Que faire ?
Si je devais croiser le jeune homme
idéaliste que j’étais, nul doute qu’il m’accablerait de reproches : Tu te
plains, mais que fais-tu ? Sois plus fort que ton destin ? Agis, bon
Dieu ! Fais quelque chose ! Tu es responsable de ton existence !
Qui veut peut. Regarde Gandhi. Regarde Martin Luther King.
Il aurait bien raison, mon jeune double.
Qu’est-ce que je fais contre les forcenés qui ont pris possession de nos vies
en mettant la région à feu et à sang ? Comment est-ce que je m’oppose à la
fureur des dirigeants qui piétinent de leurs pataugas les cadavres des enfants ?
Rien, sinon taper de misérables mots que les partisans des va-t-en-guerre ne
liront jamais.
Rien. Il est vrai. Mais que faire d’autre que rien ? M’immoler devant une ambassade ? Inutile. Perpétrer un attentat ? Immoral et contre-productif. Protester dans les urnes ? La démocratie libanaise est une mascarade. Révolutionner avec les révolutionnaires ? Il n’y a plus personne pour brandir l’étendard de la révolte : l’intifada de 2019 a éteint à jamais toutes nos espérances. On sait désormais que la moindre velléité de révolte sera aussitôt étouffée dans l’œuf par les partis communautaires, soit en la discréditant, soit, pire, en la récupérant.
Impuissant, je suis, impuissants, nous sommes. Voilà notre destin, notre identité de citoyens libanais. Tu peux me mépriser autant que tu veux, jeune rebelle, mais les faits sont là : à part le crime ou le suicide, il n’y a rien à faire sinon briser le silence complice. (3/4/26)