Écotextes

 

Ce qu’il nous reste

Nayla et moi avons retrouvé la nature dans la réserve de Tannourine après des mois de confinement. La longue frustration décuplait le plaisir éprouvé devant la splendeur des lieux et la variété des paysages : ici une forêt de cèdres à l’ombre accueillante, là une clairière buvant le soleil à pleine gorge, plus loin une pente rocailleuse à découvert, une falaise où s’accrochent miraculeusement des arbrisseaux, un belvédère de karst dominant un vallon et un cirque de collines aux flancs nus ; çà et là des bosquets de calicotomes, d’immenses papillons jaunes, des lézards qui détalent en froissant l’herbe.

Quelques heures plus tard, à Douma, je me suis réveillé en pleine nuit pour sortir à l’air libre : la ligne de crête déployait ses courbes délicates sous le ciel étoilé, pareilles au flanc d’une géante assoupie ; j’ai humé l’atmosphère embaumée de pins, de jasmin, de terre, écoutant l’insondable silence à peine troublé par le frisson des trembles sous la brise.

Ils nous ont tout pris, mais il reste l’essentiel. (25/7/20)

 

Fugue marine

Escapade au bord de la mer. L’air est doux, des nuages floconneux captent les dernières lueurs du soleil englouti par l’horizon. On marche à pas lents, sans entendre ni moteurs ni klaxons, seulement le clapotis des vagues et le bruissement du vent. On savoure la beauté et la quiétude des lieux en contemplant la Grande Bleue. Au loin se profile Beyrouth avec ses contours estompés qui lui donnent un aspect onirique, comme un mirage surgi des eaux. (2/1/21)

 

Soleil

Le balcon est d’un précieux secours pour supporter le confinement. On y sort au moindre rayon de soleil et c’est à chaque fois un plaisir intense de sentir la douce chaleur qui vous pénètre jusqu’aux os. On ferme les yeux pour mieux s’offrir à la lumière, on se relâche, on s’abandonne. Le temps s’arrête, plus rien ne compte que ces quelques instants de bien-être.

Comment font les citadins privés de balcon ou de terrasse ? Quelle consolation offrent-ils à leurs corps épuisés par quinze mois de restrictions en tous genres, de coups de massue, de nausées récurrentes face à l’indécence de la classe politique ?

On nous a volé nos vies et nos biens. Mais il reste le soleil. (25/1/21)

 

De l’enfer à l’euphorie

En ouvrant la porte-fenêtre ce matin, je suis enveloppé par une bouffée d’air tiède qui fleure bon le printemps. Le ciel est sans nuage, la lumière limpide. En une fraction de seconde, un souvenir m’envahit et me projette trente ans en arrière : c’était en mars 1990, il faisait un temps sublime, j’effectuais une randonnée avec quelques amis à Laklouk après plusieurs semaines passées sous les bombes et la mitraille. Le plaisir de retrouver la nature était décuplé par la longueur de la réclusion qui avait précédé cette échappée belle. Je n’oublierai jamais l’euphorie qui me portait alors, l’ivresse de me retrouver dans des lieux aussi magnifiques, avec un ciel d’un bleu profond, des senteurs d’herbes et d’infini, une vue à 360° sur les collines et les vallons environnants, et le silence bien sûr, un silence déconcertant pour mes oreilles accoutumées aux déflagrations, rompu seulement par le bruit de nos pas sur le sentier.

L’irruption de ce souvenir me rappelle combien la nature et le grand air nous manquent après des semaines de confinement. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. 

Soit dit en passant : les leaders politiques de l’époque se nommaient déjà Michel Aoun, Samir Geagea, Nabih Berri et Walid Joumblatt. (2/2/21)

 

Magie du matin

Sortir tôt le matin, parcourir d’un pas vif les rues désertes, se sentir porté par l’air frais aux teintes bleuâtres, tendre l’oreille au roucoulement des pigeons et aux résonances de l’aube… Des sensations anciennes remontent à mesure qu’on s’enfonce dans l’espace transfiguré. On repense à certains voyages quand, les muscles fébriles, le cœur battant, on partait à la découverte d’un lieu inconnu.

Sous l’effet du marasme ambiant, on se ferme peu à peu à l’enchantement du monde, mais certains plaisirs, comme ces flâneries matinales, conservent intactes leur force et leur magie. (23/2/21)

 

Vivre

S’étendre au soleil, se vider de tout sans l’avoir cherché, à la faveur d’un temps rompu. Respirer des effluves intermittents d’iode, d’agrumes, d’herbe sèche, entendre le vent se faufiler parmi les roseaux tout près, en douceur, sans conviction, comme un enfant las de jouer mais jouant quand même, percevoir des coassements dans des mares invisibles, des pépiements épars, le frémissement des vagues, et se dire que la qualité d’une vie se mesure à son degré de proximité avec les pulsations de la nature et les vibrations du monde réel.

C’était hier, quelque part en bord de mer, par inadvertance. Je porte ces quelques moments comme un testament et une promesse. (22/3/21)

 

Viatique

En fin d’après-midi, je longeais le parc des Pins, perdu dans mes pensées, quand j’ai été saisi par une odeur familière, fraîche et acidulée. Mes sens l’avaient reconnue avant que je ne l’identifie : il s’agissait d’un parfum d’agrumes, le même effluve qui m’enveloppe chaque fois que je me rends dans certains villages du Sud où l’on cultive encore ces fruits. C’étaient exactement les senteurs du Sud qui m’emplissaient les narines, charriant dans leur sillage des images de vergers déployés à perte de vue jusqu’à la mer.

Surpris de sentir cette odeur sur un bout de trottoir beyrouthin entre la pinède et l’avenue Omar Beyhum, je me demandais si je n’étais pas victime d’une hallucination quand, soudain, derrière la haie du parc, j’ai remarqué un alignement de quelques orangers au feuillage lustré et sombre que je n’avais pas vus auparavant. Les exhalaisons d’agrumes venaient donc de là.

J’ai emporté avec moi ce précieux instant. Il pourra toujours servir par les temps qui courent. (2/4/21)

 

Jacarandas

Sur un bout de trottoir, en fin d’après-midi, des touches de lumière éparpillées attirent le regard. On s’approche, intrigué par ces petits foyers incandescents, avant de reconnaître des pétales de jacaranda dont le bleu pervenche ressort vivement dans la grisaille du crépuscule.

Chaque année, les jacarandas de Beyrouth nous donnent rendez-vous pour une saison éphémère et subtile. Tout est délicatesse dans cet arbre : la teinte hybride, la floraison fugace, le branchage aéré et gracile, les feuilles caduques aux airs de fougères. Il nous rappelle l’évanescence des choses, mais en même temps, son retour, et celui des arbres florifères qui ornent les rues de la ville (magnolias, flamboyants, frangipaniers…), clament la puissance de la sève et du vivant. En ce printemps 2021 où tout porte à la désolation, leurs fleurs rassurent comme des gages de pérennité et de résistance. (5/5/21)

 

Discordance intime

C’est le retour des beaux jours à Beyrouth. L’air se fait caressant, le ciel est sans nuages, des bosquets de fleurs égayent les rues : bougainvilliers, hibiscus, gardénias, glycines… Quelque chose en vous voudrait être de la fête, vous vous sentez soulevé par des souffles printaniers, une sève heureuse gonfle vos veines, mais simultanément, la réalité humaine vous oppose des faits en contraste violent avec la douceur du monde. Chaque jour apporte sa nuée de mauvaises nouvelles qui vous accablent, vous avez mal pour vos compatriotes, vous avez mal à ce pays qui n’en finit pas de s’enliser.

Le printemps au corps et la mort dans l’âme : discordance intime dont vous êtes l’objet et le témoin, déroutant décalage qui vous en rappelle d’autres dans l’histoire contemporaine, car c’est souvent au moment où revit la nature que les puissances chtoniennes sont les plus virulentes. (7/5/21)

 

Le Liban est ailleurs

Une fin d’après-midi dans une forêt du Metn. Ici, le soleil ne se couche pas au ras de la mer, mais tout en haut, en pleine gloire, sur la crête boisée qui se profile à contre-jour. Avant de disparaître, ses derniers rayons déversent une fine coulée de lumière frisante sur l’immense tapis formé par les cimes des pins parasols, dont le relief bosselé ondoie avec des scintillements de moire. Le regard est hypnotisé par le spectacle. On voudrait étreindre le paysage et l’emporter avec soi, comme au cours de l’après-midi, on a pris le temps de contempler les frêles orchidées, les cistes de Crète, le jaune intense des calicotomes et, partout, ce mariage si typique de la montagne libanaise entre les teintes grises du karst et les infinies nuances de vert.

Le Liban est dirigé par la pire classe politique au monde, c’est entendu. Il traverse une crise sans précédent, c’est un fait. Mais sa nature est là, pérenne, offrant au marcheur une beauté et une diversité extraordinaires. (17/5/21)

 

Brise

Il souffle sur Beyrouth une brise embaumée d’iode qui adoucit les effets de la chaleur humide. Ce vent est si agréable qu’on est tenté de s’immobiliser quelques instants, les yeux clos, pour se laisser envelopper par ses caresses. Ne rien faire, ne penser à rien, se confondre avec les éléments en se mettant au diapason du monde.

On a souvent décrit la beauté d’un paysage, l’harmonie d’un son, la subtilité d’un parfum, la succulence d’une saveur. On ne dit pas assez la douceur de l’air. (24/7/24)

 

Incendies

Des incendies ravagent depuis des jours le nord du pays. D’immenses surfaces boisées sont parties en fumée, des milliers de personnes ont dû quitter leurs habitations. Les moyens déployés pour lutter contre le feu sont dérisoires : quelques équipes de la Défense civile, quatre hélicoptères de l’armée, des volontaires de la région. L’un d’eux, un adolescent de quinze ans, y a laissé la vie.

Le Liban croule sous une dette de quatre-vingt-dix milliards de dollars. Qu’ont fait les pouvoirs publics de cet argent ? À voir l’état du pays, pas grand-chose. En tout cas personne parmi les responsables n’a estimé que nos forêts représentaient une richesse suffisamment rare et précieuse pour être protégée avec une flotte d’avions bombardiers d’eau. Le Liban ne dispose d’aucun Canadair, alors que le coût de ces avions aurait constitué une part infime des sommes colossales détournées par la classe politique. Pire encore : en 2009, l’ONG Akhdar Dayem a offert trois bombardiers d’eau Sikorsky au gouvernement libanais ; ils sont hors service depuis des années, faute d’entretien et de pièces de rechange…(30/7/21)

 

Le pays réel

Il y a un décalage constant entre la représentation du Liban et sa réalité. En cette période de crise où les difficultés et les frustrations s’accumulent, où le monde nous observe avec une stupeur teintée de commisération, notre perception subjective du Liban est assombrie par l’épreuve collective. C’est un Liban éclopé que nous portons en nous. Un Liban blessé, décomposé, rompu. Or le pays réel a peu à voir avec cette image intériorisée d’un Liban moribond qui suscite la pitié et la raillerie. Le vrai Liban n’a que faire de nos problèmes politiques et économiques. Il demeure égal à lui-même, malgré l’ouvrage des hommes.

Cette pensée trotte dans mon esprit tandis que je flâne à l’ombre des pins, quelque part dans la montagne. Chaque pas me réconcilie avec ma terre, chaque son, chaque arôme, chaque tableau, du plus humble buisson au panorama grandiose sur les collines alentour. (7/8/21)

 

Chemins de fer

C’est un morceau de France enfoui dans les bois, une gare désaffectée gardée par des eucalyptus, des pins et des chênes, au milieu d’un silence troublé seulement par les cigales. Le nom de la gare demeure visible sur la façade, en caractères latins et arabes : Araya-Chouit. Le bâtiment a été inauguré en 1895. Il tient encore debout, par miracle, portant témoignage au cœur de la montagne libanaise de l’architecture ferroviaire française du XIXe siècle. Ici des trains à vapeur débarquaient et embarquaient des voyageurs. Ici des portefaix chargeaient des malles sur des charrettes. Ici un chef de gare jouait au chef de gare, un œil sur l’horloge murale, l’autre sur les quais.

À la veille de l’Indépendance, le Liban comptait quarante-cinq gares et quatre cent dix-sept kilomètres de chemins de fer. Plus aucun train ne circule aujourd’hui. La ligne qui relie Dora à Jbeil a été furtivement rétablie dans les années 90 : je me souviens avoir pris ce tortillard qui roulait à la vitesse d’une carriole en raison des nombreux obstacles dressés sur les rails ; tous les deux ou trois cents mètres, l’engin s’arrêtait, bloqué par une voiture, un arbre arraché, une tôle ondulée emportée par le vent, et c’était à nous, passagers, qu’incombait la tâche de dégager la voie ! Nous débarquions comme un seul homme pour écarter l’obstacle et permettre au train de poursuivre sa route.

Avec la crise, on parle de plus en plus de remettre les trains en marche. Il n’en sera rien, évidemment, faute de volonté politique. (9/8/21)

 

Aajaltoun

Un songe de pierre et de brume, des allées fleuries bordées de vieilles demeures silencieuses, des églises repliées sur leurs mystères, des arbres cois sous un ciel à portée de cimes.

Et l’envie de demeurer ici, au cœur de cette beauté tranquille, dans la paix d’un lieu sorti du temps.

C’était Aajaltoun, tout à l’heure, en fin de journée. (2/10/21)

 

Cathédrale aviaire

Deux ficus géants croisent leurs imposantes ramures au-dessus d’un plan d’eau où se reflètent le feuillage et un ciel immaculé. On entend les frais débordements du bassin et les pépiements d’oiseaux qui ruissellent par centaines des branchages. On contemple la voûte vert sombre de cette cathédrale aviaire et l’on savoure ce moment de grâce.

Instant magique, tout à l’heure, place Samir Kassir, journaliste assassiné par le régime syrien en juin 2005. (24/10/21)

 

Hiboux

Des chasseurs ont filmé des hiboux piégés à la glu dans le nord du pays. Les oiseaux apparaissent figés sur les branches, les uns enfouissant la tête dans leur plumage, les autres battant des ailes par intermittence, sans conviction, comme s’ils mesuraient la vanité de leurs efforts.

La chasse des rapaces nocturnes est interdite au Liban, de même que la chasse à la glu. Cela n’empêche pas les braconniers de s’adonner à leur activité, prétextant la crise et le chômage. Un argument que brandissent pareillement les bûcherons sauvages qui déboisent les collines du Akkar et d’ailleurs. (16/11/21)

 

Les recycleurs

Avenue Saeb Salam, un homme jette un gros sac noir dans une benne à ordures. Aussitôt un adolescent surgi de nulle part se précipite sur le sac, l’éventre, en extrait une bouteille en plastique et quelques menus objets qu’il met de côté. Ses gestes sont précis et rapides, son expression absolument neutre, dénotant une longue expérience dans le traitement des déchets.

Si le recyclage se fait au Liban, c’est en partie grâce à ces jeunes chiffonniers, pour la plupart venus d’ailleurs, qui écument nos poubelles afin d’en tirer les sources de leur subsistance. (25/11/21)

 

Solaire

Le Liban accusait un retard incompréhensible dans le recours à l’énergie solaire (encore un exploit à mettre au crédit de la classe politique). Or depuis un an, sous la pression de la crise, on assiste à un bond extraordinaire dans ce secteur et l’on voit fleurir des panneaux photovoltaïques sur tous les toits. Il aura donc fallu l’écroulement de la livre, et avec elle de l’électricité publique, pour que le Liban rattrape un peu de son retard dans le domaine des énergies renouvelables. Mieux vaut tard que jamais.

Le gouvernement gagnerait à investir davantage dans l’énergie solaire. En plus de la carte d’approvisionnement promise aux plus démunis, il serait judicieux, et moins coûteux à moyen terme, d’offrir un système solaire gratuit à toutes les familles à faible revenu. (1/12/21)

 

Lever le nez

Ciel splendide tôt ce matin sur Beyrouth. Des escadrons de nuages partent à l’assaut de la montagne, tandis que les premiers rayons du soleil embrasent l’avant-garde de ce régiment blanc. Du côté de la mer, aucun nuage en revanche : une page immaculée aux teintes bleuâtres.

On est saisi par tant de beauté, et l’on demeure là, contemplatif, se promettant de se rappeler plus souvent que le Liban ne se résume pas à sa crise, que la vie ne se réduit pas aux contingences et qu’il est bon de lever le nez vers le ciel de temps en temps. (5/12/21)

 

Les champs de l’aéroport

Depuis le pont de Khaldé, on aperçoit une vaste étendue de verdure qui s’étend jusqu’à la mer. Il ne s’agit pas d’une plaine agreste au sud de la capitale, mais de l’aéroport de Beyrouth. Quand on emprunte régulièrement ce pont, on prend l’habitude d’observer les teintes changeantes de la végétation qui borde les pistes. Les tons varient du chaume clair au malachite, en passant par toutes les nuances du jaune, du beige, du brun et du vert.

C’est ainsi qu’au lendemain des précipitations abondantes de mercredi, l’aéroport de Beyrouth a pris des allures champêtres en cette fin de semaine, dégageant sous le soleil revenu une impression de quiétude et de liberté. (12/12/21)

 

La nouvelle corniche

Le front de mer, c’est le havre du pauvre : tout y est gratuit pour les familles beyrouthines qui cherchent une sortie à moindres frais. Rien, ici, pour tenter les enfants, ni étals de confiseries, ni vendeurs de ballons, ni manèges, ni autos-tamponneuses. Seulement un loueur de vélos. Les parents offrent à leurs petits ce qui n’a pas de prix : le soleil d’hiver, un espace immense et la mer à perte de vue, sans jamais se retrouver dans la situation désagréable de refuser quelque chose à leur progéniture parce qu’il faut faire attention, parce que ce n’est plus comme avant, tu sais, on a déjà dépensé beaucoup d’essence pour venir jusque-là.   

Le seul ennui est que la nuit tombe tôt et vite. Dès 16 h 45, il commence à faire sombre, et à 17 h, les cortèges heureux ont déjà pris en silence le chemin du retour. (27/12/21)

 

Cimes

Parenthèse de soleil entre deux périodes de pluie et de grisaille. Le ciel est d’un bleu cobalt, la lumière cristalline, l’air léger et pur. Vers cinq heures de l’après-midi, sur les hauteurs du Kesrouan, les sommets enneigés se drapent d’une étonnante teinte rosée. Il y a quelque chose d’irréel dans cette coloration délicate qui tranche avec le vert intense des collines en contrebas. La visibilité est si parfaite que les cimes lointaines semblent à portée de main. (22/1/22)

 

Pinède

On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, disait Héraclite. Et l’on ne se promène jamais deux fois dans la même forêt. De saison en saison, la pinède de Aaraya se révèle sous un jour différent. Cet après-midi, les sérénades des oiseaux étaient couvertes par un concert de ruissellements et de cascades : l’eau était partout en abondance, jusque dans l’air où des nappes de brume filtraient la lumière du soleil. On voyait aussi quelques arbres abattus par la dernière tempête, exhibant les moignons de leurs troncs brisés. Même si la nature a la capacité de se régénérer pour peu qu’on la laisse tranquille, et à Aaraya on la laisse manifestement tranquille, la vue de ces pins à terre a peiné les promeneurs, leur rappelant un autre spectacle de désolation ; à Horch Kfoury, à Beyrouth, les arbres étouffés par les immeubles et la pollution se délitent et cèdent l’un après l’autre sous les bourrasques. (19/2/22)

 

Face à la nuit

Promenade au crépuscule à Aajaltoun. La lumière déclinante brouille le relief et les teintes. Seules les grappes de glycines en fleur flamboient avec une intensité extraordinaire, répandant à profusion leurs senteurs fraîches et épicées. Autre pied de nez à la nuit : la pleine lune, immense et éclatante, qui surgit derrière la montagne où scintillent les premières lueurs du soir. (16/4/22)


Vélo

Le monde a célébré aujourd'hui la journée internationale de la bicyclette. Évidemment, le Liban officiel n’a pas jugé bon de marquer le coup, ce qui reflète le désintérêt des autorités pour le vélo et les transports écologiques en général, un désintérêt incompréhensible quand on songe au prix de l’essence et au taux de pollution dans la capitale.

Voilà plus de vingt ans que la municipalité de Beyrouth nous promet des pistes cyclables. En avril 2017, un programme de vélos en libre-service a été lancé sous l’égide du Premier ministre Saad Hariri, qui a posé devant les photographes juché sur une bicyclette. Bilan de cette belle initiative ? Aucune piste cyclable n’a été créée depuis (alors qu’on nous annonçait seize kilomètres de couloirs réservés aux bicyclettes !), et l’unique station de vélos en libre-service a vite fait de disparaître. Rien de nouveau sous le soleil en somme : un effet d’annonce, des engagements solennels, parfois aussi des aides détournées, et au bout du compte, du néant. 

Depuis ses trois ans, Riwan utilise son vélo pour se rendre à l'école. J'aimerais pouvoir lui dire qu'un jour prochain, il pourra circuler à bicyclette dans toute la ville et en toute sécurité. Mais je m'en garderai bien. Il n'est pas bon de mentir aux enfants. (3/6/22)


Sacs en plastique

Je me présente à la caisse d’une boulangerie rue de Damas. Le jeune caissier m’annonce en arabe le montant à payer, puis, se ravisant, me le répète en anglais : ninety-four thousand please. Je signale au jeune homme que je suis libanais et qu’il peut par conséquent s’adresser à moi dans la langue du pays. Le garçon s’excuse et m’explique qu’il m’a pris pour un étranger.

Je lui demande pourquoi.

- Vous avez rangé vos achats dans votre sac à dos sans prendre de sac en plastique.

Faut-il en déduire que les seules personnes, ou du moins la grande majorité des personnes à faire l’effort d’éviter les sacs en plastique à Beyrouth sont des étrangers, en l’occurrence des Occidentaux résidant dans notre ville ? (5/9/22)

 

L’odeur du Sud

Débarqué au crépuscule dans une maison paisible de la montagne, je remarque une plante sur un vieux muret de pierre. Elle n’était pas là lors de ma dernière visite. Ne parvenant pas à l’identifier, je me penche pour la sentir : l’émotion me submerge aussitôt ; j’ai reconnu le parfum du basilic ! Le basilic, c’est l’odeur du Sud, du Sud extrême, la maison de Markaba où vivait ma grand-mère, située à quelques centaines de mètres de la frontière, d’où, enfant, je voyais des soldats israéliens nous observer du haut de leur mirador. (8/10/22)

 

Sortir du temps

Dans un coin de la montagne, cueillette artisanale des olives, sans gaule, ni secoueur, ni peigne vibreur. Sans filet ni nacelle non plus. Simplement la suspension silencieuse dans la légèreté des branches, le sac accroché à l’avant-bras, la main grappillant par poignées des drupes lisses et fermes.

Cueillir des olives, c’est sortir du temps, c’est reléguer les contingences au-delà des frondaisons couleur de jade et de roc. On se confond avec son acte. On s’affranchit de soi-même. (30/10/22)

 

Des Québécois à Beyrouth

À quoi reconnaît-on un Québécois ? À l’intérêt qu’il porte aux arbres ! Je viens d’en faire l’expérience en me promenant avec un groupe d’artistes fraîchement débarqués de la Belle Province. Ils marchaient le nez en l’air, attentifs à chaque arbre, m’interrogeant sur les jacarandas qui bordent la rue de Damas, s’extasiant sur les palmiers de la Faculté de médecine, s’étonnant d’un pin sylvestre aux allures de saule pleureur.

L’attention à la nature est une affaire d’éducation et de culture. Les Québécois n’en manquent pas visiblement. (2/11/22)

 

Les signes du ciel

Trois formations nuageuses superposées dans un ciel bleu crépusculaire. La première, grise, lacérée, arbore une allure funèbre et comminatoire. La deuxième affiche des efflorescences plus claires, mieux dessinées, au contour parfaitement détaché. Et la troisième, trônant au-dessus des autres, est assez haute pour accrocher les derniers rayons du soleil couchant. Ses bulbes sont si nets qu’on les croirait irréels, d’une beauté splendide, avec leur forme épanouie et leur couleur rose vif. 

Le ciel est chargé de signes en ce 22 novembre, fête de l'Indépendance. (22/11/22)

 

Espaces verts

Du neuvième étage de mon lieu de travail, la vue embrasse le quartier de Ras el-Nabeh, le flanc sud d’Achrafieh et la rue de Damas qui file jusqu’au carrefour de Sodeco. Partout des constructions, des immeubles, des tours.

Pourtant, il existe quelques espaces verts visibles çà et là. Ce ne sont ni des parcs ni des jardins publics ouverts aux riverains en quête de calme et de verdure. Ce sont des cimetières. (24/5/23)

 

Villa Catafago

Pendant longtemps, à l’intersection de la rue Catafago et de l’avenue Sami el-Solh, on pouvait voir une belle villa nichée dans un écrin de verdure. Il y avait là des pins parasols, des ficus, des bougainvilliers, de la glycine, entre autres arbres et plantes. On avait beau savoir que le lieu avait servi de siège à une organisation paramilitaire durant la guerre civile, on y était attaché et on redoutait le jour où il connaîtrait le destin de ses semblables à Beyrouth.

Le jour est arrivé. Des engins de chantier ont débarqué un matin pour raser la villa et arracher la végétation, n’épargnant que la haie périphérique et un pin solitaire. L’endroit est maintenant un terrain ras et caillouteux qui sert de parking, en attendant qu’une tour y soit édifiée, à l’instar de celle en voie d’achèvement élevée un peu plus bas sur l’avenue. (30/5/23)

 

Harmonie

Pianotement de la pluie sur le rebord de la fenêtre, senteurs de bois et de terre détrempée, coulis continus de fraîcheur apaisante. Le corps s’allège à mesure qu’il se livre à la grâce de l’air. C’était ce matin, sans crier gare, au revers du temps. L’harmonie est toujours à portée d’oreille ; c’est juste une question d’écoute. (29/8/23)

 

Ramlét el-Bayda

Un ponte fortuné, soutenu par la classe politique, a réussi ce qu’on n’aurait jamais cru possible ni imaginable, y compris au Liban : la construction d’un immeuble à même la plage ! La belle plage de Ramlét el-Bayda, qui était restée immaculée pendant des siècles, dessinant une large anse au sud de la capitale, est désormais défigurée à l’une de ses deux extrémités par une bâtisse massive d’une laideur indéfendable (fût-elle jolie que cela n’aurait rien changé à son aberration). D’où qu’on regarde la plage désormais, la perspective est brisée par cette immense verrue de béton. Quelques associations et hommes politiques indépendants ont bien essayé d’empêcher le désastre. Rien n’y a fait. La construction s’est poursuivie avant de s’achever en 2019 : un immeuble se dresse dorénavant à Ramlét el-Bayda, s’incrustant à jamais dans le paysage avec sa hideur et son incongruité.

La fureur à Gaza. Le lucre à Beyrouth. La déraison là-bas. La corruption ici. (24/12/23)

 

Le monde réel

En analysant avec les étudiants un poème de Nadia Tuéni, je me suis rendu compte que le Liban décrit dans le texte leur était, sinon étranger, en tout cas peu familier. Le Liban des « villages escarpés », des « vignes sous le figuier », des « sentiers qui mènent au bout d’un nuage », n’est pas tout à fait leur Liban, eux qui sont en majorité des habitants du Grand-Beyrouth, ayant peu de contact avec l’arrière-pays. Quand, à propos d’un vers, j’ai évoqué les effluves de la terre après les premières pluies de septembre, ils m’ont opposé la même incompréhension. L’un des étudiants a dressé un parallèle entre la poésie de Tuéni et l’imagerie libanaise surannée véhiculée par les chansons des Rahbani.  

L’exode rural, l’urbanisation et la guerre ont accouché d’une génération déconnectée de la montagne. En est-elle pour autant ancrée dans la ville ? Je ne le crois pas. Si elle est reliée à quelque chose, c’est surtout à ses écrans, et c’est un défi de tous les jours que de lui ouvrir les yeux sur le monde réel. (24/1/24)

 

Tentacules

Je trace mon chemin entre des morceaux de ciel tombés par terre : une constellation de flaques formées par les dernières pluies. Je longe un terrain vague envahi d’herbes sauvages, puis un vaste champ de roseaux où se faufile un vent irrégulier, chuintant et facétieux. Plus loin, une rangée d’eucalyptus veille sur le silence des lieux, troublé seulement par les chants des oiseaux. Un chien errant m’accompagne sur quelques dizaines de mètres, noir et affairé, avant de disparaître dans les buissons qui protestent furtivement à son passage. Du haut d’un monticule couvert de cyclamens et de pissenlits, un olivier attend tranquillement la saison des olives.

C’était ce matin, non pas au cœur de la montagne, ni à proximité d’un village, mais aux portes de la capitale, dans une improbable bifurcation qui relie la bruyante et encombrée corniche Pierre Gemayel au non moins bruyant et encombré boulevard Émile Lahoud. Cette route bucolique n’en a certainement pas pour longtemps. Crise ou non, il s’élèvera ici dans les prochaines années des barres d’immeubles sans espaces verts, assiégées par la tôle et les klaxons. Là où mes pas cheminent seuls dans le silence, le trafic routier de Beyrouth étendra ses tentacules, et ce vestige d’un temps englouti, où je trouvais refuge à l’époque du confinement, aura totalement disparu. (9/3/24)

 

Glycine

La glycine blanche au parfum capiteux, comme un cœur démultiplié dans le crépuscule, vibre d’une incandescence de braise sous son éclat nivéal. Ses lanternes illuminent votre chemin le long des rues silencieuses et, quand vous regagnez votre demeure aux éclairages artificiels, elles continuent de flamboyer en vous avec l'intensité d’un souvenir indélébile. (23/4/24)

 

Faune

La police a arrêté un braconnier qui se livrait à la vente illégale d’oiseaux sur Internet (pélicans, hiboux, huppes, éperviers, etc.). La nouvelle est réjouissante quand on connaît l’inertie habituelle des autorités. C’est une association vouée à la protection des animaux qui a signalé le trafic aux forces de l’ordre. Les ONG vouées à la cause animale sont nombreuses et tentent de combler les défaillances des pouvoirs publics qui invoquent régulièrement le manque de moyens, excuse facile destinée à cacher leur absence de bonne volonté. La désinvolture du braconnier, qui postait les photos des oiseaux à vendre sur les réseaux sociaux, est un indicateur éloquent du sentiment général d’impunité dans ce domaine.

Pour un braconnier inquiété, des centaines d’autres continuent de sévir contre la faune libanaise. La nouvelle est bonne à prendre quand même. Il y en a si peu par les temps qui courent. Et l’on se réjouit d’apprendre que les oiseaux saisis ont été confiés à la Lebanese Association for Migratory Birds qui va prendre soin d’eux en vue de les relâcher. Je pense en particulier à ce hibou qu’une photo montre dans une caisse, l’air flapi, brisé, résigné à son sort, ignorant que bientôt il retrouvera son milieu naturel. (17/6/24)

 

Jardin William Hawi

Le jardin William Hawi fait partie des rares espaces verts de Beyrouth. Un des plus petits aussi, ne dépassant pas les 400 m2. Aménagé autour d’une fontaine en pierre, il constitue une oasis agréable dans le quartier densément peuplé de Geitawi, entre l’hôpital du même nom et l’hôpital Saint-Georges. Il m’est souvent arrivé d’y faire une halte pendant mes vadrouilles beyrouthines. J’y croisais surtout des enfants et des retraités.

Mes pas m’y ont mené aujourd’hui après une longue absence. Quelle ne fut ma surprise en découvrant les lieux fermés et complètement à l’abandon. Les arbustes et les plantes n’ont pas été élagués depuis belle lurette, les herbes sauvages ont envahi les allées, on voit partout des ordures : cannettes, bouteilles, mouchoirs… Un spectacle de désolation qui surprend à une époque où Beyrouth semble faire peau neuve après des années de crise et de guerre. Le jardin, en plus, porte le nom de William Hawi, figure iconique des Forces libanaises, lesquelles FL, grand parti chrétien, sont très puissantes dans le quartier.

Que se cache-t-il derrière cet abandon ? Un conflit, une négligence, un projet immobilier ? L’avenir le dira. (15/10/25)

 

Les Pins parasols

Étrange, la destinée des pins parasols : ils gravissent seuls les marches du ciel, sans tendre la main à personne, reclus dans leur carapace mouchetée d’écailles. Plus concentrés qu’un stylite sur sa colonne de prière, ils poursuivent leur ascension verticale, et on les croit à tort renfermés, farouches, hostiles à leurs congénères, lancés à jamais dans une équipée solitaire que seuls arrêteront les nuages. Mais non : ces créatures fuselées, reines du chacun-pour-soi, sont en réalité sociables et solidaires. Leur dessein altruiste se manifeste au pinacle de leur essor : les anciens solitaires s’agrippent à leurs voisins et les enlacent dans une étreinte que rien, jamais, ne défera. Ensemble ils forment un immense tapis au relief bosselé qui ondoie avec des scintillements de moire, comme pour célébrer leur dilution heureuse dans le destin collectif. (21/10/25)

 

Marcher dans le temps

Promenade sur un sentier antédiluvien bordé d’oliviers si vieux que leurs immenses troncs noueux semblent comme minéralisés, pareils à des roches calcaires fendillées par l’érosion. Des massifs de karst, justement, on en trouve partout sur ce chemin qui relie Jeïta à la grotte éponyme, des plateaux aussi grands que des terrains de tennis, offerts au soleil, où l’eau et le vent se sont amusés à tracer de profonds sillons, tout en ciselant çà et là des encoches disséminées telles des empreintes.

Au Liban, quand on évolue dans l’espace, c’est dans le temps qu’on marche. (26/10/25)

 

Parenthèse

Comme je le fais souvent, je m’engage ce matin dans l’allée ombreuse qui relie le Musée national à la Direction générale des Antiquités, un passage court mais agréable qui contraste avec le vacarme des rues adjacentes encombrées de tôle et de klaxons. À peine franchi le portail qui sépare le musée du chemin, je suis happé par une forte et fraîche odeur de chlorophylle : un jardinier est en train de tailler les haies à grands coups de cisailles qui rythment la pénombre des lieux.

Je ne peux pas m’arrêter, je ne peux pas poser mon sac et m’installer sur le banc ; je peux seulement ralentir pour savourer, le temps de quelques pas, une sensation qui me projette dans un temps heureux aux contours indéfinissables. (29/10/25)

 

Prewedding à Jeïta 

On croyait la grotte de Jeïta en de bonnes mains. C’est quand même un joyau de notre patrimoine : le nombre de visiteurs par heure est limité et une équipe de spéléologie veille scrupuleusement à la protection des lieux. Il est interdit d’y prendre des photos et des vidéos, de toucher les formations géologiques, de courir dans les allées, de faire du bruit et de parler fort.

Or voilà qu’à la faveur de vidéos fuitées et partagées abondamment sur les réseaux sociaux, l’on apprend qu’une fête a été organisée dans la grotte de Jeïta ! Non pas une petite fête en comité restreint, mais un « prewedding » (sic) à grande échelle où étaient conviées cent vingt personnes. Sur les vidéos, on voit distinctement une foule d’individus se trémoussant sur une musique rythmée à plein volume, le tout sous un puissant éclairage. De plus, les convives se pressaient sur des passerelles fragiles qui ne sont pas conçues pour supporter un tel poids et qui auraient pu céder avec les conséquences qu’on imagine.   

Au-delà du traitement réservé au patrimoine naturel et archéologique au Liban, ainsi qu’à l’environnement en général, ce que cette lamentable affaire dit de nous se résume en une formule : l’argent roi. On peut tout acheter au pays du Cèdre, des diplômes, des juges, des policiers, et même le droit de mettre en péril la plus belle et la plus grande de nos grottes. Une somme de trente mille dollars aurait été versée à la municipalité de Jeïta pour obtenir l’autorisation d’y organiser cet indispensable et essentiel « prewedding », dernière lubie de la bourgeoisie libanaise. (5/11/25)

 

Le Coq de Sioufi 

Un coq résiste. Le dernier. Anachronique. Obstiné. Dans la montée Sioufi qui mène au jardin du même nom, il existait dans le temps une série de vieilles bâtisses à flanc de colline en dessous de la route, auxquelles on accédait par des escaliers raides qui conduisaient à un dédale de paliers et de terrasses. Ces constructions étaient habitées par une population pauvre, à laquelle se sont ajoutés des travailleurs immigrés au fil des décennies.

Après la fin de la guerre civile, j’ai vu disparaître l’un après l’autre ces vieux immeubles, remplacés par des tours résidentielles destinées à des habitants plus fortunés. À présent, il n’en reste plus qu’un seul, ultime témoin de l’époque d’avant-guerre, et comme pour symboliser cette survivance archaïque, chaque fois que je passe dans le quartier le matin, j’entends un chant de coq qui semble défier le flot de voitures engouffrées sur le boulevard Pierre Gemayel en contrebas.

Combien de temps tiendront encore ce coq et le bâtiment qui l’abrite ? Très peu sans doute. (6/11/25)

Scènes de rue

 

On a des sous

Avenue Bechara el-Khoury, trois garçons basanés, pieds nus, hèlent un van qui poursuit son chemin. L’un d’eux brandit un billet de mille livres en hurlant : on a des sous, on a des sous ! Le van freine, fait marche arrière et les embarque. (6/7/20)

 

Crédit

Dans un village du Kesrouan, sur la vitrine d’un boucher, la photo de sainte Thérèse de Lisieux dont les reliques ont fait jadis le tour des églises locales. Sous la photo, une citation de la petite Thérèse : « Je n’ai jamais donné au Bon Dieu que de l’amour, et il ne me rendra que de l’amour. » Juste à côté de l’affiche, cet avertissement manuscrit : « La maison ne fait pas crédit. » (8/7/20)


Regard

Un homme âgé assis sur un banc. Son visage est bouffi, ses lèvres exsangues, entrouvertes sur un souffle que j’imagine court. Ses yeux captent les miens et ne les lâchent plus. Je détourne le regard, passe mon chemin, mais au moment de disparaître à l’angle d’un immeuble, je jette un dernier coup d’œil sur l’individu. Il me fixe encore de son regard d’outre-tombe, comme un vieux remords. (11/7/20)

 

Voyages

Sous le pont de Cola, je longe un car qui exhale une puissante odeur de mazout. Je devrais presser le pas et m’en écarter ; je ralentis au contraire, me laisse envelopper par l’effluve chimique qui m’évoque des souvenirs de voyages. Je revois des rangées de pullmans rutilants dans des gares routières en Turquie, au Maroc, en Malaisie, en Pologne... L’odeur du mazout comme un parfum de large et de liberté. (13/7/20)

 

Le skieur de Tahwita

Près des terrains municipaux de Tahwita, un skieur nautique d’un genre nouveau. Penché en arrière pour résister à la traction, il glisse sur une mer de bitume, tiré, non par un hors-bord, mais par deux chiens piaffant d’impatience. Le jeune barbu tient le palonnier d’une main, de l’autre son téléphone portable qu’il ne quitte pas des yeux. (26/11/20)

 

Message

Expérience troublante hier. J’ai d’abord croisé un homme qui ressemblait beaucoup à mon oncle H., décédé en novembre 2019 : la même carrure fatiguée d’ancien lutteur, le même crâne dégarni, la même face rougeaude et pleine. Quelques minutes plus tard, je suis tombé sur une dame blonde dont les traits fins, les yeux clairs et la silhouette potelée couverte de noir m’ont évoqué d’une manière irrésistible ma grand-mère disparue en 1992.

Les deux personnes portaient leur masque sur le menton. J’ai eu l’impression que l’une et l’autre – mais peut-être était-ce une autosuggestion – me dévisageaient avec insistance, comme si elles cherchaient à me dire, ou à me signifier quelque chose. (26/2/21)

 

Animalerie

Non loin de l’hôpital Makassed, mon œil est attiré par la vitrine d’une animalerie : quatre tortues énormes se partagent l’espace d’une petite cage où elles sont réduites à se chevaucher. Juste à côté, un chat adulte est enfermé dans une cage minuscule, le poil blanc, le regard morose, sans aucune possibilité de mouvement sinon de tourner sur lui-même, la tête poussée vers le bas par les barreaux supérieurs de sa prison. Des animaleries comme celle-ci, j’en vois souvent dans les rues de Beyrouth. Les bêtes y sont gardées dans des conditions déplorables, au vu et au su des organismes concernés qui ne font rien pour mettre un terme à cette situation.

Durant mon enfance, dans les années soixante-dix, les gens avaient coutume de brocarder l’unique association dédiée à la défense de la cause animale. Qu’on s’occupe des êtres humains avant de s’occuper des bêtes ! s’exclamait-on. À quoi les amis des bêtes rétorquaient que la protection des animaux n’était pas incompatible avec la défense des droits humains, bien au contraire. Depuis cette époque lointaine, d’autres associations de même inspiration ont été fondées, le regard collectif sur l’animal a évolué, mais le chemin est encore long avant que les droits les plus rudimentaires des animaux ne soient respectés sous nos latitudes. (27/2/21)


Le panier suspendu

Rue Msaytbeh (dans le quartier du même nom), je suis tombé sur un objet que je n’avais plus vu à Beyrouth depuis des lustres : un panier en osier muni d’une corde fixée à son anse servant de monte-charge pour les courses. Dans mon enfance, on voyait partout ce panier qu’on suspendait aux fenêtres et aux balcons en déroulant la corde jusqu’à l’épicerie au bas de l’immeuble, ou à proximité. Le dékkanjé le réceptionnait, y trouvait de l’argent (quand le paiement ne s’effectuait pas à crédit) et un bout de papier où était griffonnée la liste des produits désirés. Le temps d’être rempli et le panier remontait avec les articles et la monnaie. La commande pouvait se faire oralement : tout le quartier apprenait alors qu’Émm Samir avait besoin de 200 g de kashkaval, d’une demi-douzaine d’œufs et d’un kilo de tomates, mais « pas trop mûres comme la dernière fois, Allah ykhallik ya Abou Fouad ».

Cette pratique a presque disparu. Aujourd’hui, l’épicier reçoit les commandes par WhatsApp et envoie son petit livreur chez les clients. Dans les familles bourgeoises, c’est l’employée de maison qui descend chercher les produits. L’émancipation progressive de la femme n’est pas étrangère non plus à la disparition du panier volant : les femmes ne sont plus cantonnées au foyer ; elles travaillent, sortent régulièrement, font elles-mêmes leurs courses.

Le panier suspendu de la rue Msaytbeh m’a ramené un tas de souvenirs. Il m’a fait penser, aussi, que cet outil aurait pu connaître une deuxième jeunesse au temps du coronavirus et du confinement. (26/3/21)


Klaxons

À Beyrouth, on corne comme on respire. Il existe peu de villes où l’avertisseur porte aussi mal son nom. Ici, le klaxon ne sert pas à « avertir », ou si peu. Sa fonction principale n’est pas d’alerter sur un danger, mais d’exprimer son mécontentement. Les Beyrouthins sont tellement accoutumés aux claquesons (Queneau) qu’ils n’y prêtent guère attention. Ils ont acquis une immunité collective qui les met à l’abri de ce désagrément sonore.

Ce n’est pas le cas des étrangers en visite au Liban qui sursautent à chaque coup de klaxon. La semaine dernière, l’université a reçu une professeure française qui a dispensé un séminaire de littérature. La dame s’adressait à son auditoire dans une salle du deuxième étage donnant sur la rue de Damas encombrée de véhicules. Les fenêtres étaient grandes ouvertes et de temps en temps, un klaxon rageur retentissait, déclenchant en réponse un autre non moins furibard, et souvent un troisième, et un quatrième. L’enseignante se figeait à chaque fois, jetait un coup d’œil inquiet au dehors, se demandant quel drame urbain pouvait bien se dérouler au pied de la Faculté des Lettres pour justifier un tel concert de cornes. Au bout de plusieurs interruptions, elle a fini par s’y faire, se disant sans doute qu’il s’agissait d’une coutume locale dont il serait malséant de se plaindre devant les étudiants autochtones qui, eux, affichaient une indifférence imperturbable au vacarme de la ville. (20/12/21)

 

Beyrouth-Rome

En relisant les Nouvelles romaines d’Alberto Moravia, je me suis laissé aller à une songerie décalée sur Rome et Beyrouth.

Rome est la ville aux sept collines. Beyrouth aussi peut revendiquer plusieurs collines : Achrafieh, Msaytbeh, Tallét al-Khayyat, Tallét el-Drouz, Batrakiyeh, Al-Malaab, As-Sarail, etc. Rome a sa roche Tarpéienne d’où l’on précipitait les condamnés à mort. Beyrouth a sa falaise de Raouché d’où les désespérés se jettent dans le vide.

D’autres points communs existent : les deux villes se situent au centre-ouest des pays dont elles sont les capitales ; le climat est comparable ; la mer n’est pas éloignée de Rome, elle enveloppe Beyrouth de toutes parts... Mais une différence majeure sépare les deux cités : l’une a préservé son patrimoine architectural qui lui procure aujourd’hui une identité reconnaissable entre toutes. L’autre a sacrifié le sien sous la pression des promoteurs qui ont rasé des centaines de demeures historiques pour ériger à leur place des immeubles et des tours. La capitale libanaise présente désormais un aspect hétéroclite qui fait penser au mot de Nadia Tuéni dans Au-delà du regard : « Beyrouth fut à l’architecture ce que l’écriture automatique fut à la littérature. » (22/2/22)

 

Librairies

Une nouvelle librairie vient de fermer ses portes : l’emblématique Way in de la rue Hamra, fondée en 1971. Que les librairies disparaissent l’une après l’autre n’a rien de surprenant. Ce qui étonne est d’en voir encore ouvertes. La crise et la lecture numérique n’expliquent pas tout. J’ai été élevé dans l’idée que le livre constituait un passage obligé vers le savoir, le développement personnel et l’épanouissement intellectuel. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le livre a perdu son capital symbolique et sa place au cœur de la vi(ll)e.

Il y avait quatre librairies à Badaro quand j’étais enfant : Sélection, Omnia, Phénicie et Moutrane. La première est devenue un café, la deuxième une pizzeria, la troisième un local désaffecté et la quatrième ne vend plus de livres (elle n’en a jamais beaucoup vendu en réalité). (1/3/22)

 

Fardeau

Enfants à vélo, joggeurs encasqués, baigneurs dans les criques, pêcheurs sur les récifs, couples appuyés sur la rambarde ou prenant un selfie : c’était cet après-midi sur la corniche. La mer, calme et étincelante, avait repris ses atours d’été.

Au niveau de l’université américaine, je remarque un individu traînant par la main un homme plus âgé (son père ? son grand-père ?). Le pas hésitant et le regard égaré du vieux monsieur semblent indiquer un problème de sénilité ou d’Alzheimer. Ce qui frappe le plus est l’attitude de son accompagnateur, car si le jeune homme le tient par la main, il n’est clairement pas avec lui. Suspendu à son téléphone, il tire son fardeau humain au rythme de sa conversation, sans lui lancer un coup d’œil. 

Je les ai croisés une première fois entre le phare et le port de Aïn el-Mreissé. Une demi-heure plus tard, sur le chemin du retour vers Raouché, je les ai revus. Rien n’avait changé : la même indifférence mécanique du promeneur, la même confusion du promené. (16/10/22)

 

Porosité

Combien de peuples au monde célèbrent la victoire des Pays-Bas et de l’Argentine au Mondial comme des triomphes nationaux, sans avoir rien de néerlandais ni d’argentin ? Hier soir, au Liban, des cortèges de voitures ont sillonné les rues en klaxonnant pour fêter la qualification des Pays-Bas, drapeaux orange brandis aux fenêtres, avant que des feux d’artifice n’embrasent le ciel en hommage à l’Argentine qui a vaincu l’Australie 2-1 !

Le destin des petits pays est de vivre par procuration la gloire des plus grands, ce qui explique en partie ces démonstrations festives. Mais on peut y voir aussi la porosité d’une nation ouverte aux influences étrangères jusqu’à la négation de soi. Ce qui vaut pour la politique vaut aussi pour le sport. (4/12/22)

 

Femme au cimetière

Je l’ai vue en longeant le petit carré de cimetière, avenue Jamal Abdel-Nasser : une vieille dame en noir assise sur une pierre près d’une tombe. Elle ne nettoyait pas le marbre, ne disposait pas de fleurs artificielles, ne murmurait pas de prières en hochant la tête. Elle ne lisait même pas la Fâtiha, la main sur la dalle. Elle était là, simplement assise, l’air absorbé par ses pensées. 

Un seul élément détonnait dans ce tableau atemporel : posé aux pieds de la dame en noir, adossé à la tombe, un smartphone diffusait des versets coraniques qui se mêlaient aux bruits de la circulation. (4/5/24)

 

Sourire

Un scooter dévale à vive allure l’avenue Sami el-Solh. Le conducteur porte un masque chirurgical, ce qui m’étonne, car sa vitesse excessive et l’absence de casque signalent plutôt un comportement à risque. Quand il arrive à mon niveau, je comprends mon erreur : le jeune homme ne porte pas de masque. Il tient entre les dents le bord d’un gobelet de café, étirant les lèvres comme pour sourire ; et peut-être sourit-il, en effet, tant son air narquois semble défier le monde et la mort. (10/5/24)


Baath

Dans une rue de Ras el-Nabeh, je tombe sur le siège du Baath à Beyrouth, parti au pouvoir en Syrie depuis le coup d’État de 1963. Il est 7 h 30 du matin. Un jeune homme est posté à l’entrée. Assis sur une chaise en rotin, le tuyau d’un narguilé aux lèvres, il a les yeux rivés sur un smartphone qui diffuse une série télévisée arabe. En passant devant lui, j’entends une voix féminine larmoyante se plaindre de la trahison de son homme.

À voir le peu de conviction que ce vigile met à la tâche, je me demande si ses supérieurs sont davantage pénétrés de leur mission. Croient-ils encore à la doctrine du Baath, les baathistes de Beyrouth ? La connaissent-ils seulement, la doctrine de leur parti ? Tandis que je m’éloigne en direction du centre-ville, je songe à cette époque de l’histoire arabe moderne où des penseurs comme Michel Aflak, Salaheddine al-Bitar, Zaki al-Arsouzi et Akram Hourani défendaient des idées et des projets panarabes. Leur idéologie était bâtie, non sur l’appartenance ethnique ou religieuse, mais sur des principes séculiers et progressistes visant à l’égalité sociale et à l’émancipation des peuples. Si on avait suivi la voie tracée par ces hommes, les pays arabes ne se seraient pas trouvés face à cette unique alternative aujourd’hui : la dictature ou la guerre. (25/5/24)

P.S. : Le siège du Baath sera détruit par un missile israélien le 17 novembre 2024.

 

La passagère

Une vieille guimbarde file sur l’autoroute du Nord non loin de Batroun. Sur le siège avant, à côté du chauffeur, un adolescent et deux enfants en bas âge sont encaqués entre le dossier et le pare-brise, à la merci du premier freinage. Sur la banquette arrière… une vache. Pas un veau, une vraie vache comprimée dans cet espace improbable, qui sort sa tête par la fenêtre.

Aucun sourire à bord. Les passagers semblent absorbés par la route, indifférents aux ricanements des automobilistes. (28/10/25)

 

La Dame au chien 

C’est une sans-abri familière aux promeneurs de la corniche. On la voit souvent traîner dans les parages, les cheveux blonds défaits, la bouche édentée. Elle parle fort, d’une voix caverneuse éraillée par les cris et le tabac, riant aux éclats pour un rien avec des gestes qui se veulent virils.

Ce matin, pour la première fois, je l’ai vue étendue sur un banc, flanquée d’un fouillis improbable de vieilles couvertures et de sacs en plastique. Elle était endormie, les lèvres étirées par un sourire, non pas un rictus de sommeil mais un franc sourire qui semblait adressé au soleil à peine levé. Face à elle, recroquevillé sur une chaise, un chien blanc, genre caniche ou bichon maltais : il se dégageait de ce tableau une impression de sérénité et de bien-être qui contrastait avec la misère des deux personnages.

J’ai poursuivi mon chemin jusqu’au stade al-Nahda. À mon retour, une heure plus tard, la dame était encore là, mais le soleil avait perdu sa douceur matinale : le visage souriant n’était plus visible parmi les couvertures et le chien, l'œil torve, avait déserté sa chaise pour trouver refuge à l’ombre du banc. (11/10/25)


Cyclus Libanus

Depuis quelques semaines, en marchant dans les rues de Beyrouth, j’ai l’impression d’être ramené aux années 90 où l’on ne pouvait pas faire deux pas sans être assailli par le vacarme des pelleteuses et des marteaux-piqueurs. Les chantiers sont partout : ici une immense fosse d’où surgira bientôt un immeuble ou une tour, là un bâtiment en cours de restauration, plus loin un local évidé qui accouchera d’une boutique avant les fêtes. Rue de Damas, on peut voir des affiches annonçant le lancement des travaux pour l’édification du BEMA (Beirut Museum of Art). L’État n’est pas en reste : les chantiers publics sont omniprésents, sur la voirie, à l’aéroport, dans les transports collectifs…

Après la ruine, la reconstruction, et après la reconstruction, la ruine : voilà le cycle naturel du Liban depuis les années 70. Un cycle qui n’aurait pas été possible sans l’extraordinaire vitalité et le non moins extraordinaire aveuglement des Libanais. Car depuis 1975, le pays du Cèdre n’a pas connu une seule période de paix réelle susceptible de garantir une perspective de stabilité suffisamment longue pour permettre, sans crainte d’un nouveau conflit ou d’une crise majeure, le lancement de projets ambitieux de reconstruction. Et pourtant, à chaque répit, les Libanais se retroussent les manches et se remettent à bâtir à tout crin, obstinément, imperturbablement. Ainsi d’aujourd’hui : rien n’est réglé entre le Hezbollah et Israël, ce qui n’empêche pas les promoteurs de construire, les investisseurs d’investir, les particuliers de créer ou de rénover des entreprises, quitte à perdre en un clin d’œil, comme cela est arrivé à maintes reprises durant le demi-siècle écoulé, le fruit de leurs efforts. J’ignore s’il faut louer les Libanais pour cet increvable dynamisme, ou pointer leur incapacité à poser un regard lucide sur leur passé et leur avenir. (2/11/25)