Si fragile

Tant pis pour les drones qui cisaillent le ciel et les frappes qui secouent Beyrouth : je m’installe sur le balcon au soleil. Vital, le soleil. Nécessité absolue. On s’accroche à ce qu’on peut dans le chaos du monde.

Au loin retentit un muezzin, qui éveille en moi des sensations anciennes, des images paisibles d’un village de la montagne où, enfant, je passais une partie de mes vacances d’été. Peu après, comme chaque jour à midi, l’église orthodoxe Saint-Antoine-le-Grand prend le relais du muezzin en diffusant son chant liturgique, un air lancinant et mélodieux qui, depuis bientôt six ans, se confond dans mon esprit avec l’image d’un cercueil blanc ballotté par un fleuve noir. Ralph Mallah fait partie des pompiers tombés dans l’explosion du port le 4 août 2020. Ses obsèques ont été célébrées dans cette même église Saint-Antoine-le-Grand : j’entends encore les cris de douleur, les rafales d’armes automatiques, la zaffé autour de son cercueil porté par des hommes ivres d’une juste colère.

C’est si fragile, la vie, sous nos latitudes. On aime, on construit, on entreprend, on se projette dans l’avenir, puis une catastrophe surgit et tout s’arrête. Notre vie commune a toujours été scandée par les tragédies. Nous avons fini par trouver normal que nos existences soient saccagées régulièrement par des séismes géopolitiques. Et c’est peut-être cela le pire : s’accoutumer à l’inacceptable. (1/4/26)