Pandémie

 

 La fin et les moyens

En ce dimanche soir, alors que les promeneurs flânaient tranquillement en bord de mer à Saïda, ils se sont fait bombarder d’eau par un camion de pompiers, gyrophares clignotants et sirènes hurlantes. La municipalité n’a rien trouvé de mieux que d’arroser les gens avec une lance d’incendie pour empêcher les attroupements sur la corniche, dans le cadre des mesures prises contre la propagation du coronavirus. La méthode a dû paraître plus efficace aux responsables locaux que d’envoyer des patrouilles parlementer interminablement avec les flâneurs récalcitrants. J’hésite entre le sourire et l’indignation. L’affaire est à la fois cocasse et scandaleuse. Comme souvent par ici. (2/8/20)

 

Résistances

J’ai traversé Beyrouth d’est en ouest à pied. Partout j’ai vu des attroupements, des corps qui se touchent, des gens qui se parlent à moins d’un demi-mètre. Les rares masques sont baissés au menton ou noués à la main. Le relâchement concerne tous les secteurs de la ville, mais il est plus évident dans les quartiers populaires. Sans doute y relativise-t-on les risques d’un virus aux effets aléatoires, alors qu’on est confronté à de graves difficultés économiques dues à l’inflation galopante et à l’effondrement de la livre. La lassitude explique aussi ce laisser-aller, ainsi qu’un certain fatalisme religieux, comme j’ai pu l’entendre ici ou là : quand ton heure viendra, avec ou sans masque, elle viendra ! Sans oublier les éternelles théories du complot qui prospèrent sur le terreau de l’ignorance, voyant dans cette histoire de Covid-19 une vaste machination destinée à détourner l’attention des vrais problèmes. (29/8/20)

 

Chaos

C’est sans doute la rentrée la plus chaotique dans les annales scolaires du pays, même en comptant les années de guerre. On navigue à vue, hésitant entre le présentiel, le distanciel et l’hybride, fixant une première date pour la reporter aussitôt, un œil sur les scores quotidiens du Covid-19, l’autre sur le ministère de l’Education nationale qui entretient la confusion pour parer aux critiques. Y a-t-il un pilote dans l’avion ? L’école de Riwan annonce que les cours seront dispensés en ligne à partir du 16 septembre, y compris pour les petites sections, autrement dit des gamins qui ont autour de trois ans. A l’université, on se prépare à une rentrée en ligne, mais en même temps, on nous laisse entendre qu’elle pourrait s’accompagner d’une dose de présentiel à partir du 28 septembre. L’année académique 19-20 a été catastrophique. Pourvu que celle-ci n’en prenne pas le chemin. (8/9/20)

 

Ni passé ni avenir

Le Covid-19 a battu un nouveau record au Liban, dépassant pour la première fois le seuil des mille cas. Nous payons le prix d’un laisser-aller général depuis le déconfinement de juin. Défaillance des autorités qui n’ont pris aucune mesure sérieuse pour contenir la propagation du virus, mais aussi désinvolture de la population qui, entre incrédulité, inconscience et lassitude, a favorisé la dissémination du mal dans toutes les régions du pays. Cet échec collectif confirme notre rapport malsain au temps : captifs du présent jusqu’à l’ivresse, nous n’avons cure ni du passé ni de l’avenir. La guerre nous a détruits et nous n’en avons tiré aucun enseignement. Le Covid-19 nous menace et nous ne prenons aucune disposition pour nous en prémunir. Nous sommes les enfants de l’instant et du soleil. Pour le meilleur et pour le pire. (20/9/20)

 

Voix

Troisième semaine de cours en ligne. La qualité d’Internet est si médiocre que même sans usage de la caméra, même avec des groupes inférieurs à dix personnes, la communication est régulièrement perturbée par des coupures, des décalages, des trous d’air qui aspirent les étudiants dans leurs abîmes cybernétiques pour les restituer quelques minutes plus tard. Il existe pourtant des aspects positifs aux cours en ligne :  la concentration générale est optimisée par la nécessité de tendre l’oreille aux paroles des uns et des autres. L’absence d’images permet aussi une meilleure perception des voix qu’on écoute comme on a rarement l’occasion d’écouter en classe, avec une sensibilité accrue à leur timbre, à leur intonation, au débit et à la modulation des phrases. Il y a les voix qu’on connaît déjà et qu’on redécouvre un peu transformées mais parfaitement identifiables, sur lesquelles on projette l’image connue ; et puis il y a les autres, les voix des nouveaux étudiants qu’on n’a jamais vus, même en photo, auxquels on attribue des figures approximatives sans cesse nuancées au fil des interventions. Si les séances en ligne nous privent des visages et des corps dont les signes sont utiles dans une salle de cours, ils nous mettent au plus près des souffles et des voix, ce qui est loin d’être négligeable. (29/9/20)

 

Le grand complot

Élie J., l’oncle de Nayla, est aux soins intensifs depuis une dizaine de jours. Il a été testé positif au Covid-19, placé dans l’unité dédiée de l’hôpital, puis transféré aux soins après la dégradation de son état. La ventilation non invasive ne suffisait plus à compenser la désaturation : il a été intubé aujourd’hui et plongé dans un coma artificiel. Son épouse, et ses enfants installés en France, sont en contact permanent avec Nayla qui passe des heures le matin et le soir à son chevet.

Cette épreuve a été vécue et le sera encore par des centaines de familles au Liban. Pourtant, il demeure des individus, comme cet homme que j’ai vu aux nouvelles ce soir, qui nient l’existence du Covid-19, parlant de mensonges et de complot international. (8/10/20)

 

Deuil

Un appel à trois heures du matin, une phrase à peine audible, une de ces phrases furtives qui se murmurent en pleine nuit : « Votre oncle ne répond plus au traitement. » Nayla a compris. C’est la fin. Élie est mort à six heures.

On a beau s’y attendre, s’y préparer, quand la nouvelle tombe, on est démuni. Le plus dur pour les proches est de n’avoir pas pu l’accompagner dans ses derniers moments. Son épouse ne l’avait pas revu depuis son hospitalisation, quinze jours plus tôt. Le virus ne fait pas qu’enlever des vies. Il prive les familles du rituel nécessaire au travail de deuil : se rassembler au chevet du mourant, lui parler, le toucher. Puis, quand il a rendu l’âme, se recueillir sur sa dépouille et l’embrasser une dernière fois. Le Covid-19 a déréglé l’un des fondements de la civilisation humaine. (13/10/20)

 

Cours en ligne

Le bilan des cours en ligne est plutôt mitigé jusqu’à présent. Certes, on accumule des séances, on avance dans le programme, on téléverse des documents que les étudiants téléchargent et préparent chez eux avant de les commenter pendant les cours. Mais la qualité d’Internet est si médiocre que les classes virtuelles sont souvent clairsemées. Tel n’a pas pu se connecter en raison d’une panne d’Internet, tel autre n’arrive pas à nous suivre parce que sa sœur ou son frère utilise le réseau dans une autre pièce, sans oublier ceux qui s’affichent présents avant de basculer dans le néant pour un temps indéterminé. Hier, une étudiante m’a dit qu’elle suivait le cours sur sa terrasse à la montagne, pelotonnée dans une couverture en raison du froid, car c’était le seul endroit où elle captait Internet. Même quand les étudiants sont connectés, je n’entends pas toujours leurs réponses ou leurs interventions. Je vois qu’ils activent leur micro, j’imagine qu’ils s’expriment, mais aucun son ne vient meubler le silence, sinon des grésillements et des parasites. Lorsque je désigne quelqu’un pour lire un extrait, sa lecture est en général hachée, mordue de blancs auxquels succèdent par intervalles des flots de phrases au débit accéléré. Je ne suis pas plus audible de mon côté : souvent on me demande de répéter une explication en me spécifiant le moment où l’on a cessé de m’entendre. Et comme si la médiocrité d’Internet ne suffisait pas, les coupures d’électricité viennent compliquer encore plus la tâche, transformant les séances en porte-tambour où l’on entre et sort à tour de rôle. (10/11/20)

 

Les mauvais choix

Les cafés et les restaurants de Badaro sont bondés ce soir. Peu de masques, presque pas de distanciation sociale, parfois des tablées de cinq personnes et plus. En prévision du confinement, les gens se retrouvent en masse dans les cafés, les commerces, les malls. Ce faisant, ils multiplient les risques de contamination. Le confinement n’a pas débuté que ses effets pervers commencent à se faire sentir. Au lieu de responsabiliser les gens et d’intensifier les campagnes de sensibilisation, on opte pour la solution la plus brutale qui pénalisera les plus pauvres, aggravera la crise économique et augmentera le mal-être des personnes fragilisées par la situation du Liban. (11/11/20)

 

Dilemme

Dilemme du professeur en ligne à qui on demande l’autorisation d’enregistrer son cours. Soit il refuse, et il lèse les étudiants empêchés de suivre la séance en raison de leur connexion médiocre. Soit il accepte, et il voit ses rangs virtuels se dégarnir au fil des semaines, certains étudiants préférant par commodité les cours enregistrés, ce qui réduit de facto la marge d’interaction dans l’enseignement. Impossible de trancher. On ne sortira du dilemme qu’en retrouvant les salles de cours, en septembre 2021 si tout va bien. (9/12/20)

 

D’un extrême à l’autre

Le Liban se dirige vers un troisième confinement qu’on nous promet « long » et « total ».

Lorsque les historiens et les sociologues du futur se pencheront sur la gestion du Covid-19 au Liban dans les années 2020-2021 (à supposer que le Liban existe encore et que les sciences humaines n’aient pas été balayées par des disciplines jugées plus utiles à la société de marché), ils constateront l’incohérence de cette gestion caractérisée par l’incessant mouvement de pendule entre des mesures de confinement radical qui asphyxient le pays, et un relâchement complet où la population est abandonnée à son sort. Tantôt on décrète une fermeture générale, empêchant les gens de vivre et de gagner leur pain avec des répercussions désastreuses sur le plan économique, psychologique et pédagogique pour les enfants privés d’école ; tantôt on ouvre les vannes à plein régime, tolérant des situations aberrantes comme les grands rassemblements sans précautions et des comportements tout aussi irresponsables dans les cafés et restaurants, dont la conséquence est de faire monter en flèche le taux de contamination.

Le Liban serait-il irrémédiablement fâché avec le juste milieu, condamné à toujours osciller entre les extrêmes, la violence absolue et la douceur émolliente, l’exaltation frénétique de la vie et le culte obscurantiste de la mort, la liberté sans limites et le confinement mortifère ? (3/1/21)

 

Le gardien de la coulée verte

Il existe à Hadeth une coulée verte qui s’étend du boulevard Camille Chamoun jusqu’à l’église Mar Mtanios. L’endroit est fermé depuis le printemps 2020 en raison du corona. C’est ici, au mois de mars précisément, que se sont déclarés les premiers cas de Covid-19 dans la commune : les gardiens des lieux ont attrapé le virus l’un après l’autre.

Dimanche dernier, ignorant que la coulée verte était fermée, nous y avons emmené Riwan. Arrivés à la grille d’entrée, nous voyons venir vers nous un homme en uniforme à la démarche lente et laborieuse. Il est jeune, un peu corpulent, le visage souriant mais d’un sourire triste, exprimant autant d’aménité que de lassitude. On aurait dit un octogénaire trahi par son corps dont le cœur n’a pas renoncé à battre. J’engage la conversation avec lui, pour apprendre qu’il souffre encore, plus de neuf mois plus tard, des séquelles du Covid. Il nous raconte avec pudeur la dureté de l’épreuve traversée, non seulement sur le plan physique, mais aussi, pour lui et les siens, au niveau moral, tant ils étaient stigmatisés par les gens qui les regardaient comme des pestiférés.

Aujourd’hui que les contaminations ont dépassé les deux cent mille cas au Liban, la stigmatisation des malades s’est beaucoup atténuée. Le regard des autres ne fait plus peur à notre jeune gardien. En revanche, il a encore des difficultés à respirer, il s’essouffle au moindre effort, monter trois ou quatre marches l’épuise alors qu’auparavant, il pouvait gravir plusieurs étages sans aucune pause.  

Cinq jours après cette rencontre, alors que le Liban enregistre un nouveau record de 5440 contaminations, je suis encore hanté par la silhouette lente et fourbue de l’homme brisé qui, seul, un sourire amer aux lèvres, garde une coulée verte désertée par les promeneurs. (8/1/21)

 

Hypocondrie

Depuis le mois de mars, F. vit dans la hantise d’attraper le coronavirus. Malgré tout, cahin-caha, elle a réussi à gérer sa peur pendant toute cette période en prenant les dispositions nécessaires pour ne pas s’exposer au Covid-19, ce qui ne l’a pas empêchée de faire plusieurs tests, tous négatifs.

Mais à présent que le pays bat des records de contaminations et que le nombre de morts dues au coronavirus augmente sans cesse, une réalité inquiétante que les médias ne manquent pas de couvrir en évoquant les hôpitaux saturés, les patients privés de soins, les pénuries qui touchent les équipements respiratoires et les médicaments de toutes sortes, F. a perdu le contrôle d’elle-même. Ce qu’on pensait être une névrose ressemble de plus en plus à une psychose : elle a beau ne souffrir d’aucun symptôme patent, elle est certaine d’avoir attrapé le Covid-19 et que le résultat du test effectué la semaine dernière n’est pas fiable. Il faut des trésors de persuasion pour la convaincre de ne pas passer un nouveau test.

L’arrivée du vaccin ne fera rien pour l’apaiser, car plus elle se documente sur Internet, plus elle redoute les effets secondaires et l’inefficacité des vaccins qu’on nous promet pour le mois de mars. C’est absolument sans issue, à moins d’une psychothérapie, recours que F. a toujours rejeté et que les circonstances sanitaires actuelles rendent encore plus inconcevable pour elle. (10/1/21)

 

Les bonnes intentions

Dimanche soir, on annonce que le confinement général englobera les supermarchés à partir de jeudi.

Lundi, mardi et mercredi, pris de panique, les gens se précipitent en masse dans les supermarchés, propageant le virus à qui mieux mieux.

Encore une décision pertinente et bien réfléchie. (13/1/21)

 

Abus

Les témoignages affluent sur le manque de discernement dont font preuve les agents de l’ordre chargés d’appliquer la règlementation relative au confinement général : tel livreur muni de ses documents professionnels se plaint en larmes d’avoir écopé d’une contravention qui, dit-il, équivaut à ce qu’il gagne en dix jours de travail ; tel jeune homme, brandissant un certificat de l’hôpital dûment signé et tamponné par un médecin, s’est fait verbaliser alors qu’il sortait acheter des affaires à sa mère covidienne sous respirateur. Leur crime ? Ils n’avaient pas rempli l’attestation officielle de déplacement. 

Qu’il existe des filous faisant les malins pour contourner la loi, cela ne fait aucun doute : la discipline n’est pas la première qualité des Libanais et la chatara (débrouillardise) est érigée en sport national. Mais qu’on ne puisse pas faire la différence entre un fripon et un jeune livreur à l’air misérable, transportant un plat chaud dans son sac à dos, ou un garçon vêtu d’une combinaison d’hôpital courant chercher des affaires à sa mère gravement malade, avec un certificat médical pour le prouver !

Les forces de l’ordre ne montrent leur vaillance que pour réprimer les pauvres gens. Quand il s’agit des gros bonnets et de leurs castes de privilégiés, il n’y a plus personne. (15/1/21)

 

Notre tour

Nayla souffre de quelques symptômes sans gravité depuis deux jours. Elle a fait le test PCR à l’Hôtel-Dieu ce matin. Le résultat vient de tomber : positif. Voilà des mois qu’elle est exposée à des patients atteints de Covid-19 et, pendant tout ce temps, je trouvais extraordinaire qu’elle ait réussi à passer entre les gouttes. Il fallait bien que cela arrive un jour. C’est arrivé.

Notre petit a attrapé le virus lui aussi, selon toute probabilité, car il a des sécrétions depuis hier. Il serait miraculeux que je n’aie pas été contaminé à mon tour.

C’est la nuit. Il pleut sur Beyrouth. Des bourrasques secouent les volets. Que nous réservent les prochains jours ? On verra bien. (16/1/21)

 

Injustice

On nous annonce une prolongation probable du confinement général jusqu’à la mi-février. La mesure a peut-être ses justifications sanitaires, mais qu’a-t-on prévu pour dédommager les artisans et les ouvriers qui gagnent leur vie au jour le jour ? Rien, aucune initiative concrète, aucun filet social digne de ce nom.

Tous les spécialistes s’accordent à dire que la recrudescence du Covid-19 depuis quelques semaines est due aux fêtes de fin d’année. Or qui a profité des fêtes ? Qui avait la possibilité de festoyer en pleine crise économique ? Ce ne sont certainement pas les plus démunis qui n’avaient ni le cœur à la noce, ni les moyens de faire bombance. C’est pourtant à eux, les moins favorisés, qu’on fait payer le plus lourd tribut du confinement en les privant de leur gagne-pain quotidien tout en les sommant de se claquemurer dans leurs logements bondés et insalubres. (20/1/21)

 

Le prix fort

Émeutes à Tripoli depuis deux jours. Que des formations politiques cherchent à instrumentaliser la rue, cela ne fait aucun doute : nul n’a oublié comment la révolution du 17 octobre a été exploitée et détournée par des manipulateurs cyniques dès les premières semaines du soulèvement.

Mais il faudrait être aveugle pour ne pas voir que ces manifestations nocturnes de Tripoli expriment un mal-être profond dans les milieux modestes de la population. Car ce sont eux, les plus défavorisés, qui payent le prix fort du confinement : on les prive de leur gagne-pain sans aucune compensation, on les mure dans leurs logements insalubres et surpeuplés, leurs enfants sont déscolarisés depuis plus d’un an (qui va nous convaincre qu’un élève d’une école publique à Béb el-Tébbéné a les moyens de suivre les cours en ligne avec une connexion médiocre, un support informatique à l’avenant, dans le bruit et la promiscuité ?). 

Certains médias prennent les manifestants de haut, ajoutant l’injure à l’injustice : Quoi ? Quelle inconscience ? Ils ne comprennent donc pas que le confinement est dans leur intérêt ? En plus, ils manifestent sans masques… Bala mokh (écervelés) !

Non, les vrais Bala mokh, ce sont ceux qui nous ont conduits à ce désastre et qui, à présent, retardent la formation du nouveau gouvernement pour des questions oiseuses de prérogatives et de constitutionnalité. (27/1/21) 

 

L’esprit et le corps

Pour sauver les corps, on abîme les esprits. Ces longues périodes de paralysie sociale auront des conséquences durables sur le plan psychologique. Il faudra nous attendre, dans les prochains mois et les prochaines années, à une recrudescence des troubles mentaux de toutes sortes. À quoi s’ajouteront les séquelles pédagogiques de deux années sacrifiées dans la scolarité de centaines de milliers d’élèves, en particulier ceux dont les conditions de vie les ont privés d’un véritable enseignement en ligne.

On a été incapable de garder, depuis le début, un juste milieu préservant à la fois la santé physique et le bien-être mental. Entre l’esprit et le corps, on a donné la priorité à ce dernier. C’est compréhensible, mais l’ennui est qu’on s’y est mal pris, même pour protéger les corps, comme en témoignent le déconfinement sans garde-fou de l’été et le relâchement général à la veille des fêtes. (28/1/21)

 

Mal-être

Télévision, presse, radio, sites d’information, lorsque les médias mentionnent les répercussions négatives du confinement, ils insistent exclusivement – ou peu s’en faut – sur ses retombées économiques à l’échelle de la collectivité et des individus. Les difficultés économiques constituent sans doute une conséquence majeure de la paralysie imposée au pays, en particulier lorsqu’elles touchent les travailleurs journaliers, les vendeurs ambulants et tous les petits artisans qui gagnent leur pitance au jour le jour. Mais personne ou presque n’insiste sur les autres implications du confinement, notamment psychologiques.

L’enfermement, le désœuvrement (ou le travail en ligne), l’esseulement (ou au contraire l’absence d’intimité dans des logements surpeuplés), toutes ces réalités entraînent un mal-être profond chez beaucoup de gens, dont certains sont dans une situation de dépression et de détresse. Sans parler des enfants privés d’école, dont on pense à tort assurer les besoins par le biais d’un enseignement numérique qui a démontré ses limites, même lorsqu’il se fait dans des conditions matérielles correctes, ce qui est rare.

Nul ne semble prendre en compte cette dimension pourtant fondamentale du confinement, ni les décideurs, ni les médias, ni, parfois, les personnes en souffrance elles-mêmes, qui hésitent, pour des raisons culturelles, à reconnaître et exprimer leur misère morale. (10/2/21)

 

Incohérence

Rue Ouzaï, un adolescent frappe à la porte close d’un magasin ; quelqu’un lui ouvre, le garçon se faufile à l’intérieur et la porte se rabat discrètement derrière lui. Une cinquantaine de mètres plus loin, c’est la même scène qui se répète : un homme et son fils pénètrent clandestinement dans une boutique de jeux vidéo.

Je ne compte plus le nombre de fois où, depuis le 14 janvier, début du confinement, j’ai surpris des personnes en train de s’introduire dans des magasins en apparence fermés. À se demander s’il est vraiment pertinent d’interdire l’ouverture des commerces « non essentiels » quand on sait que, d’une part, on n’a pas les moyens de contrôler l’application des mesures, et que d’autre part, on accroît les risques de propagation du virus en poussant les gens à s’entasser dans des lieux souvent exigus et dépourvus d’aération. (17/2/21)

 

Passe-droits

Des députés libanais se sont fait vacciner sans passer par la plateforme du ministère de la Santé. En d’autres termes, ils n’ont pas attendu leur tour comme tout le monde. Faut-il s’en étonner ? Non. Le pouvoir, à leurs yeux, n’est pas un exercice de responsabilité au service des citoyens ; c’est une source de prébendes et de passe-droits sans limites. (24/2/21)

 

Delivery

Ils ont toujours existé à Beyrouth, mais depuis le premier confinement et les mesures de distanciation sociale, leur nombre a centuplé. Ce sont les livreurs à moto. Impossible de faire quelques pas en début d’après-midi sans croiser plusieurs motocyclistes harnachés d’immenses sacs à dos isothermes. Entre deux courses, ils se garent dans un coin tranquille, à l’abri du soleil et du vent, courbés sur leurs portables dans l’attente de la prochaine commande Zomato ou Toters. Il arrive aussi qu’on les voie errer dans les rues, scrutant les immeubles d’un air perplexe, se renseignant auprès des gardiens pour trouver le destinataire d’un plat chaud avant qu’il ne refroidisse.

Les livreurs sont les chevaliers des temps modernes, à califourchon sur leurs montures mécaniques, prêts à servir leur seigneur pour une contrepartie dérisoire. Les plateformes de livraison ne les emploient pas ; employer est un bien grand mot pour des liens professionnels où le donneur d’ordre jouit de tous les droits. On exploite leur énergie, on use leurs véhicules, et quand on n’a plus besoin d’eux, on les débarque sans ménagement. Pour des milliers de jeunes Libanais aujourd’hui, le choix est entre ce genre de travail précaire et le chômage durable, avec pour seul espoir : l’exil. (7/4/21)

 

Le temps suspendu

C’est votre première soutenance in situ depuis des mois. Vos pas vous conduisent à l’intérieur d’une ville fantôme où vous avez de la peine à reconnaître la faculté des lettres. Ces mêmes lieux étaient jadis grouillants de jeunesse, avec des silhouettes colorées filant de-ci de-là, des groupes en pleine discussion, un attroupement devant le distributeur, un autre devant l’ascenseur, des clameurs, des interpellations, des rires. À présent les locaux sont totalement déserts, absolument silencieux. Ils vous accueillent dans une pénombre monastique où vous ne percevez que le couinement de vos semelles sur le carrelage. Vous prenez des escaliers sombres, vous longez des pièces aux portes fermées, à travers les baies vitrées vous jetez des coups d’œil sur des bureaux vides qui vous ramènent des souvenirs liés à leurs occupants, jusqu’à ce que là, au fond d’un couloir, vous entrevoyiez une niche de lumière comme une promesse de vie : c’est la salle 307.

Vous ignoriez à quel point vous manquait le simple fait de revoir des pupitres et un tableau. Vous êtes heureux de retrouver des collègues, même masqués, même à distance. Vous écoutez la doctorante présenter son travail en s’aidant d’un diaporama PowerPoint. Comme une dame membre du jury n’a pas pu se déplacer, ayant été en contact avec un cas Covid, vous promenez votre ordinateur d’une personne à l’autre pour permettre à l’absente d’écouter les interventions, avant qu’elle-même ne livre ses observations sur la thèse. Puis votre tour vient de vous exprimer, et vous êtes surpris par l’écho de votre voix dans une salle de classe, vous dont tous les cours depuis plus d'un an se font par écrans interposés dans la solitude de votre bureau.

Fin de la soutenance, délibération, annonce du verdict, félicitations, civilités, au revoir, à bientôt. Après quoi vous rentrez chez vous dans la nuit, ému par cette normalité retrouvée à la faveur d’une soutenance dont vous vous demandez si elle constitue un retour à la vie ou une parenthèse dans le temps suspendu. (10/4/21)

 

Pis-aller

Les cours en ligne ont déshumanisé les rapports étudiants-profs. Nous ne sommes plus des corps en contact, mais des avatars numériques qui s'échinent à communiquer par écrans interposés malgré les aléas de la connexion Internet. Écrans, c’est trop dire d’ailleurs : les étudiants n’activent presque jamais leurs caméras ; vous dialoguez avec des initiales ou, au mieux, une photo figée. De vos interlocuteurs, vous ne percevez que la voix, un mince filet auquel vous vous accrochez avec crainte car vous savez combien il est fragile, vous qui passez votre temps à perdre des étudiants en route et à les appeler désespérément dans le vide intersidéral : Est-ce que vous m’entendez ? Êtes-vous encore là ? Si vous nous entendez, envoyez-nous un message… 

Quand les étudiants activent leur micro pour intervenir, répondre à une question ou lire un passage, vous percevez en fond sonore les bruits de leur environnement. Ces sonorités dépendent dans une large mesure de la météo. Si les températures sont basses, donc les fenêtres closes, vous entendez toutes sortes de bruits domestiques derrière les voix : des cris d’enfants, des cliquetis de vaisselle, une porte qui grince ou qui claque, un chat qui miaule, un chien qui aboie. Avec les beaux jours, les fenêtres s’ouvrent et font entrer des sons différents, en général des bruits de circulation (vrombissements, klaxons, crissements de freins), mais aussi des cloches d’églises, des chants de muezzins, des martèlements de chantiers, ou encore des sonorités bucoliques tels des bruissements d’arbres ou des gazouillis, comme cela a été le cas cette semaine avec une étudiante de Maghdouché dont la voix fluette était accompagnée en arrière-plan d’une extraordinaire sarabande d’oiseaux.

Le semestre touche à sa fin. Il faut espérer que c’est le dernier en ligne. Les cours numériques sont des pis-aller qui nous donnent l’illusion de dispenser un enseignement convenable. Si nous arrivons à transmettre un semblant de savoir et, surtout, une envie de savoir, il nous manque l’essentiel, dont nous ignorions à quel point il nous était indispensable : le contact visuel, la présence physique, le partage ininterrompu. (23/4/21)

 

L’horizon rétréci

J’essaie en vain de joindre une étudiante habitant loin de Beyrouth. Elle finit par m’envoyer le message suivant : « Je n’ai aucune connexion Internet ni de réseau. Je viens de capter du réseau en allant dans un autre village. » Or cette étudiante débute ses cours en ligne lundi prochain.

Entre les étudiants qui n’ont pas de connexion, ceux qui n’ont pas de courant et ceux qui n’ont ni l’une ni l’autre, le semestre s’annonce laborieux. Il n’aurait pas été moins problématique en « présentiel » : la pénurie d’essence limite drastiquement les possibilités de déplacement quotidien.

L’année dernière, à la même époque, nous nous plaignions de subir un nouveau semestre en ligne à cause de la pandémie. À présent, nous retenons notre souffle pour que les cours en ligne puissent avoir lieu. Les espérances déclinent à mesure que l’horizon se rétrécit. On n’ose imaginer la prochaine étape. (1/9/21)

 

Cours hybrides

Je viens de donner mon premier cours en « présentiel » depuis mars 2020. Étrange sensation que de voir des étudiants en chair et en os, d’entendre leurs voix résonner dans une salle, sans coupure, sans décalage, sans nécessité de les faire répéter parce que j’ai mal entendu. Leur présence physique était néanmoins troublante après une si longue interruption. Je me sentais déstabilisé, envahi presque, par ces corps vivants aux regards mobiles. À force de les avoir en ligne sans les voir, j’avais fini par les dématérialiser en les mettant à distance. Existaient-ils encore ? 

Les deux séances étaient « hybrides » en réalité : des étudiants participaient au cours en ligne, du fin fond du Nord ou du Sud. Toute la difficulté résidait là, justement : comment s’adresser simultanément à des corps présents et des corps absents. Quelle intensité de voix, quelle intonation, de quelle manière fallait-il procéder pour permettre à chacun de trouver son compte dans cette curieuse situation ? Il m’a semblé que les choses allaient à peu près, mais rien n’est moins sûr, et il faudra certainement plusieurs séances avant que nous trouvions nos marques. (27/9/21)

 

Ce qui nous a manqué

Les cours en « présentiel » n’ont pas pour seul bénéfice de fluidifier la communication et de permettre à l’enseignant d’observer les réactions des étudiants afin de jauger leur attention et leur compréhension, ils sont également l’occasion d’un échange avant le cours, durant l’interclasse et à la fin des séances. 

C’est peut-être ce qui nous a manqué le plus pendant trois semestres consécutifs : les conversations à côté, les confidences, le dialogue des corps et des regards. Le plaisir d’enseigner tient aussi, beaucoup, à cela. (12/10/21)

 

L’homme-machine

Lorsqu’ils envoient leurs travaux par courrier électronique aux enseignants, les étudiants se classent en deux catégories : ceux qui accompagnent leur fichier d’un petit mot (veuillez trouver ci-joint etc.), et ceux qui se dispensent d’écrire un message. Le professeur a beau se garder de tout jugement, il ne peut manquer d’être surpris par les courriels sans texte. À titre personnel, il lui paraîtrait inconcevable d’envoyer un document à quiconque sans l’agrémenter d’une salutation. Pourquoi certains étudiants n’éprouvent-ils pas ce besoin ? Est-ce vraiment une affaire de générations et d’outils de communication ? Les codes de politesse seraient-ils si différents selon les âges et les modes de contact ?

En fait, le phénomène s’est accru depuis la généralisation des cours en ligne qui ont instauré des rapports dématérialisés entre étudiants et professeurs. Quand vous n’avez jamais vu votre professeur autrement qu’à travers l’application Teams ou Zoom, quand le professeur lui-même ne vous a jamais vu autrement qu’en photo (et encore), vous ne vous sentez pas engagé dans une relation humaine avec l’enseignant. Consciemment ou non, le prof devient une sorte de machine à produire un message et à évaluer des travaux. Inutile par conséquent d’user de salutations et de civilités à son encontre pour lui envoyer un fichier, ou pour accuser réception du fichier corrigé, ce que peu d’étudiants, bien entendu, se sentent obligés de faire. (9/1/22)

 

Discipline collective

Ce matin à Beyrouth, le port du masque était respecté partout, y compris en plein air. Raison de cette discipline collective assez inhabituelle : le grand froid qui s’est abattu sur la ville ! Les masques chirurgicaux sont venus compléter les gants et les bonnets de laine pour protéger les Beyrouthins des températures glaciales. (20/1/22)


Enseigne francophone

Longtemps mon œil a été attiré par une enseigne de la rue Maroun à Aïn el-Rémmaneh dont l’orthographe singulière m’intriguait : Le Mirroire. Je me demandais s’il s’agissait d’une faute involontaire, ou d’une fantaisie graphique voulue par le propriétaire du magasin, une épicerie en l’occurrence.

Or je me suis aperçu récemment que l’enseigne a été refaite à neuf et que le nom de l’épicerie a changé d’orthographe, devenant Le Miroire. Le mystère est donc levé : l’ancienne graphie était une erreur qui vient d’être rectifiée, quoique partiellement, car si le « r » en trop est bien tombé, le « e » final, lui, s’accroche mordicus. 

Fautive ou pas, cette enseigne francophone est désormais rare et précieuse. Elle appartient à une espèce en voie de disparition au Liban. (4/9/21)

 

Parlez-vous français ?

C’est une petite vieille dame comme on en voit partout à Achrafieh et à Badaro, voûtée par les ans, les traits affaissés, l’allure précautionneuse de qui connaît les chausse-trapes des trottoirs beyrouthins ; la mise impeccable néanmoins, les cheveux ramassés en chignon, un soupçon de fard aux joues, une touche de rouge aux lèvres, tailleur soigneusement repassé, sac à main et souliers assortis.

La dame interpelle Riwan tandis que nous cheminons vers l’école. Une seule question la taraude : le garçon parle-t-il français ? Elle est soulagée d'apprendre que c’est le cas, et nous avons le droit (il est 7 h 30 du matin) à un réquisitoire contre l’invasion de l’anglais qui supplante le français au Liban. Son discours est ponctué de « Dommage ! », et elle semble réellement souffrir de cette situation, comme si on lui arrachait une partie de son identité et de sa mémoire. La crise, la corruption, les carences de l’État, rien ne paraît l’indigner autant que ce basculement linguistique qui, de toute évidence, cristallise pour elle la fin d’un monde.

La perception de cette dame est juste, mais la réalité est plus complexe : si le français semble en effet reculer face à l’anglais, c’est parce que l’anglais est compris par la majorité des Libanais et qu’il s’impose naturellement comme la lingua franca de la publicité, des enseignes et des réseaux sociaux. Cela n’implique pas pour autant le déclin drastique du français.

La langue de Molière perd davantage en visibilité qu’en vitalité. L’étendue de sa pratique réelle n’est pas proportionnelle à sa présence dans l’espace public. Si l’anglais semble désormais la première langue étrangère au Liban, l’usage du français est bien plus répandu qu’il n’y paraît. (9/7/22)

 

Anglicismes

D’année en année, on constate l’augmentation des anglicismes dans les travaux des étudiants, si bien que la maîtrise de l’anglais est devenue indispensable pour déchiffrer certaines copies. Je ne compte plus les éventuellement et actuellement dans le sens d’eventually et d’actually. Pour introduire un exemple, on m’écrit par instance. On me parle du caractère d’un roman (personnage), d’analyse compréhensive (complète), d’évidence au lieu de preuve, de compéter avec, d’acceptance, de performer un spectacle, d’expériencer un sentiment, de criticiser un livre, de mettre le focus sur, d’implémenter, de vivre selon ses propres termes, d’adresser un problème

C’est peu de le dire, la pratique de la langue française au Liban s’apparente de plus en plus à un acte de résistance. (20/3/23)

 

Un combat social

Ils étaient une quarantaine d’élèves sur scène, des adolescents de treize-quatorze ans qui interprétaient une pièce intitulée Je suis venu(e) te dire. Leur école ne fait pas partie de ces établissements huppés de Beyrouth où les élèves reçoivent le français en héritage ; elle accueille des enfants issus de milieux modestes, une vocation que la mère supérieure revendique avec une flamme propre à son habit et à sa mission. À regarder ces adolescents d’EB8 (quatrième) défendre de grands textes de la littérature, à écouter leur élocution laborieuse et néanmoins juste à force de répétitions et de ferveur, avec ce « r » roulé qu’on n’entend plus guère dans les écoles bourgeoises de la capitale, une conviction s’est imposée à moi : le combat pour la francophonie au Liban se gagnera ou se perdra ici, dans les centaines d’établissements scolaires où les enseignants tentent de pallier la précarité socioculturelle des familles. Dans un pays où la maîtrise de la langue française est tributaire de la condition sociale, l’avenir du français dépendra de sa diffusion parmi les couches les moins favorisées de la population. Le combat pour le français est, d’abord et avant tout, un combat social. (20/3/24)

Francophone blues (2009)

 



Texte paru dans Liban, des mots entre les maux, Paris, Riveneuve Continents, n° 9, octobre 2009


Jalil s’engage dans la rue Emir Bechir bordée par la mosquée el-Amine et la cathédrale Saint-Georges. Il tourne à droite au niveau de la Blom Bank et descend la rue Maarad jusqu’à la place de l’Etoile où s’élève la tour de l’horloge ; de là, il rejoint le palais municipal, fait un crochet par Foch et Allenby avant de se diriger vers Bab Idriss. Il cherche en vain les vestiges du vieux Beyrouth dans ces lieux flambant neufs : l’ancien balad a été vidé de sa population et transformé en zone touristique pour les plus riches ; les souks où affluaient jadis les miséreux et les nantis, les petites ménagères et les grandes bourgeoises, les provinciaux à keffieh et les cadres en costume, où se bousculaient des vendeurs à la sauvette, des mendiants loqueteux, des portefaix, des diseuses de bonne aventure, des cireurs de chaussures, où de larges secteurs étaient réservés aux marchands de légumes, aux bouchers, crémiers, pâtissiers, fripiers, artisans de toutes sortes, où des légions de gagne-petit se retrouvaient à l’heure du déjeuner dans des bouis-bouis rustiques qui résonnaient des voix d’Oum Kalthoum et de Abdel-Halim, ce cœur trépidant du vieux Beyrouth est devenu, à la faveur de la reconstruction, un décor d’opérette clinquant et artificiel où s’alignent des restaurants et des boutiques de luxe, avec çà et là une galerie d’art pour investisseurs avisés, un magasin de téléphones portables, une échoppe de souvenirs, une agence de voyages, une banque. Les autres quartiers de la capitale ne sont pas mieux lotis, où des centaines de vieilles demeures ont été rasées par les mêmes promoteurs immobiliers : on a détruit des joyaux d’architecture, des merveilles de grâce et d’harmonie, pour ériger à leur place des buildings sans âme destinés à la spéculation. En ce début de juin 2009, il est même question d’aménager en parking le jardin public de Sanayeh, dont les jacarandas et les eucalyptus ont vu défiler des générations d’amoureux et d’enfants depuis l’époque ottomane.

Jalil longe des gratte-ciel en chantier qui lui rappellent les tours de Dubaï, il pousse jusqu’à Aïn el-Mreyssé, monte la rue Graham en direction de Hamra, contourne le parc de l’ancienne ambassade de France où se dresse à présent l’Ecole Supérieure des Affaires, inaugurée en 1996 par MM. Chirac et Hariri. Il s’arrête un instant devant l’entrée principale de l’école située rue Clemenceau. Le pas hésitant, il s’approche du grand portail, regarde à travers la grille. Ses yeux s’acclimatent peu à peu à la pénombre. L’endroit est calme, désert ; il n’entend que des cris d’oiseaux, des bruissements de feuilles, des remuements dans les branchages. Une odeur d’humus et de résine lui parvient en même temps que des bouffées d’air humide. Ses mains s’agrippent aux barreaux ; il a envie de pousser le portail et de pénétrer dans le parc : il emprunterait cette allée qu’il distingue à droite du bâtiment central, il s’enfoncerait parmi les bosquets, flânerait à l’ombre des pins et des ficus.

Jalil se demande pourquoi cet espace vert n’a pas été aménagé en jardin public. Les locaux hérités de l’ambassade auraient pu accueillir une bibliothèque ou un centre culturel plutôt qu’une business school fréquentée par une poignée d’étudiants. À travers les barreaux du portail, il imagine une fillette juchée sur des rollers, un groupe de retraités assemblés autour d’un trictrac, un petit garçon déguisé en Zorro qui croise le fer avec une armée de fantômes ; un peu plus loin, assise sur un banc, une jeune femme est plongée dans la lecture d’une revue, ses pieds déchaussés ramenés sous elle, tortillant ses longs cheveux noirs d’une main fébrile. Un couple de lycéens débouche d’une allée, un joggeur les dépasse, des rayons filtrés par les arbres pianotent sur la surface aigue-marine d’un plan d’eau.

Un souvenir remonte à sa mémoire : des années plus tôt, alors que la guerre battait son plein à Beyrouth, il a traversé la ligne de démarcation pour venir déposer une demande de visa ici même, dans ce bâtiment de l’ancienne ambassade. Il a fait la queue pendant plusieurs jours de suite, sous la mitraille et les bombes, avant de pouvoir accéder à l’intérieur du sanctuaire. Des heures et des heures à attendre un tour qui ne venait pas, devant ce sinistre portail noir gardé par des paras français armés jusqu’aux dents. Lui et ses compagnons poireautaient en rang d’oignons, serrés les uns contre les autres pour se protéger des resquilleurs, l’oreille rivée aux bruits des combats dont ils redoutaient à chaque instant qu’ils s’étendent au secteur de l’ambassade. Quand un obus s’écrasait dans les parages, on se précipitait vers les immeubles de la rue Clemenceau, mais on ne pouvait pas rester longtemps à l’abri : la file se reconstituait à vue d’œil et il fallait la réintégrer au plus vite si on ne voulait pas perdre sa place. Certains profitaient de la confusion pour avancer de quelques têtes ; des querelles éclataient, on s’engueulait, on s’insultait, on se bousculait en prenant à témoin les soldats français qui toisaient la mêlée avec une parfaite indifférence. Les paras se moquaient de voir les indigènes s’étriper entre eux, pourvu qu’ils se présentent un à un à l’embouchure du goulot. Je ne veux voir qu’une seule tête, tonnaient-ils sous leurs bérets rouges. S’il y en a deux qui se présentent à la fois, on les renvoie dos à dos en bout de queue. Tenez-le-vous pour dit. Vous êtes en territoire français ici. Votre bordel, vous le laissez à la porte. Pigé ?

Pigé.

Ils n’aimaient guère le bordel, les frénséwiyés. Il n’empêche qu’un matin, pour ne pas se faire chouraver sa place, et aussi, peut-être, pour montrer à ces farauds de Français que les autochtones n’étaient pas des sauvages, un médecin à la retraite proposa de dresser la liste des personnes présentes selon leur ordre d’arrivée ; plus besoin de faire la queue pendant des heures, argua-t-il, chacun attendrait son tour tranquillement, sans stress ni bousculade. L’initiative fut acceptée par tous. Le docteur entreprit aussitôt de relever les noms des présents et ceux des retardataires qui continuaient d’affluer vers le portail. La queue n’avait plus lieu d’être : les gens formaient des cercles, discutaient, s’asseyaient sur le trottoir, allaient et venaient en grillant une cigarette. De mémoire d’homme, on n’avait jamais vu une foule aussi détendue devant l’ambassade de France. 

A l’heure de l’ouverture, un béret rouge passa la tête par l’entrebâillement du portail, surpris de ne pas voir la file habituelle. Le médecin lui soumit la liste en lui expliquant que les demandeurs de visa allaient se présenter selon leur ordre d’arrivée ; il lui désigna le numéro 1, qui se tenait prêt à franchir le sas, puis les numéros 2 et 3 patientant un peu plus loin. Le soldat jeta un coup d’œil sur la liste où s’alignaient une centaine de noms en lettres latines. Moue dubitative. Plissement perplexe du front. Tressaillement énigmatique des sourcils. Bref conciliabule avec l’autre gardien. Le verdict tomba bientôt, implacable : C’est pas vous qui faites la loi ici, mettez-vous en rang, je ne veux voir qu’une seule tête.

L’effet de la sentence fut immédiat. D’une assemblée paisible et courtoise, la foule se métamorphosa instantanément en une meute de fauves prêts à s’entre-dévorer pour atteindre le portail de l’ambassade. Les mal classés montèrent à l’assaut (ils n’avaient rien à perdre), les mieux classés en firent de même (la meilleure défense c’est l’attaque), le tout sous le regard bleu céruléen des dieux de l’Olympe qui contemplaient le spectacle sans remuer un cil. Le vieux médecin avait beau rappeler ses compatriotes à l’ordre en brandissant la liste, sa voix fêlée était couverte par le raffut de la foule ; la cohue finit par se résorber en une file conforme à la volonté des gardiens : une seule tête à la fois. Le docteur et Jalil se retrouvèrent en queue de peloton.

Les paras, il est vrai, pouvaient faire preuve d’humanité en certaines occasions : ils dispensaient d’attente les vieilles dames, les personnes prises de malaise, les mères accompagnées de leurs bambins, mais aussi, selon l’humeur du jour, les jeunes femmes en tenue légère dont les tranches de peau lisse et les regards implorants avaient le don de faire fléchir ces colosses au cœur d’argile.

Lorsqu’au bout de plusieurs jours d’affilée, Jalil se retrouva enfin dans le Saint des Saints, la salle barricadée où l’on délivrait les visas, face à une virago trônant derrière un hygiaphone, il crut être parvenu au bout de ses peines. C’était sans compter avec la vigilance scrupuleuse de l’administration consulaire. La guichetière, du bout des lèvres, lui signifia qu’il manquait un tampon sur un papier, un tout petit tampon sur un tout petit papier, mais sans lui, désolée monsieur, nous ne pouvons pas donner suite à votre demande, au suivant.

Jalil a finalement obtenu son visa, mais il n’en avait pas terminé avec les queues pour autant : chaque année en France, il devait se pointer à quatre heures du matin devant l’hôtel de police du 5e arrondissement pour renouveler sa carte de séjour, et chaque année, malgré toutes ses précautions, c’était la même histoire : il manquait toujours quelque chose à son dossier, ce qui l’obligeait à faire une deuxième queue pour le dépôt, et une troisième pour le retrait de la carte, soit en tout au moins trois journées gâchées, plus de vingt heures d’attente, souvent dans le froid et sous la pluie, avec cette angoisse permanente d’être refoulé in extremis après avoir fait le pied de grue depuis l’aube. Au renouvellement de la carte de séjour s’ajoutaient d’autres formalités du même acabit, comme la demande de « visa de sortie » que tout résident étranger, à l’époque, se devait d’obtenir avant de quitter le territoire français.

Jalil était persuadé que les choses avaient changé depuis. Or au mois de novembre 2001, en visite à Paris, il eut la stupeur de voir rue Miollis une queue d’étudiants qui s’étirait sur plusieurs dizaines de mètres. Il pleuvotait ce jour-là, la température avoisinait le zéro, et les jeunes étudiants se tenaient immobiles, grelottants, protégeant de leur mieux leurs précieux dossiers. Il apprit en interrogeant certains parmi eux que la file commençait à se former dès la veille à onze heures du soir. Aucun ne se plaignait cependant. Venus pour la plupart de pays où l’humiliation était le pain quotidien des faibles, où la violation des droits de l’homme prenait des formes autrement plus graves que les files d’attente et les tracasseries administratives, ils prenaient leur mal en patience ; la France pouvait disposer d’eux à sa guise du moment qu’elle leur entrouvrait les portes de son éden.

Jalil s’est laissé dire que les cartes de séjour se renouvelaient sur convocation désormais. À croire ses anciens camarades d’université installés à Paris, les étudiants ne font plus d’interminables queues pour déposer leurs demandes ; les longues files ont disparu rue Miollis et ailleurs en France, comme elles ont disparu devant le consulat français de Beyrouth : on n’ouvre pas davantage la porte aux étrangers, les conditions pour obtenir un titre de séjour ou un visa ne sont pas moins draconiennes, le traitement des dossiers n’a rien perdu de sa rigidité bureaucratique, mais les postulants sont mieux reçus, dorénavant, à l’entrée du paradis. Jalil en a fait l’expérience lui-même en ce mois de juin 2009 : après avoir appelé le 1214 pour obtenir un rendez-vous au consulat, il s’est retrouvé quarante jours plus tard dans une salle climatisée et pratiquement déserte ; il a patienté quelques minutes, installé sur un siège confortable, avant d’être appelé à un guichet où une dame avenante a examiné son dossier sans se départir un instant de son sourire d’hôtesse. Ce qui n’a pas empêché l’aimable guichetière de refouler Jalil sur-le-champ, d’une manière courtoise mais ferme, car l’un de ses « justificatifs » n’était pas conforme à la réglementation Schengen : le passeport valable jusqu’en 2013, le billet d’avion aller-retour, le certificat d’hébergement, la carte d’identité de l’hébergeant français, les relevés de comptes avec le cachet de la banque, le carnet d’épargne, la carte bancaire, les bulletins de paye, la fiche familiale d’état civil, les anciens visas, les titres de propriété immobilière, l’assurance voyage à hauteur de 30.000 euros couvrant les frais de rapatriement et l’admission d’urgence à l’hôpital, tout cela n’avait pas suffi, il manquait à son attestation professionnelle la « garantie de l’employeur que l’employé reprendra ses fonctions au Liban » à son retour de congé. Désolée monsieur, nous ne pouvons pas donner suite à votre demande. Jalil, penaud, céda sa place au suivant, un garçon agité de tics, pâle et nerveux comme s’il allait passer un oral devant un jury de concours.

- Est-ce que je peux vous aider ?

Un gardien a surgi d’une guérite et s’avance dans sa direction. Jalil le remercie d’un geste de la main. Il jette un dernier coup d’œil sur le parc de l’ancienne ambassade, puis il se retourne, cherche autour de lui, cherche en vain la silhouette d’un jeune homme de dix-sept ans, un dossier de visa sous le bras, prêt à tout pour rejoindre le pays de ses rêves. Il ne voit personne dans les parages, sinon les deux agents de sécurité qui surveillent l’entrée de la banque BBAC.

Jalil s’aperçoit qu’il lui reste un quart d’heure pour rejoindre l’hôtel Cavalier, rue Abdel-Baki, où il a rendez-vous avec le correspondant d’un quotidien français. Le journaliste souhaite l’interviewer sur « la francophonie libanaise dans le cadre de la désignation de Beyrouth comme capitale mondiale du livre par l’Unesco » (sic). Jalil a souri en apprenant l’objet de l’entretien, d’abord à cause de cette formule saugrenue de Beyrouth capitale mondiale du livre, ensuite parce qu’on ne l’a jamais interrogé sur autre chose que la francophonie au Liban, son statut d’auteur francophone, l’état du français dans le pays, sa vision de la francophonie et de son avenir. À croire que ses livres se réduisent à la langue qui les articule et que sa pensée se limite à sa situation de francophone.

Jalil se demande s’il aura la patience de débiter son sempiternel discours sur le sujet. Des bribes de phrases s’agrègent dans son esprit puis éclatent comme des bulles de savon : français implanté depuis des siècles. Culture et savoir. Passerelle entre les civilisations. Valeurs humanistes incarnées par la France. Villepin au Conseil de sécurité. Droits de l’homme. Barrage contre la déferlante anglophone…

Il va falloir se rappeler tout cela, composer des phrases joliment troussées, faire bonne figure. Faire attention aussi : Jalil se promet de tenir sa langue ; il se gardera de dire ce qu’il pense à ce journaliste, que les lecteurs francophones sont de plus en plus rares au pays du Cèdre, que le nombre de locuteurs francophones ne se maintient guère mieux, que même si le français comme langue d’enseignement est répandu sur tout le territoire, la francophonie libanaise est cantonnée en grande partie à une zone géographique bien déterminée, voire à une communauté particulière. Il ne lui dira pas que les milieux francophones, souvent bourgeois et conservateurs, sont loin de refléter la diversité socioculturelle du pays, pas plus qu’il n’évoquera la littérature libanaise de langue française, trop inégale à ses yeux, partagée entre des œuvres transgressives, substantielles, passionnantes, et des productions stéréotypées qui sacrifient à des canons obsolètes ou, pire, à la préciosité et au maniérisme. Il ne s’étendra pas davantage sur sa frustration d’auteur marginal dont les livres sont inaccessibles à la majorité des siens, ni sur sa situation de dépendance à l’égard des instances de consécration parisiennes, ni sur ces nationalistes bien-pensants qui lui reprochent son aliénation identitaire et son acculturation occidentale, comme si écrire en français impliquait obligatoirement le rejet de la culture arabe et qu’à l’inverse, l’usage de l’arabe excluait toute forme de mimétisme culturel.

A mesure qu’il s’éloigne de l’Ecole Supérieure des Affaires, la conviction s’ancre en lui qu’il devra se taire encore une fois. La boucler comme il l’a toujours fait pendant la guerre. Fermer sa gueule. Question de tranquillité et d’équilibre. La devise de Joyce est son viatique depuis les années noires du conflit : Exil, silence et ruse. Exil intérieur, silence drapé de prudentes paroles, ruse permanente avec force sourires et dérobades : il ne dira pas ce qu’il pense de la presse francophone du Liban, ni des tenants du tout arabe qui confondent langue et culture, ni de la manière dont les médias français couvrent l’actualité du pays, ni de la politique étrangère de la France, ni d’Israël, ni du Hezbollah, ni des Hariri, ni de rien du tout qui tienne à quoi que ce soit. Quand on est ce qu’il est, on tourne sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler. Ou alors on écrit une œuvre de fiction, une nouvelle par exemple, en prêtant ses opinions à un personnage imaginaire qu’on appellerait Amir ou Fouad.

Jalil traverse la place Barghout, rejoint la rue de Rome et s’achemine à pas lents vers l’église Saydet el-Wardiyyé. La francophonie, cher monsieur, c’est l’ultime rempart contre l’uniformisation culturelle du monde, c’est le triomphe de l’être sur le temps et l’histoire, c’est l’intelligence en partage… Oui, très bien ça : la francophonie, c’est l’intelligence en partage. Jalil se prépare à l’entrevue en se dirigeant vers Le Cavalier. Le soleil éclaire le fronton de l’église. Le sourire lui revient. Amer. Cynique.

Liban, des mots entre les maux, Paris, Riveneuve Continents, n° 9, octobre 2009

© Ramy Zein


Au cœur de la crise

Je ne suis pas un mécréant 

Nouvelle victime de la crise, un homme s’est suicidé en pleine rue à Beyrouth, dans le quartier de Hamra. La photo du malheureux à terre, le visage flouté, circule sur les réseaux sociaux. J’observe sa chemise, son jean, ses chaussures ; je l’imagine en train de les enfiler avant de sortir de chez lui. Cette vision me bouleverse autant que son acte. Je le vois ouvrir la porte, un poids énorme sur ses épaules, sur sa poitrine : il descend les escaliers, sort de l’immeuble, marche vers son destin. A-t-il rencontré une connaissance sur son chemin ? A-t-il croisé un sourire, un regard, une parole ?

L’homme a pris soin de couvrir son visage avec une serviette au moment de se donner la mort, dans un ultime geste de pudeur ou de protestation. Craignant sans doute la réprobation de ses coreligionnaires, il a laissé à proximité un extrait de son casier judiciaire – vierge – annoté de cette phrase : « Je ne suis pas un mécréant. » (3/7/20)

 

Les hommes de l’ombre 

Adossé à l’enceinte d’une école sur l’avenue Sami el-Solh, cheveux en bataille et barbe grise, il y a un homme assis au milieu d’un fouillis de sacs, de couvertures et de bouteilles en plastique. Il ne tend pas la main. Il ne sollicite pas les passants. Son regard est rivé aux bennes d’ordures situées à quelques mètres de lui.

Des chiffonniers qui tirent leur subsistance des déchets, on en voit de plus en plus à Beyrouth. Ils surgissent des bas-fonds comme des relents de notre mauvaise conscience. (4/7/20)

 

Signe

Une fenêtre qu’on ouvre au petit matin, la fraîcheur de l’aube, un croassement de corbeau dans le bosquet en contrebas. Soudain retentit une sirène d’ambulance, comme un rappel à la réalité d’un pays qui sombre. (5/7/20)

 

L’illusionniste

Tarik el-Jdidé, à proximité du stade municipal, un pâtissier remplit chichement des cornets de glace devenue trop chère. Il compense la rareté de la matière par l’ampleur du geste : le bras se lève très haut, puis, dessinant une large courbe dans l’air, il plonge au fond du bac fumant dont il ne retire qu’une maigre boulette. Du théâtre, de la solennité, et un peu de glace : au chaland de juger s’il perd au change. (9/7/20)

 

Piège

Achraf est agent d’entretien. Il vient du Bangladesh. Je l’ai toujours vu souriant, vif, l’air heureux. Il y a un an, il a fait venir sa jeune épouse et tout semblait aller pour le mieux. Jusqu’à l’hiver dernier où l’on s’est mis à lui verser son salaire, non plus en dollars américains, mais en monnaie locale qui n’a cessé de se dévaluer depuis. En échange de ses dix heures de travail quotidien, six jours sur sept, il touche à présent l’équivalent de cinquante dollars par mois et doit puiser dans ses maigres économies pour survivre. Sa silhouette s’est alourdie, sa gaieté a disparu, ses sourires sont empreints de tristesse. Le piège s’est refermé sur lui comme sur des centaines de ses compatriotes. Seul salut possible : son rapatriement au Bangladesh, rendu difficile en raison des restrictions liées à la pandémie et du prix exorbitant des billets d’avion. (14/7/20)

 

Urgence

La municipalité de Ghobeiry annonce le recrutement de quarante agents de propreté. L’offre d’emploi est mise en ligne sur le site de la mairie. En quelques heures, mille candidatures affluent, dont un grand nombre de femmes, d’étudiants et de personnes âgées. Avant la crise, seuls les travailleurs immigrés occupaient ces postes jugés trop pénibles, sous-payés et, surtout, mal vus. La nécessité a changé la donne. Ménager son amour-propre est devenu un luxe. Le regard de l’autre, l’estime de soi, la fierté familiale, on n’y pense plus guère. L’humanité est revenue à ses besoins primaires : manger, boire, dormir à l’abri. Rien d’autre ne compte désormais. (16/7/20)

 

Les forces de l’ordre

Six cent cinquante employés de l’hôpital américain de Beyrouth ont été licenciés d’un coup. Les chaînes de télévision recueillent leurs témoignages en direct devant la prestigieuse institution. Pour prévenir tout débordement, la direction a fait appel aux forces de l’ordre dépêchées en nombre sur les lieux. Ces militaires et ces policiers, prêts à réprimer des citoyens sans défense, sont les mêmes qui protègent la classe politique responsable du grand désastre. (17/7/20)

 

Empathie

D., une amie danoise, souffre d’hyper-empathie. La peine des autres est littéralement la sienne et tout ce qu’elle a d’énergie, de ressources intellectuelles, de moyens matériels, il faut qu’elle le mobilise pour tenter d’y remédier sur-le-champ. Ce n’est ni posture caritative ni démarche compassionnelle réfléchie ; elle est tout simplement poreuse à la souffrance d’autrui. En temps normal, son syndrome d’empathie excessive l’accapare ; il devient étouffant en temps de crise. Je viens d’en avoir une nouvelle démonstration : alors que notre ami commun G. et moi-même commentions les problèmes de l’heure (l’inflation, la paupérisation, le Covid-19, les licenciements massifs), je l’ai vue se décomposer sur sa chaise, les joues en feu, une expression de détresse absolue dans le regard. À la prochaine rencontre, je serai plus vigilant dans le choix de nos sujets de conversation. (23/7/20)

 

Exil

Pas un jour ne passe sans que j’entende parler d’un exil ou d’un projet d’exil. Tel jeune homme a déposé une demande d’émigration au Canada, telle famille s’est envolée pour le Danemark, tel couple de médecins s’apprête à s’installer aux États-Unis. Rien de nouveau sous le soleil ; le Liban est un pays d’émigration depuis toujours, chaque crise est suivie d’une vague migratoire vers des cieux plus cléments : la chute du cours de la soie au XIXe, la Première Guerre mondiale et la grande famine de 1915-1916, la guerre de 1975, l’invasion israélienne de 1982, les combats interchrétiens de 1990, le conflit de 2006… Chacun de ces épisodes a provoqué un exode massif de Libanais.

Ma famille en est un exemple parmi d’autres, à commencer par mes deux grands-pères, l’un débarqué aux États-Unis en 1917, le second mort à Abidjan en 1951. La crise actuelle ne fait pas exception. Des dizaines de milliers de Libanais se sont expatriés au cours des derniers mois. Beaucoup d’autres partiront encore dans les prochaines années. Puis, tôt ou tard, s’ouvrira une nouvelle ère de prospérité qui entraînera le retour de nombreux émigrés ou de leurs descendants. C’est ainsi. C’est notre éternel retour à nous, une part de notre identité et de notre chagrin collectif, mais aussi de notre force, car si le Liban a survécu à toutes ses épreuves, c’est entre autres grâce à ces millions de Libanais qui se sont exilés au fil des décennies. (31/7/20)

 

Seule

Une petite fille de deux ans a été abandonnée par son jeune père sur le parvis d’une église dans un village du Akkar. On l’a retrouvée en pleurs, pieds nus, serrant sa gourde contre elle. On imagine la souffrance de cette enfant quand son père s’est éloigné à grands pas, la laissant seule dans un lieu inconnu et désert. L’a-t-il embrassée avant de partir ? L’a-t-il étreinte, caressée ? Lui a-t-il demandé pardon ? L’homme, âgé de vingt ans, a été arrêté quelques heures plus tard. Il a invoqué le chômage et la misère pour justifier son acte. Il n’avait plus de quoi payer le lait et les couches. Un cas parmi des milliers dans un pays en pleine paupérisation.

Quoi qu’il arrive désormais dans la vie de cette gamine, il y aura eu ça : l’abandon, l’effroi, la déchirure. (25/8/20)

 

Des corps à la mer

Nouveau drame de l’émigration clandestine : une embarcation de fortune est tombée en panne au milieu de la mer, entre le Liban et Chypre. Pas d’eau ni de nourriture à bord pendant cinq jours ; les passagers avaient été empêchés d’emporter leurs bagages et leurs provisions par le passeur. Plusieurs personnes ont succombé à la chaleur et à la déshydratation. Leurs corps ont été abandonnés à l’eau. L’un d’eux vient d’être repêché par la Défense civile au large de Saadiyyat. Une rescapée raconte comment son fils de deux ans est mort dans ses bras. Ses lèvres étaient boursouflées et blanches, sa langue tuméfiée lui sortait de la bouche. Elle a été contrainte de jeter son corps à la mer.

Le temps de la douleur n’est pas encore venu pour cette mère. Elle parle trop pour quelqu’un qui sait. La douleur la terrassera plus tard, quand les mots se seront épuisés à tourner en rond, quand les journalistes et leurs caméras auront disparu. La brume se dissipera alors autour de l’enfant décomposé, la sidération se résoudra dans le silence et la mère, soudain, saura. (17/9/20)

 

Ce qu’on attend

Voilà des mois qu’on a perdu l’habitude d’espérer. En se levant le matin, on ne se demande plus si la journée apportera une bonne ou une mauvaise nouvelle ; on guette avec appréhension la mauvaise nouvelle du jour. Celle d’aujourd’hui est double. Après avoir gelé les dépôts en devises, les banques restreignent désormais les retraits en monnaie locale. Et les consultations parlementaires pour désigner le Premier ministre ont été ajournées d’une semaine faute d’accord politique. (15/10/20)

 

Requiem pour l’intifada

La Révolution a un an. Qu’est-ce qui a changé depuis ? Rien. Nous sommes revenus à la case départ, avec les mêmes dirigeants aux commandes. Ils ont gagné. Ils gagnent toujours. Le pays est tellement désespéré qu’il a renoncé à se soulever contre les hommes qui l’ont conduit à la ruine. On réclamait des réformes, un renouvellement de la classe politique, des poursuites judiciaires contre les corrompus. Désormais, on n’aspire plus qu’à un peu de stabilité pour rester debout.  

Impression étouffante d’être pris entre les crocs d’un prédateur dont rien ni personne ne peut vous sauver. (17/10/20)

 

Feue la révolution

Le 17 octobre 2019, les Libanais sont descendus spontanément dans la rue pour protester contre la fameuse taxe du WhatsApp. Treize mois et demi plus tard, les mêmes Libanais ont perdu 90 % de leur pouvoir d’achat. Ils subissent de plein fouet la pauvreté, le chômage, les pénuries. Les motifs de protestation et de manifestation sont infiniment plus nombreux et plus vitaux que les quelques cents quotidiens sur les communications WhatsApp. Personne ne bouge pourtant. Pourquoi ? Que s’est-il passé entre-temps ? Bien sûr, il y a eu le Covid-19 et les différents épisodes de confinement. Mais le corona n’explique pas tout. Si les Libanais ont retrouvé leur passivité légendaire face aux exactions et turpitudes du régime qu’ils subissent, c’est qu’ils ont perdu l’espoir de s’en débarrasser. Ils ont compris qu’ils avaient affaire à des forces machiavéliques capables de tout pour les empêcher de se mobiliser et de réclamer leurs droits, n’hésitant pas à utiliser la menace, la violence physique, l’exacerbation des tensions communautaires, l’instrumentalisation de la révolte à des fins politiques, etc. La nation se réveillera-t-elle de nouveau un jour ? Se dressera-t-elle encore une fois contre le gang de ploutocrates qui l’ont mise à genoux ?... On peut toujours rêver. (3/12/20)

 

Noël

Nayla a décidé cette année de fabriquer elle-même les décorations de Noël. Les santons, figurines, boules et autres ornements des ans passés sont restés dans leurs cartons. Armée d’une paire de ciseaux et d’un pot de colle, elle a créé les personnages de la crèche et toutes sortes d’objets chatoyants avec du papier recyclé, des pompons colorés, des bouts de tissu, du coton et des abaisse-langue. Le résultat est beau, malgré son aspect artisanal, ou grâce à lui. La démarche de Nayla a du sens dans le contexte actuel, en plus de présenter un intérêt certain pour Riwan. (8/12/20)

 

Les bus à impériale

Avant la série de catastrophes qui s’est abattue sur le pays, on voyait des bus à impériale promenant des touristes dans les rues de Beyrouth. Ils étaient beaux, ces bus rouges à deux niveaux, arborant fièrement les mots City Sightseeing en lettres d’or. Ils n’avaient rien à envier à leurs semblables des capitales européennes. On était heureux de les voir s’arrêter devant le Musée, Raouché ou la cathédrale Saint-Georges pour embarquer et débarquer des visiteurs étrangers. La plupart du temps ils étaient presque vides, mais elle était rassurante, cette petite flotte de bus rouges, comme le signe d’une certaine normalité, la promesse d’un retour du Liban sur la carte touristique mondiale.

Or hier, en rentrant à pied de Sin el-Fil, j’ai découvert les bus à impériale gisant sur un terrain vague, parmi les herbes sauvages et les flaques d’eau, pareils à de vieux pachydermes mis à la retraite après avoir paradé sous les chapiteaux des cirques. Ils étaient trois véhicules à sillonner Beyrouth au temps de la prospérité. Ils sont désormais trois épaves à l’abandon qui attendent des jours meilleurs. Cette vision crépusculaire m’a saisi comme un funeste présage. (22/12/20)

 

Les panneaux vides

Depuis quelques semaines, en prenant l’autoroute du Sud, je suis frappé par la disparition des affiches publicitaires. Les panneaux sont toujours là, de part et d’autre de la voie, mais les publicités géantes qui les recouvraient se sont évaporées. On pourrait s’en réjouir, tant cette succession ininterrompue d’affiches défigurait le paysage. Or ce n’est pas le cas. D’abord parce que les squelettes de métal encombrent tout autant la vue avec leurs sinistres rectangles grisâtres où traînent çà et là des résidus de papier sale ; ensuite parce qu’ils nous rappellent les effets de la crise qui n’a pas fini de désintégrer le pays. Chacun de ces panneaux vides nous renvoie à notre triste réalité. (29/12/20)

 

La chape

Contraste frappant entre la beauté de ces journées d’hiver baignées de soleil, qui succèdent à une longue période de pluie et de grisaille, et la morosité d’une époque où tout porte à la tristesse, depuis la crise économique aux conséquences multiples, jusqu’au Covid-19 qui fauche à tout-va, en passant par le confinement général dont on mesure mal les répercussions psychiques sur la population, sans oublier le spectacle pathétique des dirigeants censés servir leur pays et qui s’arc-boutent sur leurs positions avec l’obstination obscène du coprophage agglutiné à sa bouse. (23/1/21)

 

Constat

Le constat amer est sur toutes les lèvres : les Émirats ont envoyé une sonde sur Mars et le Liban est incapable d’assurer l’électricité vingt-quatre heures sur vingt-quatre !

On a beau se dire que les Émirats arabes unis constituent une autocratie, qu’ils sont assis sur une fortune colossale et que leur population autochtone est homogène, cela ne suffit pas à justifier notre fiasco monumental. Nous avions tout pour réussir : le niveau d’éducation, le plurilinguisme, les capitaux, l’ouverture sur le monde, le soutien de la diaspora… et nous avons tout raté. Tout rater alors qu’on était privé de tout au départ n’est pas sans logique. Mais tout rater quand on avait tout pour réussir est une aberration impardonnable. (12/2/21)

 

La cigale et la fourmi

La fourmi s’est serré la ceinture toute sa vie pour mettre de l’argent de côté. Elle savait que, l’âge venant, elle ne pourrait compter sur personne et qu’elle devait, en mère prévoyante, songer à l’avenir de sa progéniture. Résultat de son labeur assidu et de ses sacrifices : elle s’est fait dévorer ses réserves par les rats et les cafards.

La cigale, elle, n’a rien à regretter. Elle a profité de la vie, elle a vécu heureuse. On ne lui a dérobé que des miettes.

Qu’avez-vous fait de votre jeunesse ? demanda la cigale à la fourmi.

Je travaillais pour ne manquer de rien, je me privais jour et nuit.

Vous vous priviez, répliqua la cigale en ricanant.

J’en suis fort aise. Eh bien… pleurez maintenant ! (14/2/21)

 

Désespoir

Ana lah nott aal hdoud (Je vais sauter par-dessus la frontière). Le jeune Hussein a griffonné ces quelques mots sur une feuille quadrillée avant de franchir la Ligne bleue. Un peu plus tard, il s’est fait arrêter par l’armée israélienne. Jusqu’à l’année dernière, Hussein travaillait dans un restaurant à Beyrouth en louant une chambre à Achrafieh, ce qui lui permettait de subvenir à ses besoins et d’aider sa famille. Avec le confinement et la crise, il s’est retrouvé au chômage et a dû rentrer dans son village de Hébbarié où l’attendaient l’ennui et le dénuement.

Ce fait divers en dit long sur le mal-être de la jeunesse libanaise prête à tout pour fuir un pays dévasté. Tout, y compris traverser la frontière au péril de sa vie. Le père de Hussein, ancien membre de l’ALS (milice supplétive de l’État hébreu), a dû lui présenter Israël comme un pays de cocagne. C’est poussé par la misère que le père avait collaboré avec l’armée d’occupation, comme des milliers de ses semblables à l’époque, chrétiens et musulmans. C’est acculé par la même misère que le fils a décidé de « sauter » par-dessus la Ligne bleue. (1/3/21)

 

Mystère chimique

Le dollar a percé pour la première fois le plafond des dix mille livres. Les prix suivent la même courbe et les personnes, nombreuses, qui doivent grappiller à gauche et à droite pour nourrir leur famille (nourrir seulement, on n’aspire plus à rien d’autre), se retrouvent dans une situation littéralement intenable.

Non qu’il faille se soucier de leur sort, mais il est à se demander comment les hommes politiques arrivent à trouver le sommeil. Les laboratoires pharmaceutiques devraient se pencher sur leurs cas, car il y a sans doute dans le métabolisme de ces individus quelque secret chimique susceptible d’aider les chercheurs à perfectionner les propriétés des somnifères. (3/3/21)

 

Erreur de cible

Depuis quelques jours, on coupe de nouveau les routes un peu partout, compliquant encore plus l’existence d’une population à bout de souffle. Pour faire simple : des gens expriment leur ras-le-bol en pourrissant la vie d’autres gens. Ce qui est pour le moins paradoxal, car il est évident que les responsables de la situation où se trouve le pays ne sont dérangés en rien par les barrages humains et les pneus brûlés. Seuls en souffrent les citoyens ordinaires qui se voient ainsi doublement victimes : de l’oligarchie corrompue et des coupeurs de routes.

La question se pose alors, comme elle n’a cessé de se poser depuis le début de l’Intifada : pourquoi les insurgés ne ciblent-ils pas en priorité les résidences et les sièges des dirigeants politiques ? Pourquoi s’en prennent-ils au vieux type qui se rend à un centre de vaccination ou à la jeune femme qui tente de rejoindre son travail, plutôt que d’organiser des sit-in massifs et permanents là où leur mobilisation aurait un sens ? Si c’est la peur qui les empêche d’affronter directement les chefs politiques et leurs troupes, qu’ils ravalent leurs slogans et qu’ils rentrent chez eux : on ne fait pas de révolution en s’attaquant aux victimes mais aux bourreaux. (6/3/21)

 

Trop demander

Ce matin, peu avant huit heures et demie, une trentaine d’individus sont amassés devant une banque de l’avenue Sami el-Solh. Ce n’est pas une métaphore : ils sont littéralement collés les uns aux autres pour défendre leur place et faire barrage aux éventuels resquilleurs.

La banque pourrait installer un distributeur de numéros, ou demander au portier de distribuer lui-même des numéros à partir de huit heures. Cela contribuerait à déstresser les gens, à préserver ce qui reste de leur dignité et à les protéger du Covid-19. +* Mais c’est sans doute trop demander à une banque qui, comme toutes les autres, a fait main basse sur les comptes en devises des épargnants, avec la complicité de la Banque du Liban et des partis au pouvoir depuis les années 1990. (9/3/21)

 

Désolation

Pendant un cours en ligne, je me suis surpris à éprouver un sentiment inédit envers les étudiants, eux qui m’avaient toujours inspiré de l’espoir, de la curiosité, de l’affection : je les imaginais dans leur vie future, je m’identifiais à leurs aspirations, je les accompagnais dans leurs projets. Or là, soudain, face à leurs initiales ou leurs photos figées dans des bulles sur la plateforme de Microsoft Teams, j’ai été submergé par un sentiment nouveau : la désolation. Quelle est donc leur vie aujourd’hui, les jeunes Libanais ? Isolement, privations, frustrations, et sans doute, pour beaucoup parmi eux, la souffrance de voir leurs parents dans des situations difficiles. Quant à l’avenir, quel futur peuvent-ils envisager s’ils n’arrivent pas à fuir vers d’autres cieux ? Quelles perspectives leur offre ce pays dont ils sont les otages ?

« Désespérer une jeune âme est un crime qui passe tous ceux qu’il a commis jusqu’ici », déclare Cherea à propos de Caligula dans la pièce éponyme de Camus. Voilà précisément ce qu’ont fait les dirigeants libanais : désespérer la jeunesse du Liban, qui doit se faire violence pour croire encore à l’avenir dans un pays en pleine déroute. (5/3/21)

 

Les feux éteints

Collision entre un taxi-service et une moto rue de Damas. Le motocycliste est à terre, couché sur le dos, incapable de se relever. Le chauffeur, petit et bedonnant, fait les cent pas autour de son véhicule, l’air désemparé, un portable collé à l’oreille. Même avant la crise, la condition de ces deux hommes ne devait pas être brillante. Avec un dollar à plus de dix mille livres, on imagine sans peine les difficultés de leur existence. Et voilà que le sort leur assène un nouveau coup.

Sans doute ont-ils une part de responsabilité dans l’accident, mais l’imprudence n’explique pas tout. La voiture et la moto se sont percutées devant le ministère des Affaires sociales, à l’intersection des rues de Damas et de Badaro, un carrefour régulé d’ordinaire par des feux de circulation. Or les feux étaient éteints au moment de la collision, comme ils le sont de plus en plus à Beyrouth. (10/3/21)

 

Lassitude

Le dollar frôle les quinze mille livres. Les supermarchés sont pris d’assaut par une population saisie de panique, dont les salaires oscillent désormais entre cinquante et deux cents dollars. On assiste à des scènes de cohue et de pugilat autour des rares produits subventionnés encore disponibles. Partout des files s’étirent, devant les stations d’essence, les épiceries, les boulangeries, les pharmacies. J’ai vu un homme s’éloigner du Hawa Chicken de Furn el-Chebbak en serrant une précieuse barquette d’œufs, l’air accablé et dégoûté.  

Accablés et dégoûtés, voilà des mots qui résument bien l’état des Libanais face à la crise et à l’inertie des responsables. (17/3/21)

 

Effondrement

Faute de crédits suffisants, certaines institutions publiques n’arrivent plus à payer le combustible de leurs groupes électrogènes, si bien qu’elles en sont réduites à suspendre leurs activités chaque fois qu’il y a une coupure de courant, et les décrochages sont nombreux ces temps-ci. Les gens venus accomplir des formalités doivent attendre le retour de l’électricité, et plus l’attente est longue, plus les files s’allongent dans des salles peu aérées, cela quand on respecte son tour, car souvent c’est la cohue dans ces lieux. Des personnes sont obligées de revenir plusieurs jours de suite au même service pour achever ce qui, en temps normal, aurait dû prendre quelques minutes.

Défaillances de l’EDL, délitement de l’État, pourrissement général, et le nouveau gouvernement se fait toujours attendre cinq mois après la désignation du Premier ministre. Les partis politiques se renvoient la responsabilité du blocage, suspendus à l'on ne sait quel oracle delphique ou quelle instance internationale. (25/3/21)

 

La honte

Au cours des dernières semaines, j’ai vu défiler de nombreuses vidéos montrant des rixes et des cohues dans les supermarchés autour des produits subventionnés. J’éprouvais à chaque fois la même tristesse pour les acteurs de ces scènes, et la même colère envers les responsables politiques qui nous ont conduits là, sans avoir, eux, à en venir aux mains pour un sac de sucre ou un bidon d’huile.

Mais aujourd’hui, c’est un sentiment nouveau qui m’étreint : la honte. La vidéo qu’on m’a envoyée ne circule pas seulement sur les réseaux sociaux libanais. Elle a été diffusée par une chaîne d’information panarabe et tourne en boucle dans plusieurs pays ; elle a été vue par des millions de personnes en Arabie saoudite, aux Émirats, au Koweït. Nous sommes devenus la risée des peuples qui, jadis, admiraient la prospérité du Liban, son rayonnement culturel, son système éducatif, son dynamisme éditorial, son attractivité touristique. Nous suscitons des moqueries, voire pire, de la pitié, chez ceux-là mêmes qui rêvaient de nous égaler. Jamais nous n’étions tombés aussi bas. Ce pays, considéré autrefois comme le phare de l’Orient, est désormais un trou noir. (5/4/21)

 

Soldats

Sans l’armée libanaise, le Liban s’écroulerait en quelques heures. Comment rend-on grâce aux soldats ? Comment les remercie-t-on d’incarner le dernier rempart de l’unité nationale ? En réduisant leur pouvoir d’achat jusqu’aux limites de la misère, en rationnant leur nourriture dans les casernes, en les privant d’interventions chirurgicales, en les contraignant à prendre un deuxième emploi pour survivre… Après avoir ruiné le pays, on s’attaque désormais à ses fondements. (5/4/21)

 

Du mot à la chose

Certaines formules magiques suffisent à faire briller les yeux : fresh dollar en fait partie. Il y a quelque chose d’agréable et de rafraîchissant dans ces deux mots, comme une limonade glacée par temps de canicule, ou une bonne salade de légumes fraîchement coupés. On ne l’entendait guère avant la crise ; aujourd’hui l’expression est sur toutes les lèvres, colportée tel le code secret du bonheur. Le billet vert était une denrée commune jusqu’à l’automne 2019 : on s’en procurait à tous les coins de rue, on vous rendait votre monnaie en dollars dans les stations-services, il vous était égal de payer en dollar ou en devise locale. À présent il vous faut mille subterfuges pour mettre la main sur du fresh dollar, le dollar en espèces s’entend, qu’on voit et qu’on touche, pas celui des banques rebaptisé lollar, qui est à l’argent ce que le mot est à la chose.

Nombre de magasins vous vendent leurs produits contre du fresh dollar exclusivement. On est prêt à vous céder des appartements luxueux moitié prix pourvu que vous aligniez des liasses vertes. Et si vous faites partie des privilégiés qui touchent leurs salaires en devises sonnantes et trébuchantes, ou qui reçoivent des mandats de l’étranger via Western Union ou MoneyGram, alors vous êtes le roi du monde. (6/4/21)

 

Le salut par la crise

L’horizon politique est toujours aussi bouché et la situation économique aussi sombre. Alors on se console comme on peut face au marasme. Une méthode efficace consiste à dresser la liste des bienfaits engendrés par la crise, car il en existe et ils sont nombreux : la fin du vaste mensonge collectif bâti sur une prospérité factice qui ne tenait qu’à des ingénieries financières fumeuses ; l’ébranlement d’un système qui épuisait les ressources du pays et paralysait ses institutions ; la mise à nu de la classe politique dont la corruption et l’incompétence sont établies comme jamais ; la remise en question d’un mode de vie centré sur la consommation de produits importés au détriment de la balance commerciale et de l’environnement ; le renforcement des liens de solidarité ; la revitalisation de l’artisanat ; la stimulation de la production locale et de l’entrepreneuriat…

Avant la crise, on se croyait condamné à un statu quo perpétuel. Un petit (tout petit) espoir est permis désormais. Pourvu qu’il ne soit pas balayé comme nos espérances d’après-guerre, lorsque nous avons raté l’occasion historique de bâtir un État de droit fondé sur le mérite et la justice. (9/4/21)

 

L’impossible

Seule une révolution pourrait nous débarrasser de la classe politique actuelle, responsable de notre ruine et de notre déchéance, sans parler de son inertie criminelle face à la crise qui s’amplifie de jour en jour.

Or, nous le savons désormais, la révolution est impossible au Liban. D’abord parce que les grands partis politiques bénéficient d’une assise populaire non négligeable, dont ils s’assurent la loyauté par toutes sortes de procédés qui vont de l’intimidation à la gratification, en passant par le conditionnement mental et l’exacerbation de la fibre communautaire. Ensuite, ces mêmes partis peuvent compter sur des centaines d’escouades bien rodées pour faire barrage aux protestataires, tantôt par la violence, tantôt par la ruse, en infiltrant les insurgés afin de récupérer leur mobilisation en vue de la diriger contre un adversaire politique. S’ajoute à cela l’absence de projet commun susceptible de fédérer tous les révolutionnaires (dont les aspirations sont parfois contradictoires) et d’entraîner derrière lui une population libanaise partagée entre la passivité et le scepticisme.

Bref, on ne peut qu’attendre et espérer un sursaut de conscience de la part de nos fossoyeurs, ou l’intervention providentielle d’un deus ex machina qui délivrerait le pays des ténèbres. (12/4/21)

 

Le vieux chiffonnier

Un vieillard décharné au rond-point Chatila. Il tient à peine debout, le visage envahi par de grosses lunettes aux verres épais. Que fait-il seul sur ce trottoir au petit matin ? Je le vois se pencher à grande peine, ramasser une canette de sa main tremblante et la glisser dans un sac poubelle noir, avant de poursuivre son chemin en traînant son sac derrière lui, le pas fragile, le dos voûté. (21/4/21)

 

Baromètre

Les feux de signalisation constituent un indicateur fiable de l’état du pays. Avant 1975, Beyrouth s’était dotée d’un réseau important de feux tricolores qui cohabitaient avec les inamovibles agents de la circulation postés aux grands carrefours. Puis la guerre a éclaté et les feux ont disparu, balayés avec d’autres marqueurs d’urbanité. J’ai appris à conduire en 1983-1984 dans une ville sans feux et quand je me rendais en France pour mes études, j’étais déstabilisé par ces étranges poteaux lumineux qu’il m’arrivait d’ignorer en tant que piéton ou cycliste, ce qui me valait injures et engueulades bien méritées.

Avec le retour à l’ordre sous la férule syrienne dans les années quatre-vingt-dix, les feux ont repris du service progressivement. En quelques années, toute la capitale s’est couverte de feux tricolores que la population rechignait à respecter au début, avant de s’y accoutumer petit à petit sans jamais s’y conformer totalement. Or à présent que le Liban s’enfonce dans la crise, on voit de nouveau s’éteindre l’un après l’autre les feux de signalisation, car la société responsable de leur entretien manque de fonds depuis que les parcmètres, son autre domaine d’exploitation, ont cessé de fonctionner. Les Beyrouthins réapprennent ainsi à conduire sans feux, ce qu’ils n’ont guère oublié à vrai dire. Il en résulte certes des bouchons et des accidents, mais dans l’ensemble, la population s’accommode assez bien de la nouvelle réalité qui constitue, en fait, sa seule réalité de référence et la norme historique de la circulation à Beyrouth. (1/5/21)

 

Le vieux Beyrouth

Première visite au centre-ville depuis des mois. J’ai vu des rideaux baissés, des vitrines brisées, des locaux incendiés, des barbelés, des chicanes, des blocs de béton, des entrées d’immeubles condamnées par des panneaux, des graffitis traînant çà et là sur les murs, vestiges dérisoires d’une révolution avortée par l’effet conjugué du coronavirus et des manœuvres politiciennes. Partout, le silence et le vide, même aux abords du Cinemacity jadis grouillant de monde : le complexe a été emmailloté dans une immense bâche blanche, façon Christo, en attendant des jours meilleurs. La place de l’Étoile, elle, est bunkérisée de tous côtés par la police du Parlement dépendante de M. Nabih Berri, héritage du régime des milices qui a sévi pendant la guerre.

Cela dit, ce ne sont ni le soulèvement ni la crise qui ont tué le centre-ville. Le vieux Beyrouth était déjà mort et enterré bien avant. Dans les années 90, Solidere avait rasé une grande partie des souks pour les remplacer par des galeries marchandes modernes, foulant aux pieds un large pan de notre mémoire. (6/5/21)

 

Pénurie

Aucune station d’essence ouverte sur l’autoroute du Sud hier après-midi, si bien que des automobilistes ont dû abandonner leurs véhicules sur le bas-côté. Les rares stations ouvertes dans le pays sont prises d’assaut par des files interminables de voitures. Le problème n’est pas lié seulement à l’importation ; il tient aux subventions de l’essence, dont des rumeurs insistantes assurent qu’elles vont être levées bientôt, entraînant une multiplication par trois ou quatre du prix à la pompe. Les distributeurs préfèrent stocker le carburant pour le revendre plus cher. Idem pour nombre de stations qui prétendent être à sec quand leurs réservoirs sont pleins à craquer. La panique des automobilistes fait le reste.

La situation démontre, encore une fois, l’impuissance des autorités qui ne peuvent ni inspecter les stations d’essence faute d’effectifs suffisants, ni contrôler les distributeurs qui bénéficient de complicités dans les organismes de l’État, ni même faire des annonces claires à court terme, donnant l’impression de naviguer à vue. La pénurie montre aussi la fragilité d’un pays qui a tout misé sur le transport individuel, négligeant depuis sa création les transports collectifs. Si, dans les années de la « Reconstruction » (qu’a-t-on reconstruit au juste ?), on s’était préoccupé de soulager les voies urbaines et interurbaines par des projets ambitieux visant à améliorer les transports publics, nous n'en serions pas là aujourd’hui, à la merci de la première rumeur venue. Ce n'était pas l’argent qui manquait à l’époque, mais la volonté, la vision et, surtout, le sens du bien commun.

Un ratage monumental de plus à inscrire au passif de la classe politique libanaise qui, décidément, dans quelque domaine que ce soit, n'a pas été à la hauteur de ses responsabilités. (10/5/21)

 

Fête

Naguère, à la fête du Fitr, on voyait des familles se promener autour du parc des Pins. Les enfants endimanchés dégustaient des épis de maïs ou des barquettes de lupins en songeant aux nouveaux jouets qui les attendaient chez eux. Certaines années, on installait des manèges en périphérie du parc, côté Beyhum ou Kaskas.

Rien de tout cela hier après-midi. À peine quelques enfants visibles dans le secteur du Horch ou dans les rues de Basta et Msaytbeh : ici une fillette à tutu, un sac fluo en bandoulière, prenant des airs de dame. Là un garçon qui poursuit des ombres, une mitraillette à la main.

Le Liban n’est pas à la fête. Les gens comptent leurs sous, retiennent leur souffle, guettent le moindre signe d’en haut qui leur redonnerait espoir. Or les dieux sont aux abonnés absents depuis plusieurs mois. Ils ne semblent pas pressés de redescendre sur terre, ni de redresser le temple qu'ils ont saccagé de leurs propres mains. (14/5/21)

 

La fin du mensonge

La crise est en train de modifier en profondeur notre rapport aux objets. Même si nous sommes loin de leur frugalité paysanne, je retrouve dans notre nouveau mode de vie les réflexes de mes grands-parents soucieux d’éviter le gaspillage, rétifs à jeter quoi que ce soit, cantonnant leurs achats à la stricte nécessité. Les ménages libanais surveillent de près leur consommation : ils réapprennent à faire durer les choses, à ne plus les remplacer dès qu’elles accusent une petite baisse de performance ou que leur modèle semble dépassé. On découvre qu’une machine en panne peut être réparée avant d’être expédiée à la décharge, tout comme les habits, les chaussures, les meubles. On se rend compte que les produits locaux, alimentaires, textiles ou autres, n’ont pas à rougir devant les produits importés qui monopolisaient jadis les rayons et les vitrines. Les ports de Beyrouth et de Tripoli ne sont plus envahis par des milliers de conteneurs transportant des articles accessoires, sinon superflus.

Le Liban a cessé d’être un pays vivant au-dessus de ses moyens, dans le mensonge d’une prospérité illusoire alimentée par des montages financiers du type « schéma de Ponzi ». Pourvu que le retour à la normale, s’il advient un jour, ne s’accompagne pas d’une nouvelle régression. (18/5/21)

 

Les rayons vides

La pénurie de médicaments continue de plus belle : les rayons des officines sont dégarnis et les pharmaciens fatigués de répéter aux clients Nous n’avons plus ce médicament. Tellement fatigués que beaucoup ont préféré mettre la clé sous la porte. On parle de centaines de pharmacies définitivement fermées.

Des doigts accusateurs pointent tantôt la Banque du Liban qui limite les crédits accordés aux importateurs de médicaments pour protéger ses maigres réserves en dollars, tantôt les importateurs eux-mêmes soupçonnés de dissimuler leurs stocks, ou encore les contrebandiers qui exportent les médicaments subventionnés avec la complicité de certains distributeurs. Sans oublier la panique, qui est probablement la principale cause de la pénurie : au début de la crise, craignant de manquer, les malades chroniques ont dévalisé les pharmacies pour stocker les médicaments chez eux, provoquant ainsi la rupture qu’ils redoutaient, phénomène bien connu qu’on voit se reproduire de manière cyclique avec l’essence.

Il y a aujourd’hui des personnes dont l’unique occupation, du matin au soir, est de courir les pharmacies à la recherche d’un médicament indispensable à un parent souffrant de cardiopathie, de diabète ou d’hypertension. Ils ne protestent pas, ne se révoltent pas, ne se mobilisent pas pour faire pression sur les autorités. Ils savent qu’il n’y a rien à espérer des pouvoirs publics. Alors ils courent, ils sillonnent le territoire, en silence. (23/5/21)

 

Faire comme si

Un raffut du diable a secoué hier la quiétude du quartier : battements de tambour, cornes de brume, hurlements. On s’est précipité aux fenêtres en pensant à une manifestation. Il s’agissait en fait d’une vingtaine de lycéens paradant pour marquer la fin de leur scolarité.

Ils ont à peine vu l’école depuis octobre 2019, ils sont privés de perspectives sur tous les plans, leurs parents rament, leur pays sombre. Cela n’a pas empêché ces jeunes de faire comme si, d’y croire encore. Leur joyeux tintamarre est un pied-de-nez à la réalité. (29/5/21)

 

Le retour des bus à impériale

Je n’imaginais pas les revoir de sitôt, ces bus rouges destinés à promener les touristes dans les rues de Beyrouth. La dernière fois que je les avais aperçus, c’était au mois de décembre : ils gisaient sur un terrain vague de Tahwita, promis à un sort misérable de rouille et de poussière.

Or non, ils sont bel et bien revenus, assurant de nouveau la navette entre Raouché et Mathaf en passant par le centre-ville. Une pénurie d’essence frappe le pays, il n’y a jamais eu aussi peu de touristes au Liban, la Banque mondiale qualifie la situation libanaise d’une des « pires crises économiques au monde depuis 1850 », et pourtant, nous faisons circuler des bus à impériale arborant en lettres d’or les mots City Sightseeing, des mastodontes aussi massifs que vides, ne s’arrêtant que pour débarquer et embarquer des fantômes. (2/6/21)

 

De vie ou de mort

Ce n’est plus une affaire de restrictions et de contraintes. C’est une question de vie ou de mort. Les hôpitaux manquent d’équipements et de produits. Des patients sont privés d’opérations indispensables. Les soignants prescrivent des scanners et des examens qui ne pourront pas être réalisés. Des malades chroniques n’ont plus accès aux médicaments. On informe les personnes sous dialyse que leur traitement ne sera plus assuré d’ici quinze jours. L’un des plus grands CHU du Liban, l’Hôtel-Dieu de France, vient d’annoncer la fermeture de son laboratoire pour les patients externes. Sans parler de l’exode massif des médecins et des infirmières, ni du lait introuvable pour les nourrissons, à qui on donne du lait de substitution nuisible à leurs organes en développement (fromage dilué, yaourt coupé à l’eau, lait de riz ou d’amande).

Au cours de l’année 2020, l’édifice se défaisait pierre par pierre. À présent des pans entiers de murs s’écroulent. En attendant l’effondrement terminal, les préposés au sort du pays ergotent, à coups de communiqués incendiaires, sur les prérogatives constitutionnelles des uns et des autres. Le Liban vacille sur ses fondements, mais pour eux, la farce continue. (4/6/21)

 

Ni avec toi ni sans toi

En marge d’une soutenance de thèse, discussion à bâtons rompus avec des collègues. L’inévitable question surgit très vite, celle que tout le monde se pose à Beyrouth depuis un an : est-ce que vous pensez à l’exil ?

Les réponses se classent en trois catégories. Il y a les déterminés qui ont déjà pris les mesures nécessaires pour s’expatrier prochainement. Il y a ceux qui, au contraire, excluent la possibilité d’émigrer pour des raisons pratiques ou familiales. Et puis il y a les indécis qui temporisent, hésitent, se débattent dans les rets redoutables du fameux « ni avec toi ni sans toi ». Ils vous déclarent que s’ils sont malheureux ici, rien ne leur garantit qu’ils le seront moins ailleurs. Ils vous confient leurs craintes, leurs espoirs et, en dépit de tout, leur attachement à ce pays dont ils n’arrivent pas à se défaire.

La situation est encore plus compliquée pour les parents d’enfants en bas âge. Quelle que soit la décision prise, ils le savent, c’est le destin de leurs petits qu’ils engagent. De manière durable, sinon définitive. On peut jouer à pile ou face avec sa propre vie ; pas avec celle de ses enfants. (5/6/21)

 

Une série sans fin

Les files s’allongent de jour en jour devant les stations d’essence. Les gens stockent le carburant chez eux, le marché noir prospère, la contrebande vers la Syrie bat son plein. Les Libanais sont cernés de partout. Un problème émerge : ils déploient des efforts surhumains pour s’y adapter. Puis un autre, plus grave, se manifeste et ils plient l’échine, avant qu’un troisième ne surgisse et ne les oblige à se serrer un peu plus la ceinture, à consentir encore plus de sacrifices. La série semble sans fin. (15/6/21)

 

À chacun sa fable

On se demande comment les partisans des hommes politiques parviennent à concilier leur attachement à leurs chefs et les conditions de vie désastreuses qu’ils subissent au quotidien par leur faute. Sans doute absolvent-ils leurs zaïms de toute responsabilité sous l’effet de la propagande en se disant que les fautifs, ce sont les autres. À chacun sa fable. (21/6/21)

 

Le temps opaque

Jamais depuis la guerre on n’a eu autant de peine à se projeter dans un avenir proche. L’opacité est totale, que cela concerne la situation politique, la crise économique, le naufrage de la livre, les pénuries (essence, médicaments, denrées alimentaires). On dérive vers l’inconnu sans la moindre prise sur les événements.

La rentrée prochaine paraît bien lointaine. Il y a un mois, grâce à la campagne de vaccination menée par l’université, nous tablions sur une rentrée normale en « présentiel ». Or rien n’est moins sûr. Pourrons-nous remplir nos réservoirs pour nous déplacer et donner des cours ou y assister ? Les routes seront-elles ouvertes ? Les tensions entre les partis politiques resteront-elles sous contrôle ? Les familles auront-elles le loisir de penser à autre chose qu’à leur survie immédiate ?

On parle de plus en plus d’un nouveau semestre en ligne. Mais en même temps, qui nous garantit que la connexion Internet sera encore disponible, ou que les groupes électrogènes des quartiers pourront suppléer aux défaillances de l’EDL ?

Des questions sans réponse pour des vies sans repères dans un pays sans direction. (24/6/21)

 

Les taxis du ciel

L’armée est l’unique institution publique qui inspire encore confiance aux Libanais. Non seulement pour ses faits d’armes contre les extrémistes salafistes qui menaçaient nos frontières, mais aussi parce qu’elle constitue la seule garante de la sécurité intérieure, en plus d’incarner au mieux la cohésion nationale. Or l’institution militaire traverse une crise financière sans précédent. Ses soldats vivent dans le dénuement : leur nourriture est rationnée dans les casernes, leur couverture médicale se limite au strict minimum, ils sont contraints de prendre un deuxième emploi pour survivre.

Afin d’assurer la continuité de sa mission, l’armée propose désormais des vols touristiques en hélicoptère à cinquante dollars la personne. Voilà à quoi est réduite l’armée qui a défait Daesh dans l’Anti-Liban : offrir des prestations touristiques aux heureux détenteurs de billets verts. (1/7/21)

 

Réseaux sociaux

Une vidéo suscite beaucoup d’émoi au Liban depuis quelques jours : on y voit un homme de Tripoli portant sa fille de trois ans reliée à un concentrateur d’oxygène. La petite, asthmatique, souffre d’insuffisance respiratoire, et les coupures d’électricité obligent son père à courir d’un quartier à l’autre, selon l’alimentation des secteurs, pour brancher l’appareil de l’enfant. Au chômage depuis des mois, il n’a pas les moyens d’assurer l’électricité à son foyer en continu.

Le combat de ce père a suscité un vaste élan de solidarité à travers le pays : un habitant de Tyr a envoyé un générateur à son compatriote du Nord, des aides ont afflué de partout, de l’argent, des propositions d’hébergement. Certaines célébrités se sont aussi manifestées, quoique de manière un peu trop ostensible.

Cette histoire rassure sur la permanence de l’esprit d’entraide au Liban. Mais dans le même temps, elle en dit long sur la société du spectacle qui ne réagit au malheur que lorsqu’il est mis en scène. Derrière l’arbre de ce père qui se bat pour la survie de sa fille et qui a eu la bonne idée de s’exprimer sur les réseaux sociaux, il y a une forêt gigantesque de malheurs cachés qui, eux, demeureront dans l’ombre et privés de secours. À l’ère du tout-image, ce qui ne se voit pas n’existe pas. (2/7/21)

 

Les représentants du peuple

Le dollar continue son envolée, frôlant les dix-sept mille livres hier. Le salaire minimum au Liban est désormais de quarante dollars américains et le salaire moyen dépasse péniblement les cent dollars (alors qu’ils étaient respectivement de quatre cent cinquante et de mille trois cents dollars). C’est avec cela que les gens sont supposés vivre.

Les Libanais ne peuvent en vouloir qu’à eux-mêmes, aiment à répéter les cyniques, rappelant que les responsables politiques actuels ont été élus par le peuple. C’est oublier que si, effectivement, l’oligarchie en place tire sa légitimité des urnes, sa représentativité est toute relative en raison de plusieurs failles dans le processus électoral : une loi inique et un découpage territorial sur mesure, un taux d’abstention élevé, des pratiques miliciennes d’intimidations et de menaces contre les opposants, du chantage aux aides et à l’emploi, l’inégalité d’accès aux médias, la fraude, l’achat des voix, la disproportion des moyens financiers engagés dans la campagne… (26/6/21)

 

Voiture

Vu l’acuité et la durée de la pénurie d’essence, à quoi s’ajoute l’absence de perspective rassurante à cet égard, le bon sens et la raison auraient supposé que le Liban s’attelle à réduire sa consommation de carburant en développant le transport alternatif. Nous n’avons pas les moyens à ce stade de lancer un chantier de métro, mais plusieurs pistes auraient pu être explorées depuis le début de la crise dont le coût aurait été bien moindre que les répercussions de la pénurie sur l’économie : prendre des mesures incitatives en faveur du covoiturage, restaurer la ligne ferroviaire entre Tripoli et Beyrouth, instaurer une ligne maritime entre les grandes villes (pour la plupart côtières), mobiliser une flotte de pullmans réguliers à prix réduit (beaucoup de gens, notamment les femmes, ne sont pas habitués aux minibus), aménager des pistes cyclables dans les espaces urbains.

Or rien. Aucun projet, aucune proposition dans ce sens. Et nul ne s’en étonne. Nous sommes tellement conditionnés à considérer la voiture privée comme le moyen de transport par excellence, que notre horizon d’attente collectif s’arrête à la pompe des stations-services. Les grandes crises génèrent historiquement des évolutions dans les mentalités. La nôtre n’a pas encore bougé dans ce domaine. (3/7/21)

 

À la bougie

8 h 30, ministère de la Justice. Je prends place dans une longue queue pour faire légaliser des documents traduits. Or la file n’avance pas. Au bout d’un bon quart d’heure, un gendarme nous informe que l’employé chargé des authentifications est bien à son poste, mais que le groupe électrogène est en panne. Là-dessus il tourne le dos et rejoint ses collègues sans nous donner aucune consigne. Les gens se regardent, perplexes. Faut-il rester sur place ? Revenir plus tard ? Attendre le retour du courant ? Se rassembler en cercle pour une prière œcuménique à l’adresse de la Fée Électricité ?

Or voilà que ledit employé sort du bâtiment et nous annonce qu’il va se procurer des bougies à l’épicerie du coin. Je crois d’abord à une plaisanterie. Mais non. Le monsieur s’éclipse et revient peu après en brandissant un paquet de bougies !

Une heure plus tard, je me retrouve au guichet de ce vaillant fonctionnaire qui vérifie mes documents à la lueur vacillante d’une bougie, avant de les tamponner et de me les rendre. (9/7/21)

 

Pour quelques litres d’essence

La contrebande et le marché noir siphonnent le carburant disponible, ce qui provoque des queues interminables devant les stations. Les autorités laissent faire, invoquant le manque de moyens pour masquer leur inertie et leur incompétence.

Ce matin, à l’aube, un jeune homme a payé de sa vie l’incurie du pouvoir. Mahmoud Dalbani patientait devant une station Coral sur l’autoroute du Sud en direction de Beyrouth. Un camion surpris par la file a percuté plusieurs véhicules de plein fouet, dont le sien, fauchant le jeune homme dans sa vingt-septième année.

Qu’aura été la vie de ce garçon depuis le début de la crise ? La pauvreté, les privations, les pénuries en tout genre… et finalement la mort pour quelques litres d’essence. (24/7/21)

 

Des mots pour Beyrouth

Place Samir Kassir, centre-ville : récital de poésie arabe en hommage à Beyrouth. Le monde vacille, la ville explose, ses habitants sombrent dans une crise inédite, et l’on trouve encore des hommes et des femmes pour seriner imperturbablement les mêmes vers éculés sur la beauté de Beyrouth, la résistance de Beyrouth, Beyrouth oum el-charaéh (mère des lois) et autres périphrases galvaudées, le tout déclamé avec une emphase qui accuse la fausseté de l’ensemble. J’avais l’impression d’assister à un spectacle parodique.

On aurait pu penser que les calamités abattues sur nos têtes rendraient obsolètes les vieux clichés sur Beyrouth et pousseraient les poètes à chercher une expression plus sincère, plus juste, en adéquation avec leur vécu personnel. Mais ayant dit cela, il faut se demander si la reproduction mécanique des stéréotypes ne cache pas, au fond, une volonté de revendiquer ses racines, un peu comme Aragon revenant à la versification régulière quand la France s’est trouvée en péril pendant la Deuxième Guerre mondiale. (26/7/21)

 

Hiatus

D’un côté, un revenu minimum tombé à trente dollars par mois et un salaire moyen à cent dollars. Une inflation à trois chiffres. Un pouvoir d’achat anéanti. Des malades privés de médicaments et de soins vitaux. Une électricité publique pratiquement à l’arrêt. Une pénurie d’essence et de mazout alimentée par le marché noir. Des centaines de milliers de jeunes sans travail, dont la seule obsession est de fuir le pays. Des enfants souffrant de malnutrition. Des denrées de base devenues hors de prix. Une administration qui se décompose. Un État qui se délite.

 Et de l’autre côté, une classe politique incapable de s’entendre pour former un gouvernement depuis un an, qui vous parle de rotation de portefeuilles, de maroquins réservés à telle communauté, de tiers de blocage, de quotas et de proratas. (8/8/21)

 

Trente ans plus tard

Soirée à la bougie hier. Le générateur du quartier était à court de mazout. Nous avons fait le deuil de l’EDL, à présent nous apprenons à nous passer du générateur. Je n’avais pas connu de soirée à la chandelle depuis la lointaine époque de la guerre interchrétienne de 1990 entre Aoun et Geagea. Je me rappelle mes longues veillées de lecture sous les bombardements, allongé sur un matelas dans un couloir de l’appartement familial, déchiffrant les caractères d’un livre de poche à la lumière d’une bougie. L’une d’elles a failli me brûler vif d’ailleurs : je m’étais endormi en lisant Les Désarrois de l'élève Törless, la flamme a léché l’édredon qui a flambé instantanément, ce qui m’a réveillé en sursaut.

L’électricité ne nous a pas beaucoup manqué à vrai dire : on s’est passé avec bonheur de la navigation compulsive sur Internet et des sinistres nouvelles télévisées. (13/8/21)

 

Torches humaines

À Tleil, dans le Akkar, l’armée libanaise saisit un dépôt clandestin d’essence. Les soldats emportent le carburant dans des camions-citernes et le résidu est laissé aux habitants qui se précipitent en nombre pour récupérer ce qui peut l’être. Tandis que la nuit tombe, des centaines d’individus s’affairent autour des nappes d’hydrocarbures à la lumière de leur téléphone : on recueille le précieux liquide à la cuiller dans des récipients de fortune, on trempe une éponge dans une flaque et la presse au-dessus d’un bidon en plastique. Qu’on imagine le dénuement de ces jeunes gens réduits à récolter de l’essence centilitre par centilitre en pleine nuit. Et, à présent, qu’on imagine le pire : une explosion ! Une déflagration gigantesque qui transforme en torches des dizaines de personnes. Bilan de la catastrophe : trente morts et une centaine de blessés.

La tragédie de Tleil confirme ce qu’on savait déjà sur l’ampleur du marché noir, l’inertie des autorités qui ont mis des mois à réagir, la misère qui sévit au Akkar depuis des lustres dans l’indifférence générale… Mais on est surtout atterré devant l’étendue de la souffrance humaine, celle des grands brûlés dont le calvaire ne fait que commencer, celle des familles qui, en plus de perdre des êtres chers, les ont perdus dans des conditions atroces qui rendent le deuil difficile, sinon impossible. (15/8/21)

 

La file

Il y a un panorama que je retrouve régulièrement depuis des années, comme on revoit une vieille connaissance dont on apprécie la compagnie. Il s’agit d’une ligne de crête sur les hauteurs du Metn, visible depuis le Kesrouan. À un endroit particulier, on repère distinctement une pinède, avec un cortège d’une cinquantaine de pins dévalant une légère dépression vers un col ras qui constitue le point le plus bas de la crête.

Aujourd’hui, à l’aube, en retrouvant ce panorama familier, j’ai cru voir, non plus un alignement d’arbres, mais une file de silhouettes faisant la queue pour obtenir quelque denrée vitale. Cela n’a duré qu’une fraction de seconde, le temps de m’apercevoir que ma perception du paysage était contaminée par l’actualité. (17/8/21)

 

Le 4X4 et le vieux tacot

Près du ministère de la Justice, rue de Damas, une station-service est officiellement fermée au public depuis le début de la pénurie. En réalité, elle reste secrètement ouverte aux amis du propriétaire : on y remarque souvent des voitures faisant le plein en catimini. Hier, justement, un individu dissimulé derrière des lunettes de soleil, parlant au téléphone, se faisait remplir le réservoir de son 4x4 rutilant. Un vieux chauffeur de taxi surgit là-dessus avec son tacot improbable. Malgré les efforts des employés pour camoufler leur trafic, il les a surpris et s’est garé derrière le véhicule de luxe en réclamant d’être servi à son tour. Le contraste était frappant entre sa guimbarde déglinguée et la Land Cruiser qui la surplombait. Comme on le rembarrait, le vieil homme s’est mis à protester, crier son indignation, supplier d’une voix brisée. Les employés sont restés de marbre. Il a fini par s’en aller. Ce chauffeur réclamait de l’essence pour gagner sa pitance dans les conditions difficiles qu’on imagine. On l’a laissé repartir bredouille. (20/8/21)

 

Pots-d’essence

Depuis que l’armée et les forces de l’ordre se sont enfin décidées à combattre le marché noir, pas un jour ne passe sans que l’on découvre des quantités colossales d’essence et de mazout cachées un peu partout. Dernier coup de filet en date : on a mis la main sur un million et demi de litres d’essence répartis dans trente-huit citernes souterraines près de Zahlé. Le propriétaire appartient à une grande formation politique, ce qui corrobore les rumeurs selon lesquelles les stocks de carburant étaient destinés à soudoyer les électeurs dans la perspective du prochain scrutin législatif, les pots-d’essence s’ajoutant aux pots-de-vin habituels. (25/8/21)

 

Tumeur

Sit-in des malades du cancer devant l’ESCWA (organisme dépendant de l’ONU) à Beyrouth. Nombre de leurs médicaments sont devenus introuvables. Leurs traitements, quand ils sont disponibles, ne bénéficient plus d’une couverture suffisante pour permettre aux plus démunis de payer leur quote-part, qui est, à titre d’exemple, de cinq cent mille livres la séance de chimio, soit le quart ou le tiers d’un salaire moyen au Liban.

Pendant que des hommes et des femmes réclament le droit de se battre contre le cancer, la classe politique est occupée à consolider son pouvoir en alimentant un autre cancer, celui du confessionnalisme. (27/8/21)

 

Ali Ghazali

Une querelle éclate devant une station-service à Adloun (caza de Saïda). Un vieil élu nommé Ali Ghazali intervient pour séparer les automobilistes et calmer les esprits mais, sous le coup de l’émotion, il s’effondre au milieu de la cohue. Son cœur a lâché. Un mort de plus qui s’ajoute à la longue liste des Libanais fauchés par la pénurie d’essence.

Ali Ghazali est victime de l’incurie des pouvoirs publics et de leur connivence avec les mafias du marché noir. Les autorités libanaises ont laissé prospérer la contrebande sur tout le territoire, aggravant ainsi la pénurie qu’elles ont provoquée en ruinant le pays par leur mauvaise gouvernance et leur corruption. Si le Liban était un État de droit, les familles qui ont perdu un être cher devant une station d’essence pourraient intenter un procès contre les artisans de leurs malheurs. Or le Liban n’est pas un État de droit. Il n’est même plus un État tout court. (29/8/21)

 

Pourriture au grand jour

Des pharmacies et des distributeurs pharmaceutiques dissimulent des caisses entières de médicaments subventionnés pour les vendre plus cher. Ils privent ainsi des malades de remèdes indispensables, parfois vitaux, dans le but d’accroître leurs bénéfices. Certains vont même jusqu’à stocker du lait pour enfants, devenu denrée rare au Liban.

Depuis quelques jours, les autorités se sont réveillées de leur léthargie suspecte pour multiplier les descentes dans les dépôts pharmaceutiques, provoquant un déballage médiatique à vous retourner l’estomac. On découvre, par exemple, qu’un entrepôt à Aïn el-Mreissé recelait des centaines de boîtes périmées contre le cancer. Le propriétaire a préféré laisser expirer ces médicaments dans son arrière-boutique plutôt que de les vendre au tarif subventionné, alors que le traitement en question avait complètement disparu du marché.

Des individus cupides et véreux, il en existe partout sur la planète, mais ce n’est pas partout qu’on trouve des administrations publiques qui laissent le champ libre aux escrocs et aux rapaces, soit par négligence, soit par complicité. On a toujours su qu’il y avait quelque chose de pourri au royaume du Liban. Désormais la pourriture s’étale au grand jour, nous cernant de toutes parts. (30/8/21)

 

La pompe à voix

Dans la région de Batroun, une station-service se fait remarquer en réservant l’une de ses pompes aux… avocats ! Tiens donc ! Pourquoi les avocats et pas les infirmières ou les enseignants ? Renseignement pris, l’épouse du propriétaire est candidate aux élections de l’Ordre des avocats de Tripoli et elle utilise la station de son époux pour s’attirer les faveurs de ses confrères. Seuls peuvent profiter de ce privilège les avocats inscrits au barreau de Tripoli, à l’exclusion de tous les autres. 

Cette pompe à voix offre un avant-goût des procédés qui seront mis en œuvre lors des prochaines élections législatives. (2/9/21)

 

Au grand maximum

Le cours en ligne débute à 15 h. Je profite du temps qui me reste pour répondre à quelques mails. Soudain une coupure de courant. Je ne m’affole pas : le générateur du quartier prendra la relève, comme il le fait régulièrement depuis deux semaines. Or plusieurs minutes passent et toujours pas d’électricité. J’appelle le responsable du groupe électrogène qui m’informe être en rupture de mazout, mais, m’assure-t-il sur un ton enjoué et confiant, il devrait être livré d’ici une heure au grand maximum !  

D’ici une heure au grand maximum, mon cours aura commencé. Ni une ni deux, je saute dans mes vêtements, emporte mon ordinateur, dévale les sept étages de l’immeuble et me précipite à l’université, située à vingt minutes de marche. Je gravis les escaliers à toute allure et me rends à la salle 308, celle-là même où j’étais censé donner mon cours s’il avait été programmé en « présentiel ». La salle est verrouillée. J’essaie une dizaine d’autres portes avant que l’une d’elles, enfin, cède. Vite, je branche mon ordinateur, m’installe, me connecte sur Teams. Il est pile 15 h. Les vignettes des étudiants apparaissent sur l’écran. Le cours peut débuter. Je suis, pour quelques secondes, le plus heureux des hommes.

À mon retour chez moi vers 18 h 30, je constate qu’il n’y a toujours pas de courant. L’heure au grand maximum s’est étirée jusqu’à quatre heures. L’électricité sera rétablie finalement aux alentours de 21 h. (9/9/21)

 

Crise dans l’éducation

Le corps enseignant subit une hémorragie sans précédent. Où qu’on aille, on entend les mêmes histoires de professeurs expatriés - ou sur le départ - et d’écoles qui cherchent en vain des remplaçants, même sans expérience, même sans diplômes. Une de mes étudiantes en deuxième année de Lettres a été recrutée au débotté par une institution prestigieuse de la capitale, Notre-Dame de Nazareth : l’enseignante qu’elle remplace a trouvé un poste à l’étranger, disparaissant sans préavis du jour au lendemain.

Hier, dans les labyrinthes d’un ministère, j’ai croisé un jeune professeur de biologie de l’École antonine de Aajaltoun : il vient de présenter sa démission pour rejoindre un établissement du Koweït. Avec seulement trois ans d’expérience, on lui a offert des conditions de travail mirobolantes. Il faudra des années avant que le Liban ne se rétablisse, me dit-il sensément. Moi, entre-temps, j’aurai mis un peu d’argent de côté pour mon avenir.

Comment retenir les enseignants en relevant leurs salaires, sans surcharger les familles qui ont déjà du mal à payer les scolarités ? Tel est le dilemme auquel sont confrontées les écoles. Seule la conciliation de ces deux impératifs permettra de sauver ce qui reste d’un système éducatif au bord de l’effondrement. (20/10/21)

 

Suppléance

Après la mince éclaircie qui a suivi la formation du gouvernement Mikati en septembre, la situation s’est de nouveau dégradée au Liban. Des partis contestant la probité du juge Bitar, chargé de l’enquête sur l’explosion du port, ont estimé opportun de paralyser le pays en boycottant le gouvernement. Les monarchies pétrolières du Golfe ont bondi sur le premier prétexte venu pour infliger au Liban une punition collective qui affecte le peuple sans atteindre leurs ennemis du Hezbollah. Les hauts magistrats se livrent à des batailles juridiques aussi vaines qu’ubuesques dont le premier effet est de montrer l’étendue de leur dépendance à l’égard de la classe politique.

Le sentiment général est à l’épuisement. On est las. Las et désespéré. On voudrait faire abstraction de la triste réalité du pays, mais comment l’oublier quand tout vous la rappelle et que vous ne savez pas de quoi demain sera fait ? (11/11/21)

 

Partir

Auparavant, les étudiants nous demandaient des lettres de recommandation pendant leur dernier semestre d’études, lorsqu’ils entreprenaient des démarches pour trouver du travail ou continuer leur cursus en France. Depuis la rentrée, nous assistons à un nouveau phénomène : les jeunes nous sollicitent dès la première ou la deuxième année. Ils ne veulent même plus attendre la fin de leur licence ou de leur master pour prendre le large.

Derrière cette impatience, on devine la pression des parents qui ont le souci d’éloigner leurs enfants d’un pays en pleine tourmente, effrayés aussi par les événements de Tayyouneh la semaine dernière. Car la classe politique libanaise déploie une ingéniosité sans pareille pour empêcher tout retour à l’ordre, renversant la table chaque fois qu’un compromis semble s’esquisser, brandissant le spectre d’une nouvelle guerre civile après avoir provoqué la débâcle économique, comme si la paupérisation générale ne lui suffisait pas. (22/10/21)

 

Riyad vs Téhéran

Sous la pression des monarchies du Golfe, Georges Cordahi a présenté sa démission : il avait tenu des propos favorables aux Houthis, alors qu’il n’était pas encore ministre, ce qui avait déplu à Riyad et ses alliés.

Le camp saoudien a remporté une manche contre le camp iranien. On attend avec appréhension la suite du match, un œil sur le gouvernement, l’autre sur le taux du dollar. (3/12/21)

 

Génie de la censure

Un vlogueur libanais s’est vu confisquer son passeport à l’aéroport de Beyrouth. Son crime ? Il avait tourné en dérision le passeport libanais dans une vidéo, se demandant s’il devait s’en servir pour caler une table ou nettoyer une fenêtre, ou encore comme sous-verre, éventail, mouchoir, etc.

La satire de M. Braidi n’a rien d’infamant. Elle ne fait que traduire de manière sarcastique la réalité d’un passeport qui ne permet plus de passer beaucoup de ports, sans compter qu’il est délivré par des autorités coupables d’avoir précipité le pays dans l’abîme. Il est donc injustifié de lui retirer son document de voyage, à supposer qu’il soit opportun de s’en prendre à un jeune humoriste de vingt-deux ans pour une vidéo potache, quand de hauts responsables politiques sont toujours aux manettes du pays malgré leurs prévarications notoires.

M. Braidi a fini par récupérer son passeport. Il peut remercier la police libanaise qui, en voulant sanctionner son impertinence, lui a offert un surcroît d’exposition et des milliers d’abonnés en plus ! Insondable génie de la censure et de la répression. (17/12/21)

 

La débrouille

Pour tenir face à la tempête, les Libanais ont à leur disposition quatre bouées de sauvetage : d’abord les aides familiales provenant de l’étranger, qui se chiffrent à plusieurs milliards de dollars annuels. Même un transfert modeste de cent dollars, ce qui est à la portée de tous les expatriés ou presque, peut aider une famille à boucler ses fins de mois. À cela s’ajoute la circulaire 158 de la Banque du Liban, qui assouplit les restrictions bancaires en autorisant le retrait de quatre cents dollars en espèces par mois. La solidarité locale joue un rôle important aussi, et cela à tous les niveaux, de la cellule familiale aux associations caritatives qui couvrent le territoire pour prodiguer des médicaments, des produits alimentaires, des vêtements ou du combustible. Et enfin, la vente de biens personnels, notamment les bijoux, permet à beaucoup de familles de garder la tête hors de l’eau. Tous les joailliers confirment l’augmentation du nombre de personnes qui poussent leurs portes pour vendre une bague, un bracelet ou une livre d’or.

La classe politique n’ayant cure du peuple, le peuple se débrouille tout seul. Et cela ne date pas d’hier. (26/12/21)

 

Le pays désossé

Au Liban, on appelle « régar » la plaque d’égout, un terme emprunté au français « regard de chaussée » qui désigne la bouche d’accès à la voirie. Or les régars font l’objet de vols croissants depuis le début de la crise. Un couvercle d’égout, c’est cinquante kilos de fonte, ce qui peut rapporter gros sur le marché des ferrailleurs. Où qu’on aille désormais, on tombe sur des cavités béantes, quand on n’a pas le malheur de tomber dedans. On imagine les risques pour les piétons, notamment les enfants et les personnes âgées.

Les municipalités n’ont pas les moyens de remplacer les couvercles dérobés. Alors on rafistole, on bouche les trous avec des plaques de bois, on empile des roues pour signaler le danger. Mais le pillage ne s’arrête pas là : les vols concernent aussi d’autres équipements publics, des canalisations, des câbles, des bennes…

Le pays se fait littéralement désosser. (3/1/22)

 

Rationnement du rationnement

L’EDL nous gratifiait jusque-là de deux à trois heures de courant par jour. C’étaient des heures pleines, sans une minute de moins. Or depuis le début de la semaine, l’électricité nous est prodiguée par tranches de trente minutes ou de trois quarts d’heure.

Nous nous étions fait une raison de n’avoir jamais plus d’une heure d’affilée prodiguée par l’EDL. Visiblement, nous devons nous habituer à des alimentations d’une demi-heure. C’est quoi la prochaine étape ? Un quart d’heure ? Dix minutes ?

Si la majorité des Libanais sont abonnés à des générateurs, certains foyers pauvres dépendent exclusivement de l’électricité publique. Des milliers de familles doivent donc se contenter de ces minuscules parenthèses de lumière. (12/1/22)

 

Désenchantement

La crise qui secoue le Liban depuis plus de deux ans n’a pas affecté seulement le pouvoir d’achat des Libanais. Elle a bouleversé leur vie tout entière, rognant leurs ailes, bouchant leurs horizons, limitant leurs ambitions, les poussant à l’exil. Quel que soit leur domaine d’activité ou de création, ils se heurtent désormais à des murs épais qui les condamnent à des existences étriquées et sans souffle. Après l’effervescence des années de prospérité, les voilà pris dans l’aridité des années de crise. Les regards sont lucides. Le monde désenchanté. (13/1/22)

 

Le temps d’un soupir

Le tandem Amal-Hezbollah a suspendu son boycott du Conseil des ministres. La nouvelle est tombée hier soir et le Liban a poussé un long soupir de soulagement. On en est là : se réjouir simplement parce que le gouvernement va reprendre ses réunions ! On n’a aucune confiance dans les partis politiques qui participent à ce gouvernement (ni dans les autres d’ailleurs), on sait combien les espoirs sont minces, on sait que le moindre incident géopolitique régional nous retombera sur la tête, et pourtant on est ravi. Voilà à quoi l’on est réduit.

Qu’est-ce qui a provoqué ce miracle ? Un sursaut de conscience de la part des partis concernés ? Une conséquence des négociations de Vienne qui semblent avancer dans le bon sens ? Chacun y va de son interprétation. Le fait est là en tout cas : les ministres vont se retrouver bientôt autour de la même table. Et, pour parfaire notre insigne félicité, le dollar a dégringolé à moins de vingt-cinq mille livres. (16/1/22)

 

Prière de ne pas siffler

La crise a des manifestations drôles parfois : rue Basta, sur la devanture d’une quincaillerie, un panneau manuscrit invite les chalands à ne pas siffler de surprise en découvrant le prix d’un article.

Littéralement, pour l’histoire : يرجى عدم التصفير عند سماع السعر

Est-ce là un simple trait d’humour, un clin d’œil cathartique aux passants pour braver le marasme (« l’invulnérabilité victorieusement affirmée du moi », disait Freud), ou une requête sérieuse née d’un agacement bien réel ? Probablement un mélange des trois. (16/2/22)

 

Fêlures

Les apparences sont sauves. Ils parviennent encore à donner le change par leur mise correcte et leurs sourires de façade. Mais il suffit de discuter un peu avec eux pour déceler leurs fêlures intérieures. La lassitude s’entend dans leurs voix, le désespoir imprègne leurs propos, ils ont mal à leur vie.

On ne sait pas à quel point la crise a miné des êtres et saccagé des existences. (27/4/22)

 

Diaspora

Plus de vingt mille passagers ont atterri à l’aéroport de Beyrouth hier. Cette affluence record tient à la pandémie qui a empêché les expatriés de rendre visite aux leurs pendant deux étés successifs. Elle s’explique aussi par le vaste élan de solidarité qui a poussé la diaspora à venir au pays pour soutenir les Libanais de l’intérieur : les valises regorgent de médicaments, de nourriture pour enfants et de toutes sortes de produits devenus introuvables ou hors de prix. Les poches sont remplies de devises destinées aux parents désargentés et aux dépenses sur place.  

Depuis des décennies, le Liban est porté à bout de bras par sa diaspora, et aujourd’hui, plus que jamais, ce sont eux, les expatriés, qui maintiennent le pays à flot. (13/7/22)

 

Motos

Les motos à Beyrouth constituent un indice éloquent du délabrement du pays. Il y a quelques années, quand la police de la circulation érigeait des barrages filtrants, la plupart des motocyclistes de la capitale étaient casqués et leurs véhicules dûment immatriculés. Puis la crise s’est installée et avec elle le relâchement général. À présent les motocyclistes se dispensent dans leur grande majorité de ces accessoires superflus que sont les casques et les plaques d’immatriculation. Ils s’épargnent avec le même naturel l’obligation de respecter les limites de vitesse et le code de la route : ils brûlent les feux (quand ils existent), ils roulent en sens interdit, ils foncent à 100 km/h sur des voies où la vitesse est limitée à 40 ou 60 km/h, entre autres prouesses ordinaires qui provoquent souvent des accidents, dont certains mortels. Installé au volant de sa voiture ou marchant dans la rue, l’automobiliste et le piéton s’attendent en permanence à voir surgir une moto de partout, littéralement de partout, sauf du ciel, et encore.

De renoncements en renoncements, l’État libanais ne s’occupe plus de grand-chose, même pas de ce qui ne nécessiterait guère d’investissement en termes de ressources, de temps et d’équipements. (2/8/22)

 

Huit heures

Les habitants de certains quartiers de Tripoli sont encore sous le choc. Ce qu’ils ont vécu, ils ne sont pas près de l’oublier. Qu’on en juge plutôt : ils ont reçu huit heures d’électricité d’affilée ! Huit heures fournies par l’EDL sans une seule coupure ! Le tiers d’une journée ! Ils n’avaient pas vu cela depuis… depuis quand déjà ?... Allez savoir !

Les gens étaient déboussolés. Ils ne savaient pas quoi faire de ce surplus de courant ! Repassage, aspirateur, machine à laver : toutes les cases avaient été cochées. Alors on s’est souvenu qu’on avait l’air conditionné. On a lancé les climatiseurs en se calfeutrant chez soi pour savourer cette fraîcheur providentielle.

Explication du miracle : les générateurs d’un hôpital étaient tombés en panne. L’EDL de Qadicha a couvert ses besoins en électricité pour ne pas mettre en danger la vie des patients, ce qui a profité au secteur alentour, le temps que l’établissement répare son groupe électrogène. (6/8/22)

 

Braquage

Un homme armé a pris en otage les employés et les clients de la Federal Bank de Hamra. Il a déversé de l’essence dans les locaux puis menacé d’y mettre le feu. Après six heures de pourparlers, Bassam el-Cheikh Hussein a obtenu qu’on lui restitue trente-cinq mille dollars, soit une petite partie de son dépôt qui s’élève à deux cent dix mille dollars. L’homme avait besoin d’argent pour soigner son père hospitalisé et financer la thérapie de son fils dysphasique. La police l’a arrêté alors qu’il s’apprêtait à sortir de la banque.

Le braqueur était dans son droit en exigeant la restitution de son épargne. Victime d’un système inique et poussé par le besoin, il a décidé de se faire justice lui-même. Mais il s’est transformé en bourreau lorsqu’il a pris en otage des employés et des clients, dont on imagine le choc psychologique et les risques qu’ils ont encourus.

Bassam el-Cheikh Hussein est sous les verrous à présent. Pas les bandits qui l’ont ruiné, et avec lui des centaines de milliers d’épargnants. (12/8/22)

 

Solidarité

Des photos circulent sur les réseaux sociaux depuis ce matin, montrant des SDF couchés sur les bancs publics de la place Sassine. On comprend l’émotion des internautes, mais il faut relativiser le phénomène. Ce qui surprend, en réalité, est de ne pas voir davantage de sans-abri dans les rues de Beyrouth malgré la crise.

Est-ce à dire que la misère n’existe pas ? Elle existe bel et bien, mais les individus complètement abandonnés à leur sort restent plus rares que dans d’autres pays pourtant mieux lotis. La solidarité joue à plein régime au Liban, solidarité familiale essentiellement, mais aussi amicale, associative et de voisinage. (20/8/22)

 

Cercueils flottants

Nouveau drame de l’émigration clandestine : un bateau parti du Liban a chaviré au large de l’île syrienne d’Arwad. La plupart des passagers se sont noyés ; on a retrouvé quatre-vingts corps sur les plages de Tartous, et ce bilan n’est que provisoire.

Le capitaine, un Palestinien embarqué avec sa femme et ses quatre enfants, avait d’abord refusé de prendre les commandes du navire surchargé, avant d’obtempérer sous la menace du passeur qui a braqué un pistolet sur lui. Le trafiquant ne voulait pas perdre l’argent investi, oubliant que l’enjeu n’était pas seulement le pactole en dollars qu’il venait d’empocher, mais la vie de cent cinquante personnes.

L’autre révélation est encore plus accablante, même si, connaissant l’État libanais et son fonctionnement, on ne devrait guère être surpris : selon un survivant nommé Jihad Méchlaoui, le passeur avait soudoyé les garde-côtes pour que l’embarcation quitte les eaux territoriales sans être appréhendée.

Chaque jour ou presque, des hommes désespérés vendent leurs derniers biens pour prendre la mer, seuls ou avec femmes et enfants, dans l’espoir de rallier les côtes italiennes. Et chaque jour ou presque, on entend des histoires de personnes noyées, de navires disparus, de bateaux déroutés vers la Turquie, de passeurs véreux qui s’évanouissent dans la nature après avoir entassé des candidats à l’exil dans des cercueils flottants. L’horizon est tellement bouché au Liban qu’on préfère la mort en mer à la misère sur terre. (23/9/22)

 

Au large d’Arwad

Le père et le fils sur la photo. Enlacés. Souriants. Complices. La quarantaine pour l’un, six ou sept ans pour l’autre.

Ils ont péri tous deux au large d’Arwad. On imagine leurs derniers instants, le fils qui s’agrippe à son père, les corps qui basculent dans les flots sombres, les regards épouvantés qui cherchent une planche, un appui, un salut, les appels de l’enfant, les cris du père, les mains qui se perdent, les muscles qui lâchent, l’eau qui envahit les gorges, les ultimes bribes de conscience…

Ils sont morts dans l’horreur, et on est là, face à leur photo, écœuré, impuissant. (24/9/22)

 

L’argent caché

Près de dix milliards de dollars dorment actuellement dans les foyers libanais. La confiance dans les banques est totalement anéantie et les épargnants préfèrent dissimuler chez eux les sommes qu’ils perçoivent en espèces. Autrefois, on plaçait son capital à la banque pour le mettre à l’abri tout en percevant des intérêts ; les intérêts ont disparu et l’argent n’est plus en sécurité dans les banques qui ont fait main basse sur les dépôts.

Les Libanais se retrouvent ainsi dans la situation de leurs aïeux, à l’époque où l’argent n’existait qu’en liquide et où il était commun de le cacher chez soi, au risque de se faire cambrioler. Un grand bond en arrière qui vient s’ajouter à toutes les régressions spectaculaires que connaît le Liban. (24/11/22)

 

Promotion

Un professeur contractuel de l’Université libanaise vient de présenter sa démission après dix années de bons et loyaux services. Ses maigres émoluments de soixante mille livres par heure, payés avec un retard d’un à deux ans, ne couvraient même plus ses frais de transport pour se rendre à l’université. Afin de subvenir à ses besoins, l’enseignant s’est dégoté un emploi plus lucratif et plus proche : il s’est établi comme concierge dans l’immeuble où il habite ! Il perçoit désormais un salaire bien supérieur à sa misérable rémunération de vacataire, sans compter les nombreux avantages afférents à sa nouvelle fonction : logement, eau, électricité et générateur gratuits. (5/12/22)

 

Le prix d’un enfant

Un nouveau-né décède à l’hôpital Habtour de Hrar au bout de trois semaines en couveuse. L’établissement exige du père deux mille quatre cents dollars américains pour lui remettre le corps de son enfant. L’homme, gardien à l’école publique de Fneideq (Akkar), ne possède que quatre cents dollars. On lui propose alors de céder sa voiture à l’hôpital, le véhicule étant estimé à deux mille dollars. C’est à ce prix que Hussein Baarini a pu sortir son fils de la morgue. Il est rentré à Fneideq, d’abord à pied, puis en taxi-service, portant dans ses bras le petit corps enveloppé d’un linceul.

Histoire banale dans un pays où une grande partie de la population ne bénéficie d’aucune couverture médicale, où les institutions de santé, étranglées par la crise, en sont parfois réduites à des agissements inhumains. Et que font les responsables politiques pendant ce temps ? Ils se chamaillent pour savoir si, oui ou non, la Constitution autorise un gouvernement démissionnaire à se réunir. (8/12/22)

 

Accoucher dans les camps

Le quotidien Al-Joumhouriya rapporte que près de deux cent cinquante mères libanaises accouchent chaque année dans les hôpitaux des camps palestiniens, en raison des tarifs bien moins élevés qu’ailleurs. L’accouchement n’y dépasse pas l’équivalent de cent dollars, et deux cents dollars pour une césarienne. Ainsi, des centaines de Libanaises trouvent refuge dans des camps de réfugiés pour donner naissance à leur enfant. Un indice supplémentaire de la paupérisation qui frappe désormais la majorité des Libanais. (3/1/23)

 

Proies

On vient d’apprendre que cinq jeunes Libanais du Nord, embrigadés par Daesh, ont été arrêtés début décembre alors qu’ils préparaient une série d’attentats. Le groupe projetait, entre autres, de mitrailler une église de la rue Azmi à Tripoli le soir de Noël, de frapper un rassemblement dans le quartier alaouite de Jabal Mohsen et d’attaquer par drones un hôpital ainsi qu’un centre de culte chiites dans la banlieue de Beyrouth.

Ce qui retient l’attention, une fois encore, est l’origine sociale de ces cinq apprentis terroristes. Tous viennent de Mankoubine, l’un des secteurs les plus déshérités de Tripoli et du Liban. À l’instar des quartiers voisins de Tébbéné et de Kobbé, Mankoubine a vu partir en 2021 de nombreux jeunes vers des régions contrôlées par Daesh en Irak. L’une des conséquences les plus funestes de la crise réside là précisément : les jeunes des milieux précaires, déscolarisés très tôt, privés de travail et de perspectives, deviennent des proies faciles pour les recruteurs des mouvements extrémistes. (30/1/23)

 

Autoroute de la démence

Le dollar frôle les soixante-quinze mille livres. C’est le grand plongeon dans l’inconnu. Ne pouvant plus rien espérer d’une classe politique enlisée dans son cloaque, on se demande quel miracle, ou quelle mesure funambulesque de la Banque centrale, pourra encore enrayer la chute vertigineuse. Certains interprètent cette dégradation subite comme une pression exercée sur les partis chrétiens qui, dans leur majorité, refusent de siéger au Parlement et au gouvernement tant qu’un président de la République n’aura pas été élu. Il s’agirait de les faire fléchir sous la pression de la crise, et peut-être de la rue. Fait avéré ou théorie du complot ? Qu’importe, le résultat est le même : le pays repart en roue libre sur l’autoroute de la démence. (14/2/23)

 

Le père absent

Dans le cadre d’un cours de master, les étudiants m’ont présenté deux travaux, une réflexion sur le corpus et un texte autobiographique sur un fait marquant de leur enfance. J’ai été frappé de constater que la majorité des récits racontait la même histoire, la même blessure, la même obsession : l’absence du père. Un père expatrié en Afrique ou en Arabie, laissant derrière lui un enfant meurtri qui ne s’est jamais accoutumé à ce vide creusé dans ses entrailles et qui, des années plus tard, à l’occasion d’un exercice universitaire, a tenté de mettre des mots sur sa peine insoluble.

La lecture de ces textes m’a rappelé combien nombreux sont les foyers libanais qui vivent dans l’attente d’un père parti loin pour assurer une vie digne à sa famille. Tel est le destin de ce petit pays où survivre rime avec partir. (2/6/23)