiate dans les rangs chiites.

Le Liban est laissé à l’abandon. L’horizon est sombre, non par absence de solutions, mais parce que les décideurs ne croient qu’à la violence, une violence aveugle et démesurée que le peuple libanais subit dans l’indifférence du monde. En attendant le retour à la raison, dont il ne faut pas désespérer, nous ne pouvons qu’assister impuissants à la dévastation du pays et au massacre des innocents. (25/3/26)

 

L’obstination dans le pire

Durant la Guerre des 66 jours, au cours de l’automne 2024, on voyait quelques tentes éparses sur les trottoirs de l’avenue Omar Beyhum qui sépare l’hippodrome du parc des Pins. À présent, il n’y a plus un centimètre carré entre le rond-point Tayyouneh et Barbir qui ne soit occupé par des campements de fortune : deux kilomètres de tentes, de bâches, de chaises en plastique et de matelas empilés. Comme pour protéger l’intimité des réfugiés, une double file de voitures borde la voie, des véhicules souvent vieux et cabossés qui leur ont permis de fuir Dahieh ou le Sud.

Qu’attendent ces familles ? Quelle délivrance espérer alors que Netanyahou et le Hezbollah jouent leur va-tout dans une guerre absurde qui aurait pu être évitée si la raison et le droit avaient prévalu sur l’hubris et la tyrannie ? On imagine les difficultés de leur quotidien : la pluie qui s’infiltre, le vent qui s’engouffre, l’hygiène précaire. Les plus âgés en sont à leur septième ou huitième exode. 

L’attente sera longue pour eux, et pour tous ceux qui souffrent, aujourd’hui, à cause de cette guerre, à moins d’un sursaut de conscience qui pousserait les décideurs, non pas à mesurer les conséquences humaines de leur obstination (ce serait naïf d’y croire), mais à se rendre compte que ce conflit est une impasse sur tous les plans. (28/3/26)

 

Liberté de la presse

Trois journalistes libanais circulant dans le caza de Jezzine ont été pris pour cible par une frappe aérienne. Selon l’armée israélienne, l’un d’eux, Ali Choueib, était un membre du Hezbollah. À supposer que Choueib ait constitué une menace réelle pour l’État hébreu, ce qui est loin d’être avéré, qu’en est-il des deux autres : Fatima Ftouni, reporter, et son frère caméraman Mohammed ? Tsahal ne dit mot de Fatima et Mohammed, ce qui laisse supposer qu’ils étaient de simples journalistes dont le seul crime était d’appartenir à un média propalestinien incarnant la résistance à Israël et aux États-Unis.

Ce n’est pas la première fois que Tsahal assassine des journalistes libanais sans donner la moindre preuve de leur implication dans les combats, ni même se sentir obligé de justifier leur « élimination » : ce fut le cas de Issam Abdallah, reporter à l’agence Reuters, tué le 13 octobre 2023 ; de Farah Omar et Rabih el-Maamari, abattus le 21 novembre 2023 ; de Ghassan Najjar, Mohammad Reda et Wissam Qassem, ciblés délibérément par deux missiles le 25 octobre 2024…

Netanyahou aime à présenter son pays comme un bastion de la liberté face à des nations barbares tentées par le totalitarisme et l’obscurantisme. On en déduit que pour lui, comme pour les radicaux qui l’entourent, la seule liberté légitime est de relayer le discours officiel israélien : critiquer la politique de Tel Aviv et de Washington constitue une liberté intolérable passible de peine de mort. (29/3/26)

 

Si fragile

Tant pis pour les drones qui cisaillent le ciel et les frappes qui secouent Beyrouth : je m’installe sur le balcon au soleil. Vital, le soleil. Nécessité absolue. On s’accroche à ce qu’on peut dans le chaos du monde.

Au loin retentit un muezzin, qui éveille en moi des sensations anciennes, des images paisibles d’un village de la montagne où, enfant, je passais une partie de mes vacances d’été. Peu après, comme chaque jour à midi, l’église orthodoxe Saint-Antoine-le-Grand prend le relais du muezzin en diffusant son chant liturgique, un air lancinant et mélodieux qui, depuis bientôt six ans, se confond dans mon esprit avec l’image d’un cercueil blanc ballotté par un fleuve noir. Ralph Mallah fait partie des pompiers tombés dans l’explosion du port le 4 août 2020. Ses obsèques ont été célébrées dans cette même église Saint-Antoine-le-Grand : j’entends encore les cris de douleur, les rafales d’armes automatiques, la zaffé autour de son cercueil porté par des hommes ivres de colère.

C’est si fragile, la vie, sous nos latitudes. On aime, on construit, on entreprend, on se projette dans l’avenir, puis une catastrophe surgit et tout s’arrête. Notre vie commune a toujours été scandée par les tragédies. Nous avons fini par trouver normal que nos existences soient saccagées régulièrement par des séismes géopolitiques. Et c’est peut-être cela le pire : s’accoutumer à l’inacceptable. (1/4/26)

 

Que faire ?

Si je devais croiser le jeune homme idéaliste que j’étais, nul doute qu’il m’accablerait de reproches : Tu te plains, mais que fais-tu ? Tu attends, tu gémis, tu souffres en silence ! Agis, bon Dieu ! Fais quelque chose ! Regarde Gandhi. Regarde Martin Luther King.  

Il aurait bien raison, mon jeune double. Qu’est-ce que je fais contre les forcenés qui ont pris possession de nos vies en mettant la région à feu et à sang ? Qu’est-ce que je fais pour m’opposer à la fureur des dirigeants qui piétinent de leurs pataugas les cadavres des enfants ? Rien, sinon taper de misérables mots que les partisans des va-t-en-guerre ne liront jamais.

Rien. Il est vrai. Mais que faire d’autre ? M’immoler devant une ambassade ? Inutile. Perpétrer un attentat ? Immoral et contre-productif. Protester dans les urnes ? La démocratie libanaise est une mascarade. Révolutionner avec les révolutionnaires ? Il n’y a plus personne pour brandir l’étendard de la révolte : l’intifada de 2019 a éteint à jamais toutes nos espérances. On sait désormais que la moindre velléité de révolte sera aussitôt étouffée dans l’œuf par les partis communautaires.   

Impuissant, je suis, impuissants, nous sommes. Voilà notre destin, notre identité de citoyens libanais. Tu peux me mépriser autant que tu veux, jeune rebelle, mais les faits sont là : à part le crime ou le suicide, il n’y a rien à faire sinon briser le silence complice. (3/4/26)

 

L’homme qui a dit non

Il a fallu la France pour qu’il dise non.

Il a fallu la France pour qu’il refuse ce que nous, Libanais de l’intérieur, acceptons contraints et forcés.

Il a dit non, Ali Cherri. Une frappe israélienne a tué ses parents dans leur appartement de Noueiry le 26 novembre 2024, quelques heures seulement avant le début du cessez-le-feu. Le vieux couple se croyait à l’abri dans cet immeuble situé au cœur de Beyrouth, loin du fief du Hezbollah. Ali Cherri aurait pu se murer dans sa peine en maudissant les assassins de ses parents. Mais il a dit non, Ali. Non, ça ne se passera pas comme cela. Non, les assassins n’échapperont pas à leur responsabilité cette fois. Sa citoyenneté française lui a ouvert les portes de la justice. Une justice incertaine, hypothétique, mais une justice quand même. Il a engagé une avocate qui a déposé une plainte en son nom, auprès du pôle crimes contre l’humanité du tribunal judiciaire de Paris, pour « attaque délibérée contre un bien de caractère civil ». Le dossier est solide : dans un rapport paru il y a deux mois, Amnesty International établit que la frappe du 26 novembre 2024 a été menée sans avertissement, en violation du droit international humanitaire.

Non, a dit l’artiste plasticien Ali Cherri. Et son « non » revêt pour nous, au Liban, une importance capitale. Cherri déclare avoir déposé sa plainte dans l’espoir de « sortir du cycle de l’impunité », « pour qu’il n’y ait pas d’autres vies perdues dans cette folie ». Rien n’empêchera ni l’impunité ni la folie, mais le « non » de l’artiste résonne comme un appel à la résistance. (13/4/26)

 

Grisaille

Le Liban respire : dix jours de cessez-le-feu ont débuté ce 17 avril. Mais il ne respire que d’un seul poumon. Tant d’incertitudes demeurent, à commencer par l’application réelle du cessez-le-feu sur le terrain.

Le temps est à la grisaille ce matin à Beyrouth. Le ciel a pris les couleurs de nos âmes. Pas de lumière possible, mais pas de ténèbres non plus. De l’espoir malgré tout, et une tristesse sans fond face aux souffrances innommables dont nous avons été témoins depuis le 2 mars. (17/4/26)

 

Les stoïques

Où trouvent-ils leurs forces, ces gens-là ? De quelle étoffe sont-ils faits ? On les voit qui débarquent de leurs voitures surchargées après plus de dix heures de route, considèrent leurs maisons en ruine avec une apparente impassibilité et se mettent aussitôt au travail. Selon l’état des habitations, ils tentent de déblayer une pièce qui servira d’abri à la famille en attendant la reconstruction, ou, si aucun mur ne tient, ils errent parmi les décombres à la recherche d’un meuble à sauver, un document, un souvenir ; puis, au pied des débris, ils entreprennent d’installer une tente avant d’aller trouver une bonbonne de gaz, des bidons d’eau, des vivres.

D’où leur vient ce courage surhumain ? L’attachement à la terre, à la mémoire des lieux où ils ont grandi ? La foi inébranlable qui leur fait dire « hamdéllah » face à toutes les épreuves ? L’adhésion politique à la résistance, coûte que coûte ? Peut-être. L’habitude n’est pas pour rien, non plus, dans leur force d’âme. Voilà un peuple qui, depuis 1978, a connu tellement d’exodes, d’occupations et de destructions qu’il a intégré la catastrophe comme une donnée immuable de l’existence. Aujourd’hui d’ailleurs, alors qu’ils s’installent tant bien que mal dans leurs villages désertés, ils savent que le cessez-le-feu peut voler en éclats d’un moment à l’autre. Ils partiront si nécessaire, mais ils reviendront dès que possible. Rien n’arrêtera leur élan vital. (19/4/26)


Les soldats et le mulet

Certaines photographies révèlent, parfois à l’insu de leurs auteurs, une vérité essentielle qui va au-delà de la représentation. C’est le cas d’une photo diffusée ce matin par un site d’information : on y voit au premier plan des soldats en train de courir, des armes au poing et des casques vissés sur la tête. Jusque-là, rien que de très ordinaire. Mais en arrière-plan de la patrouille, un acteur inattendu apparaît : un mulet aux belles proportions, la robe gris tourterelle, occupé à brouter l’herbe, indifférent à l’escouade qui vient de lui passer sous le museau.

Tout est dit dans cette photo : l’agitation des hommes et la placidité des bêtes, les contingences passagères et les principes éternels, l’instinct de mort et l’instinct de vie. Ce mulet semble incarner la résistance du Liban au chaos de l’histoire. (20/4/26)

 

Terre brûlée

Le cessez-le-feu a été prolongé de trois semaines à partir de ce dimanche à minuit. Un cessez-le-feu tout relatif, car le texte de l’accord autorise Israël à intervenir militairement pour peu qu’il soupçonne le Hezbollah de « préparer » une action hostile à son égard. Le propre des armées en état de guerre étant de se « préparer » perpétuellement à des actions hostiles, il s’agit ni plus ni moins d’un blanc-seing donné à Tsahal pour mener des attaques quand bon lui semble. Une duperie de plus qui ouvre la voie à toutes sortes d’abus. Ce dont Israël ne s’est pas privé dès le premier instant, provoquant aussitôt la riposte du Parti de Dieu.

Outre les raids, les survols du territoire et les exécutions, y compris de la journaliste Amal Khalil tuée le 22 avril, Tsahal met à profit ce délai supplémentaire pour continuer son entreprise de saccage des villages frontaliers. Dans le but d’empêcher tout retour du Hezbollah près de ses frontières, Israël n’hésite pas à raser des dizaines de localités. Les pelleteuses et les bulldozers se déplacent de maison en maison pour les démolir avec méthode. Les photos de certains villages sont insoutenables pour ceux qui les ont connus. À plus forte raison pour leurs habitants : rien ne résiste à l’acharnement des engins, même pas les champs, les arbres, les routes et les cimetières aux tombes profanées. (25/4/26)

 

Mascarade

Netanyahou dénonce les tirs du Hezbollah sur ses troupes et sur le nord d’Israël. Lui ne se sent pas concerné par le cessez-le-feu. Le feu, il peut l'ouvrir à volonté : l’accord du 16 avril l’y autorise, puisqu’il garantit à Tsahal le droit de poursuivre ses offensives militaires chaque fois qu’il détecte un mouvement de troupes, un transfert d’armes, des opérations logistiques, des aménagements d’infrastructures… autant dire tout le temps. En somme, il s’agit d’un cessez-le-feu unilatéral, qui contraint le Hezbollah et laisse les mains libres à Israël.

Le cabinet de guerre israélien a miné l’accord avec des dérogations qui lui donnent carte blanche pour continuer ses frappes, exécutions et destructions massives de villages libanais. Qu’il ne s’attende pas en retour à ce que le Hezbollah reste de marbre comme il l’a été pendant quinze mois avant le 2 mars, où il a, sans coup férir, vu abattre sous ses yeux des centaines de ses membres. 

Les Libanais espèrent autre chose que cette mascarade d’accords piégés et d’invitations à Washington pour serrer des mains devant des caméras. Ils aspirent à une trêve solide et équitable qui permette, à terme, de libérer le territoire, de faire cesser totalement et définitivement toute violation de la souveraineté libanaise et d’obtenir, par un consensus intérieur, le désarmement du Hezbollah.

Ce n’est pas avec de la ruse et de la tyrannie qu’on fait la paix. C’est avec la justice, la raison et la bonne volonté. (27/4/26)

 

Les conseils d’Avichay 

Une adolescente scolarisée au National College de Choueifat est entrée en contact avec le porte-parole de l’armée israélienne Avichay Adraee, via Instagram, lui demandant de bombarder son école car, lui a-t-elle assuré, un arsenal du Hezbollah était caché dans les sous-sols de l’établissement. Initiative insensée qui a suscité, et on le comprend, une grande émotion dans le pays. De partout se sont élevés des cris d’indignation : Comment une jeune Libanaise peut-elle demander à l’ennemi d’attaquer son école ? Quelle éducation a-t-elle reçue pour manquer autant de culture, de maturité, de jugeote ? Quelle est donc cette nouvelle génération aussi connectée aux réseaux sociaux que déconnectée du réel ?

Mais le vrai scandale moral, ce n’est pas la malheureuse initiative de cette ado qui voulait simplement manquer l’école. Le vrai scandale réside dans la réponse d’Avichay Adraee qui, s’adressant à la direction du National College, en appelle à sa clémence et se lance dans des considérations pédagogiques sur la nécessité d’écouter les enfants, de privilégier l’empathie sur la sanction, de déterminer les sources du mal-être et de favoriser le dialogue en encourageant l’expression libre des élèves.

Voilà donc un homme qui parle au nom d’une armée responsable du massacre de plus de vingt et un mille enfants palestiniens et libanais, et qui vient nous donner des leçons sur la manière de protéger nos petits. Au-delà de certaines limites, l’indécence devient obscénité. (29/4/26)

 

Qu’est-ce qu’un monstre ?

La diplomatie américaine exerce des pressions sur Baabda pour obtenir une rencontre entre Joseph Aoun et Benjamin Netanyahou. Enlisé dans le bourbier iranien, Trump cherche à redorer son blason dans la perspective des élections de mi-mandat. Amener le Liban et Israël à des accords de paix servirait son image considérablement ternie en matière de politique internationale. Trump n’a pas tort : il faut cheminer vers la paix. Mais pourquoi commencer par une photo qui affaiblirait Aoun sur la scène libanaise sans lui donner nulle garantie quant à l’aboutissement des pourparlers ?   

L’ambassadeur américain au Liban, Michel Issa, s’est étonné publiquement de la réticence de Joseph Aoun à serrer la main du Premier ministre israélien. Et il a eu ce mot qui restera sans doute dans les annales : Netanyahou n’est quand même pas un monstre ! (M. Issa, d’origine libanaise, a employé le terme local de bah-bah)Cette phrase illustre la déconnexion de la diplomatie américaine par rapport à la réalité du terrain. Que M. Issa aille expliquer aux habitants de Gaza et du Sud que Netanyahou n’est pas un monstre. Ou qu’il nous explique comment on peut qualifier un dirigeant politique qui, pour punir le Hamas de son assaut meurtrier du 7 octobre 2023, a dévasté tout un territoire, provoqué le massacre de dizaines de milliers de civils (dont plus de vingt mille enfants), avant de se déchaîner sur le Liban où, pour riposter à la désastreuse ingérence du Hezbollah dans la guerre, il a semé la mort et la ruine parmi la population civile libanaise.

On ne sert pas la cause de la paix en brûlant les étapes. Serrer une main trempée de sang innocent, comme celle de Netanyahou, qui fait l’objet d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale, est un sacrifice beaucoup trop grand pour le président libanais. S’il doit absolument s’y résoudre, que cela soit après la conclusion d’un accord définitif garantissant la sécurité et la souveraineté des deux pays. La communication, c’est important ; mais pas plus que la justice et la paix. (5/5/26)

 

Paix

Comment retrouver le chemin de la paix ? Comment retrouver le goût et l’envie de tendre la main ? Il faut un combat de chaque instant pour résister au désespoir et à la rancœur. Face à tant d’injustices et de crimes de guerre commis impunément depuis bientôt trois ans, si je continue de penser que la paix est la seule voie possible, je ne me sens pas encore prêt à tourner la page. Il faudra du temps, beaucoup de temps, pour dépasser la sidération. Ce que mon peuple et le peuple palestinien ont subi n’est pas seulement criminel : il est négateur d’humanité. Trop d’enfants ont été sacrifiés, trop d’innocents fauchés, trop de ruines, de morts, de souffrances. Si la paix se faisait avec un peuple, je n’hésiterais pas un instant à pactiser avec le peuple israélien dont beaucoup de citoyens ont compris, contrairement à leurs dirigeants actuels, que la violence constituait une impasse mortelle pour tous les peuples de la région. Mais la paix se fait avec un État, un État dirigé en l’occurrence par un criminel de guerre. On ne fait pas la paix avec ses bourreaux.

Je sais cependant qu’il le faudra un jour. Netanyahou et ses semblables auront véritablement gagné s’ils parviennent à faire de nous des hommes à leur image. Le présent leur appartient, peut-être. Il faut espérer que les Palestiniens, les Libanais et les Israéliens qui croient à la paix (la vraie, la juste) les empêcheront de faire main basse sur l’avenir. (25/4/26)