Bien fait pour vous
Vous êtes chiite, réfugié avec votre
famille à Aramoun, une localité à majorité druze et sunnite des environs de
Beyrouth. Vous avez fui Dahié en catastrophe, emportant ce que vous avez pu
dans votre voiture, soucieux avant tout d’assurer la sécurité des vôtres. Les
jours passent, la guerre promet d’être longue, mais vous vous résignez à votre
sort. Que faire d’autre sinon attendre ? Vous n’êtes pas de ces privilégiés
qui peuvent sauter dans le premier avion pour trouver refuge sous des cieux
plus cléments, ou qui ont les moyens de louer un appartement hors de prix dans
les régions chrétiennes. Alors vous patientez à Aramoun, qui a l’avantage d’être
proche de chez vous, en plus d’offrir des loyers abordables.
Cette nuit, vous êtes réveillé par un immense fracas : Tsahal a bombardé le quartier où vous pensiez être à l’abri. Vos enfants en larmes accourent dans votre chambre. Votre femme vous presse de partir tout de suite, n’importe où, à Beyrouth, dans le Nord. Vous remballez vos affaires et rejoignez votre voiture que vous retrouvez fracassée, les vitres en miettes. Vous ne comprenez pas. La bombe s’est écrasée plus bas dans la rue. Les éclats ne peuvent pas avoir atteint votre véhicule. Vous remarquez alors que la plupart des voitures garées sont intactes. Seules quelques-unes sont dégradées, dont la vôtre.
Vous finissez par apprendre l'amère vérité : ce n’est pas le missile israélien qui a démoli votre voiture, mais des habitants du quartier, furieux d’être bombardés à cause de vous : vous, les déplacés, vous, les chiites, vous les partisans du Hezbollah par définition, car évidemment, vous n’avez pas le droit de démentir le cliché auquel on vous réduit, comme d’autres clichés réduisent les chrétiens, les sunnites et les druzes à des représentations aussi ineptes.
Cette énième guerre qui ravage le Liban n’a pas fini de révéler au grand jour les maux profonds de notre pays. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les immondices charriées par les réseaux sociaux pour s’en convaincre. (17/3/26)